J'avais, en les écoutant, de fugaces interrogations ! Nous étions tous sagement alignés dans le salon d'Arlette, remanié pour l'occasion en petite salle de concert. Certains avaient les doigts gourds, des moufles pour les réchauffer, d'autres au contraire essuyaient leurs mains moites sur des larges mouchoirs prévus pour l'occasion... et tous scrutaient anxieusement le programme en souhaitant que leur tour n'arrive jamais. Arlette, c'est le prof de piano d'Alter, elle exerce toujours malgré sa volonté de mieux se consacrer à l'interprétation mais elle a choisi le parti de conserver essentiellement des élèves adultes, pour lesquels elle organise chaque année deux auditions, l'une en juin, l'autre fin janvier. Façon fort efficace de pousser chacun à terminer un morceau, à en affiner l'interprétation après la nécessaire étape du déchiffrage et le franchissement plus ou moins triomphant des obstacles techniques.
Donc, deux fois l'an, nous nous retrouvons, public indulgent mais très chaleureux, pour écouter les progrès des uns et des autres, apprécier leur évolution et encourager leurs efforts. Certains ont commencé il y a un an ou deux, quelques uns sont d'anciens "jeunes" qui, ayant terminé leurs études et étant entrés dans la vie active, ont décidé de renouer avec le piano abandonné pour cause de studio estudiantin trop petit. Une vraie émotion pour Arlette que ces jeunes qui, une fois franchie l'étape du "on joue pour faire plaisir à maman", en redemandent ! D'autres enfin, sont de vieux briscards sur le retour, le terme n'est pas péjoratif : ils ont joué, autrefois, dans une autre vie, et ayant abandonné pour cause de "vie active", ils ont senti un jour le besoin de s'y remettre. De tout reprendre, et de se prouver qu'il restait quelque chose des années d'enfance passées à ânonner sur la Méthode Rose. Arlette est une prof talentueuse mais fort accommodante, et si, pendant longtemps, elle a manifesté à l'égard d'Alter une indulgence presque coupable, elle sentait à l'époque qu'il ne pouvait ou voulait pas faire mieux. Pas question de le décourager... mais depuis qu'il a décidé de surmonter enfin tous les travers qui bloquaient sa progression, du déchiffrage approximatif au tempo fantaisiste, de l'interprétation hasardeuse aux révisions intempestives de la partition, elle est là pour seconder efficacement ses avancées. Et ces rendez-vous bi-annuels sont un puissant moteur pour cheminer vers plus de rigueur et plus de sérieux. Oh certes, jouer du piano est, pour un adulte, surtout et avant tout un plaisir. Mais, contrairement à ce que pensait un ami naïf qui, s’installant derrière le clavier, tapait d'un doigt "au clair de la lune", déclarant tout de go que c'était bien facile et qu'il ne comprenait pas qu'on en fit un tel cas, l'art du clavier est un exercice exigeant qui demande, pour s'améliorer, beaucoup de patience, de travail et de précision.
A cela s'ajoute l'éternel problème du niveau des partitions : rien de plus difficile pour un apprenti pianiste, que de choisir le morceau qui lui conviendra techniquement, et qu'il pourra surmonter sans le massacrer, interpréter en se faisant plaisir, mais aussi améliorer son niveau. Et, allez savoir pourquoi, mais, quelque soit leur degré d'avancement, tous les pianistes amateurs souffrent du même travers : ils choisissent toujours un morceau un peu trop difficile et se heurtent avec désespoir au mur des problèmes techniques non surmontés. Très rares sont ceux qui ont la sagesse de viser un peu en dessous de leur niveau afin d'affronter avec brio la délicate difficulté de l'interprétation.
Arpès bien des écoutes comparatives sur You Tube, j'ai choisi cette version élégante et épurée de Lili Kraus (1954)... Alter préférait celle de Catherine Collard mais elle est incomplète ou en petits morceaux et il reconnait que Lili Kraus joue de façon beaucoup plus "propre", sans dénaturer le génie de la partition mozartienne. Celle de Monique de la Burchollerie que j'avais distinguée avant, est un peu trop contrastée, et agrémentée de trop de fausses notes .!!.
Alter, qui ne faillit pas à la règle, avait choisi pour cette audition la Fantaisie en ut mineur K475 de Mozart, et il a commencé par s'atteler pendant plusieurs mois au franchissement des obstacles innombrables que cache la partition. Passionné, il a détaillé les mesures, évalué et jaugé chaque chausse-trappe, déployé des trésors de patience pour contourner, surmonter, affronter les complexités de cette page d'une richesse étonnante. Le génie de Mozart à l’état pur : libre et audacieux. "La variété des matériaux utilisés dans un espace si restreint et la hardiesse de l'harmonie sont exceptionnelles. Épisodes lyriques et épisodes alertes se succèdent, après les accents dramatique de l'Adagio initial. Un bref allegro, au contenu émotionnel intense, dans la diversité de ses motifs, sert de lien avec un Andantino annoncé par un grand trait cadentiel de quatre mesures se concluant sur deux points d'orgue. Moment de lyrisme pathétique, il débouche sur un mouvement più allegro, très agité, avec ses traits de triples croches rapides et de triolets qui se calment progressivement pour amorcer dans l'émotion le retour de la dramatique introduction un peu modifiée". J'ai préféré vous citer in extenso l'analyse fort précise d'Adélaïde de Place * pour vous laisser imaginer Alter aux prises avec ces fichus triolets, ces damnés triples croches et surtout, ces changements continuels de tempi. A la fin, j'étais préposée à la vérification de leur respect : armée d'un métronome et d'un papier sur lequel figuraient les cadences à respecter, je devais m'assurer qu'il passait de 88 à 138, puis à 132, redescendait à 116, remontait aux alentours de 138 pour finir sur 88... Je tapais du pied, grognais à temps et à contre-temps, fustigeais mon pauvre Alter en le sommant de ralentir ou d'accélérer, et finissais par lui asséner que son interprétation était par trop romantique, et qu'il fallait qu'il se maîtrise ! Car c'est bien là la grande difficulté de Mozart, tous ont tendance à se noyer dans sa sublime harmonie, à s'y livrer à leurs propres rêveries, et l'ensemble perd, instantanément, de sa subtilité et de sa richesse. Lorsqu'il a fallu tenter de voir sur Deezer ou You Tube ce que nous trouvions comme interprétation, nous avons découvert que certains la jouaient en 7 minutes 45 (Glenn Gould dans ses oeuvres !!) et d'autres en 14 (il s'agit de Richter qui a décidé de "réécrire" la Fantaisie à son rythme !!).
Et maintenant me direz-vous ? Il a décidé d'attaquer pour la prochaine audition la sonate en ut mineur K457, publiée par ses soins en même temps que la Fantaisie. Autant dire que d'autres efforts l'attendent !!
* Extrait de "la musique de piano et de clavecin" sous la direction de François-René Tranchefort, aux éditions Fayard, 2008, page 546.


















































