lundi 30 janvier 2012

FANTAISIE


J'avais, en les écoutant, de fugaces interrogations ! Nous étions tous sagement alignés dans le salon d'Arlette, remanié pour l'occasion en petite salle de concert. Certains avaient les doigts gourds, des moufles pour les réchauffer, d'autres au contraire essuyaient leurs mains moites sur des larges mouchoirs prévus pour l'occasion...  et tous scrutaient anxieusement le programme en souhaitant que leur tour n'arrive jamais. Arlette, c'est le prof de piano d'Alter, elle exerce toujours malgré sa volonté de mieux se consacrer à l'interprétation mais elle a choisi le parti de conserver essentiellement des élèves adultes, pour lesquels elle organise chaque année deux auditions, l'une en juin, l'autre fin janvier. Façon fort efficace de pousser chacun à terminer un morceau, à en affiner l'interprétation après la nécessaire étape du déchiffrage et le franchissement plus ou moins triomphant des obstacles techniques. 
Donc, deux fois l'an, nous nous retrouvons, public indulgent mais très chaleureux, pour écouter les progrès des uns et des autres, apprécier leur évolution et encourager leurs efforts. Certains ont commencé il y a un an ou deux, quelques uns sont d'anciens "jeunes" qui, ayant terminé leurs études et étant entrés dans la vie active, ont décidé de renouer avec le piano abandonné pour cause de studio estudiantin trop petit. Une vraie émotion pour Arlette que ces jeunes qui, une fois franchie l'étape du "on joue pour faire plaisir à maman", en redemandent ! D'autres enfin, sont de vieux briscards sur le retour, le terme n'est pas péjoratif : ils ont joué, autrefois, dans une autre vie, et ayant abandonné pour cause de "vie active", ils ont senti un jour le besoin de s'y remettre. De tout reprendre, et de se prouver qu'il restait quelque chose des années d'enfance passées à ânonner sur la Méthode Rose. Arlette est une prof talentueuse mais fort accommodante, et si, pendant longtemps, elle a manifesté à l'égard d'Alter une indulgence presque coupable, elle sentait à l'époque qu'il ne pouvait ou voulait pas faire mieux. Pas question de le décourager... mais depuis qu'il a décidé de surmonter enfin tous les travers qui bloquaient sa progression, du déchiffrage approximatif au tempo fantaisiste, de l'interprétation hasardeuse aux révisions intempestives de la partition, elle est là pour seconder efficacement ses avancées. Et ces rendez-vous bi-annuels sont un puissant moteur pour cheminer vers plus de rigueur et plus de sérieux. Oh certes, jouer du piano est, pour un adulte, surtout et avant tout un plaisir. Mais, contrairement à ce que pensait un ami naïf qui, s’installant derrière le clavier, tapait d'un doigt "au clair de la lune", déclarant tout de go que c'était bien facile et qu'il ne comprenait pas qu'on en fit un tel cas, l'art du clavier est un exercice exigeant qui demande, pour s'améliorer, beaucoup de patience, de travail et de précision. 
A cela s'ajoute l'éternel problème du niveau des partitions : rien de plus difficile pour un apprenti pianiste, que de choisir le morceau qui lui conviendra techniquement, et qu'il pourra surmonter sans le massacrer, interpréter en se faisant plaisir, mais aussi améliorer son niveau. Et, allez savoir pourquoi, mais, quelque soit leur degré d'avancement, tous les pianistes amateurs souffrent du même travers : ils choisissent toujours un morceau un peu trop difficile et se heurtent avec désespoir au mur des problèmes techniques non surmontés. Très rares sont ceux qui ont la sagesse de viser un peu en dessous de leur niveau afin d'affronter avec brio la délicate difficulté de l'interprétation.



 Arpès bien des écoutes comparatives sur You Tube, j'ai choisi cette version élégante et épurée de Lili Kraus (1954)... Alter préférait celle de Catherine Collard mais elle est incomplète ou en petits morceaux et il reconnait que Lili Kraus joue de façon beaucoup plus "propre", sans dénaturer le génie de la partition mozartienne. Celle de Monique de la Burchollerie que j'avais distinguée avant, est un peu trop contrastée, et agrémentée de trop de fausses notes .!!.

Alter, qui ne faillit pas à la règle, avait choisi pour cette audition la Fantaisie en ut mineur K475 de Mozart, et il a commencé par s'atteler pendant plusieurs mois au franchissement des obstacles innombrables que cache la partition. Passionné, il  a détaillé les mesures, évalué et jaugé chaque chausse-trappe, déployé des trésors de patience pour contourner, surmonter, affronter les complexités de cette page d'une richesse étonnante. Le génie de Mozart à l’état pur : libre et audacieux. "La variété des matériaux utilisés dans un espace si restreint et la hardiesse de l'harmonie sont exceptionnelles. Épisodes lyriques et épisodes alertes se succèdent, après les accents dramatique de l'Adagio initial. Un bref allegro, au contenu émotionnel intense, dans la diversité de ses motifs, sert de lien avec un Andantino annoncé par un grand trait cadentiel de quatre mesures se concluant sur deux points d'orgue. Moment de lyrisme pathétique, il débouche sur un mouvement più allegro, très agité, avec ses traits de triples croches rapides et de triolets qui se calment progressivement pour amorcer dans l'émotion le retour de la dramatique introduction un peu modifiée". J'ai préféré vous citer in extenso l'analyse fort précise d'Adélaïde de Place * pour vous laisser imaginer Alter aux prises avec ces fichus triolets, ces damnés triples croches et surtout, ces changements continuels de tempi. A la fin, j'étais préposée à la vérification de leur respect : armée d'un métronome et d'un papier sur lequel figuraient les cadences à respecter, je devais m'assurer qu'il passait de 88 à 138, puis à 132, redescendait à 116, remontait aux alentours de 138 pour finir sur 88... Je tapais du pied, grognais à temps et à contre-temps, fustigeais mon pauvre Alter en le sommant de ralentir ou d'accélérer, et finissais par lui asséner que son interprétation était par trop romantique, et qu'il fallait qu'il se maîtrise ! Car c'est bien là la grande difficulté de Mozart, tous ont tendance à se noyer dans sa sublime harmonie, à s'y livrer à leurs propres rêveries, et l'ensemble perd, instantanément, de sa subtilité et de sa richesse. Lorsqu'il a fallu tenter de voir sur Deezer ou You Tube ce que nous trouvions comme interprétation, nous avons découvert que certains la jouaient en 7 minutes 45 (Glenn Gould dans ses oeuvres !!) et d'autres en 14 (il s'agit de Richter qui a décidé de "réécrire" la Fantaisie à son rythme !!).
Et maintenant me direz-vous ? Il a décidé d'attaquer pour la prochaine audition  la sonate en ut mineur K457, publiée par ses soins en même temps que la Fantaisie. Autant dire que d'autres efforts l'attendent !!

* Extrait de "la musique de piano et de clavecin" sous la direction de François-René Tranchefort, aux éditions Fayard, 2008, page 546.

samedi 28 janvier 2012

QUELLE SALADE...

C'était au moment des fêtes : les marchands de fruits et légumes présentaient des fruits exotiques aux formes rebondies et aux senteurs acidulées, des minis légumes dont on était prêt à faire des décors de table plutôt que de les manger...


...et des fruits d'été aux couleurs appétissantes qui obligeaient à ressasser en boucle devant les étals "je me mangerai pas de cerises en hiver", histoire de se sentir vertueux à bon compte. Et puis, chez l'un d'entre eux, j'ai trouvé, présentées dans des coques individuelles comme autant de fleurs rares, belles à les contempler sans oser les manger, des salades d'une espèce peu courante. Il semble qu'elles venaient de Toscane, savamment rangées dans leur cageot de bois vert, et j'avoue en avoir fait offert à mon amie Madeleine comme un bouquet de fleurs !


Dument photographiées avant et après préparation, le seul problème qu'elles m'ont posé était la manière de les mettre en valeur dans leur plat de service : après les avoir lavées et effeuillées, j'ai carrément reconstitué le légume entier à l'intérieur du saladier, prêt à être mélangé mais semblant à peine cueilli. Effet garanti ! Madeleine les a, quant à elle, installées au cœur d'une autre salade qui les mettaient en valeur. Mais quand il m'a fallu prévoir ce billet, je me suis soudain inquiétée de leur nom exact ... le marchand de légumes n'en avait plus et n'avait pas le moindre souvenir de l'espèce ! 


Restait internet : cela n'a pas été facile, sachant qu'il existe une centaine d'espèces de laitues et que j'étais un peu dans le flou. J'ai fini par les retrouver : ce sont des laitues romaines Arlequin. Il s'agit d'une variété de laitues romaine panachée obtenue par croisement avec la chicorée. En effet le cœur, ravissant, resserré et de forme oblongue, est  caractéristique des laitues romaines traditionnelles. Mais la texture franchement ferme et croquante et la saveur, très légèrement amère, sont en revanche plus proches de celles de la chicorée. C'est une salade "musclée", qui ne "cuit" pas s'il en reste dans une vinaigrette, son goût est agréable mais sans plus, par contre son esthétique en fait la salade idéale pour bluffer vos invités qui auront l'impression que vous leur offrez un bouquet de roses en salade !!!


Dernière minute : en Italie, notre amie Siù qui s'est immédiatement intéressée à la question, nous signale qu'on l'appelle "radicchio variegato di Castelfranco"et, cela se passe tout près de chez elle, que même une fête est consacrée à cette jolie salade par la ville de Castelfranco Veneto... chaque année fin décembre. Je vous livre, tel un long poème gourmand, le menu des agapes offertes aux "castelfranciens", menu dont l'énoncé laisse rêveur !! Vous y retrouverez le radicchio variegato à toutes les sauces, même en dessert !

Brindisi
Prosecco di Benvenuto,
Succhi alla Frutta Assortiti
Crostini in Fantasia,
Delizie dello Chef


Antipasto al tavolo
Involtino di Fesa di Manzo al Radicchio Castellano e Melograno


Primi Piatti
Trionfo di Risotto con Radicchio Castellano e Guancette di Manzo,
Sformato di Vitellone su Vellutata di Castellano


Secondi Piatti
Tagliata di Manzo al Radicchio e Aceto Balsamico,
Patate al Profumo di Timo,
Timballo di Radicchio Castellano


Dolce al Tavolo
Raviolone Dolce al Radicchio
Caffè
Amari e Distillati
Accurata Selezione di Vini della Cantina: “Vitivinicola Manera” di Castelfranco V.to
Bibite Varie
Prezzo: 29 € - Soci Pro Loco Castelfranco V.to 26 €

PS si mes verrines vous intriguent, je peux vous confier que c'étaient de simples mousses de légumes, rendues plus légères par un fromage de chèvre frais battu en chantilly en même temps que la purée et surtout assaisonnées au mieux. Les carottes, agrémentées de cumin et décorées d'un peu de truite fumée et de brins d'aneth, étaient exquises. Les brocolis, relevés au pecorino et à la roquette avaient un goût un peu trop marqué à mon sens. Par contre je vous recommande les topinambours, simplement salés et poivrés, avec une trace de crème fraiche et surtout un peu de jus de truffes, couronnées d'une large tranche du précieux tubercule : c'était divin !!

jeudi 26 janvier 2012

TOUS CES MOTS !!! C'EST VOUS ...

L'idée vient de Françoise, qui a "les mots pour le dire" !! Grâce à un petit logiciel trouvé chez Psyblog, elle nous indique comment mettre votre blog en image, mais une image spéciale, toute de mots tissée. Je n'ai pu y résister, et j'ai joué à faire ces images pour la plupart de vos blogs (si je vous ai oublié, ne m'en veuillez pas, j'en ai fait beaucoup !!). Le jeu ; vous regardez les images et vous retrouvez votre blog, ça c'est le plus facile, et certains des blogs amis que nous partageons !! Vous verrez, cela reprend surtout les mots des derniers billets, donc c'est facile !! D'&autant que je pense que la taille des mots est plus ou moins liée à leur importance dans le blog.
Quant à la solution, vous l'obtiendrez grâce aux noms de fichiers jpg que j'ai créés pour l'occasion, n'hésitez pas à récupérer votre image (clic droit, enregistrer l'image !!). Et si vous avez envie de créer votre image : c'est amusant et simple à faire voici le lien ! ICI
Juste une dernière remarque pour finir : impossible de faire l'image mots du blog de Chic !!! Trop de photos ???



Allez je donne la solution : Marie Josée , Artémisia lesptitsbleusdartemisia, Tonton Daniel, Michelaise, Vince poesieordinaire, Norma lespeinturesdenormac, Alba cielbleudecastille, Rose et Gris grisetrose , Aloïs autourdupuits , Danielle lesmerveillesdedanielle , Robert M a thing of beauty, Herbert au jour le jour, GF italiansbetter, Anne anne-miscellanees, Evelyne cequemesouffleleciel, Enitram enitram-cheminfaisant, QQ (Québec deux fois) vues-aeriennes-bordeaux, Noune nounedeb, Oxy chrodoxy, Lulu lulusorciere, Gérard gerardfauvin, Idées Heureuses lesideesheureuses, Koka mise-en-mots, Licorne fabulo, Astheval astheval, Christineeee mespetitscomsaujourlejour, et enfin "la" Miss, Miss Lemon painetgazette


Et bien sûr FRED :


Et sur sa demande Cannelle de canelle56... bienvenue parmi "nos" mots Canelle !

Et maintenant voici Miriam ! de carnetsdemiriam :


Pour Danielle, deux images : celle d'Album Vénitien albumvenitien


Et celle de Comme un vol de papillon


Ensuite Marité, pour De tout et de rien


Et cette fois, ça y est, j'ai capturé CHIC !!! quand même, Chic qui est devenu bavard, il fallait bien que nous ayons ses mots !!


QUI ai-je oublié ????






mardi 24 janvier 2012

THE ENCHANTED ISLAND


Mandarine (mais si !! elle lit mon blog, même si on ne la croise guère dans les commentaires : je vois sa "trace" quand mon compteur me signale un lecteur des Emirats Arabes Unis, pas de doute, c'est elle !!) me reproche parfois le contenu de mes articles : "tu parles de trucs qu'on ne verra jamais"... C'est vrai, c'est faux, les articles sur ces "trucs qu'on ne verra jamais" sont les plus lus... sur la durée !! Car d'autres (autres que "mes" lecteurs de cœur) les lisent ! Bref, tout ceci pour vous dire que j'ai quand même décidé de consacrer un article  "ma soirée au MET"... car nous fûmes de soir-là, 2 ou 300 000 à écouter le grand Bill ! Je m'explique : vous savez les retransmissions en direct du MET, 1500 salles, 46 pays (qui sait, peut-être même à Abu Dhabi ??!!), qui ont réuni la saison dernière 2 400 000 spectateurs ! Avouez que cela quelque chose d'impressionnant... Pour savoir ce que ça rapporte au prestigieux opéra, je vous renvoie à la source ! Toujours est-il que, forcément, certains ont peut-être vu, aussi, The Enchanted Island, et, à défaut, que cela donnera à certains d'aller à la prochaine retransmission, cherchez bien, il y en a forcément une près de chez vous ! A Saintes, nous avons même droit à une coupe de champagne à l'entracte !!!

Au départ, l’idée était celle du directeur du Met, Peter Gleb. Il voulait jouer la carte du baroque à New York, d’une manière nouvelle et rafraichissante ! Il a confié la tâche à  Jérémy Sams, écrivain, orchestrateur, compositeur de musique de film et, accessoirement, librettiste. Sams s’est appuyé sur la Tempête de Shakespeare et un peu aussi sur le Songe d’une nuit d’été, et il a réinventé  une intrigue, touffue, brillante et pleine d'humour. Il a ainsi créé une histoire imaginaire, mêlant sortilèges et potions, sentiments et troubles, magie et coup de foudre, mise en musique en choisissant des arias, des ensembles, des chœurs et des danses extraits d’œuvres de Haendel, Vivaldi, Rameau, Leclerc et Campra. La musique, magique le plus souvent, est omniprésente dans la pièce de Shakespeare et l’idée n’en est que plus légitime. Ce genre de création relève d’un genre très prisé au XVIIIème siècle : le pastiche. Il s’agit d’adapter de nouvelles paroles sur des airs glanés dans les partitions de plusieurs compositeurs, en composant une sorte d’opéra idéal, une illusion d’opéra qui réinvente le genre et les airs. L’ensemble est plein d’humour, et la mise en scène soignée et riche en machineries spectaculaires et en effet spéciaux, rend le spectacle allègre et bienfaisant. Mais ce qui donne à « l'Île Enchantée » son intensité est le respect tangible des musiques « empruntées ».


Dans la première scène Prospero, le fabuleux haute-contre David Daniels, promet à Ariel la liberté si elle convoque à son service une tempête. La musique pour la charmante aria de Prospero est celle d’une cantate de Vivaldi. Ariel, le soprano Danielle de Niese, jolie comme un cœur, vive comme une belette et douée d’une superbe présence sur scène,  répond dans une aria assurée «  I can conjure you a fire », dont l’air est extrait d’ « Il Trionfo del le Tempo e del Disinganno »  de Haendel. Et cela continue ainsi, sans trêve ! Dans la plupart des airs, Sams n’a pas recyclé que les arias, mais aussi les récitatifs, réadaptés avec de nouveaux mots. Quand il a dû composer de nouveaux récitatifs, il l'a fait si bien qu’on a du mal à discerner le vrai du faux. Plus tard apparait le mezzo-soprano Joyce DiDonato, costumée en sorcière, avec robe dépenaillée et locks négligées. Elle médite sa vengeance sur Prospero sur un air de « Teseo » de Haendel, réintitulé pour l’espèce « Maybe soon, maybe now ». Le baryton Luca Pisaroni joue un Caliban menaçant et pourtant bien fragile, reprenant pour son aria volatile « Mother, my blood is freezing » un air de « Farnace » de Vivaldi. Plus tard, les quatre amoureux du Songe font leur première apparition, voguant sur une paisible nef, en chantant « Days of pleasure, nights of love » (à l’origine « Endless pleasure, endless love » de Semele).


Mais un opéra baroque pastiché se devait d’avoir une star, une vraie, mythique et éternelle. Ici c’est le ténor Placido Domingo, qui, du haut de ses 70 ans, intervient comme Neptune. Son apparition, barbe abondante et dignement drapé dans des vêtements d'argent, flanqué de sirènes ondulantes, est salué par un tonnerre d’applaudissements, tant la scène la scène sous-marine est un éblouissement : le chœur aquatique chante « Neptune the Great », utilisant « Zadok the Priest », un hymne de couronnement de Haendel. Le second acte, tout aussi brillant et riche en airs baroques, continue sur le même principe, on y entend aussi du Rameau, savoureusement dansé, et mille autres airs pas toujours faciles à identifier.

Et forcément, pour inventer ce pastiche, ils se sont bien amusés !! La première étape a consisté à trouver les bons airs, peu susceptibles d'être reconnu par tous, pour ne pas donner l’impression d’un décalage, mais assez chargés d'émotion pour que le public puisse saisir l'intention de la musique, inchangée dans son nouveau contexte. Colère, vengeance, espoir, crainte, ambition, tout est alors réadapté à l’opéra de Sams, sans dénaturer l’esprit des pièces d’origine.
Dans cet esprit, Sams a su concevoir une histoire qui permet de mettre en valeur la passion des airs, ce qu’on ressent dès la première audition, même sans comprendre le texte. La Tempête, cependant, lui posait un problème : cela manquait de "sentiment" ! C’est pour cela qu’il a ajouté les deux couples d’amoureux du Songe, trouvant pour l’occasion prétexte à de nombreux quiproquos qui ajoutent du sel à l’histoire.  Sams déclare « Peter Gleb a voulu trouver les trésors cachés : mon travail consistait à faire un écrin pour ces bijoux ». On y gagne un opéra constitué des meilleurs airs, sans une minute de répit, sans une seconde d’ennui : c’est, dit encore Sams, comme si on allait directement aux desserts !!


La caution de William Christie, qui dirige d’une main de velours un orchestre symphonique au grand complet, et arrive à impulser, malgré quelques petits ratés au début de l’opéra, son rythme aux chanteurs, donne à cette initiative sa respectabilité. L’aura du chef baroque, reconnu par ses compatriotes, pourtant  assez ignorants de la musique XVIIIème en général, est là pour rassurer les amateurs d’authentique !! Au total, j’avoue que la sauce prend et que je ne me suis pas ennuyée un instant à ce montage en forme de pastiche, plein d’esprit et pourtant très « facile », l’objectif étant, aussi, de démocratiser l’opéra baroque. On pourrait jouer les puristes, mais honnêtement, ce serait malvenu et une telle initiative, dans ce qu’elle a d’original et  d’audacieux, doit être saluée, d’autant que cette  transmission effectuée en live dans le monde entier, en direct de New York, ajoute à la réalité de cette ouverture à tous.

dimanche 22 janvier 2012

NOHANT, AVEC OU SANS AMOUR


J'avais dit en sortant que je ne ferais pas de critique, parce que je déteste être méchante ou simplement avoir l'air de l'être. Mais, puisque le spectacle a été pour moi l'occasion de replonger dans l'univers romantique qui berça mon adolescence, difficile de résister à l'envie d'en parler.
Un Amour de Nohant retrace les sept étés que Frédéric Chopin partagea avec George Sand à Nohant, dans la maison familiale de cette dernière. Joué par Olivier Grimal, pianiste et Florence Grimal, narratrice, le spectacle  suit le cheminement des relations entre l'écrivain et le pianiste. « Un amour de Nohant » évoque, par des textes de George Sand qui se mêlent aux œuvres de Frédéric Chopin, l'histoire douloureuse et difficile des deux amants. Le moins qu'on puisse dire est que Chopin, pas encore remis de son échec avec Marie Wodzinsky, et sa première réaction en 1836 " Elle est antipathique cette Sand ! Est-ce bien une femme? J'arrive à en douter "est assez éloignée du coup de foudre. Il faut dire que la belle n'était pas nécessairement séduisante ! Qu'on en juge par la réaction de Balzac, invité à Nohant en janiver 1838 : " J'ai trouvé la camarade Sand fumant le cigare après le dîner....elle avait doublé son menton comme un chanoine, et pas un seul cheveu blanc malgré ses malheurs....elle travaille énormément...elle se couche à six heures du matin et se lève à midi....elle a été malheureuse avec Musset et elle condamne le mariage et l'amour....elle n'est pas aimable, elle est garçon, elle est artiste, grande et généreuse, dévouée, chaste.....". Les qualités de coeur de George ne font aucun doute, mais sa beauté n'était évidemment pas son atout majeur. Par contre, sa propension à materner les hommes qu'elle aimait et que Musset a salué par un cruel " Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.." au moment de leur rupture, trouve, en Chopin, un écho évident. 
Cependant si l'on en croit les écrits de Rémy de Gourmont qui dépoussièrent joyeusement et efficacement les poncifs romantiques du genre "il découvrait en elle une bacchante nerveuse dont les élévations sublimes s'empêtraient dans les rages du plaisir ; elle avait l'impression de bercer un enfant malade" * la liaison ne fut guère épanouissante pour les protagonistes. Et les étés berrichons ou l'hiver majorquais sont loin d'avoir été idylliques. De fait, la traditionnelle estime réciproque qu'on leur accorde semble le résultat d'un "culturellement correct" qui cache sans doute bien des aigreurs.


" Ce n’était pas d’ailleurs une liaison, au sens strict du mot. Ce fut plutôt une possession où l’incube ne fut pas le frêle musicien... Il est donc ridicule de parler ici d’union idéale, d’amour platonique, de rencontres d’âmes; cependant ces expressions, qui n’auraient aucun sens du côté Sand, exprimeraient assez bien les aspirations secrètes du fragile Chopin.... Le célèbre « polyandre » lui faisait peur. Au premier contact il recula. La passion de la dame se manifestait par des airs dévorateurs...


Chopin s’abandonna, non sans souffrir. Il est la femme. Il a des scrupules, et parfois des remords. Il songe à sa famille, dont il a peur. Les premières années de cette liaison cependant ne le troublèrent pas au point de contaminer sa musique. C’est même à Nohant et à Majorque qu’il écrivit quelques-unes de ses plus belles pages. Quant à George Sand, elle rajeunissait près de ce cœur candide. Ses dernières amours connues étaient Musset et Pagello : la naïveté sentimentale de Chopin amusait sa perversité. Elle le traitait comme un enfant, comme une poupée, mais tirait de lui habilement avec tout ce qu’il contenait de volupté tout ce que la poupée avait dans le ventre de matière à littérature. Elle ne jeta au panier ce joli jouet qu’après l’avoir très proprement dépecé. Et tout cela avec quels élans de cœur, quels gestes maternels ! Elle fut maternelle jusqu’à sa dernière heure; elle mourut en berçant des adolescents et après avoir pouponné le pauvre Flaubert. Mais Flaubert était venu trop tard. Il n’avait connu que les bas bleus déteints de l’inférieure Colet et il croyait prendre sa revanche en baisant la mitaine du monstre. Chopin l’avait vue de plus près, le monstre, le crocodile : « Si je ne crois plus aux larmes, c’est que je t’ai vue pleurer. » Correspondance délicieuse des derniers temps ! La Sand, ayant conduit son amant jusqu’à la tombe, lui répondait amoureusement : « Mon cher cadavre ! » 

Ah ! ces femmes sans lesquelles les chefs d'oeuvre n'existeraient pas !! Vous vous en doutez, c'est à moi, et non à Alter, que ce livre fut offert à Noël !!

Ouf, la charge est lourde et si vous en voulez plus, je vous laisse aller lire la suite de cette impressionnante diatribe, qui n'est pas du genre de celle dont le concepteur du spectacle s'est inspiré pour monter "les Amours de Nohant". José Manuel Cano Lopez a monté une représentation assez édulcorée, qui a pour principal mérite de faire la part belle à la musique. D'ailleurs, la FNAC vend les billets pour la soirée du 31 janvier au Vingtième Théâtre comme un concert de musique classique. Et d'ailleurs, c'est bien ce qui, paradoxalement, nous a un peu gênés. Car le pianiste est sympathique mais il aurait été plus inspiré de rester en "accompagnateur" et de jouer des pièces un peu moins longues, et il eut mieux valu que la musique soit au service du texte, ainsi que le titre le laissait prévoir. Texte par ailleurs un peu décevant, bribes éparpillées et fort minces, mais comment faire autrement au risque d'être pontifiant ? La mise en scène présentait quelques bonnes idées mais était un peu trop lâche. Quant à la narratrice, plus chanteuse qu'actrice, elle n'était pas forcément toujours convaincante.
Ne cherchez pas, je n'ai pas reproduit les "fausses lettres roses", soi-disant écrites par George à Chopin (un vers sur deux) ou à Musset (le premier mot de chaque vers), mon blog n'est pas un lupanar malgré l'article précédent, et ce serait idiot de me faire l'écho d'un canular ancien et fort prisé des amateurs de faux.

* Jean Rousselot "Chopin, le Roman d'un Romantique" page 169 (1968)

vendredi 20 janvier 2012

OH LOU LOU !!!


Vous ne connaissez Alter que par ouïe-dire, quelques conversations saisies de ci, de là, quelques images furtives souvent destinées à ses filles, quelques recettes enfin, qu'il a eu plaisir à tester et à réussir et qu'il a envie de leur transmettre... Je ne sais trop comment vous l'imaginez, mon alter ego, mais il faut que vous sachiez que c'est l'homme le plus pudique et le plus réservé qui soit. Jamais une plaisanterie déplacée, pas de gaudriole ou de calembours douteux, ses propos sont toujours très décents et nos amis s'abstiennent en sa compagnie de raconter des blagues lestes ou des plaisanteries salaces. Non qu'il soit pudibond ou coincé, mais cela ne colle pas, il est gêné, ne rit pas et les bons mots tombent à plat. Le fruit sans doute d'une éducation contrastée, entre une maman pas très portée sur le badinage et un papa un peu trop féru de facéties de corps de garde. Bref, Alter est discret, et l'on reste toujours avec lui dans un registre d'expression très chaste.


Or voilà qu'il m'a offert pour Noël un livre audio plein de charme et que je me suis empressée d'écouter. Nous sommes contraints à d'assez longs trajets pour aller travailler et les livres audios sont une alternative toujours agréable à la radio, parfois récalcitrante dans nos contrées éloignées des grands antennes. 
Lettres à Lou, lu par Gérard Desarthe, est un vrai bonheur : un choix judicieux de lettres à la fois banales et profondes, de réflexions légères et graves, bref un vrai moment d'intimité avec le poète, tombé amoureux fou de cette gourgandine de Louise et qui, pour tenter de l'amadouer, de la fléchir, de la convaincre s'engage fort hardiment dans l'armée française et s'en mord bien vite les doigts. Cela nous a valu qu'il devienne français, car il a fallu qu'il obtienne, pour s'engager, la nationalité française et sa demande de naturalisation a abouti rapidement.
Le lecteur rend, avec beaucoup de justesse, le ton de cet amour passionné et fulgurant, il retranscrit avec justesse et émotion le caractère entier et parfois emporté d'Apollinaire, passant de l'exaltation et de l'enthousiasme au désenchantement le plus total. L'histoire commence en septembre 1914. Apollinaire vient de se voir refuser l'engagement dans l'armée, et il rencontre à Nice Louise de Coligny-Chatillon qui résiste assez de temps pour lui permettre d'écrire quelques splendides lettres de voussoiement, et qui cède assez vite pour enflammer comme de l'amadou le polonais conquis. Divorcée, la belle menait une vie très libre et Apollinaire sut dès le début qu'il avait un rival avéré, un certain Toutou, dont Louise était nettement plus amoureuse et auquel elle accordait manifestement plus de faveurs qu'à lui. Il accepta un temps le partage, morigéna la belle, tenta de l'amadouer, se plaignit tant et plus de sa froideur et de son ingratitude, et finit par rompre en mars 1915. Il avait entre temps rencontré une charmante oie blanche, Madeleine, qu'il courtisa quelques temps, abandonna on ne sait trop pourquoi pour épouser, en 1916 la rousse Jacqueline.


Sur des supports improvisés, papiers à en-tête d’hôtels, feuillets de mauvaise qualité, pages enluminées de feuilles d’herbes ou d’ailes d’insectes, ces lettres parlent d'angoisse et de mort proche, de chevaux et d'entrainement, du baptême du feu, de la fierté d'être devenu officier...Et toutes se nourrissent désespérément du souvenir des nuits d’étreintes passionnées, partagée avec Louise dans un hôtel de Nîmes, avant le fracas des combats. Inventif, amoureux inépuisable, Guillaume Apollinaire mêle le vers et la prose, célébrant tour à tour la chevelure, la nuque, et la bouche de la bien-aimée, et bien d'autres blasons encore du corps adoré de Lou.
Ces lettres à Lou sont celles d'un homme qui affronte l'armée sans y être préparé, la guerre, sans l'avoir désirée et l'absence de celle qu'il aime avec une rage palpable. Le célèbre poème que voici est saisissant de réalisme et de désillusion, on a encore les larmes aux yeux rien qu'à le relire !

Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie.

Souvent, et c'est sans doute pour cela qu'il a fallu attendre 1969 pour qu'elles soient enfin publiées, ces lettres, écrites par un homme "affamé", désespéré, anxieux d'être abandonné pour cet incontournable Toutou avec lequel il doit, bon gré, mal gré, partager sa Lou, sont aussi délicieusement osées. Que dis-je, carrément impudiques, terriblement explicites et remplies d'allusions fort crues. En témoigne ce courrier dans lequel Apollinaire étrenne pour Lou le thème des neuf portes du corps de la femme, thème qu'il développera de nouveau dans un poème destiné à Madeleine, sa chaste institutrice oranaise, qui dut être bien troublée en lisant "les neufs portes de ton corps".  Mais Madeleine était vierge, et Guillaume se maitrise un peu dans cette version édulcorée qu'il lui offre en 1915, en prétendant, le coquin, que ce poème avait été écrit pour elle seule !!
Faux, en 1914, il brodait déjà sur ce thème, mais de façon autrement plus leste, pour son ingrate Lou. Je vous épargne les détails de cette lettre sans voile, mais j'avoue avoir été stupéfaite du cadeau que venait de me faire ma prude moitié ! Je suis certaine que, lorsqu'il l'aura, dans le huis-clos de sa petite auto, entendu à son tour, mon Alter sera tout rougissant de m'avoir fait pareil présent.


Toujours est-il que, parmi les "sévices" tendres que le poète rêve d'imposer à sa belle lointaine, il en est un qui m'a laissée pantoise : il déclare vouloir faire, à ses pieds mignons, "petit salé". Pour m'assurer que je n'écris pas là une grossièreté dont j'ignore le sens, j'ai cherché "faire petit salé" sur Google... et bien sûr, j'ai trouvé... le petit salé aux lentilles. J'ai poussé un peu plus loin ma recherche, j'ai rajouté "Lou", et là, allez savoir pourquoi, je suis tombée sur "ma" recette de mique sarladaise
Qu'à cela ne tienne, j'ai alors ajouté "Apollinaire" à ma recherche, et là, j'ai cru avoir trouvé : une page consacrée à  un ouvrage d'Apollinaire au titre trop évocateur (je ne le cite surtout pas pour éviter un référencement indésirable)... et au sous-titre étrange "les Amours d'un Hospodar Roman"... et vlan !! la page avait disparu. Mais je tenais la solution : ayant l'oeuvre dans laquelle cette expression figure, j'ai fait une dernière recherche et j'ai trouvé enfin ce que signifie "faire petit salé" aux pieds d'une dame : je vous livre l'extrait du livre en question :
"Il lui retira les bas et commença à lui faire petit salé. Ses pieds étaient jolis, potelés comme des pieds de bébé. La langue du prince commença par les orteils du pied droit. Il nettoya consciencieusement l'ongle du gros orteil, puis passa entre les jointures. Il s'arrêta longtemps sur le petit orteil qui était mignon, mignon. Il reconnut que le pied droit avait le goût de framboise. La langue lécheuse fouilla ensuite les plis du pied gauche auquel Mony trouva une saveur qui rappelait celle du jambon de Mayence.
Ouf... Quand Alter va découvrir cela, je suis certaine que cela va modifier durablement sa vision de la gastronomie !! Pourvu qu'il ne rougisse pas trop lorsque je lui ferai la prochaine mique sarladaise au petit salé !! Allons, soyons juste, il m'a aussi offert, toujours en livre audio, "les aventures du Petit Nicolas", un livre sans sous-entendu, pétillant, drôle et croustillant à point, que je vais écouter en boucle après avoir prêté les Lettres à Lou à leur "inventeur" !

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