Retour au bercail... le programme corné gît au fond de la valise, mais on a retrouvé un rythme de vie normal !! Il ne reste plus qu'à faire le point. Et comme il reste encore deux semaines de Festival, il peut être utile de partager ses enthousiasmes. On parlera des déceptions plus tard, il n'y a pas urgence à les ébruiter ! Avec les réserves d'usage en ce qui concerne le "bouchazoreil", ainsi que le nomme plaisamment Roberto : il en est des goûts comme des passions, si on ne les partage pas, il vaut mieux rester sur son quant à soi ! Voici donc mes pièces incontournables pour l'année 2011. Ne suivez mes conseils que
si vous partagez déjà quelques unes de mes critiques passées !!
Premier coup de coeur, une pièce splendide que nous avons déjà vue 4 ou 5 fois, parfois malmenée (je me rappelle en particulier la version du Off au cloître des Célestins en 2007, souvent jouée avec talent mais pas toujours facile. La pièce a été donnée au
théâtre Mouffetard avant de venir en Avignon et les
critiques furent largement élogieuses. Cette mise en scène, que la famille Claudel a approuvée, est construite sur la version modernisée par Claudel lui-même en 1954, dont le texte moins poétique est cependant plus accessible.
Je cite l'auteur pour rappeler l'argument très prenant de cette pièce :
"Louis Laine, dernier représentant d'une race condamnée, en qui s'accroît peu à peu l'appel de l'horizon et de la mort, est allé chercher là-bas de l'autre côté de l'Océan le seul être, Marthe, une femme, qui ait le pouvoir, en même temps que la vocation, de l'arracher à sa pente. Mais dans nos grandes villes elles-mêmes, manque-t-il aussi de sauvages, c'est-à-dire d'irréductibles, engagés dans la protestation - est-elle complètement illégitime ? - de l'individu contre la règle ? Ce drame, l'Echange, nous montre un de ces conflits où les amants, malgré une attraction réciproque, née précisément de la contrariété, sont séparés par des intérêts divergents." Le propos est dérangeant, cruel et vénéneux et pourtant empreint d'une immense douceur. La langue est, comme toujours chez Claudel, virtuose et splendide : on y entend les rêves de fuite et de départ auxquels aspirait l'auteur en l'écrivant. S'y ajoute un profond sentiment de nostalgie, d'amertume et de regret du sol natal. C'est
" le drame de l’exil, celui ... du poète appelé à choisir entre des appels, ou dirai-je des vocations apparemment contradictoires ; d’une part l’amour libre, la vie indépendante, la fantaisie déchaînée, l’art ; d’autre part, les forces obstinées et divines et conservatrices, la conscience, la famille, la religion, l’Eglise, le serment." ( Lettre de Claudel à Gignoux, parue dans le programme du Vieux-Colombier, et dans Le Figaro du 22 janvier 1914). On trouve dans cette pièce les contradictions qui nous pétrissent, mais aussi une empreinte historique puissante. On y parle du dernier grand massacre des Indiens de Wounded Knee, trois ans plus tôt, de la montée du capitalisme, avec une étonnante prescience de ce que sera le grand krach boursier, de la fascination naissante pour l'américanisme et de tant d'autres choses. C'est une pièce éternelle et pourtant ancrée dans son temps. C'est ce qui la rend fascinante.
La mise en scène était superbe de sobriété et d'exaltation mêlée. Centrée sur le personnage de Marthe, interprétée de façon particulièrement convaincante par Isabelle Andréani, solide et dérisoire, pivot des folies de ce monde nouveau en train d'imploser, elle s'organisait autour d'une balançoire aux hésitations pathétiques. Gregori Baquet incarnait un Louis Laine poignant, tragique et léger, tandis que Xavier Lemaire campait un Thomas Pollock Nageoire particulièrement émouvant. Bref, pour moi, un des grands moments de notre Off 2011.
La programmation du Théâtre Buffon est faite par la même équipe que celle de La Luna et on y retrouve la compagnie "Les Larrons". Ici c'est Gregori Baquet, le fils du violoncelliste Maurice Baquet, Louis Laine dans l'Echange, en one man show... Il interprète avec beaucoup de respect une douzaine de nouvelles de Dino Buzzati extraites de "Il Colombre". Avec un humour discret et une grande sensibilité Gregori joue très juste. La mise en scène, un grand K de bois qu'il manipule avec adresse, se transforme tour à tour en banc, en pont, en canapé, en lit, en balcon ou en table. Cet unique accessoire fait vivre les scènes et donne beaucoup de relief au spectacle.
S'il fallait décerner une palme au public, ce serait le public du K qui m'a semblé, cette année, le plus "dans la pièce". Attentif et réactif, sans les rires gras qui assaisonnent souvent nombre de pièces, même et surtout hors de propos, enthousiaste et parfaitement dans le ton ! Après tout, la qualité du public compte aussi !!
Un autre grand moment de théâtre nous fut offert par Jean Claude Drouot (
quercynois d'adoption !!) et son complice Serge Le Lay dans un texte absolument ébouriffant de Benedetto, jamais monté jusqu'à ce jour.
Li est vieux, usé et en guenilles, il demande pitié, il réclame justice. Il voudrait se venger, déchaîner encore des tempêtes sur ses filles qui l’ont trahi. Il n’est plus qu’un malheureux sans pouvoir, sans avenir, dépossédé et perdu. Fo, son fou, tente de le protéger de cette folie qui le gagne, entre déchéance et colère, entre fureur et douleur. Le texte, créé en 1989 par Benedetto pour Alain Cuny n’avait jamais été joué et Jean Claude Drouot s’en est saisi avec l’immense talent qui le caractérise : il est superbe, et joue avec une fougue, une intelligence qui n’ont d’égale que la délicatesse de son partenaire qui lui renvoie les répliques avec une légèreté qui n’a rien de mièvre ou de servile. La mise en scène est très efficace, lumières, jeux de scène, tout est au service de ce texte prenant servi par un immense acteur, dont j'avoue être vraiment fan (je l'ai découvert en tant qu'homme de théâtre dans le Baladin du Monde Occidental, de Synge, et c'est un grand souvenir).
Nous avons vécu là un moment de grand théâtre et partagé un instant d’émotion vraie, quand Drouot nous a dit que deux ans auparavant, jour pour jour, Benedetto s’était éteint. La représentation du 13 juillet lui était particulièrement dédiée. La salle était loin d'être comble et je ne comprends pas pourquoi le public qui se presse à des inepties révoltantes ne se précipite pas pour voir ce chef d'oeuvre, servi par un acteur magnifique et. Une spectatrice plongée dans les critiques à l'entrée et à laquelle je conseillais vivement d'y aller, m'a dit "oh mais, j'irai à Paris" (mais je n'ai pas retenu où exactement ??)... A bon entendeur, salut !
nouvelles pièces courtes inédites d'Israel Horovitz

Nous étions allés voir en 2008 "Le Premier" joué par la compagnie des Aléas. Ils étaient particulièrement heureux car Horovitz était venu quelques jours auparavant et avait approuvé leur interprétation de ces petites pièces courtes, personnages quotidiens de chair et de sang, terriblement humains, pathétiquement fragiles. Il avait tellement apprécié qu'il leur confia ces nouveaux textes, petites scènes courtes qui disent l'air du temps (Beyrouth ça tue) ou celui des hommes et de leurs petitesses, jamais sordides. Un théâtre qui pose toujours des questions mais ne condamne pas, qui est lucide sans être cruel, qui nous raconte avec humour, finesse et générosité. 8 comédiens pleins de verve, agiles et précis rendent hommage à ce texte incisif et lui donnent vie, transformant le puzzle en une véritable pièce, pour notre plus grand plaisir. La mise en scène est inventive, sans tirer les draps à elle, en respectant le propos d'Horovitz qu'elle sert au plus près avec intelligence et parfois, humour. Le ton est mordant, réaliste et sentimental, complètement ancré dans notre réalité.
C'est finalement une très riche idée que de représenter le texte de Flaubert en théâtre d'objets : les mots y prennent un relief inattendu et l'implacable histoire se déroule sous nos yeux incrédules comme si c'était la première fois. Les gestes précis et feutrés de Marie Delaye, la manipulatrice, décrivent sans concession les tourments inutiles de cette malheureuse victime d'elle-même. Le drame se déroule de façon prévisible et implacable, chacun des personnages n'étant qu'un jouet du destin qu'il s'acharne à vouloir éviter. De superbes éclairages, une bande son tout en subtilités, l'idée d'avoir traduit le texte en noir et blanc, sans fioriture inutile, tout cela traduit avec beaucoup d'à propos l'intention de Flaubert
" On me croit épris du réel, tandis que je l'exècre. C'est en haine du réalisme que j'ai entrepris ce roman. Mais je n'en déteste pas moins la fausse idéalité, dont nous sommes bernés par le temps qui court."(A Edma Roger des Genettes, 30 octobre 1856). Emma, dérisoire poupée dont les petits bras en plastique tragiquement levés et qui égratigne sans espoir les murs de sa maison, n'existe que l'espace d'une éclaircie :
" Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien ni de mes sentiments, ni de mon existence. L'illusion (s'il y en a une) vient au contraire de l'impersonnalité de l'oeuvre. C'est un de mes principes, qu'il ne faut pas s'écrire. L'artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout puissant ; qu'on le sente partout, mais qu'on ne le voie pas. "
(A Mlle Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857). Comment rendre avec plus de précision l'esprit de l'auteur qu'en portant le texte de cette façon, dérisoire et pathétique.

Nous y sommes allés sur la recommandation prudente de Roberto et avons découvert là un "objet de théâtre non identifié" particulièrement réussi. La Manufacture fait partie de "nouveaux" lieux dont on parle et nous étions, nécessairement, un peu réticents : théâtre innovant, certes mais jusqu'où ?? Du vrai théâtre nous avait assuré Roberto, et de fait, la pièce, fort dense est construite sur un texte de William Pellier dont elle n'exploite pourtant que les deux tiers.
Critique de toutes les "représentations" qui ont prétention à traduire la vérité, nos vérités, la pièce égratigne sans concession la politique, le théâtre, la pornographie, la télévision, le coaching, internet, les DRH... en un mot tous ceux qui s'arrogent le droit de parler à notre place.
C'est déstabilisant, un brin acide mais réellement jubilatoire, même si le mot est dévoyé ! Pris à parti, malmenés pour notre passivité, nous finissons par être partie prenante dans cette ronde qui, par touches de plus en plus précises, déconstruit nos fragiles certitudes. Celles que nous avions en rentrant dans la salle. Bien protégés par le noir et la rampe !
Emmenée avec maestria par 6 interprètes talentueux, la représentation accueille en plus, chaque soir, un "acteur" improvisé, choisi vraiment au hasard dans le public pour venir partager NOS repères, dire NOTRE condition. A en croire les acteurs, la qualité de leur prestation dépend de la réactivité du public, et le soir où nous y sommes allés, ils l'avaient bien "senti" ce public et trouvaient que l'ambiance avait été porteuse. La spectatrice choisie ce soir-là, détendue et souriante, a d'ailleurs joué sa partie avec naturel : quand je suis allée la féliciter en lui demandant de m'offrir un autographe (voir la photo de mon programme en début d'article) je l'ai trouvée en grande discussion avec l'un des acteurs que, par le plus grand des hasards, elle connaissait : ils s'étaient reconnus à l'instant où elle est montée sur scène.