lundi 30 juillet 2012

AHAE


Ahae a 71 ans et n'avait jamais exposé à Paris. Dessinateur, peintre, sculpteur, il s'est fait au Japon, une spécialité de l'art de la fabrication des masques. Il est aussi grand maître en arts martiaux, selon une classification dont je suis bien incapable d'apprécier le prestige.
Parallèlement à ces activités, il se passionne depuis une quarantaine d'année pour la photographie. Mais surtout, et aussi, il s'est "converti" dans les années 90 à l'agriculture biologique, centrée sur un concept de vie écologique soucieux de protéger la nature. Fondateur de sa première entreprise à 35 ans, il supervise deux plantations de thé en Corée, une plantation de lavande en Californie et cherche, invente, se passionne ! C'est ainsi qu'il est devenu dépositaire de milliers de marques et de brevets.
D'origine coréenne, Ahae est né à Kyoto, au Japon, où sa famille avait été déplacée pendant la période de colonisation japonaise de la Corée. A la fin des années 40, il a décidé de retourner définitivement dans sa patrie, dans le sud de la péninsule coréenne.


C'est là, dans son atelier situé dans la campagne à une centaine de kilomètres de Séoul, qu'est née l'idée qui constitue la trame de l'exposition "De ma fenêtre" proposée par le Louvre dans une galerie de plus de 1000m², conçue pour l'occasion et plantée dans le Jardin des Tuileries.


C'est elle qui nous a suggéré d'aller visiter cette mise en scène somptueuse de la démarche un peu folle d'Ahae et l'idée était excellente. Installé à la fenêtre de son atelier, chaque jour il prend des milliers de photos de la nature généreuse qui l'entoure.


Le flyer de l'exposition parle de "saisir le passage du temps", mais ce n'est pas l'aspect essentiel de ce choix de photos, choix forcément très sélectif puisque ce sont au total plus d'un million de clichés qui ont constitué la matière première de l'accrochage. Armé d'appareils numériques de pointe, de téléobjectifs hauts de gamme à longue portée, et d'un matériel technologique très sophistiqué, Ahae est plutôt un photographe animalier et de paysages, de détails de la nature, qui, si l'on ne savait pas qu'ils sont pris d'un seul et même lieu, pourraient n'être que des hommages à la diversité écologique.




Il serait outrecuidant de m'étendre en commentaires divers : l'exposition mérite essentiellement d'être admirée, savourée, dégustée doucement. Elle est superbe, apaisante et parfaitement mise en scène : on y passe un délicieux moment entre les deux ellipses rappelant la salle ovale toute proche des nymphéas, dans une ambiance feutrée et paisible. Il suffit d'y aller et de se laisser porter, d'une salle à l'autre, les photos étant émaillées par des textes très poétiques qui disent l'état d'esprit de l'artiste quant il prit ces clichés.
L'entrée est gratuite et on s'étonne d'un tel cadeau qui ouvre vraiment à tous l'accès à la nature, magnifiée par l'oeil de l'artiste. Pour autant, à la sortie, les produits dérivés rappellent que notre japonais ne perd pas le nord, n'oublions pas  qu'il est propriétaire de la société new-yorkaise Ahae Press Inc !! Ne voyez aucun critique à cette remarque qui pourrait sembler perfide : je ne suis pas bégueule et j'ai parfaitement conscience qu'une pareille débauche artistique est une aubaine pour le badaud et qu'il est nécessaire d'être fort riche pour être fort généreux !!! D'ailleurs ses revenus, sans doute à la mesure de sa créativité, n'ont-ils pas permis à Ahae d'acheter cette année tout le hameau de Courbefy en Haute Vienne, 520 000 euros de mise et sans doute beaucoup plus de travaux pour réhabiliter le site dans le respect de l'environnement ainsi que l'annoncent les responsables de l'Ahae Press Inc. Dieu sait que nos campagnes françaises sont belles, vides et pauvres et si Ahae, enrichi par des brevets bios décide de faire revivre Courbefy, faut-il y voir malice ?

PS : Ahae est décidément très en cours dans nos blogs ces jours-ci : n'hésitez pas à aller visiter la vision d'Aifelle, et aussi celle d'Autour du Puits, inspiratrice de cet article puisque c'est elle qui a eu l'idée de nous y emmener.

samedi 28 juillet 2012

GERHARD RICHTER PANORAMA


« À mon avis, tous mes tableaux sont informels ([…] ; malheureusement, je ne suis pas allé plus loin), sauf peut-être les paysages. »
« J’ai envie de peindre de belles choses . »

"Gerhard Richter Panorama" se déroule au Centre Pompidou du 6 juin au 26 septembre 2012. C'est un billet "moleskine" de Claude Lothier qui m'avait donné envie d'aller visiter cette exposition, et bien nous en a pris.
Une véritable révélation pour nous, car la peinture de Gerhard Richter est une recherche passionnante et passionnée consacrée exclusivement à la peinture et à l'Art, avec un grand "A", à l'Histoire de l'art. Sa production est en perpétuel cheminement et on le sent tellement "accro" à toutes les pratiques, anciennes et modernes, qu'on ne peut qu'être entraîne dans sa quête. 


Connu pour la diversité de ses outils (spatules, pinceaux, brosses, estompes, tracés directs, transferts, champs nébuleux, etc.), de ses formats, de ses choix, de ses stylistiques, il est imprégné des démarches de tous ceux qui l'ont précédé et qui forment autour de lui comme un aréopage ardent d'artistes de tous temps. Continuateur d'une tradition, il en est aussi le passeur et dit "Je me considère comme l'héritier d'une immense, fantastique et féconde culture de la peinture que nous avons perdue, mais dont nous sommes redevables". 


On égrène avec lui, au gré de ses inspirations, le jeune acide de Van Gogh, le silence des vanités du XVIIe siècle, le lyrisme romantique dans ses paysages, dans ses marines, la rigueur conceptuelle dans ses nuanciers de couleurs. On croise ses hommages à Titien, à Morandi, à Chardin, à Ingres, à Vermeer avec d'autant plus d'émotion que ses réinterprétations montrent combien il est conscient de l'importance de ses illustres prédécesseurs. Lorsqu’on demande à Richter : « De quels peintres avez-vous appris ? », il répond : « De tous ceux que je connais ». 


Les critiques et autres théoriciens de l'art contemporain, soucieux de classifications et de mise en coupe réglée, ont du fil à retordre avec Richter, et c'est ce qui fait le plus grand charme de ce dernier.  Robert Atkins le situe dans le courant simulationniste. Paul Ardenne parle de photographie repeinte, de travail de copiste, de travail de deuil ; il qualifie ses monochromes gris de méditation sur le sens de peindre. Guy Tossato, à propos des tableaux photoréalistes, évoque une peinture abstraite gestuelle ou expressionniste et gratifie cette capacité de « battre en brèche nos idées reçues, de brouiller nos classifications, de mettre en cause nos automatismes perceptifs ». On le retrouve, tour à tour, qualifié d'artiste allemand, de néo-romantique, de conceptuel, Nouveaux Réalistes... toutes étiquettes que Richter repousse résolument, non qu'il soit un électron libre mais parce qu'il est en perpétuelle exploration. Son objectif unique, toujours et sans cesse travaillé est et reste la peinture. Alors quoi de plus captivant que l'exposition "Panorama" que lui consacré le Centre Pompidou jusqu'au 26 septembre, et ce d'autant que le peintre a aujourd'hui 80 ans et que cet hommage est très intelligemment construit. Les titres des 10 sections qu'on parcourt avec une curiosité toujours ravivée, sont très révélateurs de l'intérêt de l'approche et de la rétrospective :


Ce n'est pas une construction absconse et gratuite d'intellos en veine d'effets mais bel et bien un chemin de compréhension de l'artiste et d'analyse éclairée de ses investigations, hésitations, explorations, approfondissements de l'art pictural sous toutes ses déclinaisons. Toutes ses variations montrent une pratique vivante, foisonnante, sans cesse fondée sur le désir d’ouvrir d’autres portes. Il y a dans toute sa peinture l’évidence d’une technique maîtrisée mêlée à une complicité culturelle intense avec les grands maîtres. C'est fascinant !! Une exposition à voir et à revoir...



« J’estompe pour rendre l’ensemble homogène, pour que tout soit d’égale importance. J’estompe pour que rien n’ait l’air léché, artistique mais pour que ce soit lisse et parfait. J’estompe pour que tous les éléments s’interpénètrent. J’estompe peut-être aussi le trop et le superflu en informations anodines. »


« Le fait que la peinture se réfère à la peinture est une évidence. Tout comme le petit pain d’aujourd’hui n’est petit pain qu’à cause de l’expérience des boulangers qui ont créé des petits pains pendant des siècles. »


 « La photographie documente la spatialité réelle bien qu’elle n’en possède aucune puisqu’elle est image. En documentant un espace réel, comme le fait la photo, mais en peinture, naît une spatialité spécifique qui résulte de l’interpénétration et de la tension entre l’objet représenté et l’espace pictural. »


« Cette image n’avait aucun style, aucune composition, elle ne jugeait pas, cela me libérait de mes expériences personnelles. […] Voilà pourquoi je désirais l’avoir, la montrer, non pas pour l’utiliser comme support de la peinture mais pour me servir de la peinture comme moyen photographique. » 



« Aucune couleur n’est capable de visualiser le néant. »
« J’ai certaines affinités avec le gris. Pour moi, le gris est absence d’opinion, le néant, le ni… ni. C’est aussi un moyen d’exprimer mes rapports avec la réalité apparente parce que je refuse d’affirmer qu’une chose est ainsi et pas autrement . »  



. « Les peintures abstraites sont des modèles fictifs parce qu’elles rendent perceptible une réalité que nous ne pouvons ni voir ni décrire mais dont nous pouvons déduire l’existence. […] Grâce à la peinture abstraite, nous nous sommes donné des possibilités supplémentaires pour aborder l’imperceptible et l’inintelligible. » 


« Je pratique la spontanéité calculée » avec « un même désir, celui de toujours vouloir autre chose que ce que, finalement, je produis ».


Et pour finir, une de ses oeuvres les plus récentes qui, selon moi, traduit intensément l'inquiétude fascinée de ce peintre toujours en recherche : je n'en ai pas noté le titre exact de ce "vitrail", mais pour moi, il ressemble à ces radiographies de coupes de pigments que les restaurateurs réalisent quand ils travaillent sur une toile ancienne : la peinture dans tous ses secrets, telle qu'on ne peut la deviner, et pourtant telle qu'elle s'est construite, alchimie incroyable qui aboutit au "Beau"


Et puis, une exposition dans les cimaises de Beaubourg, cela ne se rate pas, n'est-ce pas ??!!

vendredi 27 juillet 2012

JEUDIS MUSICAUX 2



Jeudi 28 juin, Duo Chant Piano, Guy Bonfiglio baryton et Isabelle Poulain, piano à Brie-sous-Mortagne

Un récital de mélodies françaises : délicieusement ringard et pourtant j'adore !! Des mélodies de Gounod, Poulenc, Fauré, Debussy... des poèmes de Lamartine, Baïf, Verlaine, Éluard... Et puis, une découverte, amusante et qui mérite d'être contée.
Connaissez-vous Pierre Vellones ? J'avoue que je n'en avais jamais entendu parler et ce fut une de ces découvertes intéressantes que la musicologie actuelle permet. Elle tente de plus en plus, au-delà des célébrités reconnues et consacrées, de nous faire apprécier des talents oubliés.
Pierre Rousseau était fils de médecin et papa, plein de bon sens, ambitionnait que son fils ait le même métier que lui. Ce que ce dernier, en enfant obéissant, accepta sans révolte, disant pourtant : « Pour moi, la médecine n’est qu’un pis aller ». Car Pierre avait un joli coup de crayon, et il s'essayait à peindre. Il aimait aussi la musique et il étudia, en plus de l'anatomie et de la physiologie, le contrepoint, la fugue et la composition. Cette aimable conjonction, alliée à une vraie inspiration, lui permit de réaliser sa vocation, tout en continuant son sage métier d'omnipraticien. Et il le fit avec un sérieux et une inventivité qui garantissent à l'auditeur de l'an 2012 une vraie qualité musicale. Dès ses premiers essais, il déclare : « J’ai acquis la conviction qu’il me fallait à tout prix éviter l’amateurisme et le dilettantisme. »


En 1914, alors qu'il était médecin sur le front, il traversa un joli village meusan qui lui paru fort romantique et qui se nommait Velosnes. C'est à cette occasion qu'il choisit son pseudonyme de compositeur. 
Aquarelliste et poète, il traduisait ses inspirations visuelles en musique, et trouvait dans l'art des notes une douce compensation aux doutes et difficultés de sa vie. Qui ne lui furent guère épargnées : en effet, il avait à peine 38 ans quand on diagnostiqua chez lui une maladie de Kahler, qui le condamnait à court terme.
Il était très curieux et affirmait « Je crois à la nécessité absolue de rajeunir l’orchestre pour les œuvres à venir, et cela surtout par trois éléments : saxophone, batterie, Martenot ». C'est ainsi que, non content de composer des mélodies qu'on pourrait qualifier de classiques, très en vogue en ce début de XXème siècle, il se passionna pour les recherches d’Aleksandr Mossolov, de John Cage, pour les folklores extra-occidentaux et rêvait de rénover l’écriture musicale par l’apport de sonorités inouïes. Il composa même du jazz, dont il disait qu'il fut pour lui,« une révélation aussi violente que Tannhäuser quand je portais des cols marins ». Jamais en veine de modernité, il fut également le premier compositeur français (et deuxième au monde) à recourir aux ondes Martenot : composant par exemple un quatuor de saxophones et ondes en 1935.
Il fit des musiques de film et écrivit aussi beaucoup pour les enfants, avec humour et  inspiration ! C'était un créateur intarissable et un novateur sincère et  plein d'humour, qui travaillait avec acharnement pour oublier son mal. Reconnu et admiré par ses pairs, il a, comme beaucoup, été oublié lorsque la mode a évolué. Il était de bon aloi de lui rendre hommage et les 5 épitaphes chantées par Guy Bonfiglio, accompagné par Isabelle Poulain au piano, étaient un délice de malice et de fantaisie : qu'on en juge par les titres : épitaphe d'une femme par son mari, d'une dévote, d'un paresseux, du pauvre Scarron par lui-même et d'un grand médecin.

Voici l'épitaphe du paresseux : si elle vous amuse, vous pourrez trouver les autres sur YouTube


Jeudi 26 juillet Récital de Violon par Dan Zhu, à Saint Augustin

Il n'a pas 30 ans, il est charmant et adore les huîtres, et il ne manque pas d'audace : il nous a offert, sans coup férir, les 24 Caprices de Paganini... excusez du peu !!! Certes, la partition n'est pas toujours très inspirée : même si quelques uns de ces caprices sont merveilleux, ils font parfois un peu "exercice", mais ce qu'on admire dans ce type de concert c'est la virtuosité et le véritable exploit que l'exécution de cette pièce, concentré de difficultés techniques, représente. 
Si je vous dis sauts, bariolages, trémolo, pizz main gauche, glissando, alternance rapide pizz et saltato, vous pensez plutôt à la danse qu'au violon. Et, de fait, c'est une vraie épreuve physique pour le violoniste que de jouer Paganini dans ses œuvres démonstratives ! Et Dieu sait que les Caprices le sont ! Dan Zhu est arrivé, très bon chic, bon genre, dans une impeccable chemise à col Mao (oui, oui, un chinois de la jeune génération n'a pas peur d'arborer cette tenue connotée pour les soixante-huitards que nous sommes !)... mais, à l'entracte, il a troqué sa chemise pour un Tshirt et à la fin du concert, il était "en eau" et épuisé !!! Et il y a de quoi car ces pièces, autrefois réputées injouables à cause de leurs écueils techniques, restent une véritable gageure pour les interprètes. Et le tout jeune Dan Zhu a relevé le gant avec brio ! Pizzicati de la main gauche, grands intervalles, utilisation de doubles, triples, voire quadruples cordes, superposition de mélodies, trilles, démanchés... rien ne lui fait peur et il nous a charmés et séduits par l'apparente simplicité avec laquelle il servait ce tyran du violon qu'est Paganini.


Jeudi 26 juillet L'Ensemble Europa Galante dirigé par Fabio Biondi, à Cozes

Un tout autre registre nous attendait le soir à Cozes, mais là encore, ce fut un très grand moment ! Imaginez la chance que nous avons d'avoir un directeur de Festival qui nous permet d'entendre, en formation réduite certes, mais au summum de sa qualité, l'ensemble de Fabio Biondi ! 
Pour un programme d'un discernement et d'une subtilité excitants : le thème en était la Folie ! Nous avons donc eu, selon un délicat dosage, les Follie, celle de Vivaldi en début de première partie, et celle de Corelli pour entamer la seconde. Entrecoupées par l'Apothéose de Corelli par Couperin, qui célébrait en quelque sorte la folie du désir de gloire, avec des pièces aux titres dignes, le mot est d'Alter, de toiles de Poussin : "Corelli au pied du Parnasse prie les Muses de le recevoir parmi elles"..."Les Muses réveillent Corelli et le placent auprès d'Apollon"... La sonate en ut mineur de Carl Philipp Emanuel Bach, "Sanguineus et Melancholicus"* était une parfaite illustration de la schizophrénie : une partition d'un modernisme incroyable qui dépeint la confrontation entre deux humeurs (au sens de la théorie des humeurs héritée de la médecine antique). Le compositeur a fait précéder la première édition de sa partition (1751) d’une préface détaillant les répliques de cette « conversation entre deux personnages, un sanguin et un mélancolique ». Si l'on imagine que ces deux tempéraments se fondent en une seule personne, on est en présence d'un schizophrène typique.
En bis, Fabio Biondi nous a proposé une pièce d'Uccellini, un émilien du XVIIème, pièce dont le titre et le contenu étaient l'expression de la folie suprême, à savoir La Battaglia.
A l'intelligence de la composition du programme s'ajoute, avec Fabio Biondi, une distinction de jeu et un raffinement d'interprétation qui font de lui un des grands de la musique baroque. Tout était ciselé, fin et délicat, un vrai bonheur pour les sens.





* Pour info, sur cette œuvre surprenante et tellement passionnante : selon Hypérion :
"Dans cette œuvre, les violons symbolisent deux des quatre grands types psychologiques ayant dominé la théorie médicale depuis l’Antiquité grecque. La mélancolie a conservé sa signification première; quant au sanguin, sa nature, où prédomine le sang, le rend rubicond, courageux, plein d’espoir et amoureux.
Le premier mouvement peut être ainsi exposé: Melancholicus effectue la première énonciation en mesure binaire, Allegretto et avec sourdine, la demi-cadence de dominante signifiant que l’on demande à Sanguineus s’il est d’accord. Par un changement de mesure (triple Presto) et de tonalité (ut mineur à mi bémol majeur), ce dernier fait comprendre, sans sourdine, qu’il n’en est rien et il modère bientôt délibérément son entrain pour tenter de convaincre son contradicteur, avant de conclure sur une question indiquée par une cadence de dominante. Une brève pause vise à lui donner le temps de dérider Melancholicus, qui replonge pourtant dans son humeur première. Avec impatience, Sanguineus expose de nouveau ses arguments et s’interrompt pour inviter son opposant à compléter la phrase. Au lieu de quoi Melancholicus interpole un développement de son propre argument. Ne sachant s’il agit par malice, par ignorance ou par négligence, Sanguineus, quelque peu amer—son interlocuteur a déjà résisté deux fois à ses tentatives de persuasion—, lui montre comment la phrase aurait dû se poursuivre. Melancholicus commence alors à se laisser fléchir et fait une réponse correcte. Mais ce premier pas difficile, quoique petit (seulement six notes), le contraint à marquer une nouvelle pause pour se rétablir et revenir à son thème original. Sanguineus le moque par une imitation comique de ses pensées, qu’il convertit à son propre rythme. Melancholicus ôte alors la sourdine pour le suivre et tous deux jouent ensemble une section prolongée, fondée sur le sujet de Sanguineus. S’ensuit une pause; Sanguineus attend de son adversaire qu’il prenne la tête, mais celui-ci remet sa sourdine et retourne à son thème premier, avant de terminer sur une nouvelle question. Sanguineus formule une réponse contraire, mais Melancholicus réplique par une bribe de sa propre hypothèse. Sanguineus la singe alors avec colère, développant une phrase compacte jusqu’à atteindre une octave. Passé une pause, il reprend et Melancholicus poursuit correctement pendant quelques notes avant de replonger dans sa mélancolie. C’est alors que Sanguineus, s’inspirant de son précédent succès, joue sur le sens de l’honneur de Melancholicus pour le rallier à son opinion: il persifle ses idées puis le réinvite à le suivre. Ce que l’autre fait, sans sourdine. Mais la pensée qui l’a déjà détourné une fois de cette voie le ramène à sa mélancolie. Sanguineus l’en extirpe vite. Vient alors une section où les deux interprètes évoluent ensemble. Sanguineus a perdu un peu de sa ferveur. Mais sa flatterie de Melancholicus suscite un regain de mélancolie. Sanguineus s’en gausse. Les deux protagonistes jouent en alternance jusqu’à ce que Melancholicus sombre dans un profond sommeil. Sanguineus continue de le railler mais s’arrête deux fois pour écouter une éventuelle réponse: il n’entend rien. Ainsi s’achève le premier mouvement; malgré son programme, il a une forme cohérente ABABA (bien qu’il soit, tonalement, plus complexe que cela). Le dialogue est limité aux sections A, beaucoup moins longues que ce que le temps nécessaire à leur description pourrait suggérer.
Le second mouvement embraye directement, et Melancholicus, qui a remis sa sourdine, commence à marmonner tout seul; Sanguineus répond avec frivolité. Tous deux exécutent des thèmes contrastés jusqu’à ce que, en fin de mouvement, Sanguineus demande à Melancholicus de se joindre à lui. Cette tentative échouant, il réitère puissamment sa demande (une seule note); ne rencontrant que le silence, il la renouvelle plus poliment. Melancholicus, qui a ôté sa sourdine, se laisse attendrir et signifie son changement d’état d’esprit en imitant une phrase de six notes de Sanguineus. Ce dernier la poursuit, Melancholicus la répète pour montrer sa détermination, puis tous deux concluent l’Adagio dans l’unanimité. Cette dernière perdure dans l’Allegro; en tant que vainqueur de la dispute, Sanguineus laisse poliment à Melancholicus le soin de commencer, et les deux instruments se lancent dans une amicale conversation."






mercredi 25 juillet 2012

lundi 23 juillet 2012

SALONS DE CONVERSATION


Le lieu naturel de la conversation est, en Italie, la rue, la place... la ville en un mot. Car les italiens sont avant tout des citadins qui utilisent "leur" ville comme un salon de conversation avec l'aisance que leur confère une une longue pratique. 

 

Pour le touriste moyen il est toujours un peu fascinant de sortir le soir pour suivre avec amusement, étonnement, ... cette passeggiata qui met tout le monde dans la rue, rameute les gens qui arrivent qui en voiture, qui en scooter, qui en bus pour ... mais pourquoi donc ? Les premières fois on se demande avec surprise quel événement est en train de se préparer : une fête, une manifestation, un concert... que va-t-il se passer ? Il ne se passe rien, on s'est habillé avec soin, on s'est fait une bella figura, savamment, longuement sans doute, l'élégance est de mise, et ... rien ... il est 19h, on marche, on déambule, et on parle ! Vers 21h tout se vide et on va à la pasta !!

 

Le temps venant, on prend l’habitude de faire de même, on descend avec les autres, et comme on est moins bavard, on regarde, on écoute. Mais que peuvent-ils bien se dire avec autant de conviction ? Oh pas grand chose pourtant mais la conviction est là, geste et verbe à l'appui. Mais les sujets de ces conversations qui semblent si passionnées, si enflammées,  sont en définitive bien banals et rien de très philosophique ne s'échange à cette heure vespérale. Rituel bien huilé, qui fait la convivialité, sans doute aussi lieu de tous les potins, des ragots, des rencontres, autre façon de vivre ensemble qui, au retour, nous manque toujours un peu.  


En Sicile, il faut bien j'imagine que quelqu'un prépare la pasta, cuite juste à point pour le retour du mâle, il y a surtout des hommes et de très jeunes femmes, perchées, vous vous en souvenez, sur d'incroyables échasses : c'est à cela qu'elles servent, la passeggiata c'est aussi l'heure de sortie des "modissime". Le pas est tranquille, on n'effectue pas la passeggiata au pas de charge, donc on peut tanguer doucement, d'un pas faussement assuré, en gardant toute sa dignité. Le jour aussi on discute, avec nettement mois d'ardeur, d'abord parce qu'on est immobile, ensuite parce que l'heure n'est pas encore à la fougue et qu'il faut impassibilité garder. Et le jour, en Sicile, il n'y a carrément plus de femmes dans la rue.


Et voilà qu'à Ragusa, ville par ailleurs pleine de charmes et de d'édifices bouillonnants, un bâtiment assez sobre, d'un néo-classisime de bon aloi, attire notre attention sur la piazza del Duomo. Bleu pâle, scandée de pilastres cannelés supportant une corniche sobre, ponctuée de bas-reliefs  parsemés de sphinx et de femmes ailées, la façade est surmontée de l’emblème de la ville entouré de lions rampant, et l'on apprend en levant le nez qu'il s'agit du "Cercle de Conversation". 


Par les portes-fenêtres, ornées de lourds rideaux, on aperçoit un salon cossu, et quelques ombres qui se penchent l'une vers l'autre. Peu habituel dans ce pays où parler veut dire aussi se côtoyer, le lieu a été conçu en 1850 dans le but un peu aristocratique de se rencontrer "entre soi", sans se mêler au commun des mortels. 

Le charme de l'endroit a été remarqué et c'est ainsi qu'il a été retenu par le metteur en scène des séries tirées des romans de Camilleri et, comme un certain nombre de lieux à Ragusa, il a fait l'objet de tournage pour la série télévisée. Au point que les voyagistes proposent régulièrement une visite guidée "LA RAGUSA DEL COMMISSARIO MONTALBANO". Visite qui ne nous est pas vraiment venue à l'idée car Vigata n'est pas là, et nous avions déjà vibré au rythme des pages de Camilleri lors de notre précédent voyage. Il ne s'agit finalement que de lieux de tournage, et étant lecteurs et non spectateurs de Montalbano, nous sommes passé à côté. Comme nous avons superbement ignoré tous les hauts lieux de cette série télévisée pourtant tournée en grande partie à Scicli, Modica, Ibla et Donnafugata.


Il semble que le cercle ait été utilisé dans "l'Odeur de la nuit" comme façade de l'agence "Mida", officine d'Emanuele Gargano, qui a disparu laissant sa fidèle secrétaire, mademoiselle Cosentino recevoir les clients mécontents. On y voit un vieux monsieur y menacer cette malheureuse, l'accusant d'escroqueries aux dépens de beaucoup de clients qui, comme lui, lui avaient confié leurs économies. L'intérieur du Cercle a, quant à lui, abrité la scène où Montalbano vient chercher le médecin légiste, Pasquale, interrompant sa partie de cartes.



Il a été aussi utilisé, comme l'ensemble de la ville de Ragusa, décidément très "cinématogénique", par Franco Battiato pour le tournage de Perduto Amor (2003). Un film qui raconte la jeunesse et les émancipations d'un jeune sicilien. Dans la première partie, qui va de la fin du Festival de Sanremo (festival de la chanson italienne NDLR) en 1955 à l'automne-hiver de la même année, raconte l'enfance du personnage, Ettore Corvaje, qui a alors 8 ou 9 ans. Dans le seconde partie Ettore a 20 ans et il est étudiant: nous sommes en plein boom économique, avec toutes ses contradictions. Durant la dernière Partie, Ettore part à Milan : il découvre une ville pleine de ferments et de frénésie et malgré ses réticences et sa réserve, devient musicien. Il rêve d'écrire des chansons et rentre un groupe ésotérique qui lui ouvre un nouveau monde. C'est pour la période estudiantine d'Ettore que le Cercle a été réquisitionné : le jeune héros, assis à la terrasse d'un café, lit un livre. Le metteur en scène a donc transformé le Cercle en café, avec stores et tables installées dehors. Depuis ce film le Cercle de Conversation a été l'objet de grandes attentions : on l'a restauré, remis en état et en valeur. On l’utilise pour des tournages, on le loue pour des manifestations publiques ou privées, on y organise congrès et manifestations diverses : bref, on y pratique, peu ou prou, l'art de la conversation dont nous parlait, il y a quelque temps, Siù !!!

Et pendant que nous y sommes, visitons un peu Ragusa, que vous avez déjà sans doute aperçue dans l'extrait ci-dessus !




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