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vendredi 30 mars 2012

ROME LE NEZ EN L'AIR



 Chiesa Sant'Eustachio : Le sommet du fronton triangulaire est décoré avec une tête de cerf, sculpture de Paolo Morelli, avec une croix rappelant la vision qu'aurait eu Eustache lors d'une battue de chasse et qui fut à l'origine de sa conversion au christianisme.


L'université de la Sapienza a été créée par le pape Boniface VIII en 1303. La chapelle Sant'Ivo, patron des avocats et des gens de loi, se trouve à l'intérieur du palais. Erigée par Francesco Borromini (1642-1660) c'est un chef d’œuvre baroque d'une grande audace. La partie inférieure de la façade concave qui prolonge le portique à deux étages de la cour intérieure est surmontée d'un attique, percé de fenêtres ovales, garni aux extrémités de tours d'ornementation.

 
Le tambour de la coupole a la forme d'une feuille de trèfle. Le lanternon, aux côtés incurvés, se termine par une folle spirale qui défie le ciel de Rome en faisant un clin d’œil à la lune !



 Un des multiples clochers romans de la capitale, qu'on ne découvre qu'en levant les yeux car toutes les églises ont été remaniées, agrandies, "améliorées" au cours des siècles.


La Villa Borghese comportait une bibliothèque, un cabinet de curiosités, un vaste jardin avec des statues, des fontaines et des plantes rares, une exploitation agricole, des pigeonniers, une volière, un jardin zoologique, une glacière, un espace pour la culture du ver à soie... La volière est l’œuvre de Girolamo Rainaldi (1617-1619) 





mercredi 28 mars 2012

ROME AU TEMPS DE CARAVAGE


En 1610, Caravaggio qui est à Naples après l'épisode maltais, où il s'était réfugié à la suite de sa condamnation à mort pour avoir tué le chef de la milice de son quartier, apprend que le pape est enfin disposé à lui accorder sa grâce. Voulant brusquer le destin et muni d'un sauf-conduit du cardinal Gonzaga, il s'embarque sur une felouque pour se rapprocher de Rome.  Mais, lors de l'escale à Palo, descendu à terre, il est arrêté par erreur ou malveillance et jeté en prison pendant deux jours. Relâché, il ne trouve plus son bateau, et, désespéré, rejoint à pied Porto-Ercole à cent kilomètres. La légende veut que, dépité, perdu et fiévreux, il ait marché sur la plage en plein soleil et y soit mort quelques jours plus tard, le 18 juillet 1610, à l'âge de 38 ans. En fait, son certificat de décès, retrouvé en 2001 dans le registre des décès de la paroisse de Saint-Érasme de Porto Ecole, signale qu'il est mort « à l'hôpital de Sainte-Marie-Auxiliatrice, des suites d'une maladie », a priori le paludisme. Le plus triste est qu'il n'a jamais su que le pape Paul V, cédant à ses amis et protecteurs, avait finalement apposé son sceau sur l'acte de grâce.


L'exposition du Palazzo Venezia s'intitulait "Roma al tempio di Caravaggio 1600-1630", autant dire qu'on était prévenu dès l'abord que ce n'était pas une exposition SUR le Caravage mais sur la postérité de ce peintre, dont il est acquis qu'il n'a eu aucune "école". Mais une influence marquante, décisive, primordiale sur le milieu artistique romain, italien et même européen de sa génération. 
Pourquoi commencer en 1600 ? Comme pour toutes les entrées dans un siècle nouveau depuis 1300, 1600 fut une année sainte et, à ce titre, donna lieu à une débauche de commandes religieuses particulièrement importante. Et ce d'autant plus que l’Église catholique se remettait avec peine des estocades portées à son pouvoir par Luther, après la trop célèbre réaction du Concile de Trente terminé en 1563. Une sorte de reconquête triomphante après la grande peur engendrée par le danger luthérien. Méfiante à l'égard de tous ceux qui manifestaient à son égard un peu trop d'esprit critique, elle n'hésite pas à brûler en place publique, sur le fameux Campo dei Fiori (à proximité duquel on trouve les si bons gâteaux recommandés par Robert) et après 8 années de procès, le philosophe italien Giordano Bruno. Il avait développé la théorie de l'héliocentrisme et montré, de manière philosophique, la pertinence d'un univers infini, qui n'a pas de centre, peuplé d'une quantité innombrable de soleils et de mondes identiques au nôtre. Son exécution eu lieu le 17 février 1600.


Rome donc, avec la richesse de ses commandes, devient la capitale culturelle d'Europe, peuplée de milliers d'artistes venant  non seulement de toute l'Italie, mais aussi d'Espagne, de France, d'Allemagne, des Flandres, des Pays Bas, bref un "bouillon" artistique intense !
Des hommes de langues et de cultures diverses, de formations différentes, travaillent côte à côte, échangeant des solutions techniques, des modèles stylistiques et iconographiques, se stimulant, se jalousant, se copiant, s'inspirant les unes les autres avec ardeur et enthousiasme.


Et parmi eux, le lombard Michelangelo Merisi et le bolognais Annbiale Carracci. Le second élabore une manière de peindre classique, d'inspiration raphaëlique, basée sur la représentation d'une réalité idéalisée et exempte de tout vérisme. Caravaggio, de son côté, développe un style naturaliste basé sur la représentation de la réalité telle qu'elle apparaît, sans aucune concession. L'exposition s'ouvrait très opportunément sur la représentation, par ces deux peintres, d'une effigie de la Madone de Lorette : celle de Merisi, qui est à Sant'Agostino, n'ayant pu être transportée, c'est une excellente reproduction photographique qui permet la comparaison, éloquente, de ces deux styles. Les toiles parlent d’elles-mêmes. Je vous épargne les commentaires !

 Artemisia Gentileschi avait 17 ans quand elle a peint cette Suzanne et les vieillards : un talent prometteur !

Caravage et Carrache meurent l'un en 1610, l'autre en 1609, laissant une empreinte durable sur le milieu artistique, influence qui durera encore une bonne vingtaine d'années. C'est ce qu'analyse cette exposition fabuleuse, présentant environ 140 toiles de toutes provenances, qui couvrent cette période florissante. Pas question de vous les infliger toutes, on croise Gentileschi, père et fille, Saraceni, Baglione, Manfredi, Vouet, Valentin, Régnier, des flamands, Seghers, Baburen, Honthorst ... Parmi eux ces "maîtres de la nuit" chez lesquels l'influence du clair-obscur à la manière du Caravage se fait sentir de façon indéniable et particulièrement séduisante. Ce qu'on appelle parfois le "caravagisme". Mouvement qui, très suivi durant les années 1600 à 1630 va passer rapidement de mode, avec le surgissement d'un traitement totalement neuf et moderne de la lumière, impulsé par Poussin, qui arrive à Rome en 1624 et s'impose rapidement comme le nouveau goût.


Beaucoup d’œuvres mais pas de Caravage, cela ne se prête pas facilement un Caravage !! Et puis, nous les avons admirés à Borghèse et ailleurs dans Rome. Simplement, il est de bon ton dans les expositions modernes d'en avoir une, une attribution récente pour un Saint Augustin, nettoyé pour l'occasion et soumis, du fait de sa présentation publique, à l'approbation des experts et des visiteurs. Une toile sobre et peu virtuose, qui serait une œuvre de jeunesse,  récemment acquise par un espagnol, après avoir été découverte dans une collection britannique. Le nouveau propriétaire l'a d'autant plus volontiers prêtée au Palazzo Venezia que cela offre à cette œuvre une possibilité d'être reconnue comme authentique. Cela lui fabrique, en quelque sorte, un curriculum vitae de luxe !
Ceci étant, il faut avouer que le passé de cette toile plaide largement en sa faveur : mentionné dans l'inventaire Giustiniani de 1638, un Saint Augustin de même dimension reste dans la famille de ce mécène de l'artiste jusqu'au moment de la vente des derniers exemplaires de la collection de ce dernier ente 1857 et 1862. Or, une étiquette de petite dimension, 3x7cm, posée à l'envers de notre "découverte", mentionne "procedenzia del Marchés Recanelli in via del Governo", en gros "provenant du Marquis Recanelli, rue del Governo". Le Marquis Pantaleo Vincenzo Giustiniani Recanelli appartenait à la branche génoise de la famille, qui hérita du palais Giustiniani et de ce qui restait de la collection à la mort de Leonardo Benedetto Giustiniani. L'adresse, analysée, semble correspondre parfaitement, bien que le nom des rues ait changé. Le génois vendit la peinture de Caravage entre 1859 et 1862, sous la pression des créanciers de la famille et elle fut, "el Marchés" le prouve, acquise par un espagnol. Elle se perd ensuite dans des collections particulières pour, sans doute, être retrouvée récemment par un historien d'art anglais. Le seul point d'ombre est que cet historien était aussi marchand de tableaux ! Le Saint Augustin commence donc une nouvelle carrière, plus prestigieuse... reste à savoir ce qu'en pense vraiment la critique.


Une exposition en tous points passionnante, admirablement mise en scène par Pier Luigi Pizzi qui, non content d'avoir réalisé des espaces de présentation superbes, des perspectives surprenantes et des échappées de toute beauté sur les œuvres exposées, avait ajouté en face de la plupart des toiles de confortables fauteuils Philippe Starck qui permettaient de s'assoir, pour contempler tout à loisir et sans fatigue. Confort trop rarement offert dans les expositions et d'autant plus apprécié dans celle-ci qu'elle demandait plusieurs heures pour la visiter, tant elle était dense !

mardi 27 mars 2012

NON

NON, cela ne passera pas par moi, ni par vous, je le sais.
NON, nous ne nous poserons même pas la question de la diffusion ou de la non-diffusion. La réponse est NON. Il n'y a pas de débat. Aucune controverse. C'est NON.
Et si d'aucuns, jouant du voyeurisme, de l'avidité malsaine, du panurgisme et des déviances incontrôlées de la diffusion tous azimuts et du spectacle à tous les étages, se laissaient aller à cette abomination, à cette iniquité, à ce manque absolu et caractérisé du plus simple sens de NOTRE humanité, nous ne cèderons, sous aucun prétexte et quel que soit l'anonymat assuré, à la tentation de la vile curiosité. NON. Ces images, si elles sont diffusées, resteront lettre morte. Je le souhaite de toute mon âme.

dimanche 25 mars 2012

PIANO EN SAINTONGE


Créé il y a maintenant 22 ans, le Festival Piano en Saintonge s'est donné pour vocation de faire découvrir de jeunes interprètes appelés à devenir de grands musiciens. Sympa comme idée dans notre monde d'immédiateté, d'efficacité rapide et de productivité !! Car les jeunes qu'on entend sont méconnus, et il faudra parfois plusieurs années pour les retrouver sur le devant de la scène. Un Festival qui incite à la patience et à la modestie, cela mérite d'être souligné. Et de fait, nous avons entendu ici des "jeunes" que le public a vite salué comme étant des grands : Cédric Tiberghien, Guillaume Coppola, Pascal Amoyel, Dana Ciocarlie, Bertand Chamayou, Feriel Kaddour, Adam Laloum,  ou Nicolas Stavy.
La mission de découvreur incombe depuis quelques années à Anne Queffélec : c'est elle en effet qui écoute et sélectionne les artistes qui viennent se produire à Saintes. Elle accompagne chacun d'entre eux d'un texte de présentation lu en son nom, qui met en avant les mérites musicaux qui l'ont séduite.
Cette année, selon la tradition, deux concerts : chaque soir trois artistes jouant environ 30 minutes chacun. Des programmes denses, copieux, dont la caractéristique essentielle est qu'ils sont intelligemment construits. Les morceaux choisis révélaient judicieusement les talents de chacun et n'avaient rien de "raccoleur" : on a entendu des pièces inattendues, des morceaux tirés de derrière les fagots. C'est ainsi que nous avons apprécié cette année des œuvres de Nikolaï Medtner, un compositeur russe rarement joué et qui mérite la découverte (voir ci-dessous extrait musical) : une musique pleine de charme, simple mais envoûtante. Un autre compositeur qui a ravi l'assemblée : Ligeti avec ses "Musica Ricercata", a fait un vrai tabac ! Car le public de ce Piano en Saintonge est terriblement attentif et respectueux, très mélomane en un mot. 

En partant du haut à gauche : Michalis Boliakis, Delphine Armand, Paolo Rigutto, Marie Vermeulin, Mantautas Katina et Duanduan Hoa

Alors pour faire comme Piano en Saintonge, je "prends date", en vous citant des noms qui seront peut-être au zénith demain :
Michalis Boliakis, 27 ans, un jeune grec au jeu résolument efficace, a joué "L'harmonieux Forgeron" de Haendel, trois préludes de Rachmaninov et une transcription de Wagner par Liszt. Timide en diable, il osait à peine saluer mais son sourire valait sa sensibilité musicale.
Marie Vermeulin, à la carrière déjà consacrée, se déployait comme un chat sur un piano : jeu d'une grande délicatesse et toucher très agile. Elle a interprété la Fantasiestücke de Schumann et Scarbo de Ravel.
Mantautas Katina, un lituanien de 29 ans, a fait chanter le Steinway de Gérard avec une conviction peu commune et surtout, une très réelle musicalité. C'est lui qui a joué Medtner, avant de nous offrir la première Ballade de Chopin, comme s'il était en train de l'inventer pour nous. Un type étonnant ce Mantautas Katina, comme si le piano était la prolongation de ses bras, de ses mains, de sa vie ! Il semblait possédé par sa musique !
Paolo Rigutto, dont je ne vous dirai pas de qui il est le fils (marre et encore marre d'être "le fils de ..."), était quant à lui le "playboy" de cet aréopage de futures vedettes : il est mignon à croquer ce jeune homme. Et talentueux en diable ! Son autorité, sa maturité, particulièrement dans la sonate opus 101  de Beethoven, une pièce qui n'a rien de facile, toute en inventivité surprenante et d'une texture complexe, laissent présager une carrière rapide. Quant au nocturne de Chopin, il nous l'a ciselé avec beaucoup d'esprit. Retenez son prénom.
Delphine Armand, 24 ans, est native de Parmain !! Si je vous dis cela, c'est pour être allée sur son site et m'être interrogée sur cette banlieue de L'Isle Adam dont je n'avais, forcément (vu de Meschers s'entend !), guère entendu parler ! Outre une balade de Liszt, elle a interprété avec la même vigueur subtile Scarlatti et Ligeti, et a conquis le public avec trois pièces de ce dernier.
Avec ses 21 ans, Duanduan Hao était le cadet de la promotion 2012 ! Un de ces jeunes chinois qui font si peur à nos élèves de conservatoires !!! Pétri dès son plus jeune âge à la dure discipline des gammes et des concerts, il est armé d'une technique à (presque) toute épreuve. Mais s'y ajoute, surprenante à cet âge tendre, une "intelligence" du texte qui fit, hier soir particulièrement florès dans les deux légendes de Liszt, Saint François d'Assise prêchant aux oiseaux et Sait François de Paule marchant sur les eaux. Avec la superbe inconscience de la jeunesse, il avait rajouté pour faire bon poids "Après une lecture de Dante" à ce programme déjà musclé !


Medtner : Sonata Reminiscenza, Op. 38, No. 1 par Marc André Hamelin

PS un mauvais point pour les agents de ces jeunes gens (car j'imagine que c'est d'eux que venait la consigne) : photographies interdites !!! avouez que, pour des jeunes qui ont encore un nom à affirmer et une image à parfaire, une réputation à assoir, ce genre de restriction est stupide : je ne vois pas pourquoi , pour des personnes qui font office d'être connues, reconnues et qui se produisent en public, il faudrait maintenir leur image secrète ! J'ai respecté l'interdiction et me contente des vagues photos glanées de-ci, de-là sur le net. Mais en râlant ! Car s'il est vrai que l'effet "internet" est une dure remise en cause du respect de la vie privée, c'est un fait de société contre lequel ce genre de censure n'a finalement que des effets pervers : on ne maitrise pas les clichés pris par ceux qui auraient de mauvaises intentions, quoiqu'on fasse, et on se prive de photos qui pourraient illustrer des articles louangeurs. Dommage. Et puis, dès lors qu'on prétend s'offrir à la scène, il devient contradictoire de prétendre n'être point regardé ! On renonce à son image privée, fut-ce d'un simple point de vue juridique.


György Ligeti - Musica Ricercata n°7 par Thomas Ligre

samedi 24 mars 2012

CUI CUI


Plein de bonnes résolutions, Alter ce matin ! Il va, selon l'expression, enfantine mais consacrée, "travailler son piano". Arrivant dans la pièce où il fait ses gammes, je le vois ouvrir tout grand la fenêtre. 
- Mais enfin, t'es fou ?? fait froid dehors !!
- J'ouvre pour les petits oiseaux 
- ??
- Oui, pour qu'ils m'entendent et me répondent !
- Et ça marche ??
- Oui, oui ... bon il faut qu'ils s'habituent un peu, mais ils paillent à qui mieux mieux ! ça les inspire vraiment.


Heureux homme tout de même ! Non content de pouvoir jouer sans recevoir le pot de chambre des voisins sur la tête pour cause de ras le bol, ou pire, de voir débarquer la maréchaussée suite à des plaintes de proches exaspérés, il joue fenêtre ouverte, de jour comme de nuit (pratique parait-il pour les insomnies de faire quelques exercices !! ça calme !) et les oiseaux lui donnent la réplique ... Quand je vous dis que c'est un pianiste veinard !

mercredi 21 mars 2012

I BORGHESE A ROMA



On est au début du XIXème siècle.  Camille Borghèse est devenu le beau-frère de Napoléon en épousant sa sœur, Pauline Bonaparte, le 5 novembre 1803.
Son père, Marc-Antoine Borghèse a aménagé à grands frais le casino de sa villa hors-les-murs, située entre la porte Pinciana et la piazza del Popolo pour y loger sa superbe collection d'antiques. Mais la famille a des difficultés financières. Entre 1796 et 1799, les Borghese ont dû payer 60.000 écus à Pie VI pour des armements, 36.000 aux Français du fait d'un emprunt forcé, offrir plusieurs contributions à la République Romaine dont une de 100.000 sequins… Bref, la trésorerie va mal, et ce d'autant plus que le train de vie de Pauline ruine son époux. Elle mène grande vie et son budget toilette est impressionnant. Alors pour se renflouer, les Borghese envisagent de vendre leur collection à Napoléon qui en a d'autant plus envie qu'elle flatte ses aspirations à la gloire. C'est un peu comme si, en achetant ces antiques, il recevait un peu de l'héritage des romains eux-mêmes. Cela ennoblit son propre pouvoir. Et cela lui permet en outre d'augmenter le nombre d’œuvres d’art dont il jugeait indispensable d’orner les palais et les musées de sa capitale. 


Denon, alors directeur du musée Napoléon, jubile de son côté de voir rassemblés l’Hercule Farnèse, le gladiateur Borghèse, l’Apollino de Florence. Auxquels s’ajoutent, en provenance de Naples, à la suite de la chute des Bourbons, des marbres de la collection Farnèse. Il estime la collection Borghese à une valeur marchande de 5 millions et propose à Napoléon de la payer le double. 


Le décret d’achat fut signé le 27 septembre 1807, le montant étant passé de 10 à 12 puis 13 millions. Heureusement, les peintures qui forment actuellement la Galerie Borghese, furent épargnées. Au total ce sont 154 statues en pied, 170 reliefs, 160 bustes, 30 colonnes qui quittent le palais pour rejoindre le Louvre. 


Et voilà que près de deux siècles plus tard, 65 de ces oeuvres font le voyage inverse pour être réinstallées à leur emplacement d'origine, soigneusement déterminé par l'étude des documents et des relevés établis lors de la vente. Vous me direz "quelle idée d'aller voir les antiques du Louvre à Rome ?". Certes, nous connaissons pour les avoir "croisés", la plupart de ces marbres, mais de les admirer dans leur écrin d'origine, aux emplacements choisis par ceux qui les avaient achetés, leur redonne une vitalité nouvelle. Vous comprenez, pour des raisons de symétrie, de complémentarité des sujets, pourquoi les Borghese ont choisi telle ou telle pièce, et vous éprouvez un peu de l'émotion qui a dû les saisir quand ils ont installé l’œuvre fraichement acquise, dans doute à grand prix, à l'endroit où ils l'avaient rêvée. 


Je soumets à votre méditation le salon jaune dans lequel Hermaphrodite endormi a retrouvé sa place, alors qu'au fond, une autre statue d'Hermaphrodite, sortie du placard (dont la porte est de façon suggestive, entrouverte !) à l'intérieur duquel elle était cachée, pour n'être exhibée que devant des visiteurs avertis, vous présente ses "charmes" évocateurs. Je ne parle pas de l'Hermaphrodite endormi, que vous connaissez sans doute, et que l'on présente pudiquement à Giorgio Napolitano. Mais bien de la statue licencieuse, qui trône entre les deux fenêtres... Oui, je sais, on n'y voit pas grand chose, mais je n'ai pas osé prendre de photo tout de même !! Vous vous contenterez de cette évocation ... ou vous irez à Rome ! Une telle audace mérite le voyage...
Le catalogue (que je n'ai pas acheté, Alter était déjà assez chargé avec les autres) était superbe : une somme passionnante, super documentée, sur cette collection prestigieuse qui reste, au Louvre ou à Borghese, une référence en matière d'antiques.


L'AUTRE PALAIS BORGHESE
C'est à la fin du XVIème siècle que Camillo Borghese, futur pape sous le nom de Paul V (il sera élu en 1605) acquit ce palais qu'il offrit à ses frères quand il partit pour le Vatican. La façade sur la piazza Borghese porte encore la noblesse et la sévérité imposées par la Contre Réforme mais la cour intérieure avec ses loggias, ses statues, ses fontaines et ses rocailles révèle un art de vivre que le XVIIème pratiqua sans remords.


Le palais avait été construit en 1560 et les frères du nouveau pape l'agrandirent vers le Tibre faisant appel à l'architecte Ponzio à qui l'on doit la forme originale du palais : en couvercle de clavecin. Qu'on en juge par le plan : l'effet est superbe, d'autant que les lieux ont été, comme de nombreux monuments romains depuis le jubilé de l'an 2000, admirablement restaurés.

mardi 20 mars 2012

A MANDARINE


Alter, qui pourtant veille avec la plus stricte observance à ce que mes billets ne soient pas redondants, m'a déclaré hilare, alors que je sortais en sueur, rouge et échevelée de l'antre pourvoyeur de délices où je venais de faire le coup de poing pour avoir "mes" gâteaux :
- Tu vas en faire un article
- Oui, mais cette fois-ci, tu en as !!
Et, de fait, j'en vais ! 4 kilos !! oui, oui, ce n'est pas un effet de mes origines méridionales : c'est vrai... du coup, nous avons dû repasser à l'appartement pour les poser car allez visiter Rome avec un sac aussi lourd à bout de bras ! Au passage, Alter avait prévu le coup : sa valise pesait 8 kg à l'aller. Au retour, entre les pâtisseries juives et les catalogues d'exposition, on était monté à 23 ! Incroyable mais authentique !
Reprenons : échaudés par notre précédent "chou blanc", nous avons décidé d'y foncer dès l'arrivée, enfin presque. Car le samedi, bien sûr, c'est fermé, le dimanche, on se repose des agapes de la veille, et le lundi, pas question de s'y mettre trop tôt, nous en avions fait les frais lors de notre dernier séjour. Donc vendredi, premier travail, aller au Ghetto.


Certes, nous y sommes arrivés un peu tard, ayant quelque peu traîné en route, les palais romains sont si beaux et les places si joliment illuminées par le soleil du matin. Mais, soupir de soulagement, c'était ouvert.
Et, chance invraisemblable, la boutique était calme. Ayant ensuite déjeuné au "Kosher Bistrot" situé juste en face, nous avons pu remarquer que la fréquentation du lieu est dense, la queue s'étendant à l'extérieur de la boutique avec une régularité de métronome. Donc je rentre, et là, panique, il n'y avait plus que les gâteaux au miel. Ceux que la propriétaire des lieux rechignait à me vendre en me disant, tapant fermement sur son comptoir avec l'un d'entre eux pour appuyer ses dire "ils sont durs, très durs". Oui, oui, je sais, mettez m'en six. Elle me dévisage comme si j'étais malade, quand soudain j'aperçois une plaque toute chaude de l'autre spécialité de la maison qui arrive, portée par une des ses filles. 
- Non, trois ça suffira.
Elle ne peut cacher un petit sourire de triomphe qui se change en grimace lorsque je lui en demande 10 de l'autre espèce, moëlleux et tendres à souhait.
- Cela se conserve combien de temps ?
- Un mois.
Pas de problème donc.
- Je voudrais un morceau de la brioche, là ...
- Non
- ?? celle-là (je montre la vitrine)
- Non
- Mais ...
- Elles sont toutes réservées.


Ayant passé plus d'une heure ensuite à contempler le sinistre petit magasin* mais qui ne désemplit pas, je puis vous assurer qu'il n'en était rien. Mais elle avait décidé que ça suffisait et qu'elle ne s'abaisserait pas à vendre à une petite goy, française de surcroit, de la brioche de shabbat toute fraiche, réservée à ses client fidèles. Brioche que la boulangerie d'à côté vendait, avec un demi-litre de vin et une bougie, sous l'inénarrable nom de "kit shabbat" !! J'ai eu droit à une part, pas trop grosse, de torta à la ricotta, mais j'ai senti qu'il était temps d'arrêter mes exigences. Pendant ce temps-là, long car il fallait ranger les gâteaux, les emballer, s'engueuler entre femmes, mères et filles avaient le verbe haut et fort, me faire payer et me rendre péniblement la monnaie, la queue devenait interminable, et Alter, resté en dehors de ce gynécée, se demandait ce qu'il était advenu de son héroïque épouse.
Laquelle sortit enfin, épuisée par cette aventure, mais fière comme une lauréate douée d'avoir, enfin, sa provision de gâteaux juifs !  
- Je les ai !! Ouf, j'ai bien mérité un Spritz !!


Ils sont maintenant pieusement rangés dans des boites en fer blanc, et même si j'ai commencé tout à l'heure à déguster ces sublimes gâteaux au miel qu'il faudrait une hache pour couper, durs comme c'est pas permis, mais bons à se damner, on tiendra bien jusqu'au prochain voyage à Rome !
D'autant qu'à peine débarrassés de notre précieux et lourd viatique, Alter a exigé de passer à ce que nous appelons maintenant "la pâtisserie de Robert", et nous avons acheté une nouvelle cargaison de tartelettes et autres cannoli qui ont fait nos délices jusqu'à la fin du séjour.

Nous en avions déjà mangé la moitié quand j'ai enfin songé à photographier les "gâteaux de Robert" achetés au Forno de la via Ballaura !

PS la dédicace à Mandarine est imputable au fait que cette dernière a passé un an à Rome et m’approvisionnait régulièrement de ces douceurs pesantes chaque fois qu'elle rentrait en France, me maudissant à cause du poids de ses valises !!
* C'est bien parce que c'est vous : je vous donne l'adresse "Piazza delle Cinque Scuole" dans le Ghetto... à vous ensuite de répérer l'endroit dans un des 4 angles de la piazza : le moins qu'on puisse dire est qu'il ne paie pas de mine, mais il n'a pas de nom, et il y a toutes les chances qu'il soit fermé !! Courage !

dimanche 18 mars 2012

TINTORETTO ALLE SCUDERIE

Tintoretto fut le peintre le plus contesté de son temps : sa manière expérimentale de peindre, sa rapidité et sa prolixité, son caractère agressif et son sens permanent de la compétition suscitèrent chez ses contemporains des réactions d’agacement qu’il ne fit rien pour combattre. L’Aretin va jusqu’à parler de « sa tristesse et de sa folie ». Entièrement dédié à son métier qu’il pratiquait avec ferveur, il n’hésitait pas à pratiquer une concurrence déloyale allant jusqu’à offrir ses œuvres aux commanditaires pour décrocher un marché juteux (c’est ainsi qu’il moucha ses concurrents pour s’approprier la réalisation de la Scuola San Rocco), ce qui, bien évidemment n’arrangeait guère sa réputation.
Pourtant ce farouche génie était, par certains côtés, un personnage attachant : son anticonformisme lui fit par exemple refuser la croix de Chevalier que voulait lui offrir Henri III au motif qu’il ne voulait pas s’agenouiller devant lui. Père aimant et peu sensible aux honneurs, il refuse aussi que sa fille Marietta, fine poétesse, musicienne avertie et portraitiste reconnue, ne le quitte pour rejoindre quelque cours princière qui voulait s’attacher ses services : il préférait la garder près de lui. 


L’exposition s’ouvre, et se termine, par deux autoportraits qui permettent de prendre contact avec celui dont on va, ensuite, découvrir l’œuvre et le talent. Sur celui de Londres, le peintre est âge d’environ 27 ans. L’air sérieux et ardent, l’homme tourne vers nous un visage attentif qui nous donne presque l’impression d’avoir été surpris par lui. Il nous REGARDE, et ce regard rend le reste secondaire : le nez peint sans indulgence, les cheveux un peu fou qui volètent en tous sens, la barbe fine et la bouche qu’on devine amère sous la moustache, tout cela s’efface devant l’acuité de ces yeux vifs qui fouillent le spectateur. Un simple trait de pinceau d’un blanc éblouissant sépare l’habit très sobre du visage éclairé, qu’il met en valeur et illumine. Comme une touche nécessaire et évidente. Et ces yeux, intelligents et distants, deviennent le centre du tableau : jusqu’à cette touche « sauvagement » rouge qui souligne l’œil resté dans l’ombre, qui attire et repousse, Tintoretto nous interpelle !


L’autoportrait de la fin, du Louvre, représente le peintre 5 ans avant sa mort. Peint avec l’impétuosité que le caractérise, il affiche sans retenue chairs affaissées et rides profondes. Une barbe plus fournie que durant son jeune temps semble mue par un souffle invisible tant elle est souple et légère. La moustache cache complètement une bouche aux coins abaissés et aux lèvres sans doute amincies par l’âge. On retrouve la tache blanche d’une chemine qui, comme en 1546 marque la séparation entre l’homme et son habit. Ce dernier s’est embourgeoisé et le beau col de fourrure fait écho à la pilosité généreuse du peintre. Mais ici encore, ce sont les yeux qui nous fascinent. L’attitude carrément frontale du modèle rompt avec la pose habituelle des autoportraits, de trois quarts. Elle accentue l’impression de force qui se dégage de cette toile. Les yeux sont presqu’exagérément ronds, enfoncés dans les orbites et pourtant terriblement présents. Tintoretto veut capter notre attention : son regard intense quoique fondamentalement triste, nous oblige à nous planter en face de lui pour le dévisager. Il nous oppose des certitudes dérangeantes, une sorte d’introspection incontournable qui nous interroge sur le sens de la vie et l’approche de la mort.

Au début du parcours, une immense toile introduit de façon magistrale au style propre à Tintoretto. Réalisée en 1547 sur commande de la Scuola San Marco, elle marque le début de sa reconnaissance par les commanditaires. Pas facile de se faire une place dans cette ville qui honorait encore les mânes de Bellini, où Tiziano régnait en maître et où Véronèse allait bientôt être un concurrent redoutable. Alors quand la congrégation lui confia cette commande, Tintoretto put enfin affirmer avec brio sa conception personnelle de la mise en scène. Le sujet en est relativement simple : il s’agit de Saint Marc libérant un esclave de la torture. Un esclave ayant désobéi à son maitre en venant, malgré l’interdiction de ce dernier, honorer les restes du corps de Saint Marc, fut condamné au supplice. Selon l’histoire, les sbires du maître tentèrent inutilement de lui briser les jambes, de lui couper les pieds, de lui fracasser le visage. Chacun de leurs efforts était rendu vain par la rupture de leurs instruments contondants. L’aventure se conclut, bien évidemment, par la conversion du maître sidéré et repenti, qui reconnait dans ces manifestations l’intervention divine et qui, du coup, décide de se rendre sur le tombeau de Saint Marc avec le serviteur, épargné et pardonné. Mais ce qui est exceptionnel, c’est la virtuosité avec laquelle Tintoretto enlève le sujet. Il souffle sur cette toile un vent d’inspiration qui laisse interloqué ! Au sol, du corps outrageusement nu de l’esclave (on a reproché au maitre cette nudité sans apprêt), émane une lueur éclatante qui illumine les visages de la foule penchée sur lui. Les corps se pressent dans le plus grand désordre, les turbans vacillent, les visages sont tendus vers le prodige et tous se penchent vers ce phénomène étrange d’un homme qu’on martyrise et sur lequel tous les outils se brisent. La stupéfaction est palpable et le déséquilibre qu’elle crée dans les certitudes de ceux qui soutenaient le bourreau devient tangible. Tout à fait à gauche de la scène, dans une position inusitée pour une telle représentation, figure le donateur qui semble s’être introduit là par curiosité et par inadvertance !


A droite du supplicié, dans l’exacte continuité de la diagonale que ce corps étendu pose au bas du tableau, se dresse celui par lequel le miracle se manifeste : le bourreau tend au maître, impuissant et surpris, les morceaux éclatés du marteau qui devait achever le malheureux. Derrière lui d’autres débris d’armes inutiles s’’éparpillent autour de la scène pendant que le seigneur se dresse sur son siège, prêt à tomber d’étonnement. En contre-jour, un trait subtil de blanc argenté dessine la silhouette chancelante, qui soudain doute de son bon droit. Autour de lui ses sbires n’en mènent pas large, on a l’impression qu’ils voudraient disparaitre sous le trône de pierre. Les 5 personnages réunis au pied du trône sont une vraie démonstration de « maniérisme » : les effets de réfraction de la lumière varient selon les matières qui habillent les hommes : armure brillante, tissu moulant, cote de mailles mate, turban rutilant, c’est une réelle leçon de peinture que ce groupe là !!


Et soudain, on lève les yeux et l’on découvre, auquel on n’avait pas prêté attention tant on était captivé par toute cette agitation terrestre, le corps illuminé de Saint Marc. Dans un raccourci saisissant, il plonge sur la scène, représenté avec une audace, une aisance et un naturel qui tiennent du prodige. Seconde et pourtant principale source de lumière de la scène, il s’interpose, et la vitesse de son intervention se lit dans les plis vaporeux et gonflés de son manteau virevoltant. Il est là, il agit, et personne ne le voit ! Tous sont occupés ailleurs, pas un seul regard qui ait repéré cette apparition salvatrice.


Action painting !! La toile est un coup de maitre et l’œuvre est estimée, appréciée, son auteur reconnu, enfin. Sa carrière, dont le point culminant sera la réalisation de l’ensemble de la décoration de la Scuola San Marco, va se dérouler sans accroc durant toute la seconde moitié du XVIème siècle. A San Rocco, alors qu’un concours demandait aux peintres pressentis (Schiavone, Véronèse, Salviati, Zuccari et Tintoretto) de proposer un projet, Tintoretto se renseigne sur les dimensions exactes de l’œuvre finale et présente au jury, au lieu de l’esquisse attendue, la toile terminée et prête à être posée. Mieux, il en fait don à la Scuola qui, dès lors, ne peut faire autrement que de lui commander la suite de la décoration. Rapide et roué, il a signé ici la certitude que la postérité reconnaitrait son talent ! Un talent qui joue de la lumière tout en étant, parfois crépusculaire, inventif sans être démonstratif, tant la fluidité de la touche donne le sentiment d’une immédiateté évidente. La « translation du corps de San Marco », commandée par Tommaso Rangone qui l’offrit à la Scuola San Marco avec plusieurs autres toiles à condition que son effigie soit sculptée sur la façade de la Scuola, en est une parfaite illustration. L’œuvre, baignée d’une lueur vespérale, représente, dans une perspective appuyée, le moment dramatique où le corps du saint, soutenu par Rangone et deux assistants, provoque la fuite désordonnée des païens effarouchés. Ils viennent de martyriser Marc, de le trainer deux jours durant dans les rues de la ville et voient les cieux en fureur les punir de leur audace. Le personnage au premier plan à gauche, terrassé, renversé par le souffle divin, et qui s’accroche sans espoir au pan de rideau rouge emporté par le vent, est le seul qui, dans cette panique, soit fini, net. Les autres sont de vagues silhouettes dont le mouvement décousu et disloqué marque l’effroi ambiant. Pendant qu’au premier plan San Marco, pareil au Christ de la descente de Croix, est emporté par des fidèles empressés. L’expression de cette toile est surprenante, saisissante même, le chromatisme est dramatique et la composition sophistiquée. Une vision prenante, qu’on n’oublie jamais après l’avoir contemplée (elle est à l’Académie à Venise).


Quant à la clause qui assurait au donateur la contrepartie de sa générosité, elle fut annulée dès la mort de ce dernier qui, bien évidemment refusa de faire figurer l’effigie de Rangone sur la façade de la Scuola et qui, même, exigea de Tintoretto qu’il supprima son portrait des toiles sur lesquelles il l’avait complaisamment représenté. Ce que Tintoretto ne fit jamais, manifestant encore là son esprit d’indépendance !


Il aimait profondément nous l’avons dit, sa fille Marietta que Domenico, frère de cette dernière, a représenté sur cette peinture avec une grâce touchante. L’identification est récente mais d’autant plus probable que ce portrait, pourtant très sensuel, n’est absolument pas impudique ou provocant. La délicatesse du trait compense la hardiesse du thème. La jeune femme est émouvante et belle, tout simplement. Marietta dont les talents étaient, je l’ai dit plus haut, aussi grands que variés, était la fille préférée du maître et sa mort, en 1590, lui fut une souffrance amère. 


Un dernier coup fatal lui fut porté par le sort quand, trois ans plus tard, il perdit son fils Zuan Battista, à peine âgé de 20 ans. Le jeune homme étant décédé loin de Venise, il n’eut même pas la consolation de lui offrir une tombe. La Déposition du Christ mort, peint cette même année crie sa douloureuse méditation sur le thème de la mort. 


D’ailleurs, la toile à peine livrée, le peintre fut pris de fièvre, perdit le sommeil et le repos et mourut à peu de temps de là, ne laissant pour tenir sa boutique que son fils Domenico qui perpétua quelques années encore le style de son père. Sa pierre tombale, à la Madonna dell’Orto, ne mentionne même pas son nom : seules quelques œuvres touchantes installées à proximité parlent pour lui : Tintoretto a voulu rester à la postérité seulement par sa peinture, sans autre forme de démonstration.

samedi 17 mars 2012

LE CONCOURS BENIAMINO GIGLI


Au couvent franciscain des saints Apôtres, l'effervescence est à son comble : des jeunes asiatiques, et autres nationalités, entrent, sortent, font les 100 pas. La raison de cette agitation nous est révélée par une modeste affiche annonçant, dans les lieux, les épreuves d'un concours de chant. Nous étions allés à Paris, exprès pour assister au concours Crespin, pourquoi ne pas aller écouter celui-là ? D'autant que la demie-finale et la finale auront lieu juste à côté de chez nous, au conservatoire Sainte Cécile. Les franciscains n'étant manifestement pas au fait de la suite des événements, nous décidons d'aller nous renseigner au conservatoire : là, étonnement, surprise, coup de fil dans les bureaux, personne n'est vraiment au courant. Chi sa ? Nous réussissons pourtant à obtenir une heure probable pour la demie-finale, et au jour dit, nous sommes à pied d’œuvre.
Arrivés juste à l'heure, nous tentons un œil curieux dans la salle de spectacle : déserte. Alentour, personne qui semble informé. On traine, on va faire une course, on revient, et devant la porte on croit sentir qu'il va se passer quelque chose. Installation dans la vaste salle, le jury trimballe des tables, cherche des chaises, des jeunes arrivent, s'inquiètent de l'endroit à se changer, pas de loge, ils s'installent au fond de la salle et se débrouillent tant bien que mal. Combien sont-ils ? personne ne le sait ! Quand cela commence-t-il ? Pas plus d'information, mais bon, personne ne s'affole, il suffit d'être patient.


Enfin, après pas mal d'hésitations, de bavardages, de salamalecs, de "maestro" par-ci, "maestro" par là, d'appels laborieux car avec tous ces noms asiatiques,  nos italiens sont totalement perdus, on commence. La première candidate est franchement nulle, on se demande comment elle a pu arriver sur cette scène. Mais ensuite les choses s'arrangent, même si l'on n'entend guère de voix remarquable. C'est là qu'on voit que le concours Crespin était d'une qualité incomparable. Ils sont 24 à passer cette après-midi là, et ne seront plus que 12 le soir quand nous reviendrons pour la finale.


Le soir, la salle est pleine, on se congratule, on se fait des courbettes, les discours s'enchainent. Mais l'ambiance reste toujours bon enfant. On apprend que le président du jury est Beniamino Gigli Junior, le petit fils (ou arrière petit fils ?) du célèbre ténor italien auquel est dédié le concours, né à Recanati en 1890 et dont on parle encore des sanglots dans la voix tant il a fait une carrière retentissante. Il me semble comprendre qu'ayant obtenu une bourse au début du siècle, il fut élève au conservatoire Sainte Cécile dans les années 1910. On remercie les mécènes, les généreux donateurs qui ont doté le concours, et on écoute les candidats. L'atmosphère est assez agitée : plus le chanteur est nul, plus les élèves du conservatoire bavardent et chuchotent, et crient "bravo" ou "brava" à la fin, en riant comme des fous.
Heureusement, dans l'ensemble, le niveau est correct mais sans excès. Les asiatiques, comme toujours dans les concours de chant, sont nombreux et remarquables. Il doit exister en Corée une école de chant d'une qualité impeccable : ils chantent bien, prononcent parfaitement toutes les langues (l'italien des coréens est nettement plus compréhensible que celui des italiens qui négligent manifestement le travail du phrasé) et jouent leur rôle avec à propos. Mais les autres sont tout justes moyens, quand ce n'est pas lamentable.


Les douze impétrants ont chanté leur partition, le jury doit délibérer. On nous offre pour attendre d'écouter des chanteurs "hors concours", dont l'une déclenche chez nos potaches en folie une vague de hourra toniturante ! Il faut dire qu'elle est vraiment catastrophique.
Puis on écoute l'arrière-arrière (??) petite-fille de Beniamino, sans doute la petite fille de Beniamino Junior, qui nous interprète au piano un petit air de sa composition que tout le monde acclame avec attendrissement. Les résultats vont être proclamés. Il ne semble pas y avoir photo, un ténor coréen particulièrement vaillant devrait être l'élu, accompagné d'au moins un ou deux autres de ses compatriotes. Il sera difficile de nommer une jeune fille dans le trio des vainqueurs, mais une russe a été assez vaillante et pourrait être remarquée.
Et là, c'est la stupéfaction : le 3ème prix est attribué à un jeune ténor italien particulièrement mauvais, dont on se demandait bien pourquoi il était encore en finale. Je le voyais parader durant les délibérations en me disant "toi, mon pauvre ami, tu vas être bien déçu". Il le fut, mais de n'avoir QUE la troisième place.
Au second rang figure tout de même un coréen, un excellent baryton qui nous a beaucoup plu et qui, de fait semblait mériter ce deuxième prix. Quant au premier, il est accordé, en se rengorgeant que les italiens soient si bons, à une jeune fille en provenance des Abruzzes qui fut, certes, la seule italienne à fournir une prestation correcte, mais qui n'était certainement pas la meilleure des femmes, et encore moins la meilleure de tous. Bref, tout le monde est ravi, l'Italie reste le domaine incontesté du bel canto et nous partons morts de rire devant une telle partialité, un tel manque de goût et un verdict aussi "démodé". Les coréens doivent être déçus et à bon droit, ils étaient nettement au-dessus du lot, mais au royaume de Rossini et de Verdi, ils n'avaient pas leurs chances. J'avoue n'avoir trouvé aucune information ni de compte rendu sur ces élections douteuses, mais Siu dénichera peut-être un article sur le sujet. C'était le 3 mars dernier !

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