C'est un peu gribouillé mais il y a tellement de mentions personnelles sur ce chèque !
Ouf, il était temps !!! Alter commençait à me menacer de me priver de cadeau d'anniversaire et invoquait des dates de péremption, de prescription, que sais-je... mais il avait l'air terrible. Et j'avais presque peur.
L'an dernier, ce malheureux Alter s'est trouvé confronté, comme chaque année d'ailleurs, au douloureux problème de mon cadeau d'anniversaire. Il vous le dirait lui-même mieux que moi, elle est pénible Michelaise. Jamais envie de rien, se plaint (chochotte) d'avoir déjà trop d'objets, de choses, de bidules, bref, une vraie catastrophe. Doublée d'une panique incontrôlable dès qu'on lui met un cadeau dans les mains. Bref, pas facile la nana. Il a contourné le problème en m'offrant un chèque, c'est à dire une année entière pour choisir le cadeau qui me conviendrait.
En fait, c'était cela le cadeau, le droit de courir les galeries d'art pour choisir, visiter, comprendre, en étant une acheteuse potentielle, pas une visiteuse curieuse. Donc, cela vous a valu, mes pauvres lecteurs, une série d'articles perplexes, admiratifs, étonnés, bref un peu sur tous les tons, car Michelaise tentait de s'y reconnaitre dans le landerneau pas très accueillant du monde dit "de l'art". Si l'on en croit Roger dans son dernier commentaire, mes réticences, méfiances et autres suspicions n'étaient pas vaines, et je suis restée prudente, malgré quelques coups de foudre. Inquiète des prix pratiqués, pas vraiment prête à agir sur un coup de tête, avec un arrière goût de gestion raisonnable du patrimoine. Naïve mais en recherche ! Cela m'a permis de faire rugir Aloïs, mais jamais de la convaincre du charme de l'art contemporain.
Bref, nous en étions là, et la date fatidique de l'anniversaire suivant se rapprochait à grands pas, avec les avertissements dont je vous parlais, quand, un matin au petit déjeuner Alter m'a annoncé l'air triomphant :
"J'ai trouvé ton cadeau d'anniversaire"
Moue dubitative et désarroi à l'horizon ... Quoi, on allait arrêter le jeu ?
"Il y a une vente de dessins de Marquet, en fait ses héritiers liquident les fonds de tiroir, des esquisses, des croquis, quelques rares peintures et aquarelles. En tout plus de 1000 pièces qui vont être vendues aux enchères"
"Ah oui, une vente aux enchères... alors je vais à Paris ? Ou j'envoie Koka enchérir ?"
Parce que les ventes aux enchères, cela me connait, il ne faut surtout pas donner d'ordre aux commissaires priseurs, sous peine de payer un max et, le plus souvent de ne pas avoir le lot car les hommes de l'art utlisent le plus souvent votre ordre comme enchère de départ. Bref, je commençais à penser que j'étais sauvée et que l'idée initiale pourrait reprendre ses droits. J'envisageais même, puis-je l'avouer, d'obtenir un sursis à exécution et une prolongation de la durée de validité du chèque !
"Mais non, la vente sera en live sur internet". Vous auriez vu Alter, toujours malheureux d'être obligé d'en recourir à mes services pour tout problème informatique, triomphant devant mon air ahuri.
"Oui, sur internet, on s'inscrit et on peut enchérir en direct".
"En direct, tu es sûr ?"
"Pas de problème"
"Mais comment ça marche ?"
Là, mon tendre et cher a un peu hésité, il n'en savait trop rien, mais ne voulant pas perdre son avantage, il a foncé :
"Viens, on va voir ça".
Et on a vu : le catalogue de la vente en ligne, d'autant plus commode que ce sont des dessins et que cela se prête fort bien à la reproduction. Les conditions de la vente, très claires, et des modalités d'inscription rassurantes. Donc, nous avons fait les démarches nécessaires, il faut tout de même assurer au commissaire priseur que les enchères ne sont pas fantaisistes, et avons attendu le début de la vente avec impatience.
Et là, je vous assure que c'est étonnant pour moi qui ai trainé mes fonds de culotte pendant des années dans les salles de ventes, on est dans la salle, le commissaire priseur, son "crieur" (dans les salles chics on ne doit pas l'appeler ainsi), ses assistants qui courent en tous sens. Et on a un bouton qui permet d'enchérir, et, magie, on entend une voix qui relai votre enchère ! Incroyable ! Certes, j'ai raté 2 ou 3 enchères car la jeune femme qui était sur internet n'était pas toujours assez réactive. Mais il faut dire que les commissaires menaient le train tambour battant, 1000 lots à vendre en 2 jours, cela devait aller très vite.
Cela m'a fait tout drôle de pratiquer à nouveau ce sport particulier qu'est l'achat en vente publique. J'ai retrouvé tous mes réflexes, maîtrise de soi pour ne pas surpayer, réactivité quand l'affaire est là, bref, un vrai bonheur. J'ai retrouvé aussi inchangé le style batteleur, parfois à la limite de la correction, du commissaire qui chauffe sa salle, qui invective les acheteurs pour leur faire perdre contenance, pour les pousser à acheter. Un vrai métier de marchand de tapis parfois. Tous n'ont pas ce style mais l'un d'entre eux était ainsi.

Comment l'histoire s'est-elle terminée ? J'ai réussi à décrocher quelques esquisses ravissantes, à des prix très doux, car j'ai essayé d'être juste réactive, et j'ai passé une journée délicieuse, encore un bain de jouvence. Avec une pensée émue pour maman qui a, elle aussi, passé tant d'heures dans ces salles inconfortables, bruyantes, à l'odeur de poussière et de fripes, pour dégoter "la bonne affaire". Il faut avouer que, chez soi, dans son fauteuil, bien à l'abri de l'excitation factice de la salle, donc en gardant tout son sang-froid,
Drouot Live est tout de même plus agréable.
Et puis, au moins, Aloïs est rassurée, je n'ai pas craqué pour de l'art contemporain, fut-il d'abstraction lyrique donc déjà bien classique, mais pour de l'art moderne, un talent reconnu, même s'il n'est pas un très grand, c'est un artiste qui a fait ses preuves. Et pas celles d'une quelconque spéculation forcément sauvage.