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mardi 28 février 2012

MAUVAISE JOUEUSE

Astheval, ma petite copinaute fantaisiste (ben quoi, elle écrit un roman fantasy, ça va bien fantaisiste ??) vient de me taguer... C'est le "fameux" tag  des onze*, auquel, avec l’enthousiasme et l'ardeur de la jeunesse, elle a répondu avec promptitude, et qu'elle relaie. Je ne suis pas très tag, même pas du tout, car j'ai un mal infini à parler de moi. Bon, ça va, j'en vois qui ricanent au troisième rang (et même au premier !!) : quand on fait un blog, on parle de soi, naturellement... trop d'ailleurs.On se dévoile, on se découvre et on s'introspecte (attention Siù, ce n'est absolument pas français ça ) ! Forcément... même si on ne se raconte que comme prétexte pour rebondir sur un sujet qu'on a envie de développer ou sur lequel on a envie de réfléchir un brin, seul(e) ou à plusieurs, on finit par être transparent. Témoins nos rencontres "pour de vrai" durant lesquelles on se re-trouve égaux à nous-mêmes, tels que nous nous pressentions, tels que nous avons souvent l'impression de nous être toujours connus.
Mais cela se fait par touches insensibles, par hasard, par inadvertance pourrait-on dire (ou croire ?!). De là à répondre à des questions aussi précises que celles-là, il y a un pas que je n'arrive pas à franchir.

1- Quel souvenir chérissez-vous le plus ?
2- Quel lieu rêveriez-vous de visiter ?
3- Quel est le premier livre que vous avez lu ?
4- Quelle est votre arbre préféré ?
5- Quelle est votre odeur préférée ?
6- Dans vos rêves les plus fous, quel métier faites-vous ?
7- Quel est votre meilleur souvenir scolaire (ou "sportif") ?
8- Quel est votre pire souvenir scolaire (ou "sportif") ?
9- Quel épisode de votre vie aimeriez-vous revivre ?
10- Si vous deviez vivre dans un livre, dans lequel serait-ce ?
11- De quel "outil moderne" ne pourriez-vous pas vous passer ?


D'autant que j'ai un mal infini avec les souvenirs, j'en ai peu ou mal, ils sont flous, revus et corrigés, et je vis tellement dans le présent que je me révèle incapable d'y piocher. J'ai une infirmité aux temps du passé. 
Quant aux préférences, diverses et variées, je suis de ceux qui doutent : incapable de choisir. A peine un épisode ou un objet est-il arrêté comme étant le meilleur (ou le pire) que je ne peux m'empêcher de regretter tous ceux que je mets de côté ! Pourtant dans la vraie vie, je n'ai rien d'une aboulique, non non, je tranche, j'avance, je décide. Mais en mots, c'est une vraie galère, je piétine, je stagne, je renâcle à la décision.
Une dernière notion qui me stoppe dans mon élan affectif vers Astheval ( j'aimerais la suivre cette petite ) c'est celle du rêve le plus fou. Je ne fais jamais de rêve fou. J'aime trop l'instant, le présent, l'odeur du moment, le livre en train, l'heure que je vis, l'outil que j'utilise... Je suis tellement le nez dans le guidon que ça me prend toute mon énergie. Je suis une amputée du rêve. Manque d'imagination forcément !
Astheval me pardonnera cette façon peu élégante de botter en touche, mais je me sens inapte au questionnaire ! Les bouquins à emmener sur l'île déserte, la discothèque idéale, les sensations qu'on a envie de revivre, rien ne me vient !!! Par contre, il me faut bien l'admettre, et pour répondre tout de même à une question (le 11ème !) j'aurais un mal infini à me passer d'internet ! Accro Michelaise !!

Ce que je peux faire par contre, c'est créer un questionnaire que je soumets non pas à 11 personnes précises, mais à ceux que cela tente !  Vous pouvez y répondre sous forme de tag, en respectant les règles du jeu ** (je ne vous demande surtout pas de mettre un lien vers mon blog, que cela reste gratuit !!), ou répondre à une ou deux questions en commentaire, sous ce billet, ou enfin juger que tout cela est futile et passer outre !!

1- La qualité qui me manque ?
2- Le défaut qui me pèse ?
3- La personne que je regrette ? 
4- Le talent dont je suis fier(e) ?
5- La cause pour laquelle je pourrais m'enflammer ?
6- La petite musique qui m'endort ?
7- La bête ou la bestiole qui me fait vraiment peur ?
8- Le trait de caractère chez autrui que je ne peux pas supporter et qui me fait fuir ?
9- Mon rêve (en dormant) récurrent ?
10- La douleur physique qui me terrasse ?
11- L'objet que je ne donnerai jamais... à quiconque ?


* Croisé chez Marie Josée, Annalivia, VenetiaMicio,  Anne, ... et d'autres sans doute. Les réponses de Lulu sont pleines d'humour, comme d'hab !
** Voici les règles du jeu :
1 – Vous devez publier les règles; 
2 – Écrire 11 choses à propos de vous; 
3 – Répondre aux 11 questions puis créer 11 nouvelles questions pour les personnes taguées; 
4 – Choisir 11 personnes et mettre un lien vers leurs blogs dans votre billet; 
5 – Vous rendre sur leurs blogs afin de leur dire qu’ils ou elles ont été tagué(e)s;
6 – Ne pas les taguer sans les prévenir; 
7 – Taguer obligatoirement 11 personnes.

lundi 27 février 2012

COLETTE ENARD

« L'Accouchement » : Je l'ai peint en 1958 ou 1959... à Meschers. C'était en l'honneur du premier chat que j'ai pris dans mes bras. Il s'appelait Bicarbonate. Ce chat puis les autres ensuite m'ont aidée à vivre».
Cette présentation anecdotique de ce qu'elle considère comme sa meilleure peinture, édulcore sans doute les choses. Colette Enard en fait, à 93 ans, une peinture innocente et facile, mais il ne faut pas trop s'en laisser conter !! Cette superbe femme blonde, délicate et raffinée, se révèle à l'examen démembrée, explosée, éclatée en seins éparpillés et jambes arrachées. Sa tête est "montée à l'envers" et un haut collier de perles la musèle impitoyablement. Son regard traqué, un œil noir, l'autre bleu, semble totalement vouloir d'échapper du cadre de la toile.



Si vous tapez Colette Enard dans Google, vous voguerez entre les sites consacrés à Colette et ceux qui parlent de Mathias Enard, l'heureux auteur de Parler-leur de batailles, de rois et d'éléphants qui, en décrochant le Goncourt des lycéens a soudain bénéficié d'une audience nouvelle, d'ailleurs largement méritée. Sauf que ... sauf que, grâce à l'initiative conjointe de la directrice du musée de Royan, Claude Pépin et de l'intéressée elle-même qui a, il a quelques temps, légué la grande majorité de ses oeuvres au susdit musée, Colette Enard a acquis récemment une notoriété nouvelle sur la toile ! Le musée de sa ville natale vient en effet de lui consacrer une rétrospective absolument passionnante qui a le double mérite de faire découvrir son talent, certain, et de retracer très intelligemment son parcours stylistique. Et ce d'autant plus que l'exposition initiale, consacrée à la carrière de cette dame quand elle était peintre, a été fort intelligemment complétée par une "rallonge", consacrée à sa seconde carrière, vouée à la tapisserie. Mais je reprends au début.
Colette Enard est née en 1918 à Saint Thomas de Conac, et elle affiche gaillardement ses 93 printemps, dont on aurait d'ailleurs, si l'on en juge par sa peinture sombre, déchirée, déchiquetée parfois, plutôt tendance à penser que certains furent plutôt des hivers. Elle vécut à Royan durant son enfance et, en 1932 elle part s'installer à Bordeaux avec sa mère, où, appréciant les cours de dessin du lycée, elle décide de devenir peintre. Elle étudie à l'école des Beaux-Arts de Bordeaux, puis à Paris et peint dans quelques ateliers. Cette période est classique et elle peint de portraits de parents, d'amis, d'enfants de son entourage : l'exposition s'ouvre d'ailleurs sur cette veine traditionnelle qui marque ses premiers pas en art. En 1950, elle a des rêves d'exotisme : elle veut partir en Australie où elle a comme projet de devenir portraitiste. Malheureusement, ce projet est incompris et, pour diverses raisons dans les détails desquels les organisateurs de l'exposition n'ont pas jugé bon de s'étendre (la protagoniste est encore vivante et a, à ce titre, droit au respect de sa vie privée), elle est internée. Il semble, d'après elle, que sa mère trop possessive ait vu d'un très mauvais œil ce projet de départ et qu'elle n'ai trouvé comme moyen de conserver sa fille auprès d'elle, que l'internement. On imagine des rapports mère-fille particulièrement tendus et difficiles ! Cette période d'enfermement, de hantises et de doutes, décisive dans son inspiration, marque le début d'une carrière méconnue mais très forte. Pendant son séjour en clinique, elle traduit ses angoisses dans des gouaches noires, sans concession, aux traits aigus et inquiétants et peint, refusant la couleur, des scènes sombres et menaçantes. Les photos étant interdites dans l'exposition, je ne peux vous montrer cette période d'enfermement et, sans doute aussi, de thérapie. Ses gouaches sont ses cris et cette période douloureuse va marquer sa peinture à jamais.
Elle expose ces gouaches en 1954, en sortant de clinique, et découvre grâce à Pierre Molinier qu'elle est surréaliste ! Mot dont elle ignore alors le sens ! Mais ce langage révolté, au-delà de toute convention logique, morale ou sociale, lui convient. Grâce à l'introduction de Molinier, elle rencontrera plusieurs fois Breton en 1964, et elle lui offrira même une toile qui consacre son étiquette de surréaliste. "Deux cœurs à l'oiseau et à la pendule", vendue lors de la vente de la collection Breton, marque en quelque sorte son appartenance à ce mouvement dont elle n'a pas vraiment cure de se réclamer.
Elle retrouve la couleur en quittant l'asile psychiatrique, mais ses thèmes sont définitivement fiévreux. Natures mortes, compositions étranges,  animaux hybrides, scènes décomposées montrent une sensibilité exacerbée, inquiète et déchirée.
Je dois me contenter de montrer quelques toiles dont j'ai pu trouver les photos sur le net* et qui ne sont pas forcément celles que je vous aurais présentées mais toutes sont révélatrices de l'imaginaire perturbé de madame Enard.


"Le psychiatre aux électrodes" ne demande pas d'explication particulière : peinte peu après sa sortie d' l'hôpital psychiatrique, elle conjugue humour noir et désespoir tangible : le singe savant, coiffé d'un haut-de-forme, qui soigne un pauvre robot souffrant d'enfermement et de dédoublement de la personnalité, œuvre dans un univers de prises et de cadrans, ponctué de deux oiseaux morts, l'un blanc et l'autre noir, et d'une pomme entamée qui git, abandonnée et inutile entre les pattes de l'animal. Victime d'essais thérapeutiques encore tâtonnants dont elle subira longtemps les séquelles, l'artiste se sent psychologiquement diminuée. La peinture lui permet de refaire surface mais au prix d'un lourd travail de deuil. Les oiseaux morts et les allusions sexuelles vont, dès lors, se multiplier sur les toiles de madame Enard. Sa vision du monde est loin d'être confiante, témoin ce "thé entre dames" qui fait frissonner d'horreur !


On est d'abord frappé par le côté guindé, terriblement conventionnel, de ces trois dames aux atours somptueux, coincées dans une attitude rigide accentuée par l'allure conique de leur corps, surmonté d'une tête minuscule perdue dans une coiffure tonitruante. A l'examen, l'une d'elle semble ensanglantée, décapitée mais indifférente au flux qui dégouline sur sa tenue blanche. La table de planches brutes marque une perspective relevée, tout au long de laquelle les "amies" égrainent leur ennui en dégustant un thé insipide dans de petites tasses ridicules. La pièce est close, sombre, seule une petite fenêtre ornée de trois épais barreaux aux allures de barbelés, laisse passer une lumière crue, jetée sur la scène sans égard. Et ce soleil cruel, qui provoque une ombre triangulaire et têtue sur le rubik's cube posé sur la table, éclaire une scène de cauchemar : oiseau mort, rat sans vie, oignons qu'on devine puants : le thé entre dames de bonne compagnie se transforme en une scène insupportable où l'on entend les ragots, où l'on devine les règlements de compte et dont on palpe la cruauté sociale.
La vision de la femme par Colette Enard est pour le moins déprimante et dévalorisée. Qu'on en juge par cette femme cactus ...


... trompeusement alanguie sur un fauteuil genre Pierre Paulin, typique de années 60. Ornée de quelques fleurs sèches et de perles en collier, diadème et bracelet, cette créature piquante semble narguer le spectateur. Au sol où un carrelage noir et blanc nie avec évidence toute référence à la perspective, on retrouve l'oiseau mort, et quelques coquillages viennent apporter un semblant de décor à cette scène maussade. Au fond, la note d'espoir de la fenêtre ouverte sur un plage ou un ailleurs indéfini, est sévèrement contredite par une sculpture aux pointes acérées, qui coupe tout rêve d'évasion.


Plus terrible encore cette "robe", aux rondeurs prometteuses, courbes décoratives brusquement entrecoupées de coulures suspectes, aux allures de placenta, de viscères et de d'excréments. S'y intercalent des cornes menaçantes, les dentelles s'incrustent de piquants, et toutes ses antennes referment leurs menace sur cet accessoire féminin qui devient déchirement, prison et profondeurs enchevêtrées.


Sainte Agathe, vous savez cette martyre dont des bourreaux barbares arrachèrent les seins, copieusement iconographiée au XVI et au XVIIème, prend sous le pinceau de Colette Enard des allures de sirène. Mais sa longue chevelure sombre, loin de lui faire un voile pudique, met en valeur sa nudité anguleuse et tourmentée. Elle présente au spectateur, selon le schéma traditionnel, ses seins coupés sur une assiette, mais ce sont des citrons, acides et dérisoires condiments de cette scène crépusculaire. Des poissons morts pendent, pendant qu'au sol git une pieuvre noire. La sainte est comme décapitée, borgne, la tête renversée et son auréole s'envole sans retour. Enfin, entre ses cuisses, un couteau acéré, menaçant  et tranchant, claire allusion sexuelle, qui s'appuie sur le prétexte des agrumes ouverts mais suggère une violence plus grave. 


Ce couteau va devenir un thème récurrent dans les dernières toiles de l'artiste : une série de natures mortes ambiguës mais fort admirablement structurées, qui se termine par une dernière toile où l'on voit, enfin, un coin de ciel bleu par la fenêtre ouverte. Je ne peux vous montrer cette dernière série, ne l'ayant pas trouvée sur internet mais l'artiste ayant conservé le couteau, elle a posé pour les journalistes de Sud-Ouest, dans son appartement orné seulement de tapisseries. Car elle n'a gardé quasiment aucune de ses toiles : en 1964, pour des raisons, nous dit-elle, économiques, mais peut-être aussi parce que son  univers angoissé s'était un peu éclairci (c'est ce qu'il m'a semblé en voyant ses dernières toiles), elle a définitivement abandonné les pinceaux pour se consacrer à la tapisserie au petit point. Elle précise que ce couteau, c'est elle, qu'il dit sa colère d'avoir été obligée de s'arrêter de peindre. Malgré les critiques flatteuses et le soutien d'André Breton, elle n'a pas les moyens d'exposer et se reconvertit dans  l'élaboration de cartons de tapisserie, qui nécessitent un dessin, puis un chiffrage minutieux des zones de couleurs. Chaque chiffre correspond à un ton de laine. Elle cherche dans ce travail rigoureux la preuve de sa précision mentale. Il ne s'agit plus de l'expression libératrice de la peinture mais d'un travail obsédant, d'une extraordinaire emprise ! Elle accepte toutes les commandes qui lui permettent de vivre. Elle se spécialise dans la tapisserie à l'aiguille (point par point, à la main) et crée des cartons de tapisserie qui seront exécutés par des "petites mains" locales ou par des ateliers d'Aubusson. « L'aiguille, c'est plus fin, plus précis, plus détaillé mais ça demande quatre ou cinq fois plus de temps pour le tissage que pour la basse lisse… Autant vous dire que je n'avais pas que des amis à Aubusson !»


Réalisés en 6 exemplaires maximum, ce sont de véritables œuvres d'art. L'exposition de Royan a d'ailleurs été prolongée (jusqu'au 4 mars : si vous habitez Royan courez-y !) pour exposer 9 de ces réalisations**(dont une, la Dame Blanche***, complétée par son "carton", calque numéroté destiné aux brodeuses), prêtées par l'artiste, et cet aspect complémentaire de son parcours artistique complète parfaitement la découverte et la compréhension de cette artiste au talent méconnu. Les premières sont encore torturées, et ont sans doute plus de caractère. Elles deviennent, peu à peu, plus décoratives, moins tendues, moins angoissantes. Les dernières, à 4 mains, d'immenses oies qui volent vers le soleil, fuyant le givre et la neige, sont carrément optimistes !!



* Par souci d'honnêteté, je vous indique le site où j'ai trouvé ces photos mais je vous déconseille d'aller le visiter car vous tomberez sur des sites annexes (publicités) qui s'ouvrent quand on va sur ces pages, sites totalement pornographiques qui sont du plus mauvais aloi !! Je m'en voudrais de ne pas vous avoir mis en garde !!
** Site où j'ai trouvé les tapisseries et des détails sur Colette Enard ainsi que le groupe Expo 5 dont elle fut membre : Royan : mémoire vive
*** Photo de Mme Enard posant devant la Dame Blanche, Sud-Ouest

dimanche 26 février 2012

COMME JAMAIS (II) : rencontres

 Suite de Comme Jamais (1)


Les portraits étaient nombreux à l'exposition Comme Jamais, et cela nous fut l'occasion de rendez-vous sympathiques et parfois, inattendus. Des anonymes comme l'Homme à la main sur le coeur de Frans Hals. La sobriété du costume alliée à la décontraction trompeuse de la pose font penser qu'il s'agit sans doute du portrait d'un citoyen aisé, sans doute un homme intègre dont la main sur le cœur est peut-être le symbole d'une probité personnelle que le peintre aurait voulu immortaliser. La lumière légèrement crue du tableau a des sonorités presque caravagesques : l’ombre blafarde de la barbe, le dessin d’une veine qui bleuit sur le front, des cernes esquissées avec précision malgré l'évidente jeunesse du modèle, tout cela fait du portrait de cet homme un de ces exercices virtuoses dont l'artiste était coutumier : une peinture lâche, rapide, efficace, des éclats de lumière rapides et sensibles, on sent que l'essentiel y est, sans redondance inutile, sans détail superflu.


Au fil des salles on croise le graveur Gravelot emperruqué, peint par Quentin de La Tour, dont il était l'ami ; Sir William Chamber, un architecte écossais peint par Reynolds le crayon à la main ; John Hunter, célèbre marchand anglais et directeur de la compagnie des Indes, portraituré par Sir Thomas Lawrence sur fond de ciel orageux, avec au loin, sa maison de campagne. Ici c'est Madame Valloton qui pose nonchalamment pour son mari, plus loin c'est une femme inconnue qui sourit d'un air ambigüe à Théo Van Rysselberghe.

En fond Matisse par Marquet, sans doute inspiré d'une photographie connue du modèle prise lors de son mariage, en superposition Bevilacqua par Matisse et dans un coin, le petit dessin où Marquet se représente, l'air amusé et le nez chaussé de petites lunettes

Autour d'un achat récent réalisé par le musée lors de la vente Desbureaux en 2010, on assiste à une réunion amicale. L'achat est est un petit autoportrait de Marquet, datant de 1920. Bordelais comme on le sait, Marquet était ami avec Matisse (une exposition fut d'ailleurs consacrée il y a peu par la ville à cette amitié) et, autour de cette acquisition, le conservateur a voulu présenter un portrait de Matisse réalisé par Marquet, emprunté à une collection particulière, et le portrait de Bevilacqua par Matisse, peinture fauve et pleine de feu qui appartenait à la collection privée de Marquet. Le modèle ici est d’origine italienne ; il s’agit d’un certain Pignatelli alias Bevilacqua. Il servit également de modèle à Rodin pour réaliser un Saint Jean Baptiste, et le maître l'évoque en ces termes  : "Un matin, quelqu'un frappe à la porte de l'atelier. Entre un Italien avec l'un de ses compatriotes qui avait déjà posé pour moi. C'était un paysan des Abruzzes, arrivé la nuit précédente de son pays natal, et il venait s'offrir à moi comme modèle. En le voyant, je fus saisi d'admiration: cet homme rude, chevelu, exprimait dans son maintien et sa force physique toute la violence, mais aussi tout le caractère mystique de sa race. Immédiatement, je pensais à un saint Jean-Baptiste". Le Portrait de Bordeaux nous suggère une image plus gaie du personnage : chaleur, entrain, un caractère jovial et chaleureux : Bevilacqua est un homme du Sud. De ses Abruzzes natales, il a le caractère rocailleux, sauvage, robuste. C'est d'ailleurs lui qui, tirant sa charrette, transporte les toiles de Matisse et Marquet au Salon des Indépendants. Pour le "dire", le trait se fait abrupt, le dessin va à l'essentiel : Matisse choisit des couleurs primaires, et brosse le portrait d'une touche ample, épaisse, avec des empâtements laissant apparaître des superpositions de tons. Les taches de vert, de bleu, de rouge ou de jaune modèlent le menton surmonté d'un sourire discret, alors qu'un trait de vermillon dans la pupille de l’œil donne au regard un brin de vivacité, une étincelle de malice. Le cerne bleu, large et accusé, met en valeur les traits de cet homme qu'on devine simple, en sculptant les méplats du visage. A l'intérieur, c'est la couleur qui devient architecte, elle construit les reliefs : l'ocre de la peau est mêlé de jaune, de rose, de vert, qui bossellent le front, creusent l'orbite, haussent les pommettes, donnant à ce portrait une monumentalité exacerbée. Matisse semble être en parfaite sympathie avec son modèle dont il traduit à large coups de brosse l'énergie, la force, et une réelle bonhommie. 
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D'autres œuvres se révèlent, enfin sorties des réserves pour notre plus grand plaisir, dévoilant des peintres moins connus, comme ce Gaston Schnegg, sculpteur avant tout, et pourtant apprécié de son vivant surtout pour ses peintures. Qui lui assuraient des revenus réguliers et lui permettaient de vivre ! Cet amateur de la taille directe, toujours très soignée, a réalisé de nombreuses œuvres inspirées du Moyen-Age, mais la Galerie des Beaux Arts présentait de lui quelques animaux, scènes de genre (la leçon de couture, les jumeaux...) et ces trois portraits d'enfants, offerts à la ville par sa fille Jeanne, présente comme modèle sur ces toiles. Il était amusant de voir que cette dame donna ces œuvres où elle figurait enfant, 70 ans après qu'elles aient été réalisées par son père ! On est tout attendri par son petit minois pointu et ses couettes sages !



Un autre petit maître qui mérite toute notre attention est Alfred Smith, qui fut, nous dit-on, le peintre de Bordeaux le plus adulé de la fin du XIXe siècle. Cet ancien commis d'agent de change reconverti à la peinture s'impose au milieu de l'avant-dernière décennie du siècle comme le nouveau chef de file de l'école bordelaise. Il s'illustre dans l'évocation atmosphérique de sous-bois, de jardins et de vastes panoramas urbains. Bordeaux, Paris, Venise enrichiront tour à tour son inspiration, mais c'est une scène anecdotique, délicieusement intitulée "Le père Boyreau au printemps dans la lande brédoise" que nous croisons à l'exposition. La palette subtile et nuancée de Smith nous offre ici une vision naturalisme et lumineuse de la campagne aux alentours de La Brède. Cette peinture claire, vigoureuse et originale sert de cadre à la promenade d'un personnage qui nous semble familier, coiffé d'un canotier et porteur d'une vaste barbe blanche. Le Père Boyreau est passé à la  postérité !


Autre "rencontre" intéressante, celle du banquier Anton Fugger (1493-1560) peint dans les années 1525 par Hans Maler dit de Schwaz, peinture dont on peut voir une autre version, coiffé d'un large chapeau souple, au Louvre. La fortune des Fugger dont l'activité commerciale remonte au XIVe siècle était liée au développement du commerce du sel, de l'argent et du cuivre. Ils avaient consenti des prêts importants à l'empereur Maximilien d'Autriche et surtout financé l'élection de Charles Quint au Saint-Empire. Ils étaient également banquiers du Saint-Siège. Anton Fugger fut un habile financier et diplomate, mais aussi un fin lettré ; il était en relation avec plusieurs humanistes dont Érasme qui, dans sa préface à l'Art de prêcher (l'Ecclesiastes, publié en 1535), le place dans le chœur «admirable» de ses chers amis augsbourgeois. Anton Fugger avait d'ailleurs tenté d'attirer Érasme à Augsbourg en lui offrant une coupe en or et en l'aidant à se procurer du vin nécessaire à sa santé, mais en vain. Anton vivait fastueusement, collectionnant peintures et objets d'art. Anobli par Charles Quint en 1526,  il fut le dernier de la dynastie à réussir dans les affaires et la fortune de la famille déclinera rapidement après sa mort, en 1560.
Manifestement peu connu, «Hans Maler» (ce nom, qui n'est sans doute pas le sien signifie littéralement «Hans peintre»), était de toute évidence en 1524-26 le peintre attitré de la famille Fugger, sans doute parce que d'autres, plus célèbres comme Holbein, Cranach ou Dürer étaient, dans ces années-là occupés ailleurs. Mais cela n'empêche pas ce portrait d'offrir une technique éblouissante : le panneau de tilleul a été soigneusement préparé, ce qui rend la surface picturale parfaitement lisse et permet ainsi un rendu saisissant des moindres détails comme les fils d'or du bonnet ou les poils capricieux de la barbe.

Rencontres inattendues, modèles qui accrochent, ce deuxième aspect de Comme Jamais donnait du relief à la visite. Mais d'autres surprises nous attendaient qu'un prochain billet dévoilera.

vendredi 24 février 2012

LA PASTA E PRONTA !

Histoire de couper un peu mes ratiocinations au sujet des expositions et des peintres, un petit épisode-jeu, qui va obtenir, ne n'en doute pas, votre participation enthousiaste, sur un sujet qui nous distraira utilement des pizzas frelatées, de la "médiocrisation" de nos habitudes et des "excès des fausses modernités" (commentaires de Roberto). Tout en nous maintenant dans "nostalgie des avant-match de rugby du temps où la finale se déroulait une année sur trois à Toulouse Bordeaux !" (commentaire d'Aloïs)
Il est, dans nos foyers michelais, une tradition de la pasta qui passe, c'est évident, par le respect absolu et incontournable de la cuisson "al dente", à la romaine dit Alter, qui n'hésite pas à nous imposer, avec le zèle du converti, un craquant qui garantit que le temps maximal autorisé n'a pas été dépassé. Et, dans ce contexte, il y a des préférences : pour Alter, ce sont les spaghetti, champions toute catégorie de sa passion pour "la pasta". Je privilégie quant à moi, les parpadelle pappardelle* qui ont de loin ma préférence. N'allez pas en conclure que nos repas sont uniformes et nous aimons à découvrir des formes nouvelles : c'est d'ailleurs la dernière en date qui m'a donné l'idée de ce billet. 


Trouvés dans une boutique qui vend ce genre de produit rustique au prix du caviar (j'exagère à peine), j'avais acheté deux spécimens inhabituels : les premières nous étaient déjà connues : ce sont des petites langues d'oiseau, en forme de grain de blé et fort judicieusement appelées "orzo pasta". Délicieuses, elles s'accommodent de toutes les façons traditionnelles et offrent sous la langue une délicate impression de riz long.

Ce sont les secondes qui m'étaient inconnues : d'où ma curiosité. Attirée par leur aspect grillé, j'étais persuadée que ces "fregole sarde" auraient un petit goût de noisette, mais j'avoue ma déconvenue. Aucune saveur particulière et une consistance qui ne m'a pas enchantée. Les fregole m'ont laissé une impression d'étouffement qui n'est pas particulièrement agréable.
Et le jeu direz-vous ? Et bien, ce sera un simple révélation : quelle est votre forme de pâte préférée ?? Je suis certaine que nous allons avoir une superbe collection de pâtes variées, chacun ayant à coeur de nous en faire découvrir de nouvelles !

* Pappardelle bien sûr Siù ! explications :
1) je suis mal latéralisée et j'ai un souci avec l'ordre des sons, parpa au lieu de pappar... mais comme de mon temps la dyslexie n'existait pas, je ne me soigne pas !
2) j'ai un problème que tu as remarqué avec les lettres doublées !

mercredi 22 février 2012

COMME JAMAIS (I)


Et oui ! C'est le titre d'une exposition, celle que j'évoquais tantôt, dans le billet consacré à mes désespoirs d'adolescente attardée, toute désorientée par la "perte" du Régent. Sous-titre : "œuvres singulières de la collection".  L'argument était en fait de "donner à voir, pour la première fois, des œuvres sorties des réserves, d'en faire découvrir d'autres nouvellement restaurées, d'autres encore récemment acquises et celles qui, pour qu'on les redécouvre, demandent une présentation autre".
Le Musée des Beaux-arts étant fermé pour travaux jusqu'à l'automne, l'occasion était belle de mettre en valeur ses principaux chefs d’œuvres, qui, isolés, attirent plus l'attention qu'au milieu d'autres toiles de moindre importance.
Autant dire que bon nombre des tableaux de cette exposition, du moins pour les plus prestigieux d'entre eux, nous étaient déjà connus : ainsi le Ruysdael qui illumine l'instant où on l'admire. Le ciel, chargé de nuages, se teinte de gris plombés et argentés qui voilent la lumière du soleil venant de la gauche. Ils ricochent sur la végétation qui se pare de teintes dorées adoucies, déclinant pour nous toutes les gammes des verts les plus précieux. Un arbre aux formes alambiquées sert de repoussoir à la perspective boisée du chemin, blonde et vibrante : on lit bien sûr dans cet innocent paysage une sévère leçon sur la vie et mort, et sur la finitude de l'homme. Les minuscules personnages présents sur la toile, inconscients de leur sort éphémère, se livrent à de multiples occupations frivoles ou nécessaires, repos, travail... perdus dans l'immensité de la nature qui les domine.



Ailleurs, on retrouve le Brueghel (Jan de Velours) où villageois et villageoises dansent "panse contre panse", du Brel à l'état pur ! La scène se passe dans un verger, la mariée est reconnaissable à ses deux couronnes dont l’une est accrochée à un drap.

Elle a un air benêt, résigné et sinistre que  la scène qui se déroule sans qu'elle daigne y prendre part, semble justifier. Les vieux parents comptent avec précision le montant de la dot dans un large plat de cuivre et l’homme à droite qui inscrit sur une feuille les sommes d’argent reçues, est probablement le marié. Tout autour la fête se déroule avec le manque de retenue habituel aux peintres de l'atelier Brueghel : les uns pissent contre un mur, les autres s'embrassent à bouche que veux-tu, pendant que tous dansent, boivent, festoient et s'adonnent sans pudeur aux plaisirs du moment.

Dans la seconde salle, on retrouve les Vierges de Pierre de Cortona, de Vasari ou de Véronèse qui ont manifestement retrouvé toute leur splendeur... Peintures construites autour de l'axe des regards entre la mère et son enfant. De même, les signes symboliques des doigts et mains de la mère et de l'enfant se croisent selon les schémas structurels en vogue lors de leur exécution.

Vasari (1511-1574) nous présente une scène pyramidale parfaitement élaborée :  le regard de Marie, baissé vers Saint Jean, dessine le côté gauche du triangle dont la base est constituée par les têtes des deux enfants et leurs mains qui se rejoignent sur le ventre de la mère, au centre stratégique du tableau. Le troisième côté du triangle, idéalement clos, de cette scène intime est constitué par la ligne qui va de la nuque de la Vierge aux boucles de Jésus endormi. La forme délibérément allongée de ce dernier, qui rappelle Pontormo, date précisément la "manière" de Vasari, maniériste avéré.


La toile de Véronèse (1528-1588) raconte un thème qu'aimait le XVIème siècle : il représente Sainte Dorothée offrant au Christ une corbeille de fleurs et de fruits, attribut caractéristique de cette Vierge martyrisée par Dioclétien. Les informations sont, concernant Dorothée, parfois contradictoires car certains citent, comme étant l'origine de sa légende Jacques de Voragine, mais la source est éronée. En effet, Voragine parle bien de Dorothée mais il s'agit d'un soldat, compagnon d'un certain Gordon dont l'histoire est la suivante :
Gorgon et Dorothée, qui étaient les premiers dans le palais de Dioclétien à Nicomédie, renoncèrent aux dignités dont ils jouissaient depuis longtemps, afin de suivre leur roi avec plus de liberté et se déclarèrent ouvertement chrétiens. Quand le César apprit cela, il en fut très chagrin; car il regrettait de perdre des hommes de ce rang, nourris dans son palais et autant distingués par leur conduite que par la noblesse de leur naissance. Mais comme ils ne se laissaient ébranler ni par les menaces, ni par les promesses, on les fit étendre sur le chevalet, où après avoir été déchirés avec des fouets et des ongles de fer par tout le corps, ils furent couverts de vinaigre et de sel ; leurs entrailles étaient presque à nu. Et comme ils supportaient ces tourments avec grande joie, on les fit rôtir sur un gril, où il semblait qu'ils étaient couchés comme sur un lit de fleurs, sans éprouver la moindre souffrance, Enfin par l’ordre du César, on les pendit avec un lacet; leurs corps furent jetés aux loups et aux chiens; mais ils furent recueillis intacts parles fidèles. Ils souffrirent vers l’an du Seigneur 280. De longues années après, le corps de saint Gordon fut transféré à Rome. L'an du Seigneur 763, un évêque de Metz, neveu du roi Pépin, en fit la translation dans les Gaules et le déposa dans le monastère de Gorze.
(selon la nouvelle traduction de la Légende Dorée, publiée sur le site de l'Abbaye de Saint Benoît)

On y trouve bien le nom de Dorothée, et la mention des fleurs, mais la légende qui influença l'iconographie de la sainte est autre. Elle trouve sa source dans les écrits d'Eusèbe de Césarée qui raconte, peu de temps après les faits, les faits suivants (source) :
Sainte Dorothée, vierge de Césarée en Cappadoce, fut arrêtée par ordre d'Apricius, gouverneur de cette province, parce qu'elle confessait le nom de Jésus-Christ, et on la livra à deux sœurs, nommées Crysta (ou Chrétienne) et Calliste, qui avaient abandonné la foi, afin qu'elles la fissent changer de résolution. Mais ce fut elle au contraire qui fit revenir les deux sœurs à leur ancienne foi ; c'est pourquoi elles furent jetées dans une chaudière, où elles périrent par le feu.
Le gouverneur fit étendre Dorothée sur le chevalet ; mais il n'en obtint que ces paroles :
" Jamais, dans toute ma vie, je n'ai goûté un bonheur pareil à celui que j'éprouve en ce moment."

Il ordonna donc de brûler des torches ardentes, les flancs de la vierge avec, puis de la frapper longtemps au visage, enfin de lui trancher la tête.
Comme on la menait au supplice, elle continuait à rendre grâces. Un certain Théophile, officier du gouverneur, l'entendit, et se moquant de la vierge :
" Eh bien ! dit-il, épouse du Christ, envoie-moi du jardin de ton époux des pommes ou des roses."

Et Dorothée lui répondit :
" Je le ferai certainement."

Avant de recevoir le coup de la mort, ayant obtenu la permission de prier quelques instants, un enfant de la plus grande beauté apparut tout à coup devant elle, portant  dans un linge trois pommes et trois roses. La sainte lui dit :
" Portez, je vous prie, ceci à Théophile."

Elle eut ensuite la tête tranchée, et elle alla se réunir au Christ.
Au moment même où Théophile racontait, en se jouant, à ses compagnons la promesse que Dorothée lui avait faite, voici que l'enfant se présente devant lui portant dans le linge trois pommes des plus belles, et trois roses des plus vermeilles, et lui dit :
" Selon ta demande, la très sainte vierge Dorothée t'envoie ceci du jardin de son époux."

Comme on était au mois de février, et que la gelée sévissait sur toute la nature, Théophile fut saisi d'étonnement, et, en recevant ce qu'on lui présentait, il s'écria :
" Le Christ est vraiment Dieu !"
Cette profession publique de la foi chrétienne l'exposait à un cruel martyre : saint Théophile le souffrit héroïquement.

Le thème des fleurs et des fruits fit très tôt la fortune iconographique de la sainte qu'on aimait à représenter portant une corbeille qui permettait aux peintres de se livrer à de jolis exercices de "nature morte" avant l'heure ! On est encore loin des contournements baroques : toutes les lignes, ordonnées selon le sens des regards et des gestes, filent avec une rigueur que Pierre de Cortone, un siècle plus tard aura à cœur de faire oublier !


Le peintre (1596-1669) nous offre un chromatisme intense et contrasté. La lisibilité des couleurs et des formes s'explique par le métier de fresquiste de l'auteur : à part le rouge de la robe de la Vierge, elles sont plutôt foncées ; mais pour mettre en valeur les chairs, l'artiste utilise des drapés de couleur crème. Les tissus épousent les formes des corps et dessinent de nombreux plis sinueux et mouvementés. Le dessin, en courbes et contre-courbes, est typiquement baroque.


Bien d'autres toiles "connues" prenaient ici une "stature" nouvelle grâce à une présentation muséale claire, dans un espace élargi, évitant les interférences. Cette mise en valeur, cet isolement ou au contraire ces parallèle audacieux, offrent en effet la possibilité d'une approche plus approfondie de chaque œuvre. Comme cette mise en parallèle de deux natures mortes, l'une de David de Heem (1606-1664) et l'autre, moderne mais ô combien "classique" dans sa composition, de Roland Oudot (1897-1981). Dans la vanité hollandaise, les objets représentatifs des richesses de la nature et des activités humaines sont rapprochés d'éléments évocateurs du triomphe de la mort. Ils symbolisent la fragilité, la brièveté de la vie, le temps qui passe. Les fleurs coupées symbolisent la jeunesse foudroyée. La peau du citron déroulée dans le vide, comme tous les objets placés en porte-à-faux, induisent une même sensation d’équilibre vulnérable. Le verre en superposition sur la coupe d’étain renversée évoque la fragilité. Dans la mature morte à la bougie de Oudot on retrouve ces thèmes, traités de façon plus anecdotique, mais la flamme chancelante qui menace de s'éteindre au moindre souffle rappelle la symbolique traditionnelle de la vanité.

C'est donc une des façons d'aborder "Comme jamais" les collections des musées bordelais. Mais l'exposition, qui a d’ailleurs été prolongée jusqu'au 25 mars, présentait d'autres aspects que je vous raconterai plus tard.




lundi 20 février 2012

JEUNESSE ENFUIE


Dimanche à Bordeaux : l'expo (celle de derrière les fagots dont je vous parlerai plus tard) était passionnante, il fait un temps presque printanier, la ville est calme, pourquoi ne pas aller déjeuner vite fait, bien fait, à la terrasse du Régent. On se dirige nonchalamment vers la place Gambetta, nos pieds ont l'habitude, cela fait plus de quarante ans que nous venons là. Le feu, en face du bistrot-brasserie, et puis soudain un cri :
- ... Mais tu as vu ??
- Quoi ? y a pas grand monde, tant mieux, j'avais peur qu'on n'ait pas de table dehors
- Mais non, regarde !
- Ah ben ça alors ...
Devant nous, terrasse presque déserte, le désastre s'étale : ce n'est plus le Régent, cela s'appelle ... Pizza Pino.
- Mais j'ai pas envie d'aller manger une pizza moi, je voulais un steak tartare, un vrai !
- Vous avez des steaks tartare ?
- Oui mais il faudra l’accommoder vous-même, il n'est plus servi préparé.

Que faire ? partir courir la ville alors que le temps nous presse un peu ? On s'assoit et je commence, désorientée, le tour du "propriétaire"... A l'intérieur, un four à bois, des pizzaiolos qui s'activent au milieu des ingrédients alignés pour vous construire toutes les pizzas les plus variées... à la carte, salades, sandwiches et quelques plats, entre deux vins bon marché (du bon rouge qui tache, italien certes, mais qui met mal à la tête)...
- Tu as l'air désemparée !!
Que oui ! perdue Michelaise...
Je me renseigne : cela fait-il longtemps que le changement a eu lieu ? Il parait que cela s'est passé le jour de la Saint Valentin !! Ce soir-là, fermeture du Régent, sans appel. Vendu depuis novembre dernier à la chaine qui va le remplacer. Une équipe de la chaîne Pizza Pino est descendue pour "former" le personnel aux nouveaux modes de fonctionnement, changer la carte, ajuster le décor et deux jours plus tard, vogue la galère, la pizzeria prenait son envol.
Voilà bien des histoires pour un simple changement de propriétaire ... où trouves-tu matière à billet Michelaise ? Comment vous expliquer cela ? Le Régent c'était notre point d'ancrage bordelais, sans doute pas la meilleure table de la ville, ni la meilleur marché, mais un endroit où l'on se retrouvait toujours "chez soi", malgré les années, malgré des départs et les éloignements. C'est ici qu'on a découvert la vie, enfin l'émancipation qui, de notre temps, était un événement mémorable. Les premières soirées entre copains, les grandes tablées d'après spectacle, les rendez-vous improvisés pour finir la journée, le point de ralliement facile à repérer. Même le papa le plus autoritaire et soucieux de la vertu de sa fille, admettait qu'on finisse la soirée au Régent, condition toutefois d'être rentrée avant minuit. C'est ici qu'on a eu notre premier rendez-vous amoureux, c'est de cette terrasse qu'on a guetté l'arrivé de l'élu(e), le cœur battant et les mains moites. Et puis on s'est caché au fond, dans les petits recoins discrets où l'on ne risquait guère d'être vu par des amis bien intentionnés de papa-maman qui auraient pu raconter vous avoir aperçue en aimable compagnie !! Je n'ose pas vous dire que le Régent était une institution bordelaise... ouvert depuis 1893 tout de même* !! Certains prétendent qu'il était de bon ton de s'y montrer, mais nul n'était besoin d'être snob pour s'y sentir à l'aise.



Et voilà que le lieu, où l'on revenait en terrasse, n'ayant plus à se cacher, se reposer des soldes, boire un verre avant l'opéra, déguster quelque café gourmand, grignoter le fameux tartare, ou d'autres nourritures bien "de chez nous" genre entrecôte à la bordelaise, arrosée d'un bon Bordeaux, hors de prix certes, mais de qualité, Le Régent donc, a perdu son âme au profit d'un vendeur de pizza. Les moineaux sont toujours là, mais on n'a plus envie d'y venir juste pour une "pissaladière". Certains disent que cela aurait pu être pire, le lieu aurait pu être racheté par une banque ou un assureur, on pourra toujours prendre un café sur la place Gambetta (pas un café gourmand surtout, un désastre !!). D'autres prétendent que cela aurait pu être mieux (ou pire, selon les goûts), on pourrait y trouver maintenant un Mac Do ou un Tex Mex... Y a déjà, en face, en lieu et place de l'ancien bar Anquetil Lapébie (remplacé dans un premier temps par un Bistro Romain) un Hippopotamus !! La place Gambetta saisie par la débauche !!! Tous s'accordent à reconnaitre que, le patron de la brasserie ayant perdu son procès contre le "nouveau" Régent**, celui qui étale son luxe ostentatoire face au Grand Théâtre, le lieu aurait de toute façon changé de nom, et qu'il n'y a pas lieu de faire du passéisme.
Allons, sachons raison garder : au fond, c'est surtout une partie de nos souvenirs qui s'envolent sans retour avec la fermeture du Régent. Une autre époque : Bordeaux a changé, et nous avons changé aussi. Les lieux attrayants se sont déplacés, on ira sur les quais, devenus tellement merveilleux et vivants, on ira sur les petites places dans les quartiers rénovés, on oubliera notre adolescence maintenant bien lointaine ! Dépoussiérons nos souvenirs et redécouvrons la ville !... Osons changer nos habitudes et jeter notre bonnet par-dessus les moulins, la vie continue !



* "Depuis la fin du 19ème le Régent a toujours été la Brasserie bordelaise où il fallait venir voir ce qui se passait et si possible y être vu. Le Régent était à l’origine un Bistrot de cochers où petit à petit quelques galantes vinrent développer leur portefeuille clientèle. La bourgeoisie locale,à des années-lumière du néo-puritanisme des années 2000, mit naturellement un point d’honneur à s’y encanailler. Quelques décennies plus tard, dans les années 80, l’établissement phare du Centre-ville connut une fâcheuse propension à exploser. Les rumeurs les plus folles firent vibrer la ville : Hassan deux, roi du Maroc en aurait été le propriétaire ou bien un certain Bob Denard mercenaire successivement de l’Etat français et de quelques états africains se trouvait tantôt propriétaire, tantôt à l’origine des attentats. Les sociologues spécialistes de l’analyse des rumeurs pouvaient alimenter à loisir leur petit fonds de commerce. Les choses se calmèrent avec l’arrivée d’une entreprise familiale toulousaine qui rendit au Régent un peu de sa brillance et de son calme avant que Marc Vanhove , homme d’affaires dynamique et avisé, lui redonne lustre et prospérité.... " extrait du blog Village de Ville : les dessous pas si chics de l'affaire Régent 
** Marc Vanhove... a récemment été débouté par le tribunal pour une histoire d'homonymie. « J'ai perdu mon procès contre le Régent de la place de la Comédie parce que nous portions le même nom. Je ne comprendrai jamais cette décision de justice, alors qu'on m'a spolié mon nom ! J'ai été dégoûté par cette affaire. » Et il poursuit : « Le nom "Régent" est évidemment exclu de la vente, et je n'aurai donc pas à enlever mon enseigne, comme une nouvelle procédure judiciaire engagée à mon encontre me le réclame. » Une fois vendu, le Régent perdrait donc définitivement son enseigne pour s'appeler « Pizza Pino » titrait récemment le journal Sud-Ouest dans "le Régent à l'italienne"

samedi 18 février 2012

LEONARDO A MILANO


J'y étais ... ou presque !! Comme vous, séduite par les chroniques qui, dès novembre dernier, nous vantaient cette exposition qu'aucun superlatif ne semblait pouvoir définir, j'ai fait un tour sur la toile ! Sait-on jamais, avec des billets d'avion vers Londres à 10€ au départ de La Rochelle, ce n'était finalement pas une telle folie. Mais ce qui était fou, c'était la fréquentation... oui, je sais, je vous ai déjà juré "on ne m'y prendra plus" après nos derniers avatars, Manet, Fra Angelico et tant d'autres, mais qui a bu, boira, et toutes ces résolutions n'étaient que serment d'ivrogne !! D'ailleurs, dès l'ouverture, tout était vendu. A guichet fermé !! Depuis le premier jour ou presque, on ne trouvait même pas de billet au marché noir, enfin je veux dire sur Ebay ! Dans ces cas-là, chez les Alter Michelais on se fait une raison," bof, finalement on le connait Léonard, on en a vu plein, on n'a pas besoin de ces grands messes où les dos accumulés vous empêchent d'apercevoir le plus petit sourire ou de distinguer ne serait-ce que  l'ombre d'un sfumato, où il faut subir le bruit et l'agitation parfois si mal adaptée au contexte artistique qui demanderait concentration et méditation au lieu d’excitation et effervescence "... Bref, on positive, et on se fait une raison. Pas de regret, on se trouvera bien une petite expo de derrière les fagots, moins médiatisée, pour se venger de n'avoir pas admiré en tête à tête la Dame à l'hermine ou la Belle Ferronnière !!

Et voilà que notre cinéma préféré (oups, pas vraiment, imaginez un multiplex dans la banlieue glauque de la zone commerciale saintaise, vous voyez l'ambiance!! mais qui retransmet les opérations PathéLive), proposait hier une retransmission par satellite de la visite guidée de l'exposition. Et même là, les places étaient rares !! Pas de direct mais un film de 80 minutes pour admirer les 60 œuvres du maître que regroupait l'exposition. Regroupait car cette dernière est fermée depuis le 5 février et cette visite filmée intervenait comme un dernier clin d’œil à ce qui fut, de toute évidence, un événement artistique de premier plan. Présenté par l'historien de l'art Tim Marlow, "Leonardo Live" nous promenait dans l'exposition avec force plans rapprochés et analyses d'experts. Les organisateurs promettaient "une intimité exceptionnelle avec l’œuvre du maître italien" de la Renaissance", et, de fait, il y a eu quelques gros plans sur un choix limité de peintures mais globalement nous avons trouvé cette "retransmission" fort décevante.

D'abord parce que l'événement en question n'était, au final, qu'une banale émission de télévision. Au format télé. Donc agitée (la caméra n'arrivait pas à se fixer sur un détail, avec ce diktat commun à tous les formats télé qui découle de la peur de lasser le spectateur et de risquer de le voir zapper), bavarde (avec cette manie qu'on a sur l'étrange lucarne, de remplir l'espace sonore pour ne pas risquer le défaut majeur ; le silence) et frivole. Ce besoin d'interroger des "gens", toutes sortes de gens pas très au fait de l'histoire de l'art et encore moins des subtilités de la palette de Vinci, pour leur demander leur "avis", comme si on avait un avis sur la façon dont l'art de Léonard a évolué durant son séjour milanais. Nous avons eu ainsi un prêtre, un DJ, une danseuse, un musicien, une actrice qui, plantés devant une toile tentaient de prononcer quelques paroles profondes, alors que la caméra oscillait entre eux, la peinture et le présentateur. Le tout lié par une parfaite bimbo qui orchestrait les très brèves interventions de "spécialistes" avec un sourire conventionnel et figé. Demander à un expert de vous résumer en 45 secondes son avis sur l'attribution du Salvador Mundi en provenance de New York que la critique a, fort opportunément, décidé d'attribuer au maître, relève de l'exploit ou de l’inconscience. Je pencherais plutôt pour la seconde !

A l'opposé de Leonardo Live, ce petit film, presque muet, qui montre sobrement et s'attarde sur les toiles et dessins de l'exposition

Ensuite, et c'est lié à ce format ni documentaire ni film, l'approche de l'exposition était trop superficielle : après nous avoir savamment expliqué que la manifestation en question, fruit de 5 ans de travail et de savantes approches, n'avait nullement pour but de créer l'événement et la presse médiatique, mais bien au contraire de faire progresser, grâce aux nettoyages des tableaux requis pour y figurer, la connaissance de la période milanaise de Vinci, on restait largement sur sa faim. Quelques poncifs, quelques stéréotypes énoncés sur un ton sentencieux, nous n'avons rien appris de cette suite de platitudes et de banalités qu'on nous a égrenées sur un rythme par trop syncopé. La caméra était trop mobile, surtout préoccupée de ne pas ennuyer, mais au final nous avons fort mal vu les toiles. Et surtout, alors que l'exposition présentait une collection passionnante de dessins préparatoires qui auraient pu nous éclairer sur l'art du peintre, ils étaient là pour cela, nous n'en avons aperçu brièvement que quelques uns. C'était d'autant plus dommage que le dessin se prête particulièrement bien à l'examen détaillé par une caméra. C'est même, pour la "visite" un plus énorme car les dessins sont toujours très difficiles à examiner dans la foule, l'inconfort et la lumière tamisée nécessaire à leur bonne conservation.

Quelques bons points cependant : l'initiative de montrer les dessous de l'exposition, la préparation technique, les à-côtés pratiques qui intriguent et qu'on ignore toujours ; le fait de consacrer à chaque toile étudiée une petite présentation dans une salle déserte et en voix off, malheureusement trop courte ; le parti-pris d'interroger aussi le restaurateur, l'encadreur ; et enfin l'idée de terminer le film par un "dernier" tour pour la route des principales œuvres ... Au total, nous avons passé un agréable moment mais le concept reste, très largement, perfectible.


Et notre chemin de retour s'est égrené sur le mode nostalgique : entre l'évocation des inimitables émissions d'Alain Jaubert, Palettes, capables de consacrer une demie-heure entière à la seule Vierge à l'enfant Jésus et Sainte Anne, sans provoquer une seconde d'ennui et le souvenir ému d'une découverte qui nous parut alors hallucinante, celle de la Madonna dei Fusi à Vinci en 1982....

jeudi 16 février 2012

COPAINS AILÉS...



Autour du rouge-gorge... quand il veut bien leur laisser la place

mardi 14 février 2012

LEÇONS...

Hier, je déplorais, ou avais l'air de déplorer car il faut, comme le disent vos commentaires, raison garder, la désaffectation apparente des jeunes pour la belle langue du petit père Hugo. Rien de grave c'est certain, vos réflexions sont justes : "Difficile en effet pour les malheureux et courageux professeurs de français qui ont été formés à cette rhétorique,et doivent l'enseigner à une masse élevée au verlan ou autre "dialecte"... Nous avons connu cela dans nos "humanités", il est vrai parfois avec ennui car cela n'était pas encore à notre portée, vu "l'âge naissant""."Tout ceci est tellement inhabituel pour eux et ce n'est pas facile à aborder. Il faut une sacrée préparation en classe pour qu'ils adhèrent à ce style qui n'est pas le leur.""L'état de nos adolescents n'est sans doute pas une totale catastrophe tant qu'il en restera quelques-uns qui sauront apprécier (choyons-les!)". 


L'âge, la maturation des valeurs et des sentiments, la capacité de mieux comprendre et de mieux passer la barrière de la langue, pas de doute ces jeunes sauront un jour reconnaitre ces vers pour leurs, comme faisant partie intégrante de leur culture, qui est vaste, beaucoup plus vaste que ne le fut la nôtre. Mais brouillée, brouillonne !! Mais j'ai la chance de n'être pas professeur de lettres et de n'avoir pas le dur challenge de les former à cette littérature si éloignée de leurs préoccupations immédiates. Ce qui n'empêche que j'ai, moi aussi, quelques avatars sympathiques imputables à leur manque de repères. Quand le plus "cultivé" de la classe, confronté à l'analyse d'une ancienne publicité d'Apple, voit dans la pomme au centre de la composition, une allusion à Adam et Eve, finalement je trouve que ce n'est pas si mal !! Publicité qu'ils ont rejeté avec détermination, la trouvant trop "savante", trop "élitiste". Mais parlons publicité justement : tous les ans, je leur soumets, à propos de la sémiologie propre aux messages publicitaires, cette référence absolue qu'est la série maintenant presque "culte" des "Leçons de séduction"* d'Aubade. Oh certes, ils parviennent sans mal à décrypter le message, mais deux réflexions s'affirment et de confirment d'année en année qui montrent comment et combien leurs points d'appui sont différents des nôtres. 



D'abord, aucun, jamais, n'a vu cette publicité. Alors qu'elle sévit, remaniée, déclinée, développée, agrémentée, depuis ... 1992 !! Et oui, elles ont leur âge et n'ont pas pris une ride, mais eux ne les connaissent pas. Simplement parce que le support est essentiellement dans les magasines, (nous n'avons pas, en province, autant de panneaux publicitaires qu'à Paris et ils ne peuvent les croiser ni dans le métro ni dans les rues) et ils ne lisent aucun journal. Donc ils ignorent totalement ces leçons d'un style un peu particulier qui, d'ailleurs, ne produisent aucun effet spécial lors que je les leur montre. Le côté esthétique, noir et blanc, le soin apporté à la mise en page, le caractère sensuel du velouté des peaux, des rondeurs des formes les laissent de marbre. Il me faut stimuler, poser des questions... 
Et c'est là qu'intervient le deuxième étonnement : 
 - mais à qui à sont destinées ces publicités ? 
- Et bien aux hommes ... 
- ah ? mais qui achète de la lingerie ?? 
 - Les hommes ! 


 Ah !!! tu m'en diras tant !! Il est loin le temps de nos amoureux transis, ignorant les subtilités du 85b ou du 90c... et n'osant entrer dans une boutique de colifichets sous aucun prétexte. Peur d'être ridicules, sentiments de s'occuper de chiffons qui ne les concernaient guère, sauf pour les effeuiller. Ils savent, ils osent et ils achètent eux-mêmes, c'est sûr. Aubade les a d'abord considérés (et traités) comme des "prescripteurs", aujourd'hui ce sont eux les acheteurs. Et je puis vous le confirmer, j'étais tout à l'heure "en ville" et ces messieurs étaient nombreux en train de choisir les petites folies qu'ils allaient offrir ce soir à leur moitié ! Ces babioles affriolantes ne les effraient plus !


Quant à ceux, si, si, j'en entends là-bas, au fond de la classe, près du radiateur, qui vont me demander si Alter, très féru en "épingles"** a lui, aussi, sacrifié à la séduction d'Aubade, je ne leur livrerai comme secret que celui qui fait rougir mes filles à chaque fête de Noël : c'est moi qui lui offre, chaque année, le calendrier dont il arbore maintenant une "jolie" collection !!!


* Les leçons de séduction sont devenues une véritable leçon de communication par l'image analysée par tous les professeurs de management : quelques articles à lire si le sujet vous amuse :
Une étude passionnante sur Aubade et son positionnement mondial, en particulier dans les pays musulmans (Mandarine y reconnaitra les remarques qu'elle m'a faite à propos de la passion des femmes voilées pour ces atours destinés à l'intimité !) ... l'article est ancien (21002) donc, à cet égard assez naïf !
SAGA Aubade : Leçons de marketing de Delphine Masson (18.10.2002)
Un article plus récent qui retrace la naissance et l'évolution du "concept" 
Vous en rêvez ?? Sans jamais avoir osé vous l'offrir ? Alors téléchargez le calendrier 2012 ici, c'est mon cadeau pour la Saint Valentin !

** Les "épingles" étaient les colifichets féminins dont faisaient état les contrats de mariage au XVIIIème, objet de toute mon attention quand, il y a fort longtemps de cela, j'y consacrai ma thèse !!! Depuis, l'expression est restée et Alter l'utilise dès qu'il s'agit de parler de ces petits riens qui rendent les femmes plus belles !!

lundi 13 février 2012

JAMAIS BLASÉE... ou Ruy Blas et sa modernité


A l'entracte, les adolescents venus en masse écouter la pièce, sans doute sur l'injonction de leurs profs de littérature,  se sont précipités dehors, et la moitié d'entre eux cliquetait sur les portables tandis que l'autre moitié discutait ferme. Il fallait avoir du courage comme cette jolie brunette pour dire que cela vous avait plu : les railleries fusaient, les sarcasmes pleuvaient et tous manifestaient bruyamment leur désapprobation. Rien compris, un blabla qu'on n'avait pu écouter, trop nulles ces histoires, pas pu suivre, ridicules ces roucoulades... bref, tous disaient "on se tire" et appelaient parents et amis à la rescousse pour les tirer de ce mauvais pas. Pourtant ils avaient l'air très BCBG ces petits jeunes, le look rassurant du bon élève "propre sous le nez", mais pour eux, trop c'était trop et Victor Hugo, manifestement, c'était dépassé. Et pourtant, si l'on en croit le forum où parfois l'insulte vole bas contre ceux qui réclament de l'aide sans faire montre d'un réel effort (Feignasse, va, c'est à cause de gamines comme toi que la Culture se meurt.... Un peu moins de Secret Story, et un peu plus de littérature, ça te fera pas de mal....), les profs de français aiment ça, Ruy Blas ! Cela nous donne "en quoi le héros du drame romantique Ruy Blas peut-il selon vous susciter l'admiration ? " à moins que ce ne soit "Le portrait antithétique de Salluste et de Ruy Blas". Et l'on se précipite à peine sorti de cours, sur son petit écran pour appeler la toile à l'aide !
Édifiants ces forums pour "tâter" de l'esprit des jeunes, on y croise même parfois le prof en embuscade (cliquez pour agrandir, c'est savoureux... la jeune Mi 83 deviendra-t-elle finalement fleuriste, Monsieur Laurent n'ayant pas l'air de croire beaucoup en elle !!) :


Je vous sens nerveux, où veut-elle en venir Michelaise avec ses escapades sur les forums ados ? Je voulais voir ce qu'ils en pensaient, les jeunes, de Victor Hugo. On leur donne des sujets pointus "En quoi la pièce Ruy Blas illustre-t-elle la théorie du drame romantique?" et les jeunes potaches nous proposent comme plan :
I) Ruy Blas écrit en .. pendant le mouvement du romantisme... Refus de la bienséance, de la règle trois unités...
II) Plein de contraste comme le voulait le romantisme : Tragédie/Comédie Sublime/Grotesque (Noblesse/Pauvreté ?)
III) Entièrement dédié au personnage de Ruy Blas... héros romantique.
Pas si mal, me direz-vous, tout y est, ou presque ! Faut pas désespérer de la jeunesse ! D'autant que les valeureux défendeurs de la littérature sont convaincus que le discours du maître reste moderne : de ceux qui s'extasiaient l'été dernier sur l'à propos de la tirade d'ouverture prononcée par DSB (entendez Don Salluste de Bazan)

« Ah ! C’est un coup de foudre ! ... — oui, mon règne est passé,
Gudiel ! — renvoyé, disgracié, chassé ! —
Ah ! Tout perdre en un jour ! — L’aventure est secrète
Encor, n’en parle pas. — Oui, pour une amourette,
— chose, à mon âge, sotte et folle, j’en conviens ! —
Avec une suivante, une fille de rien !...
... à ceux qui aiment encore à dire et entendre la célèbre apostrophe qui n'a pas pris une ride et qui illustre fidèlement toute activité "politique" tant soit peu installée :


   
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !...
Quant à moi, je l'avoue, comme la courageuse jeune fille qui bravait les moqueries de la foule de ses copains en partance vers d'autres plaisirs alors qu'elle revenait se plonger dans le drame hugolien, j'ai une gourmandise intacte pour les vers de notre grand poète. Je l'accorde, le propos est parfois lourd et long, il demande énergie et attention pour être démêlé et dégusté à point, mais il est si élégant, tellement bien ciselé que c'en est, de l'entendre, un bonheur toujours renouvelé. Oui la pièce est par trop romantique, les intrigues y frisent même parfois le ridicule et pourtant... l’héroïsme y règne en maitre et le sacrifice s'y impose comme la seule issue, sublime ! Et le tissu des vers me ravit et me charme à tout coup.


D'autant que la mise en scène de Schiaretti, dont nous sommes décidément des inconditionnels, est lumineuse, claire, lisible et chatoyante. Courageux pourfendeur des tendances modernes, de celles qui vénèrent le spectaculaire, le clinquant, l'inutile pour se faire mousser, les écrans vidéos immenses ou les échafaudages qu'on trimbale avec force vociférations, il nous offre un plateau splendide, un décor d'azulejos éclatants, un peu ébréchés mais pourtant somptueux, et une sobriété qui fait la part belle au verbe et aux mots. Schiaretti fait irradier le texte, structurant l'espace de lumières cruelles, de fenêtres évocatrices et de portes secrètes. Le décor écrase les acteurs, pauvres pantins aux mains d'un ambitieux blessé qui a décidé de détruire pour se venger. Les acteurs sont éblouissants, tous différents : de Robin Renucci, nouveau directeur des Tréteaux de France, qui accentue avec énergie un côté diabolique mais jamais excessif, au jeune Nicolas Gonzales, qui campe Ruy Blas avec une diction particulière et tellement moderne : parfois sa voix se casse d'émotion, parfois il laisse traîner une fraction de seconde de trop la dernière syllabe de chaque vers, sans dénaturer le texte ni virer à la déclamation. Quant au Don César de Jérôme Kircher, il dépoussière l'alexandrin avec un talent qui lui permet toutes les audaces, il slame, il bredouille et on est conquis. 
Et des audaces, des interprétations, il y en a dans cette mise en scène, sans y toucher, sans provoquer, mais sans jamais falsifier la pièce. La reine qui fuit lâchement lorsque Ruy Blas se meurt, César en voyou dont les pitreries sont là fort à propos pour détendre l'atmosphère, tout est bon pour le metteur en scène : il a décidé de faire entendre et aimer ce mélodrame que d'aucuns pourraient juger démodé, et il a réussi. La tournée des Tréteaux de France, "notre" théâtre, celui qui vient à nous sous chapiteau ou dans des salles des fêtes peu coutumières des alexandrins, permettra à tous d'en profiter et je ne saurais trop vous inviter à y courir !! Quant à Hugo, croyez-moi, il a encore de beaux jours devant lui, même si les ados n'ont pas encore "accroché", ils comprendront demain ce que ces mots célèbrent !

samedi 11 février 2012

MARSEILLE 1944 (2) fin


Suite de MARSEILLE 1944 (1)

Marie-Rose était veuve de guerre : son mari avait été envoyé en 1940 à Madagascar, où il était mort, à peine arrivé, fauché par une de ces maladies exotiques qu’on ne savait guère encore soigner efficacement. Il laissait un petit garçon qui, orphelin de père, devint encore plus proche de sa maman. L’air de Marseille n’était pas très favorable en ces temps agités au bien-être du bambin et, en 1944,  Marie-Rose avait pris la douloureuse décision de l’envoyer en pension dans l’arrière pays, où au moins, il était à l’abri et bien nourri. Elle allait le voir régulièrement, et la semaine précédent sa mort, l’enfant s’en rappelle, elle était venue passer le dimanche avec lui. Il ne savait pas, quand elle l’avait embrassé sur la porte de sa chambre, que c’était la dernière fois, et garda longtemps le regret de n’avoir pas su profiter assez de ces derniers instants d’amour.
Quand l’enfant apprendra que sa maman elle aussi l’a quitté, sa peine se transformera en un désespoir immense, mais jamais exprimé. Pourtant, c’est décidé, il ne grandira pas à l’orphelinat, la famille décide de l’adopter et de l’élever. Je connaissais cette adoption et avais toujours trouvé courageux le jeune couple, Francis et Marie-Antoinette qui avait pris la décision de garder Raymond et de l’élever avec leurs enfants, dont le premier était né peu de temps après le bombardement. Mais ce que je ne savais pas  c’est que cette décision n’était peut-être pas aussi généreuse que la légende familiale voulait bien le raconter.
C’est Raymond qui m’a mis la puce à l’oreille.  Je savais qu’il s’est toujours senti un peu à part, un peu « parent pauvre », l’objet d’une charité qu’on lui a toujours fait sentir, tous ayant pour sa femme et pour lui une condescendance qui les blessaient un peu. Il ne s’en est jamais plaint, mais le sujet est délicat. Comme je l’interrogeais sur ce passé bien douloureux et fort triste,  il me déclara tout à coup :
-    Ils voulaient tous m’adopter… il a fallu réunir un conseil de famille pour savoir à qui on ne « donnerait ».
-         Ah ?? quelle générosité … et tu étais content d’aller chez Francis et Marie Antoinette ?
-    Oh, je n’ai rien à dire, ils ont toujours été corrects avec moi, mais j’aurais préféré être pris par Antoine
-          ???
-         Oui, sa femme et lui n’avaient pas d’enfant, et ils voulaient absolument me recueillir.
-         Mais alors, pourquoi ???

 Papa (cousin de Raymond) avec le fameux Antoine, aussi fiers l'un que l'autre !

Pudiquement, Raymond m’explique qu’il était pupille de la nation, et qu’à ce titre, il avait une pension assez confortable qui est revenue, bien sûr, à ceux qui l’adoptaient. Je comprends, entre les mots, que l'attrait de ce revenu modeste, mais sûr et régulier, n'a pas été pour rien dans le dévouement des uns et des autres. Antoine n’a pas eu gain de cause, et c'est le jeune couple qui a récupéré l’enfant et s’en est occupé.
-          Mais pas question de faire d’études, dès que j’ai eu l’âge, on m’a envoyé au travail.
Tous les autres enfants du couple ont fait de longues études (même mon père, le fils d’Adrienne, qui avait à peu près le même âge que Raymond, a pu faire une école d’ingénieurs), mais Raymond lui, est parti dès 17 ans, pour un boulot mal payé et pas valorisant du tout, et, il me l’avoue avec un peu de tristesse, il a dû verser son salaire à ses parents adoptifs jusqu’au jour de son mariage. Il se serait senti ingrat de faire autrement. Mais il a passé sa vie à grimper laborieusement les échelons qu’il aurait mérités plut tôt, et aujourd’hui sa petite retraite ne pèse pas lourd face aux salaires des autres, qui, de plus, ont hérité de jolis pactoles. Ça c’est moi qui le dis, pas Raymond, il n’oserait pas !!
-       Tu ne raconteras cette histoire à personne, je ne veux pas que "les petits" (ils ont 60 ans minimum les petits !!) le sachent… ils ont toujours loué la générosité de leur père, mais tu sais, j’en ai bavé, j’étais encore si petit, j’avais tellement besoin d’amour. Et elle, elle n’en avait que pour « ses » enfants. Jamais elle ne m’a fait un câlin, je me sentais très seul et crois-moi, je pleurais souvent. Antoine, je l’adorais … sa femme et lui rêvaient d’avoir un fils… mais voilà, Francis n’a pas lâché !  Il l’a emporté en prétendant que ma mère, au moment de mourir, lui avait fait promettre de s’occuper de moi. Mais l’argument ne tenait pas, en me laissant à Antoine, il ne m’abandonnait pas, Antoine m’aimait, Marie Rose aurait approuvé ce choix, moi j’aurais été heureux avec eux…Il a joué du fait qu'il était le dernier à lui avoir parlé. Antoine a dû s'incliner.
J’ai promis, je ne raconterai pas ce destin écorné… enfin pas enfants des intéressés. Mais j’ai eu envie de rendre justice à cet orphelin si modeste, tenu à une reconnaissance éternelle, pas forcément justifiée. Tenu au rôle de "parent pauvre" alors que non content de ne rien devoir à ceux qui l'avaient recueilli, il leur a largement apporté son dû. J’ai voulu qu’un jour, quelque part, dans l’anonymat de la grande toile, il ait le beau rôle et que, pour une fois, la vérité soit dite. Il ne saura pas que j’ai fait ce récit, personne ne saura qu’elle vous a émus, sauf moi !! Et pour moi, ce sera un peu la revanche de l’orphelin tenu de dire merci jusqu’à 80 ans !!!

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