«
L'Accouchement » : Je l'ai peint en
1958 ou 1959... à Meschers. C'était en l'honneur du premier chat que
j'ai pris dans mes bras. Il s'appelait Bicarbonate. Ce chat puis les autres
ensuite m'ont aidée à vivre».
Cette présentation anecdotique de ce qu'elle considère comme sa meilleure peinture, édulcore sans doute les choses. Colette Enard en fait, à 93 ans, une peinture innocente et facile, mais il ne faut pas trop s'en laisser conter !! Cette superbe femme blonde, délicate et raffinée, se révèle à l'examen démembrée, explosée, éclatée en seins éparpillés et jambes arrachées. Sa tête est "montée à l'envers" et un haut collier de perles la musèle impitoyablement. Son regard traqué, un œil noir, l'autre bleu, semble totalement vouloir d'échapper du cadre de la toile.
Si vous tapez Colette Enard dans Google, vous voguerez entre les sites consacrés à Colette et ceux qui parlent de Mathias Enard, l'heureux auteur de
Parler-leur de batailles, de rois et d'éléphants qui, en décrochant le Goncourt des lycéens a soudain bénéficié d'une audience nouvelle, d'ailleurs largement méritée. Sauf que ... sauf que, grâce à l'initiative conjointe de la directrice du musée de Royan, Claude Pépin et de l'intéressée elle-même qui a, il a quelques temps,
légué la grande majorité de ses oeuvres au susdit musée, Colette Enard a acquis récemment une notoriété nouvelle sur la toile ! Le musée de sa ville natale vient en effet de lui consacrer une rétrospective absolument passionnante qui a le double mérite de faire découvrir son talent, certain, et de retracer très intelligemment son parcours stylistique. Et ce d'autant plus que l'exposition initiale, consacrée à la carrière de cette dame quand elle était peintre, a été fort intelligemment complétée par une "rallonge", consacrée à sa seconde carrière, vouée à la tapisserie. Mais je reprends au début.
Colette Enard est née en 1918 à Saint Thomas de Conac, et elle affiche gaillardement ses 93 printemps, dont on aurait d'ailleurs, si l'on en juge par sa peinture sombre, déchirée, déchiquetée parfois, plutôt tendance à penser que certains furent plutôt des hivers. Elle vécut à Royan durant son enfance et, en 1932 elle part s'installer à Bordeaux avec sa mère, où, appréciant les cours de dessin du lycée, elle décide de devenir peintre. Elle étudie à l'école des Beaux-Arts de Bordeaux, puis à Paris et peint dans quelques ateliers. Cette période est classique et elle peint de portraits de parents, d'amis, d'enfants de son entourage : l'exposition s'ouvre d'ailleurs sur cette veine traditionnelle qui marque ses premiers pas en art. En 1950, elle a des rêves d'exotisme : elle veut partir en Australie où elle a comme projet de devenir portraitiste. Malheureusement, ce projet est incompris et, pour diverses raisons dans les détails desquels les organisateurs de l'exposition n'ont pas jugé bon de s'étendre (la protagoniste est encore vivante et a, à ce titre, droit au respect de sa vie privée), elle est internée. Il semble, d'après elle, que sa mère trop possessive ait vu d'un très mauvais œil ce projet de départ et qu'elle n'ai trouvé comme moyen de conserver sa fille auprès d'elle, que l'internement. On imagine des rapports mère-fille particulièrement tendus et difficiles ! Cette période d'enfermement, de hantises et de doutes, décisive dans son inspiration, marque le début d'une carrière méconnue mais très forte. Pendant son séjour en clinique, elle traduit ses angoisses dans des gouaches noires, sans concession, aux traits aigus et inquiétants et peint, refusant la couleur, des scènes sombres et menaçantes. Les photos étant interdites dans l'exposition, je ne peux vous montrer cette période d'enfermement et, sans doute aussi, de thérapie. Ses gouaches sont ses cris et cette période douloureuse va marquer sa peinture à jamais.
Elle expose ces gouaches en 1954, en sortant de clinique, et découvre grâce à Pierre Molinier qu'elle est surréaliste ! Mot dont elle ignore alors le sens ! Mais ce langage révolté, au-delà de toute convention logique, morale ou sociale, lui convient. Grâce à l'introduction de Molinier, elle rencontrera plusieurs fois Breton en 1964, et elle lui offrira même une toile qui consacre son étiquette de surréaliste. "Deux cœurs à l'oiseau et à la pendule",
vendue lors de la vente de la collection Breton, marque en quelque sorte son appartenance à ce mouvement dont elle n'a pas vraiment cure de se réclamer.
Elle retrouve la couleur en quittant l'asile psychiatrique, mais ses thèmes sont définitivement fiévreux. Natures mortes, compositions étranges, animaux hybrides, scènes décomposées montrent une sensibilité exacerbée, inquiète et déchirée.
Je dois me contenter de montrer quelques toiles dont j'ai pu trouver les photos sur le net* et qui ne sont pas forcément celles que je vous aurais présentées mais toutes sont révélatrices de l'imaginaire perturbé de madame Enard.

"Le psychiatre aux électrodes" ne demande pas d'explication particulière : peinte peu après sa sortie d' l'hôpital psychiatrique, elle conjugue humour noir et désespoir tangible : le singe savant, coiffé d'un haut-de-forme, qui soigne un pauvre robot souffrant d'enfermement et de dédoublement de la personnalité, œuvre dans un univers de prises et de cadrans, ponctué de deux oiseaux morts, l'un blanc et l'autre noir, et d'une pomme entamée qui git, abandonnée et inutile entre les pattes de l'animal.
Victime d'essais thérapeutiques encore tâtonnants dont elle subira longtemps les séquelles, l'artiste se sent
psychologiquement diminuée. La peinture lui permet de refaire surface mais au prix d'un lourd travail de deuil. Les oiseaux morts et les allusions sexuelles vont, dès lors, se multiplier sur les toiles de madame Enard. Sa vision du monde est loin d'être confiante, témoin ce "thé entre dames" qui fait frissonner d'horreur !

On est d'abord frappé par le côté guindé, terriblement conventionnel, de ces trois dames aux atours somptueux, coincées dans une attitude rigide accentuée par l'allure conique de leur corps, surmonté d'une tête minuscule perdue dans une coiffure tonitruante. A l'examen, l'une d'elle semble ensanglantée, décapitée mais indifférente au flux qui dégouline sur sa tenue blanche. La table de planches brutes marque une perspective relevée, tout au long de laquelle les "amies" égrainent leur ennui en dégustant un thé insipide dans de petites tasses ridicules. La pièce est close, sombre, seule une petite fenêtre ornée de trois épais barreaux aux allures de barbelés, laisse passer une lumière crue, jetée sur la scène sans égard. Et ce soleil cruel, qui provoque une ombre triangulaire et têtue sur le rubik's cube posé sur la table, éclaire une scène de cauchemar : oiseau mort, rat sans vie, oignons qu'on devine puants : le thé entre dames de bonne compagnie se transforme en une scène insupportable où l'on entend les ragots, où l'on devine les règlements de compte et dont on palpe la cruauté sociale.
La vision de la femme par Colette Enard est pour le moins déprimante et dévalorisée. Qu'on en juge par cette femme cactus ...
... trompeusement alanguie sur un fauteuil genre Pierre Paulin, typique de années 60. Ornée de quelques fleurs sèches et de perles en collier, diadème et bracelet, cette créature piquante semble narguer le spectateur. Au sol où un carrelage noir et blanc nie avec évidence toute référence à la perspective, on retrouve l'oiseau mort, et quelques coquillages viennent apporter un semblant de décor à cette scène maussade. Au fond, la note d'espoir de la fenêtre ouverte sur un plage ou un ailleurs indéfini, est sévèrement contredite par une sculpture aux pointes acérées, qui coupe tout rêve d'évasion.

Plus terrible encore cette "robe", aux rondeurs prometteuses, courbes décoratives brusquement entrecoupées de coulures suspectes, aux allures de placenta, de viscères et de d'excréments. S'y intercalent des cornes menaçantes, les dentelles s'incrustent de piquants, et toutes ses antennes referment leurs menace sur cet accessoire féminin qui devient déchirement, prison et profondeurs enchevêtrées.

Sainte Agathe, vous savez cette martyre dont des bourreaux barbares arrachèrent les seins, copieusement iconographiée au XVI et au XVIIème, prend sous le pinceau de Colette Enard des allures de sirène. Mais sa longue chevelure sombre, loin de lui faire un voile pudique, met en valeur sa nudité anguleuse et tourmentée. Elle présente au spectateur, selon le schéma traditionnel, ses seins coupés sur une assiette, mais ce sont des citrons, acides et dérisoires condiments de cette scène crépusculaire. Des poissons morts pendent, pendant qu'au sol git une pieuvre noire. La sainte est comme décapitée, borgne, la tête renversée et son auréole s'envole sans retour. Enfin, entre ses cuisses, un couteau acéré, menaçant et tranchant, claire allusion sexuelle, qui s'appuie sur le prétexte des agrumes ouverts mais suggère une violence plus grave.

Ce couteau va devenir un thème récurrent dans les dernières toiles de l'artiste : une série de natures mortes ambiguës mais fort admirablement structurées, qui se termine par une dernière toile où l'on voit, enfin, un coin de ciel bleu par la fenêtre ouverte. Je ne peux vous montrer cette dernière série, ne l'ayant pas trouvée sur internet mais l'artiste ayant conservé le couteau, elle a posé pour les journalistes de Sud-Ouest, dans son appartement orné seulement de tapisseries. Car elle n'a gardé quasiment aucune de ses toiles : en 1964, pour des raisons, nous dit-elle, économiques, mais peut-être aussi parce que son univers angoissé s'était un peu éclairci (c'est ce qu'il m'a semblé en voyant ses dernières toiles), elle a définitivement abandonné les pinceaux pour se consacrer à la tapisserie au petit point. Elle précise que ce couteau, c'est elle, qu'il dit sa colère d'avoir été obligée de s'arrêter de peindre. Malgré les critiques flatteuses et le soutien d'André Breton, elle n'a pas les moyens d'exposer et se reconvertit dans l'élaboration de cartons de tapisserie, qui nécessitent un
dessin, puis un chiffrage minutieux des zones de couleurs. Chaque chiffre
correspond à un ton de laine. Elle cherche dans ce travail rigoureux la preuve
de sa précision mentale. Il ne s'agit plus de l'expression libératrice de la
peinture mais d'un travail obsédant, d'une extraordinaire emprise ! Elle
accepte toutes les commandes qui lui permettent de vivre. Elle se spécialise
dans la tapisserie à l'aiguille (point par point, à la main) et crée des
cartons de tapisserie qui seront exécutés par des "petites mains" locales ou par des ateliers d'Aubusson. « L'aiguille, c'est plus fin, plus précis, plus détaillé mais ça demande
quatre ou cinq fois plus de temps pour le tissage que pour la basse
lisse… Autant vous dire que je n'avais pas que des amis à Aubusson !»

Réalisés en 6 exemplaires
maximum, ce sont de véritables œuvres d'art.
L'exposition de Royan a d'ailleurs été prolongée (jusqu'au 4 mars : si vous habitez Royan courez-y !) pour exposer 9 de ces réalisations**(dont une, la Dame Blanche***, complétée par son "carton", calque numéroté destiné aux brodeuses), prêtées par l'artiste, et
cet aspect complémentaire de son parcours artistique complète parfaitement la découverte et la compréhension de cette artiste au talent méconnu. Les premières sont encore torturées, et ont sans doute plus de caractère. Elles deviennent, peu à peu, plus décoratives, moins tendues, moins angoissantes. Les dernières, à 4 mains, d'immenses oies qui volent vers le soleil, fuyant le givre et la neige, sont carrément optimistes !!
* Par souci d'honnêteté, je vous indique le
site où j'ai trouvé ces photos mais je vous déconseille d'aller le visiter car vous tomberez sur des sites annexes (publicités) qui s'ouvrent quand on va sur ces pages, sites totalement pornographiques qui sont du plus mauvais aloi !! Je m'en voudrais de ne pas vous avoir mis en garde !!
** Site où j'ai trouvé les tapisseries et des détails sur Colette Enard ainsi que le groupe Expo 5 dont elle fut membre :
Royan : mémoire vive
*** Photo de Mme Enard posant devant la Dame Blanche,
Sud-Ouest