La civilisation romaine, quoique
disparue depuis des siècles, était relativement bien connue car, outre les
monuments antiques dont les ruines étaient fort nombreuses et parfois très
parlantes, il existait un très grand nombre de textes précieusement conservés
et transmis depuis le Haut Moyen Age. Cette connaissance textuelle concernait cependant
surtout les événements publics, les batailles, les triomphes, ou bien encore
les principes du droit et les grands travaux. On disposait par contre d’assez
peu d’informations sur les événements de la vie privée, ou sur les mœurs civiles.
C’est pour cette raison que, dès les premières fouilles réalisées à Pompéi et à
Herculanum au milieu du XVIIIème, les chercheurs furent absolument fascinés par les
nombreuses traces de la vie quotidienne que ces dernières révélèrent. Au moment
de leur destruction, Pompéi et Herculanum étaient des villes qui comptaient
plusieurs siècles d’histoire mais elles n’avaient pas d’importance politique
particulière. Et c’est justement cette banalité qui rendit ces découvertes
archéologiques d’autant plus passionnantes, car ces deux villes constituaient
un échantillon représentatif de la civilisation romaine, beaucoup plus révélatrices
du quotidien de nos ancêtres que les traces glorieuses laissées dans la capitale.
À Rome
ou dans les vieilles cités européennes d’origine romaine, on voyait bien des
monuments grandioses, des amphithéâtres, des temples, des aqueducs, des routes
même ou d’impressionnants tombeaux, tous monuments importants ayant survécu à l’effondrement
du monde antique et perduré au Moyen Age et au-delà. Mais de maisons, point ou
presque pas. Parfois une pièce nichée dans quelque grotte d’une colline
romaine. Or, l’éruption du Vésuve, en l’an 79 de notre ère, avait laissé un
incroyable « arrêt sur images » : au fond d’une vallée à vocation
agricole, une cité sans importance
particulière s’était retrouvée figée en un instant dans la cendre, ce qui lui avait
permis de traverser le temps.
Le choc eut lieu quand on mit à jour
les premières maisons pompéiennes : l’abondance des décorations peintes et
des mosaïques, la variété des objets retrouvés, et même la petite taille des
édifices, tout était prétexte à s’extasier. Goethe va jusqu’à les appeler des «
maisons de poupées », tant on était habitué alors à ne voir que des restes romains
imposants.
Très vite, la surprise laissa la
place à l’enthousiasme. Ces maisons révélaient en effet un mode de vie
extrêmement raffiné. Un système hydraulique capillaire fournissait l’eau
courante dans chaque foyer, et chaque maison ou presque possédait son jardin.
La vie culturelle était très active, les cultes étrangers étaient acceptés au
sein même des sanctuaires locaux. La liberté sexuelle qui régnait dans cette
bourgade aisée fascina des générations d’archéologues, donnant naissance à de
nombreux fantasmes et à des créations romanesques ou picturales mettant en
scène ces découvertes surprenantes.
Depuis, les archéologues ont appris à
fouiller avec plus de rigueur la maison, en distinguant les différents types de
planimétrie, les époques de construction et les modes de décoration. Ils ont
appris à classer les objets retrouvés en distinguant ceux d’origine locale de
ceux qui étaient importés. Ils ont également su distinguer les différentes
strates sociales de la population : outre les citoyens, il s’agissait de
dénombrer les affranchis, les esclaves qui ne laissent presque aucune trace
mais qui étaient pourtant très nombreux, ou encore les femmes.
Le principe de l’exposition, organisée
en collaboration étroite entre la
Soprintendenza Speciale per i Beni Archeologici di Napoli e Pompei et la
Fondation Dina Vierny du Musée Maillol, est simple
et efficace : elle se propose de dérouler le fil d’une visite qu’aurait
effectuée un étranger de passage dans une maison aisée de Pompéi, un jour ordinaire.
Avant d’être présenté au maître de maison,
le visiteur est encore dans l’atrium. Il regarde les parois décorées d’images
de divinités ou de génies ailés. La vasque recueillant des eaux de pluie
renvoie des reflets dansants sur les fresques. À côté d’elle, se trouve une
table de marbre et l’ouverture du puits qui donne accès à la citerne souterraine.
Plus loin, un solide coffre-fort de fer et de bronze, puis le laraire, cette
chapelle dans laquelle se trouvent des petites statues de bronze représentant
les divinités tutélaires de la maison ainsi que d’autres plus importantes – une
Isis, par exemple car elle assurait la protection de ces marchands habitués à
avoir des contacts maritimes avec les provinces de l’Afrique et l’Égypte.

Il faut traverser une galerie, le
tablinium, pour accéder à l’espace privé de la maison. Sur les murs, sont
peints des paysages, des scènes racontant telle ou telle aventure des dieux ou
des héros antiques. Le visiteur
passe alors devant les cubicula, ces chambres à coucher peu éclairées, et, à
côté de l’entrée secondaire de la maison, il en aperçoit une qu’il sait être le
venerum – cette chambre destinée à la prostitution des esclaves (et une source
de revenu pour le maître de maison), sur les parois de laquelle sont représentés
des couples d’amants dans des positions que la bienséance m’interdit de
développer.
Le visiteur attend le maître de
maison dans l’une des grandes salles qui s’ouvrent au-delà de la colonnade entourant
le jardin privé. Sur la paroi, il aperçoit une niche décorée de mosaïques, et un
nymphée. Le délicieux bruit de la fontaine, les masques et représentations
fantastiques qui s’offrent à lui le détendent de la fatigue de la route !

Le maitre de maison arrive enfin et l’invite
dans le triclinium, cette salle à manger équipée de lits sur lesquels on s’étend
pour prendre les repas. Les têtes de lit ont la forme de bustes de jeunes satyres,
de têtes de cygnes ou de mulets. Sur les tables basses de bronze sont posées
des assiettes de précieuse céramique, à l’éclat rouge-orangé. Celles de verre
sont plus communes mais aussi plus légères, et leurs variations de couleurs
sont infinies, du bleu au jaune citron en passant par le vert iridescent. Dans
le Satyricon de Pétrone, Trimalcion déclare qu’il vaut mieux manger et boire
dans du verre que dans du métal, car le verre n’a pas d’odeur ; il le
préfèrerait même à l’or, bien qu'il en regrettât la fragilité.
Le visiteur, qui
arrive d’une contrée moins civilisée, s’étonne de la commodité des petites
cuillères, dont le manche pointu a été conçu pour extraire de leur coquille les
mollusques et autres crustacés.
Il admire aussi ces deux appareils qui peuvent
être utilisés aussi bien pour réchauffer que pour refroidir les boissons, selon
que l’on y glisse dans un interstice du charbon ou de la neige.

Voilà que la
soirée s’avance, et on allume les belles lanternes de bronze, perchées en haut
des candélabres ou suspendues à un arbre ou à quelque statue décorative.
C’est que nous sommes dans une maison
à la mode, les bijoux de la maîtresse maison scintillent, et ses hôtes n’ont même
pas besoin d’aller aux thermes publics pour se laver, car ils disposent d’un
balneum privé, dans lequel il suffit d’ouvrir un robinet pour que l’eau coule,
depuis des tubes de plomb. À la baignoire de bronze, que l’on devait remplir à la
main, en a même succédé depuis sa dernière visite une de marbre.

Tout ce qui
est nécessaire à l’entretien du corps est aussi présent : les strigiles d’après-bain
pour éliminer les crèmes dont on a fait largement usage pour les massages et les
frictions, sans oublier les flacons et les ampoules contenant les huiles
parfumées que l’on se versait sur les cheveux, sur les vêtements et sur les
pieds, et qu’on apporte même pour l’honorer durant le banquet !
Quant au festin, il est éblouissant :
les mets proviennent, on l’a déduit de la forme toujours différente des
récipients utilisés, d’Afrique, de Grèce ou de Gaule. La table est dressée avec
art, comme ce grand plat que l’on apporte, sur lequel se trouvent des morceaux
de grue noyés dans le sel et pannés à l’épeautre avec le foie d’une oie bien grasse.
La digestion va être difficile mais le confort de la demeure, son calme, l’attention
des esclaves et leur aptitude à deviner ses moindres désirs, rendent notre
visiteur béat de bien-être, et ébloui par des habitudes d’hospitalité qui sont
propres à ces romains, avec lesquels il aime tant à commercer.
Article rédigé à partir des documents mis à disposition de la presse par le musée Maillol sur son site :
Présentation de l'exposition par Stefano de Caro
Parcours de l’exposition au fil des objets présentés par Valeria Sampaolo
« L’amour sur les murs » par Antonio Varone
« La matrone en sa maison» par Marine Bretin Chabrol
« L’eau et ses usages dans la maison » par Hélène Dessales
« Les jardins » par Annamaria Ciarallo
« La découverte de Pompéi et ses effets sur la culture européenne » par Cesare de Seta
Les photos proviennent de divers sites, dont celui du Musée Maillol