Je vous le promets, pas question de vous égrener douze billets sur l'exposition pourtant passionnante
"Vermeer et le siècle d'or de l'art hollandais" qui se tient actuellement aux
Écuries du Quirinal et que j'ai déjà présentée dans un précédent article. Mais je ne peux résister au plaisir de vous présenter deux toiles, deux pendants que la vie a séparés, l'un est au Museum of Art de Philadelphie, l'autre est dans une collection privée, et qui, exceptionnellement, étaient réunis.
Un tel exploit fait partie des plaisirs des expositions temporaires, et l'on admire toujours les conservateurs et autres organisateurs qui sont arrivés à convaincre les propriétaires d’œuvres démantelées, de les prêter quelque temps, afin de reconstituer l'unité perdue.
Les toiles sont de Gerard ter Borch un portraitiste très apprécié au siècle d'or, reconnu pour avoir représenté avec une grande sensibilité les protagonistes les plus raffinés de son temps. Né à Zwolle en 1671, il travailla d'abord dans l'atelier de son père avant de partir compléter sa formation à Amsterdam, Harlem et Londres. Il visita aussi l'Italie, l'Espagne, la France et les Flandres. Installé en 1653 à Delft, on sait qu'il connut et même fréquenta Vermeer car il signa avec ce dernier un acte notarié. Après l'explosion de la poudrière, c'est à dire en 1654, il s'établit à Deventer où il termina ses jours et sa carrière.
La paire de tableaux qui a retenu mon attention portraiturait avec une grande habilité symbolique, un jeune couple en train de s'écrire mutuellement. Qu'on en juge.
La toile de Philadelphie est le côté masculin de l'histoire. Un jeune officier, assis devant une table couverte d'une nappe écrit sa missive, pendant que, debout à gauche, son ordonnance attend respectueusement, le chapeau à la main.
Pendant ce temps-là, car comment imaginer que les deux amoureux ne pensent pas si fort l'un à l'autre que leurs écrits se rejoignent au-delà de la distance, une jeune femme, un peu en avance cependant, a déjà terminé son courrier : elle réchauffe à la flamme d'une bougie la cire qui va lui permettre de la cacheter. Sa soubrette, patiente et attendrie, attend sur la droite, prête à partir. Ce qui était amusant, c'était bien sûr de rapprocher et de comparer ces deux œuvres, ainsi que les intentions de l'artiste.
D'abord, les cadres de vie se répondent en échos, presque parfaits ! Murs chaulés, sobres, cheminée au lourd linteau de bois et au manteau modeste, et dans les deux cas une table à pieds tournés, solide, un massif entrejambe en assurant la stabilité. Les cheminées sont identiques, bordées d'un rideau pour couper la fumée, sombre, posées sur des colonnes cannelées de pierre ou de marbre gris, et surmontées d'un élégant chapiteau sculpté.
On est dans une chambre, le lieu suggère l'intimité de la relation entre les comparses, mais les lits diffèrent : celui de la femme est austère, entièrement clos de lourds rideaux bruns alors que celui de l'homme évoque la tente militaire, les campagnes et les camps. Les deux ont pour tout ornement une boule, l'un au centre, l'autre dans l'angle.
Les deux scènes réunissent trois protagonistes, d'égale condition : le maître (ou la maîtresse), le serviteur (ou la servante) et le chien.
Mais l'attitude de ces derniers différent quelque peu. Sur le tableau masculin l'homme est en pleine action, pressé, efficace, il écrit d'une traite et va bientôt terminer son billet. Le trompette est vif, impatient de partir, et jette vers le spectateur un regard presque complice. Le chien, quant à lui, est vif, racé, prêt à courir, presque piaffant, il a envie de galoper à côté du messager. Sur le tableau féminin, la femme a déjà terminé sa lettre, elle se concentre sur la cire en regardant la flamme d'un air nostalgique. La jeune servante est modeste, les mains sagement croisées, les vêtements bien en ordre, elle est patiente et calme. Le chien, qui au passage a exactement la même couleur de pelage que le lévrier de gauche, dort aux pieds de sa maîtresse et n'a pas du tout l'intention d'aller courir la campagne !!

Regardons ensuite les couleurs : j'en ai déjà souligné quelques unes mais, côte homme, la nappe est rouge et le valet porte une veste de livrée d'un très beau bleu. Le même bleu que l'on retrouve sur la nappe de l'intérieur féminin, alors que la jupe de la servante répond au rouge du tapis de gauche. Cette fausse symétrie, en échos puissants, cherche à souligner le caractère guerrier de l'homme et celui paisible et doux de la femme.

Il nous reste à examiner les objets présents sur ces deux toiles. Chez Madame, on trouve tout une collection d'objets pour écrire : deux encriers de métal et une plume d'oie dans un plateau, un petit livre à couverture rouge, un sceau et un bâtonnet de cire, ainsi qu'un joli chandelier. On trouvait, publié au début de1630 et traduit en hollandais en 1651 (le tableau est de 1659) un petit manuel pour écrire les lettres, de cette taille et aussi relié de rouge.
"Le secrétaire à la mode" de Jean Puget de La Serre offre des conseils et exemples pratiques, adaptés à toutes les situations sociales imaginables, et beaucoup sont dédiés aux lettres d'amour*. Les modèles de lettres, appropriés à chaque grade d'amour ou de dévotion (pour les hommes) sont accompagnés d'une large gamme de réponses possibles... du timide encouragement aux "plus complaisantes réponses". Nous ne savons pas celles qu'a utilisées cette dame, mais à son air paisible, nous pouvons être certains qu'elle a trouvé dans Puget de La Serre les plus appropriées.
La servante tient sur son bras une sorte de seau, sans doute destiné à contenir des courses qu'elle fera, tout en allant porter la lettre. Enfin, sur le sommet de la cheminée, un flacon à moitié plein, une boite ronde et un livre épais qui pourrait être une Bible, indiquent la modestie et la bienséance des goûts de la jeune femme.
Chez Monsieur, le nécessaire à écrire est réduit à sa plus simple expression, une plume, avec son étui et un tout petit encrier. Sur la cheminée, le même flacon à moitié plein quand dans la chambre de l'aimée, et ce qui semble être une corne à poudre. Par contre, l'habit et l'équipement du majordome sont riches, presque voyants : vaste chapeau, veste bordée d'un épais galon, boutons brillants et superbe tromblon dénotent le valet soucieux de son maintien.
Au total, deux scènes identiques et pourtant complémentaires, véritables métaphores de la différence entre le masculin, tout d'action et de bravoure, et le féminin, réservé et serein. Et les deux, comme ce bleu et ce rouge, sont appelés à se compléter, à s'inverser et finalement à s'enrichir l'un l'autre. Mais à propos de cette paire reconstituée, les commissaires de l'exposition l'ont présentée comme je le fais depuis le début, l'homme à gauche, la femme à droite... et que diriez-vous d'une mise en scène inversée ?
J'en avais farouchement envie dans la salle d'exposition et voilà qui est fait. Ce n'est pas forcément convaincant... n'est-ce pas ? C'est déséquilibré par la différence de taille des domestiques, qui, dans la première présentation encadrent assez naturellement l'ensemble, alors que là, ils créent une instabilité entre les deux scènes, et le lévrier prend trop d'importance ! Les organisateurs avaient donc choisi la bonne mise en scène !
* Lettre de plaintes pour un mépris, réponse pour les dames à ces lettres qui se plaignent de leur mépris
Lettre pour se plaindre d'une inconstance, réponse pour les dames à ces lettres qui se plaignent de leur inconstance
Lettre pour demander le portrait d'une maitresse, réponse à une demande de portrait
Lettre pour demander des cheveux à une maitresse, réponse favorable à une demande de cheveux
Lettre pour se plaindre d'un long silence, réponse à cette plainte
lettres d'amour sur toutes sortes de sujets, et premièrement présentation de services et réponses auxdites lettres...