vendredi 31 août 2012

JEAN GABRIEL PERBOYRE

Le panorama de Bélaye (46)

Nous étions en attente d'un concert dans la petite église de Bélaye, concert de clôture des 24ème Rencontres de Violoncelle, animées par Roland Pidoux. Une agréable manifestation à la programmation surprenante : il n'y a que dans des académies d'été qu'on peut entendre, grâce à l'alchimie des rencontres orchestrées par un passionné, un sextuor de Ernst Dohnànyi et plus étonnant encore un Septuor pour clarinette, basson, cor et cordes de Beethoven (op.20 en mi bémol majeur). Les organisateurs de festival "classiques" n'ont pas les moyens de s'offrir autant de musiciens différents, ni l'audace de programmer des œuvres peu connues, comme ce Donhànyi dont les études pour piano constituent le quotidien d'Alter quand il veut progresser, mais que nous ignorions totalement jusque là !



Bien installés sur des bancs très durs, église oblige, nous devisions. Nous admirions, en tentant de le dater, le retable fraichement restauré* qui surmonte l'autel. Puis, l’œil glissant sur les côtés, nous sommes tombés dans la "contemplation" un peu hébétée des statues Saint Sulpiciennes qui ornent les murs. L'un de nous remarqua qu'après les avoir toutes bazardées, vendues ou détruites, la tendance est actuellement au nettoyage et à la sauvegarde de cette imagerie pieuse fin XIXème qui remplissait les sanctuaires de campagne, et dont le côté doucereux fit, dans un premier temps, qu'on s'en sépara à tour de bras.



"Faut dire qu'elles étaient faites à la chaine et qu'elles n'ont rien de rare" me disait Alter, pour justifier qu'on s'en soit défait avec une telle ardeur... Quand, avisant un exemplaire inédit représentant un personnage agonisant, tout de rouge vêtu, attaché par des cordes à un gibet en forme de croix, bras et jambes repliés en arrière...
"... encore que ?? c'est qui celui-là ??".
Ajustant mes lunettes, je regardai à mon tour ce saint inhabituel, et découvris qu'il s'agissait de Jean Gabriel Perboyre. Une vieille connaissance, objet d'un culte essentiellement lotois!!!


On aime, ou du moins on aimait, dans la famille d'Alter, se pencher sur la généalogie, y trouver quelques ancêtres prestigieux, les assaisonner à l'occasion de quelque particule de bon aloi et surtout, remonter les lignées de grognards qui, dit-on, firent merveille auprès du "petit" Empereur.

C'est ainsi qu'à l'occasion de cet exercice ô combien tendancieux, car rien n'est plus obscur que la généalogie pratiquée sans rigueur, on découvrit un petit berger des causses, pas d'origine particulièrement brillante, ses parents étaient des agriculteurs du hameau du Puech, paroisse de Montgesty dans le Lot, mais qui se révélait mériter qu'on en parle ! Pensez, il fut déclaré vénérable en 1843 par le Pape Grégoire XVI, puis béatifié le 10 novembre 1889 par Léon XIII et enfin canonisé le 2 juin 1996 par Jean Paul II. Oh certes on n'est pas très pieux dans la famille, on reste loin des patenôtres autres que les jours de fêtes carillonnées, mais en l'espèce, on se rengorgeait fort de cet ancêtre "prestigieux". Alter, en bon "fils indigne", ne prêta jamais attention aux liens, tortueux, qui permettaient à son grand-père de se prévaloir de ce martyr dans la famille : résultat des courses, j'ai bien retrouvé la trace du père Perboyre dans les archives millimétrées de belle-maman. Car j'ai décidé, pour faire mémoire, d'établir à mon tour un arbre, fleuri de branches plus modestes mais tout aussi réelles en rejoignant nos deux familles. Le lien est lointain et en zigzag, mais qu'importe, nous gardons une petite sympathie particulière pour le courageux missionnaire lotois.


Jean Gabriel Perboyre était le second d'une famille de 8 enfants, sans doute fort pieuse puisque trois des fils devinrent prêtres lazaristes et trois filles se firent religieuses (dont une qui mourut avant d'entrer dans les ordres). Circonstances qui réduisent fort, vous le comprendrez aisément, la descendance, fut-elle indirecte, de la famille Perboyre et rend encore plus aléatoire le rattachement à la famille d'Alter.

Toujours est-il que Jean Gabriel, doué pour les humanités, abandonna la ferme pour le séminaire. Impressionné par un sermon, il décide de devenir missionnaire, et qui plus est, en Chine. Admis au noviciat des lazaristes de Montauban, il prononça ses vœux en 1820, il avait à peine 18 ans, et fut appelé à Paris pour des études théologiques. Trop jeune encore pour le sacerdoce, il fut ensuite envoyé comme professeur dans un collège de la Somme, puis en 1826 nommé directeur du Grand Séminaire de Saint Flour. La tâche était rude, l'argent manquait, l'ambiance était délétère, mais il y réussit au point qu'en 1832, il est nommé à Paris, comme supérieur du noviciat. Formant les missionnaires pour la Chine, il rêvait lui-même d'y partir mais se voyait toujours, à cause de ses talents d'organisateur et de pédagogue qui, justement, le rendaient précieux sur place, refuser l'autorisation de s'embarquer à son tour.


C'est en 1835 qu'enfin il peut quitter (définitivement) Paris pour la Chine. Les lazaristes pratiquant, à l'instar des jésuites, une sorte d'acculturation, il commence par se former à la culture chinoise à Macao puis, 4 mois plus tard, part dans le Hou-Pé. "Si vous pouviez me voir, écrit-il, je vous offrirais un spectacle intéressant avec mon accoutrement chinois, ma tête rasée, ma longue queue de cheveux et mes moustaches, balbutiant ma nouvelle langue, mangeant avec les bâtonnets qui servent de couteau, de cuillère et de fourchette".

Il parcourt le pays en se cachant, remonte des missions fort déshéritées après le martyr de leurs responsables, redonne confiance aux chrétiens chinois qu'il tente d'aider et de soutenir. En 1839 les persécutions contre les chrétiens sont devenus rares et pourtant, à la suite d'une fête mariale, son monastère est attaqué par des soldats chinois, qui pillent, incendient et tuent tous les chrétiens qu'ils trouvent. Le Père Perboyre réussit à se sauver mais, trahi pour trente taëls par un catéchumène effrayé, il est fait prisonnier à son tour, traîné de tribunal en tribunal, maltraité, changé de prison et enfin torturé pour abjurer sa foi. Les mandarins ayant épuisé tous les moyens de torture connus sans parvenir à l'ébranler, ils l'envoient à la métropole Ou-Tchang-Fou, vêtu de l'habit rouge des criminels et sévèrement enchaîné.

La statue que son village natal, Montgesty, lui a consacré et quelques autres représentations du martyre du saint

A Ou-Tchang-Fou, il comparait devant quatre tribunaux, subit plus de 20 interrogatoires, et endure les tortures de plus en plus compliquées : bastonnades, flagellations, pendaisons, mise à genoux sur des chaînes ou des tessons de porcelaine brisée, coups de rotin. Il est accusé des pires vilenies, qu'il nie, et sommé d'abjurer sa foi, ce qu'il refuse. A la fin, ses bourreaux, excédés, finissent par le condamner à mort et l'exécutent le 11 septembre 1840. Lié à une croix très courte, il y est étranglé en trois fois, une mort lente et douloureuse, très "chinoise", qui venait mettre fin aux souffrances de ce courageux lazariste et lui ouvrait la voie de la béatification.
Les statues que l'on croise dans les églises lotoises, ou en Espagne**, aux États-Unis, en Pologne,  en Italie, voire à Lebanon, ont souvent été réalisées au moment de sa béatification, 3 ans après sa mort, et les artistes illustrent volontiers la scène de son dernier martyre, subi vêtu de la robe rouge des condamnés à mort. L'iconographie du Saint est multiple, mais en général consacrée à cette mise à mort, particulièrement spectaculaire et douloureuse. Et notre bon lotois, quand il n'est pas représenté sur sa croix, est toujours vêtu en mandarin, souvent rasé et affublé d'une tresse du meilleur effet !!

Pour finir, un dernier clin d'oeil à Perboyre : l'église de Bélaye doit sa survie aux lazaristes de Cahors : menaçant ruine, elle était à l'abandon dès la fin du XVIIème et on parlait de la détruire. Ce sont les lazaristes, l'ordre du saint, qui, contre l'avis de tous, décidèrent de la restaurer, et c'est donc à eux que l'on doit de pouvoir encore admirer ce charmant édifice d'origine médiévale. Et d'y entendre d'excellents concerts, sous la houlette bienveillante de Roland Pidoux.


* il serait de la fin du XVIIème, voire du début du XVIIIème, il fut ramené d'Espagne en 1858 par le Maréchal Bessières, pour son église de Pressac. Mais bien trop grand pour l'édifice, il fut racheté par les gens de Bélaye qui l'installèrent dans "l'église grande" du village !! Il est de très belle facture et s'orne en son centre d'un Christ en croix très "Van Dyck" !! 

**une des plus originales se trouve, parait-il, à l'église de la Milagrosa, dans la rue Garcia de Paredes, à Madrid !!
Les informations contenues ce billet sont extraites du livre du Père Sylvestre sur Jean-Gabriel Perboyre, et d'un article du Père Armand Freyne, ancien archiviste diocésain de Cahors, paru dans la revue religieuse du diocèse de Cahors le 17 juin 1990, soit avant la sanctification par Jean-Paul II.

mercredi 29 août 2012

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ...


... UN ROBOT !!! La question mérite qu'on s'y arrête, car quoi de plus terrible comme perspective existentielle que d'être menacé de se retrouver rangé au rayon des automates ! Le mot, le saviez-vous, nous vient du slave où il signifie "esclave, travailleur dévoué". Remarquez, on avait l'habitude avec le travail, tripalium en latin populaire, qui désignait un " instrument d’immobilisation (et éventuellement de torture) à trois pieux" réservé aux esclaves récalcitrants : nous sommes plus ou moins condamnés de toute éternité, depuis que cette fichue Ève a croqué la pomme en tout cas, à gagner notre vie à la sueur de notre front. A ceci près que les robots, gentils humanoïdes ou méchantes mécaniques qui tout d'un coup dérapent, ne suent pas. Ça au moins, on peut l'affirmer. Par contre, il ne vous a pas échappé qu'entre vous, travailleur émérite et félicité de l'être, et le robot, la différence tient au fait que vous, vous êtes présupposé être réfractaire et le robot, lui, est dévoué !

Toujours est-il qu'aujourd'hui, pour avoir droit de cité sur la toile, il faut prouver, à chaque instant, sur les blogs mais aussi dès qu'on commande quelque chose, plus encore quand on le paye, qu'on n'est pas un robot. Vous vous êtes tous trouvés confrontés à ces graphies étranges, mots incompréhensibles qui, au début, nous faisaient sourire par leur à propos fortuit avec la teneur du billet commenté, et qui se sont vus agrémentés, il y a peu, d'une vilaine photo floue, introduisant dans l'exercice une difficulté supplémentaire. Souvent l'ensemble est carrément indéchiffrable et on tâtonne, on chausse ses loupes, on plisse les yeux et on tente une traduction approximative :  parfois ça passe, alors qu'on a l'impression très forte d'avoir écrit n'importe quoi, mais parfois le couperet tombe "Les caractères que vous avez saisis ne correspondent pas à l'image de vérification des mots. Veuillez réessayer". C'est sec et efficace : et ça vous met en transe, cela remet en cause votre humanité, et si finalement vous n'étiez qu'un petit Nao ?

Je vous assure que la perspective a quelque chose d'angoissant : quand vous savez qu'il en existe à roues, à chenilles, à pattes, volant, nageant, serpentant, grimpant et j'en passe, vous commencez à avoir des appréhensions compréhensibles. Si vous ajoutez à cela que tous ne sont pas humanoïdes, mais que certains sont inspirés d'une autre forme animale, qu'il existe des exosquelettes ou des robots domestiques, vous commencez à ressentir de graves perturbations de votre "moi" profond. A cette inquiétude succède vite, pour peu que vous essuyiez trois ou quatre échecs, une véritable crise de personnalité qui vous fait douter de votre nature même. Et si, finalement, incapable de déchiffrer ces énigmes brumeuses, je n'étais qu'un robot ? Quand soudain, vous réalisez, aux réactions parfois débiles et toujours inattendues de votre jury omnipuissant, que vous êtes jugé par un robot ! Justement... qui décide, selon des critères apparemment farfelus, approximatifs et toujours nébuleux quoique drastiques, si vous, vous êtes un humain. Misère, mais où va le monde ???

lundi 27 août 2012

RICORDI D'INFANZIA


C'est Siù qui m'a mise sur les rails. Siù, outre le fait qu'elle chasse impitoyablement mes coquilles, lettres inversées, mots sautés, doubles malmenés*, a toujours des idées originales en écho à mes billets : un jour, à propos de Cinisi, elle nous fait découvrir Peppino Impastato, le lendemain elle me déniche une fresque recouverte de Léonard, une autre fois, elle m'expédie un cadeau surprise, de ceux qu'on avait achetés "au cas où", stockés et oubliés dans une armoire... sans oublier le jour où elle m'a envoyé un t-shirt garibaldien, dont le rouge résonne encore dans nos mémoires !
L'autre jour, elle m'envoie un lien, enthousiaste, vers un blog qui propose une idée originale et assez attendrissante : Souvenir d'enfance, un livre à faire. En gros l'idée est la suivante : Giulio Mozzi déclare "Je voudrais recueillir cent, mille, deux mille souvenirs d'enfance". Pas nécessairement les premiers, mais datant tout de même d'avant 8 ans. Pas tels qu'on vous les a racontés plus tard, mais tels qu'on les a gardés au fond de la mémoire. Son ambition, plus compliquée qu'il y parait, est ensuite de le lire, de les trier, de les mettre en forme et de trouver un éditeur pour les publier, avec, bien évidemment, l'autorisation implicite de tous ceux qui auront participé. Guilio explique tout cela sur son blog, et donne des consignes très précises pour écrire ces courts textes, très courts puisqu'ils ne doivent pas dépasser 10 lignes.


Siù est partante, et elle me propose de participer aussi. Je commence par prétendre que je n'ai aucun souvenir d'enfance, l'argument est balayé d'un revers de clavier ... Giulio Mozzi non plus n'en a pas beaucoup, c'est pour cela qu'il a décidé cette mutualisation, afin d'écrire un texte dans le style de Perec, "Je me souviens" ou "W ou le souvenir d'enfance" et comme la matière première lui manque, il décide de mobiliser ses lecteurs pour en faire un livre où tous partagent leurs souvenirs pour faire une grande trame commune. Toujours aussi réticente, je tente deux textes, à ma façon, dépassant largement les limites requises et n'appliquant aucune des consignes posées par Giulio. Siù, très calme, me renvoie au règlement, écrit ses deux textes, et me suggère de raccourcir les miens. Je proteste, je ne peux pas jouer moi, je ne sais pas faire court, et puis je ne saurai pas les traduire en italien, et puis, et puis... Siù se propose pour les traduire, et m'envoie la version définitive, épurée, des siens.


Villeggiatura estiva con i miei, un paesino in Austria, primi anni '50. Dopo una serata in compagnia di conoscenti, per tornare alla nostra pensione attraversiamo un bosco. E' ormai notte, e il buio pressoché totale. Io ho 4 anni e mezzo e mio padre mi sta portando in braccio perchè mi sono addormentata. All'improvviso inciampa in una radice e iniziamo a capitombolare ma, non so come, riesce a restare sui suoi piedi, e io nelle sue braccia. Entrando poco dopo nella nostra stanza illuminata c'è forte odore di legno, e le assi chiare del pavimento scricchiolano. **

Anni '50, Trieste. Si è appena concluso il saggio finale dei corsi di ginnastica ritmica sul palcoscenico nel salone del Circolo Marina Mercantile, costumi, sudore, applausi e tutto... Devo avere 7 od 8 anni e, tenendolo appoggiato sugli avambracci, sto portando un enorme mazzo di fiori da parte del nostro corso alla elegante e un po' attempata pianista che ci ha accompagnato durante tutto l'anno, saggio compreso. Da dietro arriva una compagna, e mentre mi supera acchiappa i fiori, accelera il passo e li consegna lei alla Sig.na Steidler.***

Pas de doute, mes compositions sont trop longues, trop compliquées, alambiquées de digressions inutiles. Il faut vraiment que je relise les consignes de Giulio. Il veut que le livre se lise comme si tous ces souvenirs avaient été écrits par une seule personne, il faut donc respecter un minimum de règles :
- court, de1 à 10 lignes
- écrit au présent de narration
- avec au début, une brève indication de lieu et de temps
- d'une écriture simple, privée d'effet (là, vous voyez Michelaise ruer dans les brancards)


Et puis, la persévérance de Siù agissant, je reprends mes textes, je les aère, je les débarrasse de tout ce qui ne sert qu'à compliquer le récit, et j'arrive vaille que vaille, à respecter la norme !! Les textes sont plus courts, plus concis. Du coup, il y en a même un troisième... Je les ai affublés d'un titre, on ne se refait pas, et je vous les livre, non pour ce qu'ils racontent, mais pour prouver qu'avec de la patience, on peut même obtenir de Michelaise un texte bref**** !!

La Petite chaise
Milieu de la nuit, il est peut-être 2 heures du matin. Papa, ronfleur invétéré, doté d'une sonorité telle qu'elle ébranle les murs, vient de se faire "virer" du lit conjugal. Tout penaud, moitié titubant et totalement hagard, il me prend dans ses bras, pour aller m'installer tout doucement auprès de maman, et revenir prendre ma place. La douceur du réveil, la vague conscience d’être emportée, presque enlevée, le chemin incertain d'une chambre à l'autre, accompagné d'un câlin familier, cramponnée au cou paternel, l'atterrissage plus ou moins contrôlé sur le grand lit dévasté... Puis, seule et hésitante dans ce grand espace inhabituel où je viens d'être déposée, je me glisse, me tortille, roule sans façon vers le flanc maternel, et me love doucement contre son buste et ses genoux, prête à me rendormir aussi vite qu'une marmotte. Demain, papa viendra encore me chercher !

La Grande chaise
Nous sommes en 1958. Mes parents viennent de rentrer des Etats-Unis d’où ils ont rapporté une fascination sans pareille pour les supermarchés, qui, bien qu’il y en ait peu, les attirent comme une flamme les papillons. Tous les samedis donc nous allons "faire le marché" dans ce qui n'est pas encore un temple de la consommation. Et après les courses, ils ont établi une tradition qui me comble de joie : un bon café pour eux et un chocolat pour moi. La barmaid, qui me connaît bien, me trouve mignonne. Elle m'offre donc, chaque fois, une brioche avec la boisson chaude. Or voilà que ce jour-là, le chocolat arrive seul devant moi. Et la toute petite fille que je suis, timide mais fort gourmande, ose réclamer la viennoiserie habituelle. Papa me prend alors sans un mot du siège sur lequel je suis fièrement installée, au niveau du bar, et me pose, sans autre forme de procès, au sol. Je reste là, saisie, humiliée, privée de chocolat et plus encore de brioche, à contempler du haut de mes 4 ans les hautes jambes de cette chaise soudain ridicule.


Jalousie
Chantal a 17 ans, c'est une jolie fille de la fin des années 50 qui ressemble furieusement à Brigitte Bardot. C'est aussi la fiancée de mon frère. Un peu James Dean quant à lui, enfin c'est ainsi que le jugent mes yeux de gamine de 6 ans. Il est beau, un point c'est tout, et d'habitude il est aux petits soins pour moi. Chantal est invitée à la maison, elle est capricieuse, fantaisiste, un peu mal élevée et trouble l'harmonie familiale. Et elle supporte mal "la petite sœur", mi admirative, mi jalouse, en tout cas totalement collante. Un jour, entre nous deux, c'est la bagarre, verbale, mais violente. Et la grande, qui pourtant a du répondant, ne trouve rien de mieux que d'aller se plaindre auprès de maman. Et maman me gronde et me punit. Sans essayer de savoir le vrai du faux, simplement parce que Chantal est "l'invitée", par correction. Injustice suprême dont la leçon me brûle encore 50 ans plus tard ! 

Un joli exercice n'est-ce pas que ce partage ... je ne sais ce qu'il en naîtra. Je ne sais si Giulio trouvera un éditeur pour publier cette "moisson" de réminiscences au parfum d'enfance, mais en tout cas, j'ai aimé participé. Et vous ?? Si vous nous racontiez un souvenir d'enfance, dans le style impressionniste ?? Vous pouvez aussi écrire à Giulio, le 16 août il avait déjà 559 textes.



PS Je n'avais pas osé le dire mais donc, Siù vous le signale en commentaire, vous pouvez même envoyer vos souvenirs à Giulio Mozzi qui est tout à fait prêt à accueillir des ricordi francesi !! Sur son site, voir l'article qui vous explique comment participer ...



Notes
* D'où le sous-titre du blog "Li mortacci alle doppie"

** Vacances d'été en famille, une bourgade autrichienne, début des années 50. Après une soirée avec des amis, nous traversons un bois pour retourner dans notre auberge. Il fat nuit désormais, et l'obscurité est presque totale. J'ai 4 ans et demi et mon père me porte dans ses bras parce que je me suis endormie. Soudain, il trébuche sur une racine et nous commençons à dégringoler... mais, je ne sais comment, il réussit à rester sur ses pieds, et moi dans ses bras. Entrant peu après dans notre chambre pleine de lumière, il y a une forte odeur de bois, et les planches du parquet craquent.

*** Années 50, Trieste. Le petit spectacle de fin d'année du cours de gymnastique rythmique vient à peine de se terminer sur la scène du salon du Cercle de Marine Marchande, costumes, sueur, applaudissements et tout, et tout ! Je dois avoir 7 ou 8 ans, et j'avance, portant dans mes bras l'énorme bouquet fleur que nous allons offrir à la pianiste, élégante et un peu âgée, qui nous a accompagnées durant toute l'année, spectacle compris. Une camarade arrive par derrière, me double, me prenant les fleurs au passage. Elle accélère le pas et les offre à Mademoiselle Steidler.

**** ... mais je me venge avec un article hyper long !!!


Note à propos des illustrations : pas facile de trouver une idée pour illustrer ces historiettes !! Du coup, j'ai encore mis Henri Martin à contribution en émaillant le texte de détails empruntés à la grande composition réalisée par le peintre comme monument aux morts de la ville de Cahors, et refusée par la ville, qui trouvait le sujet bien trop novateur et pas assez solennel.

samedi 25 août 2012

HENRI MARTIN 5 - La fresque de Marquayrol




Après l'atelier, le chemin continuait, manifestement tracé par des décennies de promenade, en descendant légèrement vers le village. A chaque trouée de verdure, on apercevait des toiles d'Henri Martin ! Un peu envahies par la végétation certes, mais bien réelles. Un cèdre imposant nous guidait, vaillant indicateur d'un lieu habité (voir le commentaire d'Autour du Puits dans le billet sur les arbres !) : nous approchions du but.



En effet, un peu plus loin, toujours sur la gauche, côté vue, côté vallée, un ensemble de constructions, manifestement occupées se révélait parmi les arbres touffus. Une cour, une grange transformée en maison, contre laquelle reposait une échelle. Et sous l'échelle ....



... la dernière surprise de notre périple, et non des moindres ! Une fresque d'Henri Martin, sorte de fête céleste, réjouissance d'anges musiciens et de saintes concertistes ! Malheureusement sans la moindre protection, exposée au vent, au soleil et à la pluie, ce témoignage de décoration sauvé du temps risque de connaître rapidement un sort contraire ! Et il faudrait bien engager ici une campagne de sauvegarde rapide si l'on ne veut pas que ces photos soient les dernières !! Nous allons créer un comité de sauvetage de la fresque de Marquayrol !!!!


Chœur d'anges, débauches d’ailes frémissantes, visages séraphiques, on reconnaissait bien ici la patte de maître, celle des ses grandes compositions symbolistes, celle des années 20. Cette douceur monumentale qui le caractérise dans les commandes officielles, comme l'hôtel de ville de Paris, les mairies du Vème et du VIème, l'hôtel de ville de Tours, le Capitole de Toulouse, le Palais de l’Élysée, la Sorbonne, le Conseil d’État, la préfecture de Cahors et la Chambre de commerce de Béziers.

Liste plus destinée à vous démonter sa renommée de son vivant qu'à faire la savante *, et surtout avec l'intention avouée de vous indiquer où trouver des fresques du peintre, pas loin de chez vous ! Il ne vous reste plus qu'à aller découvrir ces ensembles décoratifs auxquels parfois on prête peu d'attention, l'art monumental, l'art de commande ayant à tort mauvaise presse parmi les amateurs d'art. On y voit  seulement la rigidité des thèmes, le conventionnel de leur interprétation, et moins le talent de l'artiste choisi pour les réaliser. Le mythe de l'artiste maudit a la peau dure et l'idée qu'un peintre ait pu être choisi par des notables, payés par des instances officielles, nous semble encore un indice de mauvais goût ! Allez voir les Henri Martin du Conseil d’État et donnez m'en des nouvelles, je suis certaine que vous serez, une fois les préventions d'usage oubliées, emballés par cet ensemble qui célèbre l'Industrie, le Commerce et le Travail de la terre, chatoyants de lumière et vibrants de couleurs moirées, pendant que le dernier panneau glorifie tout en demies teintes, automnales et presque mystiques, le travail intellectuel.


Et comme nous n'avons pu voir la maison du peintre, n'ayant pas osé nous avancer en passant devant la maison du gardien, je vous offre pour finir une visite en peintures, celles que le maître aimait tant faire à toutes les saisons, saisissant sous son pinceau toutes les nuances, les infimes variations, les douces vibrations de la lumière sur ces lieux aimés.


Les fenêtres où l'on reconnaît, aux volets, le bleu de la porte de l'atelier. Et la statue de la Vierge près d'un massif de fleurs.



Le salon de jardin autour duquel il fait bon se réunir, avec sur la table, un bouquet de jonquilles, quelques roses ou, l'automne venant, des feuilles mortes.


La terrasse, avec ses jardinières plantées de lauriers roses ou blancs, avec sa vue sur la vallée du Vert... Peinte depuis le salon les jours de pluie.


Le bassin en demie-lune, surmonté d'une statue à l'antique, entouré d'une débauche de géraniums en pots, sagement alignés de part et d'autre de l'allée et qui piquettent de couleurs le jardin estival. C'est le bassin devant lequel il a peint la jeune fille en contre jour, vedette de la vente de Rennes.


Le bassin rond, avec ou sans jet d'eau, et peint sous différents angles : en haut à gauche, en regardant les cyprès et la porte du potager (voir plus bas), à l'automne en y incluant la treille roussie, avec ou sans jet d'eau.


Et, le long de la terrasse, la galerie sous laquelle les femmes cousent, se promènent ou caressent le chien. Surmontée d’une treille aux teintes étincelantes, plus belles à chaque saison !


Au revoir Henri Martin !!!



* je l'ai recopiée dans un article de Luce Barlangue dans le catalogue "Henri Martin, du rêve au quotidien", Silvana Editoriale, 2008, page 65





jeudi 23 août 2012

HENRI MARTIN 4 - L'atelier de Marquayrol



Nous avions demandé à la propriétaire de l'école où se trouvait Marquayrol et elle nous avait désigné de la main la colline surplombant le village de la Labastide du Vert au seul endroit où s'élèvent quelques cyprès. Les vues de maison du peintre sont souvent agréments de cet arbre et ce fut notre indicateur car aucun lieu-dit du nom de Marquayrol n'était répertorié. Partis à l'assaut du monticule vallonné dont on devine qu'il offre une belle vue sur la vallée, nous avons fait un grand détour sans trouver la moindre habitation quand, soudain, un chemin de transhumance s'offrit à nos yeux. Pas de doute, nous étions proches, mais à l'horizon, pas la moindre bâtisse. Qu'importe, la balade s'imposait. Le chemin crissait de cigales mais n'offrait rien de bien prometteur quand, soudain, j'eus un choc :


à ma droite, quatre colonnes de pierre grisâtre, et quelques poutres arrachées noircies d'où surgissaient des clous inutiles.
"Elle est là !!! incroyable, c'est elle !"
"Qui, quoi ? qui est là ?"


"Mais la gloriette voyons !! celle des peintures... mais quelle tristesse, totalement à l'abandon"
Nous étions persuadés de tomber sur une propriété bien entretenue, choyée par les descendants et hermétiquement close. Et voilà que nous trouvions notre pergola au milieu des cyprès, dans un champ ouvert aux quatre vents, et envahie par la végétation. Pas très hardis et plutôt portés à la discrétion, nous entrâmes cependant, d'autant qu'aucune clôture ne barrait le passage. Après avoir contemplé tout à loisir ce souvenir d'été heureux, nous poussâmes un peu plus loin l'exploration.


Le chemin s'enfonçait dans la végétation, tout était à l'abandon mais au loin, d'autres cyprès nous attiraient : nous voulions à tout prix retrouver le bassin, celui de la jeune fille en rose, celui de tant de toiles du lotois.


Pourtant ce n'était pas un bassin qui nous attendait mais bien une bâtisse que nous prîmes d'abord pour "la" maison. Tout était clos, on pouvait s'approcher sans crainte.


Une haute porte au bleu délavé,  et sur le mur de façade, pas la moindre ouverture, un peu comme un fortin !

Tiens, une fenêtre, ouverte de surcroît ... bizarre ...


Construit sur un terrain en pente très raide, le bâtiment reposait sur un soubassement imposant et révélait, côté vallée, d'immenses verrières donnant sur un balcon en encorbellement de belle taille.
"C'était son atelier"

Après avoir exploré la bâtisse, décidément peu habitable, nous nous approchâmes de la porte, symboliquement close par une fine branche de bois suspendue à deux légers fil de fer. Il ne restait plus qu'à pousser le battant !!


Il s'ouvrit sans peine ...


... nous révélant une seule et unique pièce, de fort belles dimensions et largement envahie de lumière, bien qu'elle fut, comme tout atelier qui se respecte, plein Nord.


La charpente était en bon état et les verrières, quoique serties dans un fer un peu rouillé, bien entretenues.


Dehors, au-delà de la rambarde de pierres, le "fameux" paysage, tant de fois peint par l'artiste. Le parquet devant la porte-fenêtre était un peu abîmé par les infiltrations d'eau et la porte sur le balcon un peu coincée, et devant la porte-fenêtre, mais nous réussîmes à l'ouvrir et à prendre la véritable mesure de l'environnement qui fut le quotidien d'Henri Martin pendant 40 étés.


Car il ne venait à Labastide du Vert que durant la belle saison et ses peintures automnales ont souvent la teinte de la nostalgie des départs. Pour nous quelle émotion d'avoir découvert et visité, en toute quiétude et totalement "dans son jus" cet atelier ! Mais où était donc le bassin ?? et la maison ??


mardi 21 août 2012

SAM SUFFIT

Avez-vous remarqué que la mode de donner un nom aux maisons a presque totalement disparu ? Rares sont les constructions modernes qui arborent ces délicieuses appellations, modestes ou désuètes, pompeuses ou naïves... prénoms, rêves accomplis, ambitions réalisées, jeux de mots... bref, ces noms qu'on leur donnait autrefois et qui, souvent, leur sont restés. J'en ai fait pour vous une petite collection, attendrissante, banale mais tellement sympathique ! Et bien sûr, michelaise*.


Et la maison de Michelaise me direz-vous ??? Alter a toujours refusé de la baptiser, jugeant la pratique désuète. Et pourtant, comme j'habitais, enfant, "la Jassine", il allait quant à lui voir sa grand-mère "aux Pomarèdes", tandis que la maison de famille s'appelle toujours "La Tâche". Toutes maisons que nous désignons encore par leur "patronyme", ce qui est tout de même mieux que "la maison d'Arcachon" ou "la maison de Meschers", voire plus brièvement "je vais à Meschers" ! Non, Meschers est et reste le nom du village ... alors ?? Et bien, j'essaie de faire reconnaitre officiellement le nom qui me semble le mieux adapté pour notre "Nid", "Sam Suffit", "DoMiSiLaDoRé", "Villa mon rêve" !!! Le nom ?? à vous de le trouver, sachant que nous sommes situés dans un endroit d'où l'on voit le sommet des pins et où passent les ...



... Notre voisin, qui a vu grandir les pierres et se peupler le quartier, dit qu'il y en avait une ici, autrefois !!! Il y a bien longtemps ....


* Pour ceux qui l'ignorent encore, et qui croient que Michelaise est le féminin de Michel (ben quoi, qui s'appelle Michel ici ???), une michelaise est une habitante de Meschers. Ces plaques proviennent donc du village de Meschers sur Gironde, près de Royan !
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