samedi 29 décembre 2012

HELENE



T'avons-nous assez "bassinée" Koka, quand, petite fille, nous tenions à tout crin, avec cet entêtement qui caractérise les parents novices, à te rappeler la légende glorieuse d'Hélène de Constantinople, en te la montrant de-ci, de-là sur toutes les toiles italiennes devant lesquelles nous vous trainions, ta sœur et toi, persuadés qu'il fallait vous former l'oeil !! Tu mettais à oublier l'histoire, d'une fois sur l'autre, une constance qui aurait dû nous alerter, nous rendre plus légers, moins invasifs, mais que veux-tu, nous étions fiers du choix de ton prénom. Très réfléchi, tu le sais, car nous voulions éviter le doublé "anniversaire-fête" trop proche et il fallait à tout prix délaisser les prénoms à fêter en décembre.

Et puis le caractère bien trempé de cette femme d'un officier d'Aurélien, plus ou moins répudiée quand son époux dut épouser Théodora, et qui se voua alors à la réussite civile et militaire de son fils Constantin, nous semblait un excellent patronage ! Qu'elle partit seule d'Asie Mineure pour aller retrouver, à Jérusalem, les reliques de la vraie croix, montre d'ailleurs qu'elle avait un tempérament bien trempé.

Cima (un peintre que tu aimes bien n'est-ce pas ?) l'a représentée en souveraine slave, douce et déterminée, et l'a campée comme une superbe passionaria des temps anciens, belle, sculpturale, concentrée sur sa mission, pugnace et forte. Et toi, notre fille, notre princesse au regard de feu, au tempérament d'acier et au cœur d'une rare tendresse, tu es parmi nous depuis 26 ans aujourd'hui, et le souvenir du jour de ton arrivée reste aussi vif qu'ensoleillé. C'est le jour où jamais de s'offrir un petit attendrissement qu'il est bon de partager avec la principale intéressée.

Bon anniversaire Koka, et que la vie te garde lumineuse et invincible. Pour l'éternité. 

PS : je le rappelle cette année, j'ai choisi pour saluer vos anniversaires, le thème finalement pas si anodin que cela, du choix des prénoms.

mercredi 26 décembre 2012

ROME ROMANE

Rome, une "coupe" dans le temps !!
Comme ici la superposition qui s'offre au spectateur ébahi, d'une tour médiévale (la Torre delle Milizie construite par le pape Grégoire IX (1227-1241) au-dessus du grand hémicycle des marchés de Trajan


Rome est avant tout... romaine. C'est un euphémisme de le dire, et tant d'autres l'ont célébrée avant moi pour ses ruines et vestiges antiques qui ont fait les délices des peintres et autres amateurs d'art depuis des siècles. Vedette du "Grand Tour", les élites culturelles et intellectuelles anglaises, néerlandaises, françaises et de toute l'Europe, ne l'auraient oubliée sous aucune prétexte. Venant accomplir en Italie l'étape ultime de perfectionnement de leur éducation, elles étaient assurées de trouver à Rome les sources mêmes de la culture classique qui les avait nourris. Souvent ces jeunes gens, parfois accompagnés d’artistes, faisaient l’acquisition d’objets antiques ou de quelques œuvres d’art qu’ils ramenaient chez eux, en souvenir de ce voyage initiatique, pour distraire l’ennui provoqué par les brumes du Nord, et entretenir le souvenir des paysages ensoleillés d’Italie.



D'autres, les artistes eux-mêmes, architectes mais aussi peintres et sculpteurs, y puisaient leur inspiration future en ramenant une vision poétique et mélancolique du Forum romain, ce « campo vaccino » qu'ils aimaient tant. De Dürer à Poussin, de Corot à Turner, de Haëndel à Mendelssohn et à Dusapin, de Montaigne à Greeneway, c'est un caléidoscope d’images, d'idées, de pensées, de constructions, de théories et de multiples créations qui reposent sur quelques monuments incontournables de l'étape romaine. Rubens, Paul Brill, Charles Le Brun, Simon Vouet, Hubert Robert, tous noircissaient feuillet après feuillet leurs albums de dessins d’après l’antique, ravis de se frotter aux modèles anciens et aux maîtres des siècles précédents. « On peut connaître la belle nature partout, l’Antique seul à Rome », disait le Bernin.
Rome est aussi baroque, on le doit à la Contre-Réforme et à la farouche volonté de l’Église catholique romaine de restaurer, puis d'instrumentaliser par une esthétique déclarative, son prestige et sa conception d'un renouveau spirituel que la Réforme avait rendu inéluctable. Les différentes expressions artistiques et la reconquête du tissu urbanistique deviennent de véritables outils spirituels et matériels pour amorcer une forte renaissance religieuse.


Mais, on l'oublie parfois, Rome est aussi romane ! Il suffit de lever le nez pour s'en rendre compte. Certes, les édifices romans ont, souvent, été remaniés, relookés, rhabillés et parfois même remplacés aux XVIème et XVIIème pour la plus grande gloire des pontifes, qui s'activaient à réagir contre le protestantisme par une magnificence ne s’accommodant plus guère des formes médiévales, trop sobres et parfois en piteux état. Mais il reste du Moyen Âge beaucoup de témoignages, dont les clochers épargnés de nombreuses églises, refaites durant les siècles ultérieurs, sont les symboles les plus remarquables. Souvent c'est le seul vestige roman qui soit encore visible, mais on a l'impression que la science et l'habileté des constructeurs médiévaux ont tellement impressionné leurs successeurs que les architectes et les commanditaires des siècles suivants n'ont pas voulu détruire ces beaux campaniles, qui dressent encore fièrement leurs arcades aux élégantes colonnes en tous points de la ville.


lundi 24 décembre 2012

AVENT 2012 derniers jours


Déjà le dernier jour ! Comme l'Avent est passé vite... comme passeront très vite les vacances de Noël. Il me restait tant et tant de nativités à partager avec vous, souvenirs émus, découvertes, sujets d'admiration sans cesse renouvelés... Je voulais vous parler des Nativités du Nord, strictes, austères quoique somptueuses, mais où l'expression d'une joie débridée, de bergers sautillants ou d'anges gambadant n'a plus guère de place. On y adore l'enfant Jésus avec gravité, voire avec un rien de componction, le côté Presepe de Greccio*, tel que le décrit Saint François, est loin. Les  Rois Mages, invités prestigieux de l'instant figé, l'emportent sur les bergers et donnent à la scène tout son lustre.


Je voulais aussi vous parler des nativités françaises du XVIIème, celle de Laurent de la Hyre (à Rouen), de Philippe de Champaigne (à Lille ou à Rouen), des frères le Nain, ou de Georges de la Tour (au Louvre) que le nouveau-né de Rennes sacre comme maitre incontesté de cette sobriété intime, où l'amour maternel se manifeste par une douceur et une lumière incomparables. Sobres, sans fioritures, elles sont recueillies, pleines d'une émotion presque populaire, en tout cas accessible à tous et revoient complètement le thème iconographique tel que l'avait fixé la Renaissance. Marie Anne Dupuy-Vachet vous en parlera mieux que moi dans son émission de Canal Académie.


Mais puisque le temps nous presse et que demain, déjà, c'est Noël, il me semble que nous pouvons terminer ce tour des nativités par cette adoration des bergers de Fragonard, qu'on admire au Louvre où l'on peut aussi voir un dessin préparatoire de la composition. Placé au centre exact du tableau, l'enfant, éblouissant de lumière diffuse autour de lui une clarté qui inonde la grisaille des jours. Les bergers empressés se prosternent au pied de l'enfant, sur lequel veillent quelques angelots et surtout, à peine suggéré dans un halo de lumière, le Père Éternel, à moins que ce ne soit Joseph. L'identification est hasardeuse. Il ne reste de la mise en scène traditionnelle qu'une vague silhouette du bœuf, à gauche, massif mais secondaire. Tout procède de l'avènement central, fondateur et la composition tourbillonne autour du berceau de nuages. Ici, tout est lumière, grâce et espoir. Que ces mots soient votre viatique pour les fêtes !


* Voici l'histoire telle que la raconte le site officiel des franciscains :
"Nous sommes en 1223 et François se trouvait à Greccio, une ville de l'Italie. Il dit à l'un de ses amis, qui avait mis à la disposition des frères une grotte dans la montagne: "Je veux célébrer Noël avec toi, cette année, dans la grotte. Tu y installeras une mangeoire pleine de foin. Fais venir un bœuf et un âne. Il faut que cela ressemble à la crèche où est né Jésus".
Et tous les habitants de la ville vinrent entourer les frères et assister à la Messe de Minuit. Ils étaient si nombreux, avec leurs cierges et leurs lanternes, que le bois était éclairé comme en plein jour. La Messe fut dite au-dessus de la mangeoire qui servait d'autel.
La légende raconte que tout à coup, l'ami de saint François vit un petit enfant étendu dans la mangeoire. Il avait l'air endormi...Et François s'approcha, prit l'enfant tendrement dans ses bras. Puis le petit bébé s'éveilla, sourit à François, caressa ses joues et saisit sa barbe dans ses petites mains !
Et cet ami comprit que Jésus avait semblé endormi dans le cœur des humains et que c'est François qui l'avait réveillé par sa parole et par ses exemples.
François, qui assistait le prêtre à l'autel en qualité de diacre, parla si bien à la foule de la naissance de Jésus et de ce que veut dire Noël que tous furent remplis d'une grande joie.
L'année suivante, les habitants de Greccio avaient raconté avec tant d'admiration les merveilles de cette belle nuit de Noël que, un peu partout, on se mit à reconstituer, dans des grottes ou des étables, la scène touchante de la naissance de Jésus."

samedi 22 décembre 2012

LE SUICIDE DE BORROMINI



L'église et le couvent, consacrés à Saint Charles, San Carlo, sont affectueusement surnommés par les romains "San Carlino alle Quattro Fantane". En effet ce joyau de l'art baroque romain est construit sur un terrain assez exigu et sa réalisation inventive en fait sans doute le chef d’œuvre de Francesco Borromini, un "petit bijou".
En 1634, Francesco Borromini avait 35 ans. Cela faisait des années qu'il travaillait sous les ordres d'artistes illustres de son temps, et il était temps pour lui d'exprimer ses propres idées et de réaliser ses propres projets. Alors, pour se lancer, il offrit aux frères de la Communauté Trinitaire, propriétaires de ce petit terrain et désireux d'y installer couvent et lieu de culte, de travailler gratuitement pour eux. L'ordre était pauvre et il faisait ainsi œuvre pie, tout en posant comme unique condition à sa générosité de conserver toute sa liberté d'action : ainsi l'édifice deviendrait une sorte de publicité de son art et de son savoir-faire.


Non content d'être petit, le terrain était irrégulier, ce qui posa à l'architecte soucieux en particulier de symétrie, pas mal de difficultés. De plus, les religieux de l'ordre des Trinitaires voulaient une maison simple et austère, répondant aux exigences de leur règle, ce qui s'accommodait mal de la soif de virtuosité qui animait l'artiste. Pourtant ce dernier, fidèle à son engagement, sut concilier toutes ces contraintes en réalisant un ensemble harmonieux et élégant, mais dans des matériaux simples et peu coûteux, d'une seule couleur, blanche, le plâtre et le stuc lui permettant de faire ressortir l'unité continue des bâtiments.
On a conservé dans les archives de l'ordre, tous les documents relatifs aux travaux, ce qui permet de reconstituer fidèlement les différentes phases d'exécution. Les religieux ne disposant pas toujours des fonds nécessaires pour avancer les travaux, la construction fut interrompue à plusieurs reprises et prit environ un demi-siècle. Mais Borromini, et après lui son neveu qui acheva l'ensemble en respectant les plans de son oncle, honorèrent jusqu’au bout l'engagement de gratuité, même quand l'artiste fut devenu célèbre et recherché.


La construction débuta entre 1634 et 1365, comme nous l'avons dit, par la construction des bâtiments conventuels : cuisine, réfectoire, cellules individuelles, bibliothèque, le tout surmonté d'une élégante galerie. Puis on édifia le cloître et une nouvelle aile donnant sur la Via del Quirinale. C'est là que fut installée la salle capitulaire, à l'étage !
L'église, commencée en 1638-1641 fut placée sur une crypte... mais, par manque de fonds, il fallut attendre 1665 pour entamer les travaux de finition de la façade. Travaux interrompus le 2 août 1667 par la mort tragique de l'architecte. L'artiste, souffrant de troubles nerveux et de dépression, se suicide après avoir achevé la chapelle Falconieri (la chapelle principale) de l'église San Giovanni dei Fiorentini. Peu de jours avant sa mort, il jeta au feu tous les dessins qu’il n’avait pas eu le temps de faire graver, par peur qu’ils ne parvinssent aux mains d’adversaires qui les auraient pu les changer ou se les approprier. Ce premier acte d'auto-destruction précéda de peu la matinée fatale du 2 août, jour où, vers 6h du matin, il se leva pour "travailler", en fait pour réaliser son testament. Il écrit :
"... étant donné mon indisposition, il me vint hier soir la pensée de faire testament et de l'écrire de ma propre main. Je commençai alors à l'écrire ce qui m'a occupé depuis une heure environ après que j'aie pris le repas du soir ... jusqu'à trois heures de la nuit environ." Francesco Massari, son secrétaire, lui conseille alors de dormir, ce qu'il fait durant 2 ou 3 heures. Et il veut reprendre, mais son assistant refuse, il est trop tôt, il doit encore se reposer. Il s'énerve, s'agite ... et "me souvenant que j'avais mon épée ici ... à la tête de mon lit, j'ai pris ladite épée, puis, l'ayant tirée de son fourreau, sa poignée je l'ai fixée dans mon lit, et la pointe dans mon flanc, puis je me suis jeté sur cette épée avec une force telle qu'elle est entrée dans mon corps, et j'ai été passé de part en part, je suis tombé avec cette épée mise dans le corps sur le pavement, et m'étant blessé ... j'ai commencé à hurler...".


Le secrétaire accourt, on le secoure, on le soigne et cela lui laisse le temps de dicter ce témoignage à son médecin. Il mourut le lendemain. L'histoire est peu commune, un suicidé qui raconte son suicide, c'est rare, et de plus il avoue avoir voulu "se faire mal". Pourtant, il sera bien enterré, selon son voeu, dans l'église qu'il était en train de construire. L'inventaire de ses biens après sa mort mentionne deux bustes dans son intérieur : celui de Michel-Ange, qu'il admirait beaucoup, et celui de Sénèque : voulut-il, en se donnant la mort, s'inspirer du philosophe latin, on parlerait alors d'un suicide stoïcien ! Mais il semble plutôt qu'il ait eu une rage telle qu'il ne put y faire face et que cet acte soit plutôt le résultat de l'état nerveux qui le tourmentait. Ombrageux, honnête, exalté parfois, plein de talent et de fougue, généreux aussi, farouchement indépendant, Borromini est un personnage attachant qui nous a laissé des oeuvres d'une intense beauté et d'un charme indiscutable. Il n'eut pas de disciple : célibataire, il mourut sans descendant et fit de son neveu, son légataire universel ... à condition que ce dernier épouse la fille de Maderno, ce que le jeune homme fit ! Mais cela ne lui donna pourtant pas accès au génie de son oncle ni de son beau-père, et les oeuvres de Bernardino restent obscures.


Mais laissons Baldinucci (1624-1696), un contemporain donc, et qui l'admirait fort, nous parler du maître :
"Francesco Borromini était un homme de grande taille et de belle tournure, aux membres forts et robustes, courageux et animé de hautes et nobles idées. Il se nourrissait avec sobriété et vécut chastement. J’estime infiniment son art, pour l’amour duquel il se dépensa sans compter ; afin que ses projets aboutissent à la perfection, il en fabriquait de ses propres mains des modèles de cire, et parfois de terre cuite. Outre cet amour pour son art, il veillait avec zèle à sa propre réputation, et de ce fait refusait d’ordinaire de mettre la main à des œuvres dépourvues de grandeur, pour se consacrer aux Temples, Palais et autres édifices semblables. Il n’a jamais signé de son nom des mesures réalisées par ses apprentis, disant que l’architecte se devait de lui-même dessiner, ordonner et veiller à ce que tout soit bien exécuté. De la même façon... personne n’a jamais pu le faire dessiner en concurrence avec un autre artiste. Une fois, il s’opposa fermement à un Cardinal fort connu, qui voulait le convaincre de fabriquer quelque chose pour les fabriques du Louvre, en France. Borromini argua que ses dessins étaient ses propres enfants, et qu’il ne voulait pas qu’ils aillent mendier dans le monde un éloge qu’il risquait d’ailleurs de ne pas recevoir, comme il l’avait vu si souvent le cas se produire...
Les biens matériels, pas plus que la gloire, ne l’intéressaient. A l’exception de celui des Pontifes, il ne souhaitait pas recevoir d’argent pour ses dessins, ses maquettes et son assistance, disant qu’ainsi cela lui permettait d’agir comme il l’entendait ; et des Pontifes mêmes, il ne prit que ce qu’ils lui donnèrent sans rien demander de plus. En somme, le cavalier Borromini fut un homme digne de louanges. Il exerça l’art de l’architecture... avec noblesse et grandeur. » 

En 1670, Bernardino commença le clocher, et le chantier de la façade ne fut rouvert qu'en 1674, terminé en 1677, conformément aux plans du maître. On peut considérer que l'ensemble fut totalement terminé en 1682, quand on installa les statues dans les niches.


L'église est construite sur un plan elliptique où se conjuguent le plan en croix grecque et l'octogone, ce qui pour objet, dans cette toute petite surface, de donner l'illusion de l'espace. L'occupation parfaite du terrain montre le talent de l'architecte dans l'organisation rigoureuse de l'espace. La coupole, elliptique elle aussi, offre à l'oeil un ornement complexe de caissons aux motifs savants et inventifs, croix et octogones mêlés. Aucune fresque à l'intérieur de l'édifice, le décor architectural est la seule et somptueuse ambition décorative du lieu.


A la créativité de l’intérieur répond le jeu rythmique de la façade, basé sur l'alternance du concave et du convexe, des colonnes ainsi que des frontons. Les inventions foisonnent : des balustres tête-bêche en alternance avec des balustres classiques, des chapiteaux aux dessins originaux et le fronton dit « angélique », obtenu par la réunion des ailes de deux anges.
Le cloître, quant à lui, est un vrai bijou. De toutes petites dimensions, il est rectangulaire et Borromini y développe magistralement, l'illusionnisme baroque, en réussissant à donner l'impression d'un espace beaucoup plus grand. On y retrouve les mêmes balustres que sur la façade.

vendredi 21 décembre 2012

AVENT 2012 JOURS 18 à 21



- Mais elles sont toutes de la même époque, tes Nativités !!
Alter proteste et il n'a pas tort, et toscanes de surcroît. Il faut dire que le thème était au XVème fort à la mode dans le milieu florentin et qu'il a connu ensuite un net ralentissement... Pourtant, le sujet reste classique et prisé par les commanditaires. Pour dire le vrai, pour moi, LE peintre de Nativité reste Jacopo Bassano, j'ai l'impression (sans doute exagérée) d'avoir vu des dizaines de Nativités peintes par lui !!! En réalité, cette richesse provient du fait qu'il travaillait avec ses quatre fils, et non seulement les attributions précises sont parfois difficiles mais encore, il me suffit de lire Bassano pour avoir le sentiment que ce sujet lui tenait fort à coeur, à lui ou à son atelier ! Vous verrez sur le site où j'ai trouvé ces reproductions que les Bassano, père et fils, ont fait bien d'autres choses que des crèches mais cela reste dans ma mémoire leur spécialité.



Elles n'ont plus rien de toscan ces Nativités aux senteurs vénitiennes. Elles sont anecdotiques, pleines d'une verve populaire qui rend la scène presque familière. Les bergers déboulent avec enthousiasme, la Vierge découvre son enfant avec l'amour et la fierté d'une jeune maman qui est heureuse de montrer son nouveau-né. L'ambiance est champêtre et si quelques ruines antiques s'y glissent ici ou là, c'est plus par souci d'esthétique que par volonté démonstrative. Et Joseph est pensif, presqu'indifférent à l'agitation qui l'entoure.

mercredi 19 décembre 2012

ET VOUS ??


Et vous, comment faites-vous quand vous êtes seul(e) pour manger ?? Je me suis aperçue que chez moi, cela tourne à la manie : quand je suis seule, je m'empare d'un saladier, toujours le même, ce bleu, vilain comme tout, que je tiens comme un trophée sur la photo.
Puis, je fais cuire des pâtes ou du riz ou du couscous, dans lesquels je verse pêle-mêle quelques "petits bols" pour assaisonner... vous savez ces fonds de plats qu'on n'ose pas jeter et qu'on aligne avec soin dans le frigo, recouverts d'un film transparent.
Et vogue la galère, je mange ce brouet improvisé et toujours un peu surprenant, qui n'a rien de gastronomique mais peut parfois être fort bon, en faisant autre chose, si possible sans papier pour éviter les "taches de gras" et en utilisant une cuillère pour faire simple !! Je reconnais que ces mœurs sont carrément barbares !! C'était pas la peine d'inventer la fourchette et le couteau à poisson pour en arriver là.
Et vous alors, quand aucun convive ne vous accompagne ? Vous installez-vous à table, avec ambiance et décorum ? Mangez-vous assis(e), debout, sur un coin de table, sur la terrasse ou dans le jardin, dans un fauteuil ou devant votre ordi ???

lundi 17 décembre 2012

AVENT 2012 JOURS 15 à 17

Domenico Ghirlandaio - tempera sur panneau de bois-167 x 167 cm -v. 1482-85

Le retable se trouve à l'église de "Santa Trinità" à Florence et s'intitule «  L’Adoration des Bergers »... Peint par Domenico Ghirlandaio, cet artiste prolixe dont tour à tour la chapelle Tornabuoni, à Santa Maria Novella et le Saint Jérôme d'Ognissanti nous a tant séduits, l'oeuvre est un manifeste qui insiste sur l'importance historique de la naissance du Christ. Événement dont sont d'abord avertis les plus humbles, les trois bergers aux allures de bourgeois aisés qui se réjouissent à droite du tableau.


Ils n'ont rien de bien rustique ces hommes aux cheveux grisonnants qui s'abiment dans la contemplation de l'enfant nouveau-né : leur habit est confortable, et leur mise plutôt soignée. Seul un agneau bien frisé et un bonnet laineux marquent leur rôle.


Mais au loin, déjà, arrive, en rangs serrés et affairés, rutilants et en grande pompe, une horde de grands de ce monde qui n'entendent pas être exclus de la Bonne Nouvelle. L'humanité accort pour assister à l'événement qui la fonde et lui donne sens. Le cortège, qui rappelle celui des Rois Mages de Gozzoli, mais ici plus antiquisant qu'orientalisant, s'apprête à passer sous un arc de triomphe dont l'inscription évoque le respect du général romain Pompée, pour la Judée. Cela ne restera pas une affaire privée, et Joseph en est complétement éberlué. Il se gratte le front avec perplexité pendant que Marie, sereine et recueillie, contemple et adore son enfant.


Celui-ci babille, couché sur le pan du manteau de sa mère, au milieu d'un parterre d'herbes grasses et de fleurs. Inconscient encore du danger qui le guette, il repose devant un sarcophage antique, tout à fait dans le ton, orné d'une somptueuse guirlande de fleurs et de fruits, mais brisé et particulièrement sinistre en cette circonstance. L’inscription gravée sur ce tombeau servant de mangeoire rappelle la prédiction de Fulvius, l’augure de Pompée, qui annonce la venue du Messie*. La présence d'un sarcophage comme berceau improvisé est bien sûr une anticipation de la Passion du Christ et de l'inéluctabilité de sa souffrance. Le chardonneret épineux qui contemple la scène au premier plan est là comme un rappel du sacrifice futur, traditionnel symbole du sang versé, du fait des taches rouges qui ornent son plumage. Ces détails dramatiques font de la Nativité de Ghirlandaio un programme iconographique complexe et ambitieux, à l'image de l'oeuvre de cet artiste d'exception.




* Ces deux inscriptions, inventées par l’humaniste Bartolomeo Fonzio à partir d’un passage de l’Histoire des juifs de Flavius Josèphe, ont pour but d’indiquer l’union de la latinité et du christianisme. L’arc joue ainsi le rôle d’un pont symbolique qui relierait Juifs, Romains et Chrétiens, tandis que les inventions épigraphiques assurent la liaison entre les différents temps de l’histoire : le passé de la civilisation antique, le futur antérieur de la prophétie, le passé toujours actuel de l’événement sacré et le présent du peintre. Ce dernier, en effet, en inscrivant la date de réalisation de l’œuvre sur le pilier central, marque sa présence aux côtés des témoins de l’Incarnation... d'après Le temps des ruines: l'éveil de la conscience historique à la Renaissance Par Sabine Forero Mendoza

Merci au site des Jésuites de France où j'ai trouvé cette excellente reproduction du tableau. 

samedi 15 décembre 2012

ET VERMEER DANS TOUT ÇA ?


 L'adorable détail d'une peinture de Pieter de Hooch, "la chambre" : une fillette auréolée d'une lumière presque surnaturelle, entre en souriant, un fruit ou une balle serré dans sa menotte... Elle tient encore la poignée d'un air espiègle, tout en regardant vers sa maman, qui est sur la droite en train de ranger des couvertures. Au fond, la porte s'ouvre sur un jardin printanier et le soleil ricoche sur les sols aux textures différents, le marbre brillant de l'entrée, les tomettes plus mates de la chambre. Un délicieux moment saisi presque sur le vif et qui vous cloue, souriant et béat devant cette toile !


Elle a présenté, avec beaucoup de sensibilité et d'à propos, les impressions de sa visite à l'exceptionnelle exposition Vermeer qui se tient à Rome, aux Écuries du Quirinal, espace muséal dont les manifestations surprennent toujours par leur qualité et leur sérieux. Exceptionnelle car, le fait est connu, l’œuvre peint de Vermeer comporte, en tout et pour tout, 36 peintures connues (peu ou prou, à quelques attributions près) et il n'y en a aucune en Italie. Alter était dubitatif sur l'intérêt de l'exposition, me disant avec une moue réservée "mais s'il y a un ou deux Vermeer, ce sera bien le diable, c'est une exposition prétexte, on met le nom de Vermeer en avant mais il n'y aura que des sous-fifres". Et il a dû admettre que, contrairement à ses craintes, l'événement était d'importance : non content de présenter 8 œuvres du maître * (je vous renvoie à son article pour les voir en détail), presque le quart de ce que l'on garde de lui, il a le très grand mérite d'apprendre à découvrir d'autres maîtres hollandais de la même époque, terriblement talentueux, et que notre culture, toujours un peu simplificatrice, a trop tendance à oublier au profit de celui que la critique d'une certaine époque a mis en avant.


La tendance a été très forte au début du XXème siècle de focaliser l'intérêt du public sur certains noms emblématiques dont nous connaissons, même sans les avoir vues, les œuvres phares, croyant par ce biais tout savoir et avoir tout découvert. Le plus caricatural est à cet égard la Joconde ou l'Angelus de Millet, j'en citerais des dizaines, qui occultent souvent l’œuvre même de l'artiste adulé et plus encore celle de ses contemporains, rivaux ou élèves.

 Un Vermeer que nous n'avons pas vu, il n'était pas à l'exposition qui en comptait pourtant 8. Ceux de l'exposition sont sur le site "Autour du Puits"

C'est un français qui, en 1866, publia une étude passionnée dans laquelle il exposait sa re-découverte de ce peintre jusque là oublié, étude qui allait susciter l'intérêt des historiens d'art et valoir à Vermeer une étonnante gloire posthume. On adore les redécouvertes et les légendes qui vont avec. On aime fort à créer de nouveaux enthousiasmes, on vibre de l'ardeur des pionniers et le public conquis se laisse porter par une ivresse et un ravissement qui font l'unanimité. Admirée par plusieurs peintres impressionnistes, son œuvre - particulièrement la Vue de Delft - inspira à Proust et à Claudel des pages qui en consacrèrent définitivement la reconnaissance. Si l'on y ajoute le retentissant scandale provoqué par le faussaire Van Meegeren (dans les années 40, procès en 47), le nom et l’œuvre de Vermeer font désormais partie de la base de notre formation artistique.

Mais qui connait Pieter de Hooch (1629-1684), Carel Fabritius (1622-1654), Pieter Janssens Elinga (1623- ante 1682), Gerard ter Borch (1617-1681), Jan van der Heyden (1637-1712), Cornelis de Man (1621-1706), Gabriel Metsu (1629-1667), et une bonne vingtaine d'autres dont je ne vais pas vous dresser la liste exhaustive sous peine de vous lasser ? Nous avons éventuellement entendu parler de Gerrit Dou dont le talent est tel que nombre de ses toiles furent, d'abord, attribuée à Rembrandt, mais entre ces "van", "ter" et "der", nous avons toujours tendance à confondre un peu tous ces noms qui restent, pour nous, assez lointains. Et pourtant, avez-vous remarqué combien tous ses peintres ont des dates proches, ce qui prouve, ce que démontre brillamment cette exposition, que Vermeer appartenait à un milieu artistique particulièrement vibrionnant et actif.

L'émouvant autoportrait (supposé mais très plausible) de Carel Fabritius : l'homme nous regarde d'un air profond et intense, campé dans une pose élégante et ferme. Son chapeau incliné sur la tête lui donne un air "à la Rembrandt". Mais pourquoi émouvant ?? Car nous savons que le peintre, agé ici de 27 ou 28 ans, mourra 4 ans plus tard, en 1654, lors de l'explosion de la poudrière de Delft. Ce jeune talent bisé, dont il ne nous reste environ qu'une douzaine de toiles environ, mort tragiquement à 32 ans est un personnage idéal de légende !

Le sous-titre de l'exposition est d'ailleurs "l'Age d'Or de la peinture hollandaise" : ce dernier se développa à un moment particulièrement crucial de l'histoire hollandaise, quand les Provinces Unies des Pays Bas, enfin indépendantes de l'Espagne, explosèrent tant d'un point de vue économique que culturel. Tous ces peintres se mirent alors à réaliser, pour une clientèle récemment enrichie par le commerce et développant un goût nouveau, bourgeois, souvent plus tourné vers les scènes de genre que vers la peinture d'histoire, des sujets variés, dans un style inédit. A part quelques portraits, ce n'était pas une peinture de commande, tant et si bien que les œuvres s'échangeaient sur un marché libre et vaste, sur la base du choix des acheteurs. Il fallait leur plaire et tous s'y employèrent avec talent.

Parmi eux, Vermeer, un peu mythique, est certainement un des plus grands, sa touche est délicate, recherchée, il rend d'une façon magique, ineffable, quasi sublime, les effets de la lumière sur les choses et les êtres. Mais ne nous y trompons pas, les interprétations par trop romantiques, teintées de mystère et aux relents de fables que certains se sont plu à faire de ses toiles, sont très loin de la réalité économique et artistique de l'époque. D'autres ont utilisé un langage pictural identique, pour séduire une clientèle passionnée par ces représentations intimistes, un peu mystérieuses et très raffinées. C'est autant l'évocation d'une époque, d'un style de vie, d'une conception de la vie que déclinait ce cercle d'artistes, imprégnés de l'air du temps.

 Le détail d'une autre peinture de Fabritius, un portrait de femme. Le pendant d'oreille, orné d'une perle baroque de la plus belle eau, est si lourd que le lobe est déformé, presque blessé. Les cheveux sont tenus par un peigne précieux, lui aussi orné de belles perles, pendant que la plume qui orne le chapeau de la belle frémit dans l'air transparent.

Et parce que les valeurs que rendent ces artistes sont avant tout humaines, presqu'universelles, il est de bon ton de dire que leur talent est "atemporel", et notre goût moderne y est particulièrement sensible. Le silence et la quiétude qui émanent des œuvres de Vermeer et de ses contemporains nous touchent comme un Éden, un idéal de paix et d'élévation spirituelle, une sorte de vision d'un bonheur entrevu et dont, parfois, on rêve.  Et pourtant, malgré une relative stabilité politique et une certaine prospérité économique, son époque, comme la nôtre, fut violente, tourmentée et parfois cruelle (qu'on pense à la terrible explosion de la poudrière qui fit à Delft en 1654 des centaines de morts, des milliers de blessés et d'estropiés, plus dévastatrice que les guerres dont elle était censée protéger la population).

Le monde représenté par Vermeer et les artistes hollandais de la même époque a l'aspect et l'apparence de la réalité. Et pourtant ils décrivent un monde paisible, serein, teinté d'un vague mystère dont la quiétude ambiante les auréolent. On est frappé par l'immobilité des personnages, par la concentration de leur geste, par l'intensité de leur attitude. Tout semble signifiant, même, et surtout, leur silence. On est loin de la peinture narrative des grandes scènes d'histoire ou du caractère démonstratif des toiles religieuses. Ces arrêts sur image, presque saisis par inadvertance, sont autant de moments de simple humanité, dans lesquels il est bon de se plonger, pour s'évader un peu, et pour rêver beaucoup.


Ils  nous parlent d'un monde où les femmes tiennent avec élégance des verres de vin, vides ou pleins, lourds d'une symbolique conjugale (je n'ose dire sexuelle, car je pense que la plupart des sujets parlent de couples en train de se former, donc il s'agirait ici de sexualité "légitime") soulignée par la présence, à portée, d'une main masculine, qui soutient la main de la femme ou lui tend le verre... Pendant que les hommes s'enivrent dans des tavernes servis par d’accortes servantes.


Un univers calme mais pas vide, où l'activité de l'esprit est toujours suggérée. Témoins toutes ces femmes qui écrivent, pensives, songeuses, parfois concentrées, toujours absorbées. Et quand elles n'écrivent pas, elles viennent de recevoir une lettre dont le contenu les plonge dans une aimable rêverie.


Souvent aussi, elles jouent de la musique, ou chantent, et il nous semble partager ces mélodies mélancoliques et harmonieuses, qui parlent forcément d'amour, du moins si l'on en juge par l'air épris des jeunes gens qui les accompagnent ou les écoutent.


Elles sont rarement inactives ces femmes, qui, d'autres fois jouent, ou se livrent à quelque activité domestique, lente et essentielle. Alter remarquait combien toutes ces toiles présentent de la femme une vision respectueuse et pleine de considération. Elles n'ont rien d'objets décoratifs, elles ne sont ni frivoles ni coquettes, mais tout simplement belles et femmes. Tout cela fait de cette exposition, encore active jusqu'au 23 janvier 2013, un parcours très instructif et très révélateur de l'ambiance de la société hollandaise bourgeoise et cultivée du XVIIème siècle.


 Voir aussi, sur l'exposition "le jeu des différences"
* elles proviennent en grande majorité des États Unis et de Londres, voire de Hollande

jeudi 13 décembre 2012

AVENT 2012 JOURS 12 à 14



C'est au tour aujourd'hui de Sandro Botticelli de nous annoncer la naissance du Sauveur et je vous propose cette Nativité découverte "pour de vrai" il y a peu (il me faut bien avouer que je n'étais jamais allée à Londres avant ce printemps) et qui est, semble-t-il, la seule toile autographe du maître. Une toile de taille imposante mais moins impressionnante qu'on ne peut l'imaginer tant qu'on ne l'a pas croisée : trop grande pour un tableau de dévotion privée mais trop petite pour une pala d'autel.


La signature de l'artiste, insérée dans un cartel de trois lignes en haut du tableau, intrigue le spectateur : "Questo dipinto, sulla fine dell'anno 1500, durante i torbidi d'Italia, io, Alessandro, dipinsi nel mezzo tempo dopo il tempo, secondo l'XI di san Giovanni nel secondo dolore dell'Apocalisse, nella liberazione di tre anni e mezzo del Diavolo: poi sarà incatenato nel XII e lo vedremo ... (mot rendu illisible par les dommages du temps, qui pourrait être "calpestato" o "precipitato") come nel presente dipinto". Dans d'autres cartouches, entrelacées aux branches au premier plan ainsi que sur certaines de celles tenues tenues par les anges dansant, on lit : "Gloria in excelsis Deo" e "Pax hominibus", autant dire une citation de Luc (2:14). D'autres anges, tenant des couronnes d'or et  des branches d'olivier, agitent des rubans célébrant Marie, Mère de Dieu, Épouse de Dieu, Unique Reine du Monde. Ceux qui sont devant la crèche enfin, nous annoncent la teneur de l'événement qui le met en joie, en citant encore Jean (1:29)


Quand on y regarde de près, tout est surprenant dans cette nativité d'un genre très personnel. D'abord la disposition globale, strictement symétrique, réglée comme un ballet à la chorégraphie enlevée et joyeuse. A gauche un ange vêtu de rouge accompagne les rois mages, tandis que celui de droite, en blanc, montre la crèche aux bergers. En bas de la composition trois groupes, composés chacun d'un ange et d'un personnage couronné de lauriers, se donnent un ardent baiser de paix. Au sol, surgissant de crevasses du terrain dans lesquels ils semblent vouloir retourner se cacher, cinq diablotins montrent toutes les traces d'une agitation et d'une peur intense, manifestement affolés par l'événement que célèbre la foule qui s'embrasse.
Enfin au-dessus de l'étable, portant les couleurs des vertus théologales (blanc pour la foi, rouge pour la charité et vert pour l'espérance) douze anges aériens brandissent des rameaux d'olivier, et dansent en faisant une ronde et en chantant un hymne de louange. 


Ce qui fait l'originalité de la toile est qu'elle combine le thème, classique, de la naissance du Christ avec celui de sa seconde venue, son retour sur terre avant le Jugement Dernier**, tel qu'il est promis par le livre de la Révélation. On assistera alors à la complète réconciliation entre les hommes et Dieu, comme semblent l'annoncer les accolades chaleureuses du premier plan. La fraternité régnera et le mal sera vaincu, ainsi que le suggèrent les diablotins qui se réfugient dans les lézardes de la roche. Florence, marquée par les souvenirs encore vibrants d'événements tragiques, avait besoin de réconfort moral. Botticelli mit toute sa culture humaniste au service de ses commanditaires, en réalisant ce panneau riche en symboles et qui a donné lieu à moult interprétations savantes.




* L'inscription peut-être traduite ainsi  : "Moi Sandro ai fait ce tableau à la fin de l'an 1500 durant les troubles dont est victime l'Italie, à la moitié du temps après le temps accordé au onzième chapitre de Saint Jean dans le second sceau de l'apocalypse après la disparition du diable pendant trois ans avant qu'il ne soit enchaîné au douzième chapitre [... ] comme nous le verrons dans ce tableau". Les mots manquants peuvent être "comme il s'est enterre lui-même".
Ces années sombres peuvent être mises en relation avec l'invasion française, avec les agitations florentines survenues après la mort de Laurent le Magnifique (avril 1492), aux menaces diverses en provenance de Ravenna, Faenza, Rimini etc qui inquiétaient les florentins. "La moitié du temps après le temps" a ainsi été interprétée comme "comme un an et un demi-an" après que les français aient envahi l'Italie (1498) mais cela peut également dire la moitié d'un millénaire (500 ans) après un millénaire (1000 ans): 1500, la date du tableau. Comme la fin du millénaire en l'an 1000, la fin du demi-millénaire, 1500 a aussi été pressentie par beaucoup comme l'annonce de la seconde venue du Christ prophétisée par l'Apocalypse.
 ** On parle de Parousie

mercredi 12 décembre 2012

12-12-2012


Nous avons déjà eu, mais il me semble que nous y avons moins prêté attention, le 11 novembre 2011 à 11h11, et tant d'autres avant... Cela dure depuis le 1er janvier 2001 à 01h01... faut dire qu'à cette heure-là, nous dormions ou nous faisions la fête. Et puis, surtout, cette année est la dernière pour les combinaisons de chiffres, qu'on le juge magiques ou marrants, qui prêtent à plaisanterie ou méditation. Car le treizième mois n'a pas encore été inventé, même par les oiseaux de mauvaise augure !


Toujours est-il que les initiatives en tous genres ont fusé : du pique-nique géant organisé à 12h12 dans la pelouse du joli village périgourdin de Ladouze, tant de fois fois traversé quand nous allons en Dordogne, à la chronique en alexandrins de la revue de presse par Bruno Duvic sur France Inter (à écouter ici) , qui restera dans les annales du journalisme et/ou, au choix, de la poésie, les idées sont allées bon train. Pour la fin du monde, certains ont préféré le 21 décembre, forcément nettement plus symétrique... ce qui me laisse largement le temps de sacrifier aussi à l'euphorie générale : je ne POUVAIS pas laisser passer le jour sans me livrer à mon vice favori, à mon pêché mignon, à mon travers récurrent et toujours joyeux : l'alexandrin justement.


Les plus anciens d'entre vous connaissent cette inoffensive manie, qui a surtout pour effet de plonger mon entourage dans les baillements poliment étouffés, un petit sourire d'indulgence aux lèvres "laissons-là s’éclater ! cela lui fait tellement plaisir" !! J'ai ainsi commis, dans le plus grand secret (je crois qu'Alter lui-même ne l'a point lu) un poème pour le mariage de Koka, qui est resté (elle est pleine de mansuétude pour sa maman !!) tout à fait entre nous. Mais aujourd'hui, inspirée par Bruno Duvic et quelque peu jalouse de sa performance, j'ai commis le texte ci-dessous... Impossible de le publier pour de vrai à 12h12, j'étais au travail, mais bon, je l'admets j'ai triché sur l'heure de mise en ligne afin que le jeu soit complet !
 

Pourquoi la vie, soudain, dite en alexandrins,
Se pare de couleurs qu'elle n'avait, matin ?
Par quelle magie étrange les mots par douze pieds
Retrouvent des saveurs qu'on avait oubliées ?

Est-ce histoire de nombre, et la mathématique
Aurait, au sens des mots, influence magique ??
Le quatre, aimé des dieux pour sa forme carrée,
S'anime quand un trois lui donne liberté !
Ils tracent nos années, les heures de nos jours,
Et rythme notre temps, qu'on désire "toujours".
Ils deviennent unité quand, à la gourmandise,
S'offrent roses pourprées, œufs et huitres exquises.
Mais il n'est pas possible qu'un seul nombre, énoncé,
Soit responsable ainsi de tant de majesté.
Dites en douze temps à votre élu(e) de coeur
Que l'amour qui vous lie n'est que profonde ardeur !
Les phrases, magnifiées par ce balancement,
Y gagneront un poids, que prose lui dément.
Tragédie s'y déploie avec douleur extrême,
Tandis que drame y puise des teintes de Carême.
Les sentiments y prennent un allant sans pareil,
Dont le tempo ravit et charme notre oreille.
Tout n'est plus que musique, cadence et symétrie,
Et le verbe s'habille de vraie galanterie.

Alors n'hésitons plus, quand l'émotion empire,
Déborde et nous submerge, choisissons pour la dire
Le rythme à douze temps, l'aimable alexandrin,
Mirliton pour chapeau, et Victor pour parrain !

mardi 11 décembre 2012

MARIE

Je sais, Mandarine, que le rapprochement te paraissait foireux, quand, adolescente, tu te heurtais à cette comparaison qui avait le don de te porter sur les nerfs ! Mais pourtant aujourd'hui j'ose célébrer ton visage à l'ovale parfait, la douceur de tes traits, la luminosité de ton sourire. Et si je me permets ce rapprochement avec Antonello, c'est parce qu'à travers les âges, les peintres ont choisi, pour représenter Marie, un idéal féminin qui nous émeut encore ... et qui m'émeut, moi surtout, parce que je suis la maman de cet être de chair et de sang qu'un étonnant matin de décembre 1984 a déposé contre mon sein comme un cadeau béni.

Après tout, même si d'autres n'ont pas le droit de tenter cet amalgame douteux, ce prénom que nous avons improvisé alors que tu gigotais déjà et que, parents peu prévoyants nous n'en avions encore choisi aucun, tant ta naissance nous semblait lointaine, était sans doute le signe d'une volonté de te parer dès le berceau de toutes les grâces que peut apporter un visage avenant et ouvert.

28 ans déjà ma toute belle : il est bon, chaque année, à cette époque, de partager avec toi l'émotion du premier jour, de l'orner chaque fois de couleurs nouvelles, et de te dire que cette date, si elle est pour toi synonyme de bonheur et de joie, reste pour Alter et moi un moment unique dans notre vie de couple. La future entité "les parents" a pris, elle aussi, naissance ce matin-là !

Bon anniversaire Mandarine et que la vie te garde claire et belle. Pour l'éternité.

PS pas facile de trouver un thème différent chaque année pour ce billet au rendez-vous fixé à la minute près : mais le choix du prénom est, lors de la naissance de l'enfant, une vraie aventure pour les parents éblouis...
re PS pour ceux qui s'étonneraient de voir Mandarine voilée, elle réside actuellement aux EAU et, je vous rassure, elle n'a du se voiler que pour visiter une mosquée !

lundi 10 décembre 2012

AVENT 2012 JOURS 9 à 11

 1463-65 Filippo Lippi, la Navité (musée des Offices)

Filippo Lippi !! Qui d'entre nous ne s'est ému(e) devant ses vierges translucides, devant ses toiles lumineuses, joyeuses, pleines de vie et d'espoir ?? Voilà donc un peintre fort bienvenu dans la ronde des nativités !! Celle des Offices met Marie au centre de la composition, hommage inépuisable à la beauté féminine. Elle concentre toute la lumière, et son attitude rêveuse et recueillie est un hymne à la douceur et à la beauté féminines. Autour d'elle le paysage explose en de multiples perspectives, improbables mais marquant l'universalité du message d'espoir qu'annonce l'événement. Coupé en deux par l'intervention divine, ce rayon doré que relaie la colombe aux ailes déployées, le tableau n'a pourtant rien de rigide ou de symétrique. Saint Joseph, relégué dans le coin à bas à droite, semble isolé du contexte et pourtant très inquiet. Lui seul semble pressentir que tout cela risque de mal finir ...

1458-1460, Filippo Lippi, Berlin, Gemäldegalerie

Traitée dans la même veine, la Nativité de Berlin (que certains d'entre vous ont peut-être vue en direct, ce qui n'est pas mon cas) semble l'exact reflet en miroir de celle de Florence : on peut y jouer au jeu des différences, Marie est encore plus jolie, l'enfant Jésus vraiment attendrissant et Saint Joseph en ermite est suggéré de la même façon, encore plus évanescent. Et cette nativité était celle qui ornait la chapelle des Mages du Palazzo Medici Riccardi ornée à fresques par Gozzoli et remplacée par une copie pour rendre l'ensemble lisible. Ce billet est donc la suite logique du précédent !
Merci à La Nativité Italienne où j'ai trouvé ces peintures.

samedi 8 décembre 2012

LE JEU DES DIFFERENCES



Je vous le promets, pas question de vous égrener douze billets sur l'exposition pourtant passionnante "Vermeer et le siècle d'or de l'art hollandais" qui se tient actuellement aux Écuries du Quirinal et que j'ai déjà présentée dans un précédent article. Mais je ne peux résister au plaisir de vous présenter deux toiles, deux pendants que la vie a séparés, l'un est au Museum of Art de Philadelphie, l'autre est dans une collection privée, et qui, exceptionnellement, étaient réunis.
Un tel exploit fait partie des plaisirs des expositions temporaires, et l'on admire toujours les conservateurs et autres organisateurs qui sont arrivés à convaincre les propriétaires d’œuvres démantelées, de les prêter quelque temps, afin de reconstituer l'unité perdue.


Les toiles sont de Gerard ter Borch un portraitiste très apprécié au siècle d'or, reconnu pour avoir représenté avec une grande sensibilité les protagonistes les plus raffinés de son temps. Né à Zwolle en 1671, il travailla d'abord dans l'atelier de son père avant de partir compléter sa formation à Amsterdam, Harlem et Londres. Il visita aussi l'Italie, l'Espagne, la France et les Flandres. Installé en 1653 à Delft, on sait qu'il connut et même fréquenta Vermeer car il signa avec ce dernier un acte notarié. Après l'explosion de la poudrière, c'est à dire en 1654, il s'établit à Deventer où il termina ses jours et sa carrière. 


La paire de tableaux qui a retenu mon attention portraiturait avec une grande habilité symbolique, un jeune couple en train de s'écrire mutuellement. Qu'on en juge.
La toile de Philadelphie est le côté masculin de l'histoire. Un jeune officier, assis devant une table couverte d'une nappe écrit sa missive, pendant que, debout à gauche, son ordonnance attend respectueusement, le chapeau à la main.


Pendant ce temps-là, car comment imaginer que les deux amoureux ne pensent pas si fort l'un à l'autre que leurs écrits se rejoignent au-delà de la distance, une jeune femme, un peu en avance cependant, a déjà terminé son courrier : elle réchauffe à la flamme d'une bougie la cire qui va lui permettre de la cacheter. Sa soubrette, patiente et attendrie, attend sur la droite, prête à partir. Ce qui était amusant, c'était bien sûr de rapprocher et de comparer ces deux œuvres, ainsi que les intentions de l'artiste. 

 
D'abord, les cadres de vie se répondent en échos, presque parfaits ! Murs chaulés, sobres, cheminée au lourd linteau de bois et au manteau modeste, et dans les deux cas une table à pieds tournés, solide, un massif entrejambe en assurant la stabilité. Les cheminées sont identiques, bordées d'un rideau pour couper la fumée, sombre, posées sur des colonnes cannelées de pierre ou de marbre gris, et surmontées d'un élégant chapiteau sculpté.
On est dans une chambre, le lieu suggère l'intimité de la relation entre les comparses, mais les lits diffèrent : celui de la femme est austère, entièrement clos de lourds rideaux bruns alors que celui de l'homme évoque la tente militaire, les campagnes et les camps. Les deux ont pour tout ornement une boule, l'un au centre, l'autre dans l'angle.
Les deux scènes réunissent trois protagonistes, d'égale condition : le maître (ou la maîtresse), le serviteur (ou la servante) et le chien.


Mais l'attitude de ces derniers différent quelque peu. Sur le tableau masculin l'homme est en pleine action, pressé, efficace, il écrit d'une traite et va bientôt terminer son billet. Le trompette est vif, impatient de partir, et jette vers le spectateur un regard presque complice. Le chien, quant à lui, est vif, racé, prêt à courir, presque piaffant, il a envie de galoper à côté du messager. Sur le tableau féminin, la femme a déjà terminé sa lettre, elle se concentre sur la cire en regardant la flamme d'un air nostalgique. La jeune servante est modeste, les mains sagement croisées, les vêtements bien en ordre, elle est patiente et calme. Le chien, qui au passage a exactement la même couleur de pelage que le lévrier de gauche, dort aux pieds de sa maîtresse et n'a pas du tout l'intention d'aller courir la campagne !!


Regardons ensuite les couleurs : j'en ai déjà souligné quelques unes mais, côte homme, la nappe est rouge et le valet porte une veste de livrée d'un très beau bleu. Le même bleu que l'on retrouve sur la nappe de l'intérieur féminin, alors que la jupe de la servante répond au rouge du tapis de gauche. Cette fausse symétrie, en échos puissants, cherche à souligner le caractère guerrier de l'homme et celui paisible et doux de la femme.


Il nous reste à examiner les objets présents sur ces deux toiles. Chez Madame, on trouve tout une collection d'objets pour écrire : deux encriers de métal et une plume d'oie dans un plateau, un petit livre à couverture rouge, un sceau et un bâtonnet de cire, ainsi qu'un joli chandelier. On trouvait, publié au début de1630 et traduit en hollandais en 1651 (le tableau est de 1659) un petit manuel pour écrire les lettres, de cette taille et aussi relié de rouge. "Le secrétaire à la mode" de Jean Puget de La Serre offre des conseils et exemples pratiques, adaptés à toutes les situations sociales imaginables, et beaucoup sont dédiés aux lettres d'amour*. Les modèles de lettres, appropriés à chaque grade d'amour ou de dévotion (pour les hommes) sont accompagnés d'une large gamme de réponses possibles... du timide encouragement aux "plus complaisantes réponses". Nous ne savons pas celles qu'a utilisées cette dame, mais à son air paisible, nous pouvons être certains qu'elle a trouvé dans Puget de La Serre les plus appropriées. 
La servante tient sur son bras une sorte de seau, sans doute destiné à contenir des courses qu'elle fera, tout en allant porter la lettre. Enfin, sur le sommet de la cheminée, un flacon à moitié plein, une boite ronde et un livre épais qui pourrait être une Bible, indiquent la modestie et la bienséance des goûts de la jeune femme.

Chez Monsieur, le nécessaire à écrire est réduit à sa plus simple expression, une plume, avec son étui et un tout petit encrier. Sur la cheminée, le même flacon à moitié plein quand dans la chambre de l'aimée, et ce qui semble être une corne à poudre. Par contre, l'habit et l'équipement du majordome sont riches, presque voyants : vaste chapeau, veste bordée d'un épais galon, boutons brillants et superbe tromblon dénotent le valet soucieux de son maintien.


Au total, deux scènes identiques et pourtant complémentaires, véritables métaphores de la différence entre le masculin, tout d'action et de bravoure, et le féminin, réservé et serein. Et les deux, comme ce bleu et ce rouge, sont appelés à se compléter, à s'inverser et finalement à s'enrichir l'un l'autre. Mais à propos de cette paire reconstituée, les commissaires de l'exposition l'ont présentée comme je le fais depuis le début, l'homme à gauche, la femme à droite... et que diriez-vous d'une mise en scène inversée ? 


J'en avais farouchement envie dans la salle d'exposition et voilà qui est fait. Ce n'est pas forcément convaincant... n'est-ce pas ? C'est déséquilibré par la différence de taille des domestiques, qui, dans la première présentation encadrent assez naturellement l'ensemble, alors que là, ils créent une instabilité entre les deux scènes, et le lévrier prend trop d'importance ! Les organisateurs avaient donc choisi la bonne mise en scène !

Suite sur l'exposition "Et Vermeer dans tout ça ?"

* Lettre de plaintes pour un mépris, réponse pour les dames à ces lettres qui se plaignent de leur mépris
Lettre pour se plaindre d'une inconstance, réponse pour les dames à ces lettres qui se plaignent de leur inconstance
Lettre pour demander le portrait d'une maitresse, réponse à une demande de portrait
Lettre pour demander des cheveux à une maitresse, réponse favorable à une demande de cheveux
Lettre pour se plaindre d'un long silence, réponse à cette plainte
lettres d'amour sur toutes sortes de sujets, et premièrement présentation de services et réponses auxdites lettres...
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