vendredi 31 mai 2013

LE "CUL MOU"



Je me demande si ce billet m'a été inspiré par les crabes mous de Vénétie !! L'adolescence, on le sait, est l'époque des mues, et Françoise Dolto l'a fait remarquer bien avant moi ! Les lycéens pontois* ne sont sans doute pas les plus modernes en termes de tendance ou de look vestimentaire, mais si vous travailliez comme moi en lycée, vous auriez souvent l’œil attiré par ces fonds de culotte dégoulinants qui ornent les postérieurs de pas mal de gamins. De garçons essentiellement, les filles n'arborant jamais, du moins, ici, ce type de tenue décadente !

Je suis souvent demandé, alors que je regardais d'un œil forcément torve, ces jeans découvrant largement le slip et traînant au sol, quel effet cela pouvait bien faire d'avoir "le cul mou". Je ne sais trop pourquoi mais cela m'évoque irrésistiblement ces slips de bain en tricot dont nos mères nous affublaient pendant notre enfance, et qui avaient l'insigne caractéristique de se détendre dès lors qu'on les mouillait. Ce qui provoquait invariablement une intense sensation de malaise, le slip pendouillant de tout son poids gorgé d'eau et menaçant dangereusement de tomber, car il était complètement distendu. Allez voir la photo du premier amour de Lulu, si vous ne saisissez pas exactement de quoi je parle !! J'en conserve un affreux souvenir (même si je n'en ai eu qu'un de cet acabit !) et me dis que ces falzars glauques doivent engendrer le même sentiment de gêne et d'inconfort. On est loin du temps du derrière rebondi et de la croupe haute, bien moulée dans un jean collant ! La fesse affublée d'un tel accoutrement est plate, sans esprit, et s'efface complètement au profit de ce sillon déroutant qui capte l'attention. De là à me demander, comme tant d'autres avant moi, d'où nous vient cette mode, de quel changement de mentalité, de valeurs, de société en un mot, elle est le révélateur... il n'y a qu'un pas... que je franchis allègrement ce soir.






Génération Y nous dit-on (ça tombe bien, n'est-ce pas ?) !! Des gens fort savants - on appelle cela des sociologues - nous expliquent que ce "Y" viendrait du fil des écouteurs qu'"ils" arborent sans coup férir en permanence ; d'autres qu'"ils" auraient ainsi été nommé à cause de la génération précédente, dite "X" (je vous fais grâce des caractéristiques cette dernière !) ; ou mieux qu'on devrait y voir l'effet de la phonétique anglaise de ce fameux Y (prononcer waɪ) et des "pourquoi" qui, nécessairement minent les jeunes. Je vous épargne les développements sur la réalité sociale de cette "catégorie" dans un système de pensée où l'on aime les classements (ne sommes-nous pas, pour certains d'entre nous, rangés dans la génération du babyboom, au point d'être définitivement étiquetés "babyboomers" ?). Je vous économise aussi le traditionnel couplet sur la façon dont les jeunes étaient différents "de mon temps" (je vous l'ai déjà chanté il y a quelques années)... ou celui sur l'effondrement supposé des valeurs, enfin de celles qu'on nous a inculquées.

Pourtant, est-ce le fait de l'âge, de la fatigue ou d'un nécessaire désenchantement, le chœur des lamentations en salle des profs est unanime : "ils" ne sont pas tels qu'on les voudrait, et "ils" nous déconcertent !! C'est leur "bofisme" qui nous désespère, et cette façon qu'"ils" ont de tout laisser glisser sur eux, se moquant du premier comme du cent de ce que nous avons pour mission de leur inculquer. Il me vient parfois, en la matière, des idées iconoclastes : est-on vraiment certains que nos références soient encore nécessaires à cette génération née une souris à la main et un portable collé dans l'oreille, débarrassée de la menace d'une apocalypse provoquée par la Guerre Froide, convaincue que le terrorisme est un fait de société incontournable, et, bien que voyant l'horizon de ses pulsions érotiques barré par le sida, installée dans l'instabilité affective comme devant un fait de société inéluctable. Et leur désintérêt pour nos "fondamentaux" n'est-il pas finalement le résultat de nos propres errements sociétaux ?




Pourtant, je crois sincèrement que les bases de notre pensée et de notre civilisation doivent être connues, car il ne suffit pas de maîtriser, et ils le font mieux que nous, les technologies de l'information, pour être prêts à affronter l'avenir. Il faut bien avouer d'ailleurs que cette maîtrise est exclusivement technique et que leur incompétence à se faire une idée sur la justesse d'une information, sur la pertinence d'une source est proprement stupéfiante. Ils avalent tout cru à peu près n'importe quoi, et on sent qu'ils gobent les buzz et autres "ramdam"** sans le moindre recul. Avouez que c'est inquiétant d'être ainsi la proie facile de n'importe quel discours, de n'importe quelle idéologie. Que dis-je ?.. les idéologies ont pris du plomb dans l'aile. Pour autant, les opinions, préjugés et autres convictions foireuses font florès, et leur faire face dignement n'est déjà pas aisé quand on est pétri de culture classique. Alors sans références ...

Mais je m'égare, mon propos n'était que de reluquer ces fringues un peu guenilles, en me demandant si le fait d'avoir le popotin au large n'est pas source d'effondrement de repères, voire de relâchement de l'esprit critique. Grosso modo, ces nippes croulantes n'iraient-elles pas de pair avec cet étrange détachement qui met tout au même niveau : à force d'être submergé d'informations, pour eux tout devient égal, linéaire, plat, atone... un peu comme le fessier que ces oripeaux leur façonne. La livrée, en l'espèce, est, comme souvent, plus la conséquence que la cause de cet état d'esprit de nos jeunes "digital natives". Mais, vu son manque de confort, elle traduit forcément plus de désarroi que d'insoumission. Et l'on préférerait les entendre se révolter que les voir s'effondrer.


Souvenir de Londres ! Mythique ... Encore une source d'inspiration pour Lucian Freud !
En tout cas, une bien jolie façon de résoudre le problème de la vêture !!!


Cette classe d'âge, dite aussi "génération Peter Pan", donne le sentiment, en l'absence de rite de passage à l'âge adulte, de ne pas avoir envie de se construire un avenir spécifique. Elle nous renvoie notre propre "maturité" comme un reproche. D'ailleurs, nous n'avons qu'une ambition : paraître aussi infantiles qu'eux, voire aussi irresponsables. Notre jeunisme les rebute, mais nous, il nous rassure. Autant que nous inquiète le comportement toujours en fuite de ces gamins, que l'avenir que nous leur avons construit n'attire pas assez pour qu'ils éprouvent l'envie de s'y mouler. Paradoxe lié à l'avenir que nous leur proposons.

Quand ils entrent dans la vie active, ils déstabilisent les us et coutumes, déroutent les employeurs,  décontenancent leurs collègues de travail, et, de deux choses l'une, soit on les met au pas, soit ils s'en vont. Car c'est aussi une des caractéristiques de ces jeunes, même s'ils ont pour venir travailler abandonné les jeans à fond vide qui sont à l'origine de mes interrogations : ils font du nomadisme sentimental, professionnel, culturel et personnel. Nous n'avons pas su leur offrir une vision du monde assez réconfortante pour qu'ils aient désir de s’y engager. Nous avons tout jeté par-dessus les moulins et sommes maintenant tout déconfits du résultat ! Tout justes bons à jouer les Cassandre, forcément, puisque notre jeunesse était plus belle, par définition, et donc, par extension, meilleure ... ben voyons, CQFD !

* pontois = de la ville de Pons, en Charente-Maritime.
** ramdam est la tentative (avortée mais sympathique) de francisation du buzz : la traduction littérale, bourdonnement, n'étant pas imaginable, trop long, on a proposé ramdam, altération du mot arabe   رَمَضَان  ramadan. Ramdam fait ainsi allusion au vacarme qui caractérise la vie nocturne en période de jeûne diurne, il renvoie aussi à l'idée de téléphone arabe et à une circulation parfois déformée de l'information.

PS : Le dessin qui illustre le début de l'article vient d'ici, un blog qui considère  apparemment, la génération "Y" comme son cœur de cible ! Oups !! Ben oui, faut pas se leurrer, il faut un langage spécial pour les convaincre d'acheter ces petits jeunes, un langage "moc(c)he".


mercredi 29 mai 2013

MOEC(C)HE AND CO


Il n'est pas un voyage qui ne fasse, en ces pages, l'objet d'un récapitulatif logistique, à usage interne (cela constitue en quelque sorte notre carnet d'adresses faciles à retrouver, même plusieurs années après), mais aussi pour donner nos bons plans, au cas où certains d'entre vous iraient faire un petit tour en Vénétie ! Et puis, dire du bien de ceux qui nous offrent, parfois avec un vrai talent, hébergement, bonne chère et boissons raffinées, cela ne peut faire de mal à personne !!



Notre chambre d'hôte tout d'abord, aurait mérité à elle seule un article. Située dans un quartier calme et modeste d'une de ces nombreuses villes qui émaillent le cours du Brenta entre Venise et Padoue, Bella Riviera est installée dans une maison restaurée avec goût en 2011 par un jeune couple fort sympathique. Une seule adresse pour tout le séjour, car Mira est fort bien placée pour faire de nombreuses excursions, et nous n'en avons pas épuisé les ressources !




Sylvia, notre hôtesse, était accueillante, spontanée, d'une discrétion à toute épreuve et elle nous a gâtés, choyés, chouchoutés durant toute la semaine que nous avons passée chez elle. D'une propreté méticuleuse, la chambre était vaste, meublée avec soin et s'agrémentait d'une terrasse fort appréciable lors des jours de chaleur. La salle de bain, bien équipée, ne déparait pas !


Le petit déjeuner du dimanche !! Savoureux et terriblement copieux ! Très bon aussi toute la semaine ...


Une salle pour le petit déjeuner mettait à notre disposition de quoi se faire un café ou une boisson fraîche pendant la journée (mais nous n'étions jamais là) et était surtout le lieu de nos agapes matinales (oups !! pas très matinales pour dire la vérité !!), charcuterie, crudités, yaourts, pains, confiture, viennoiseries fraîches et gourmandes, thé, café, jus de fruits frais... et le dimanche, nous avons eu un vrai festin, avec en plus des œufs, du saumon, et une torta d'enfer !! Le tout pour un prix très doux, comme vous le verrez sur le site... je vous assure que c'est vraiment une adresse précieuse pour qui a envie d'aller aux environs de Padoue ou en Vénétie, que je vous donne là !!! Et, faut-il que je vous aime amis lecteurs, je pense que l'adresse est excellente pour visiter Venise : on peut s'y rendre avec une désarmante simplicité depuis Fusina qui vous mène, d'un jet de vaporetto, aux Zattere... Certes, nous avons longtemps pratiqué un hébergement dans le centre de Venise à tout prix, mais justement le prix est devenu carrément dissuasif, le confort toujours plus aléatoire, et les restaurants franchement prohibitifs. Donc nous nous sommes dit que, la prochaine fois, nous viendrions sans doute à Mira, chez Sylvia !!

Je ne vous cacherai pas que la découverte d'un petit restaurant tout à fait de "derrière les fagots" n'est pas étranger à ce projet. Mais commençons par Padoue. Quand nous sommes sortis, à 21 heures passées, de la contemplation sévèrement limitée à 20 minutes, des fresques de Giotto, nous n'avions guère envie de retourner en ville et avons demandé aux gardiens un petit restaurant dans le coin. Ils nous ont gentiment indiqué "leur" restaurant, Gli Eremitani, 29 Via Porciglia, 29, (+39 049 875 4663) juste derrière l'espace muséal des Ermitani, et nous nous sommes ainsi retrouvés dans une salle très familiale, à déguster une cuisine casalinga, à la fois copieuse et goûteuse. Rien d'un restaurant gastronomique, un cadre plutôt rustique, mais vraiment une bonne adresse, offrant une carte de pizze particulièrement étoffée, et quelques bons "plats maison", tous particulièrement bien cuisinés. Ce fut donc, pour les autres soirs, notre adresse à Padoue !




Pour les Spritz padouans, rien ne vaut L'Enoteca Osteria Santa Lucia au 15 de la Piiazza Cavour, (+39 049 655545, le coin est superbe, les apéritifs sont bien dosés et servis avec une généreuse assiette de bouchées salées à grignoter qui évitent l'ébriété !! 

Ensuite nous avons testé trois adresses, et vous ne m'en voudrez pas si je garde la meilleure pour la fin. La première était un de ces fameux "bib rouges" que Michelin dispense en général avec une certaine justesse. Le nôtre était à Galleria Veneta et s'appelait "Al Palazzon" . Pas de doute, sans GPS nous serions encore en train de tourner dans les marais, mais quoi de plus simple aujourd'hui que de trouver un endroit improbable en obéissant juste aux ordres "faites demi-tour dès que possible", "dans 200 mètres tournez IMMÉDIATEMENT à droite"... là, vous vous retrouvez sur un chemin de terre qui est manifestement un raccourci improvisé par votre guide autoritaire, mais au bout quel bonheur !!! Après un antipasto délectable, nécessaire, une fois n'est pas coutume, pour permettre au riz de cuire, un risotto à se damner, suivi de seiches fort bien accommodées, le tout arrosé d'un petit Prosecco de la maison, pas plus mauvais qu'un autre, le petit peuple michelais était "benaise"* et le retour dut se faire à petite vitesse. 



Un autre soir, alertés par des visiteurs à peu près aussi acharnés que nous à contempler fresques et villas, autant dire des gens bizarres qui ne pensaient pas aux kilomètres mais au bien-être, nous avons découvert LA spécialité vénitienne, qui ne dure ici, comme du reste ailleurs, que quelques rares jours par an : les moecche. Notre premier essai se déroula à Mira Porte (entre Mira Talio, Mirano, Merano et Mira Porte, dont le nom désigne, non le petit port qui s'y cache mais les portes qui fermaient les écluses du lieu, il y avait de quoi devenir fou dans ce coin !!) à l'auberge Alla Vida, 31 Via Don Giovanni Minzoni (+39041 422143), un endroit joliment décoré, où la cuisine était fort bonne, mais un peu trop cher à mon sens, pour le contenu de l'assiette, assez "nouvelle cuisine" en quantité tout au moins. Mais que sont, me direz-vous, ces fameuses moe(c)che (avec deux "c" sur place, avec un seul "c" sur internet ? Tout simplement des mollets ou crabes mous, libérés par les futurs tourteaux au moment de la mue et qui, normalement, vont se cacher dans des creux de rochers pour se protéger en attendant d'avoir une nouvelle carapace, ce qui leur prend quelques jours. Sauf que, les crabes ont décidément des moeurs peu recommandables, certains mâles profitent de la situation pour s'emparer de femelles fragiles et les féconder, bon gré, mal gré, en les traînant avec eux. Ces mollets, très appréciés des pêcheurs de bar (pardon Mireille, de loup !) qui en font des appâts incomparables, sont aussi fort prisés de plusieurs gastronomies, dont la chinoise (Qui Xiao Long leur consacre des pages vibrantes) et des vénitiens qui se les arrachent à prix d'or à la Pescheria (on parle de 40 à 100 € le kilo). Il faut dire que non seulement la période où l'on peut les pêcher est brève, mais en plus, leur récolte dépend des conditions météorologiques.


Quant au mode de cuisson, il est aussi bizarre qu'efficace d'un point de vue gustatif. On plonge les moec(c)he durant deux ou trois heures dans des œufs battus, que les pauvres bestioles, ravies de l'aubaine, engloutissent goulûment, avant de mourir étouffées par leur gourmandise. Quand elles ont terminé leur dernier festin, on les passe rapidement dans un peu de farine avant de les jeter dans une friture bouillante dont il ne reste plus qu'à les extraire précautionneusement pour les servir chaudes et croquantes. Alla Vida les avait bien gavées d’œufs, mais elles étaient servies sur un lit de polenta un peu trop émollient et, quoique délicieuses, se révélèrent un peu "molles". Par contre, notre deuxième essai, mené trois jours plus tard, nous a définitivement convertis.

Désolée pour la qualité des photos : j'avais oublié mon appareil et j'ai utilisé mon téléphone portable qui a passé 8 mois sous la neige, la pluie et le soleil et qui n'est plus très opérationnel côté pixels !!


Pour trouver la trattoria Marina 54 via Ettore Tito, Dolo (+390415600303), nous n'avions, le premier soir comme indication que "c'est à Mira, au bord du Brenta"... autant dire que nous avons erré longtemps avant de la dégoter... à Dolo et non à Mira ainsi que nous le pensions au début. La carte était exclusivement composée de produits de la mer, pas la moindre trace d'une charcuterie ou d'une viande à l'horizon. La commande passée, et alors que nous dégustions de fort bons tagliolini et un brochet de première qualité, je vis soudain passer des moec(c)he. Le cuisinier consulté me dit que non, elles n'étaient pas sur la carte, réservée seulement aux clients habituels, mais il accepta assez vite de nous en réserver pour le lendemain. Le soir suivant, à l'heure dite, nous étions au rendez-vous. Et si les moec(c)he de la trattoria Marina étaient au naturel, non engraissées à l’œuf, je puis vous affirmer qu'elles étaient (malgré l'abominable photo que je vous en propose) incomparablement meilleures que les premières, parfaitement croustillantes, et pourtant délicieusement fondantes. Suivies d'un plat de tagliolini présentés dans un demi homard, et - c'était notre repas d'adieu (momentané) à la Vénétie - d'une friture de première fraîcheur,  nous avons eu du mal à regagner notre gite, tant nous étions de bonne humeur et la panse joyeuse !! 

Alter a décidé in petto de loger à Mira lors de notre prochain séjour vénitien pour venir chez Marina tous les soirs, et, seconde bonne résolution, de se précipiter vers l'estuaire au retour pour tenter d'y pêcher quelques mollets. Car, quand il va aux crevettes, il lui est parfois arrivé d'en capturer quelques uns, et les ayant jusqu'à présent rejetés avec dédain, il s'est promis de leur réserver un sort plus conforme à la gourmandise !! Mais sa première tentative, dûment équipé de balances gorgées d'entrailles de poissons pour capturer ses crabes mous, s'est terminée... que dis-je... a commencé par une jolie chute sur les rochers, et l'affaire a tourné court... pour le plus grand bonheur des crabes !


* benaise, en charentais, comme sans doute dans d'autres contrées, signifie tout simplement "bien aise", autant dire béat de contentement !

lundi 27 mai 2013

LA VILLA ET L'ANTI VILLA (3) LE CHÂTEAU DU CATAJO



A côté de la villa idéale, partout présente dans cette vaste plaine qui va de Venise à Vérone, en passant par Vicence et Padoue, il existe aussi, de-ci de là, des habitations dont  la conception, l'organisation et le développement sont manifestement différents de ceux évoqués à propos de "la" villa. Ce qui domine ici, ce n'est pas le rôle économique - s'il y a des terrains agricoles, ils n'ont pas été le prétexte de l'installation initiale - et le bien-être s'efface devant le paraître. Plutôt qu'une villa, il s'agit d'un château, au sens de l'affirmation d'une puissance, visible par tous.


L’ensemble est conçu de façon ostentatoire, comme une sorte de démonstration de richesse et d'autorité, voire comme une opération de relations publiques, comme dans le cas du surprenant château de Catajo, construit par la famille degli Obizzi. Cette famillle de "condotierri" italiens, venus de Bourgogne à la suite de l'empereur Henri II en 1007, s'installa d'abord en Toscane avant de venir se mettre au service de la République vénitienne. Soucieux de montrer leur enrichissement par le métier des armes, et donc leur savoir-faire en la matière, les Obizzi voulurent aussi mettre en avant leur respectabilité sociale, qui, à défaut de noblesse, leur permettait de briller parmi les grands.


La première bâtisse, construite en trois ans seulement par Pio Enea I* pendant une période de paix, fut érigée sans l'aide d'architecte, l'homme se piquant d'être, en plus d'un homme de guerre, voire un inventeur, un urbaniste. Ce qui lui vaut cette allure de forteresse militaire, où la rampe d'accès, fort raide, est prévue pour la montée des chevaux et non celle des dames !! A l'origine tous les murs extérieurs étaient décorés de fresques, aujourd'hui effacées, et en 1571, Pio Enea, soucieux d’établir de façon visible les hauts faits de ses ancêtres, demanda à Giovanni Battista Zelotti (un élève de Paolo Farinati et peut-être du Titien) de couvrir tous les espaces intérieurs de fresques célébrant les exploits militaires et politiques de sa famille. C'est donc une sorte de recueil des importantes heures d'histoire auxquelles les Obizzi prirent part.



On est mis au parfum dès l'entrée dans le salon principal, sur la cheminée duquel se dresse, fièrement reconstitué quoique moyennement esthétique, l'arbre généalogique des Obizzi. Et, à droite de cet arbre, commence la ronde des "images glorieuses".


Chaque peinture est surmontée d'un cartouche, soigneusement numéroté afin que le visiteur ne se perde pas dans la chronologie. Une légende en latin, mais aussi en italien (c'était plus sûr pour se faire mieux comprendre) explique l'épisode représenté : batailles, terrestres et navales, croisades auxquelles les Obizzi participèrent, traités de paix, mariages prestigieux, bénédiction papale, tout est là pour dorer le blason de ces guerriers auxquels il ne manquait, pour briller, que la noblesse.


Les 6 pièces principales du palais sont ainsi transformées en un grand livre d'images, une sorte de panégyrique d'une famille ayant une immense soif de reconnaissance, et de mise en avant de ses hauts faits.  On découvre au fil de la visite, tous les exploits et toutes les vicissitudes des Obizzi, agrémentés pour faire bon poids de différentes allégories aux plafonds et sur les dessus de portes.



Le plus frappant est la "déclaration politique" qui orne le plafond de la première salle. Les trois formes de gouvernement y sont représentées :

- la Démocratie, représentée par Rome : elle est entourée par les deux causes de sa chute : l'Avarice et la Discorde
- l'Aristocratie représentée par Venise se voit attribuer la Prudence, l'Opportunité, la Concorde et la Paix, rien moins !!
- la Monarchie enfin, soutenue par la religion catholique est flanquée du Bonheur, de la Bonne Aventure, de la Clémence et de l'Audace... à défaut d'Aristocratie, on s'en contente !



La peinture est allègre, le peintre étant parfaitement rompu aux exigences de la décoration des lieux de villégiature : il a participé à la décoration de la villa Foscari, dite la Malcontenta, des villas Emo, Thiene, Pojana et bien d'autres ... et il a aussi travaillé pour la famille Gonzague à la cour de Mantoue.



Il cultive, de façon traditionnelle et malgré la pesanteur de son sujet, le goût de l’illusionnisme : les parois sont scandées d'éléments architecturaux, qui encadrent les paysages où se déroulent toutes ces scènes mythiques, donnant, comme dans les villas palladiennes dont il fut souvent le décorateur**, l'impression que les parois s'ouvrent vers la campagne, soulignant ainsi l'éternelle aspiration à l'harmonie avec la nature. Pourtant ici, l'habitation n'a rien de riante et son allure de château presque fortifié en fait plus un lieu de refuge, ce qu'il fut quand les Obizzi furent en mauvaise posture politique, acculés à l'exil, qu'un endroit de plaisir. C'est aussi, vous l'avez compris, une opération de relations publiques, les invités pouvant d'extasier sur les talents et les réussites des condottiere et ainsi, avoir recours à leurs services.


Pourtant, les derniers Obizzi, au XVIIIème et leurs successeurs, qui agrandirent sans cesse les lieux pour recevoir de plus en plus de monde, eurent à cœur de planter plusieurs jardins, enrichis d'arbres rares et devenus séculaires : séquoia, magnolias, et quantité d'espère importée à grands frais du Nouveau Monde. Le parc est actuellement en cours de réfection car il fut longtemps abandonné et cela représente un travail et un investissement énormes...
La famille Obizzi s'éteignit en 1805 et le château passa à la maison d'Este, puis à l'archiduc François Ferdinand, héritier du trône d'Autriche. C'est alors que les nouveaux propriétaires, peu enclins à venir séjourner dans cette région peu accueillante pour eux, entreprirent de vider consciencieusement le château de tout ce qu'il contenait de précieux, et Dieu sait que les collections d'armes, d'instruments de musique, d’œuvres d'arts de toutes sortes y étaient légion. Tout se retrouva soit à Vienne, soit dispersé. Tout, même les fontaines, soigneusement démontées, et dont ne reste dans le parc que le souvenir !
A la fin de la première guerre mondiale, le Catajo fut cédé au Gouvernement Italien comme dommage de guerre, selon le traité de Versailles, Gouvernement qui s'en débarrassa très vite en le revendant à la famille Della Francesca, actuelle propriétaire


* Pio Enea (Padoue 1525-1589) qui "inventa" aussi l'obusier, un canon d'assaut auquel il donna son nom. Il semble en fait, qu'il améliora plutôt un système antérieur mis au point par Jean Hus (l'husnieze), fondu par les autrichiens et dont les vénitiens s'emparèrent en le modifiant (selon le dictionnaire de l'armée de terre d'Etienne Alexandre Bardin, volume 7 page 4120 où l'on trouvera plus de détails)

** à Lonedo (Villa Godi), à Pojana Maggiore (Villa Pojana), à Mira (la Malcontenta), à Fanzolo (Villa Emo), à Caldogno (Villa Caldogno).


samedi 25 mai 2013

LA VILLA ET L'ANTI-VILLA (2) : LA VILLA DEI VESCOVI

SUITE DE 



La villa Olcese de Torreglia fut édifiée au milieu des collines euganéennes entre 1535 et 1542, comme résidence de vacances de l'évêque de Padoue, et elle mérite de ce fait le surnom de villa dei Vescovi. Le commanditaire, Francesco Pisani en fit le siège d'un cénacle intellectuel*, fréquenté par tout ce que l'époque comptait d'hommes de lettres et d'humanistes.


C'est un peintre-architecte de Vérone, Giovanni Maria Falconetto qui en conçut le projet, et tout l'intérieur, et même les loggias, fut décoré de fresques délicates réalisées par Lambert Sustris, grand admirateur de Raphaël. D'autres noms célèbres intervinrent ensuite ** et la villa resta propriété de la curie padouane jusqu'en 1962. Achetée à cette date par un milanais, Vittorio Olcese, elle fut léguée par sa seconde épouse et son fils à la FAI *** en 2005 et restaurée avec le talent qu'on connait à cette institution. Cela nous vaut l'immense joie de pouvoir la visiter et l'admirer dans sa beauté retrouvée.


La villa s'élève au coeur d'un splendide amphithéâtre des Monts Euganéens, ces ravissantes "taupinières" qui piquètent de leur courbes arrondies la sévère plaine padouane. Épousant la forme du terrain, elle offre sur la nature environnante de nombreuses échappées, qui ont permis aux bâtisseurs de réaliser une parfaite harmonie entre l'architecture et le paysage.


Dès l'entrée, on pénètre dans une simplissime et pourtant ébouriffante cour jardin, parfaitement carrée, qui s'ouvre par de larges arcades sur les vues environnantes. Au fond, la villa s'élève sur une impressionnante base à bossages, qui lui fait un socle solide et bien proportionné.



La construction, aussi idéalement carrée que le jardin d’entrée, s'ouvre largement sur l'extérieur par deux loggias ceintes de fresques représentant une tonnelle, avec des roseaux, des vignes et des treillis de bois, donnant la sensation que la nature envahit la pierre. L'environnement naturel, comme élément susceptible d'élever l'âme et d'éduquer l'esprit, prend ainsi une sorte de valeur morale, comme un idéal de vie  qui épanouit l'esprit.



Cette nature est de nouveau présente à l'intérieur du bâtiment, par l'intermédiaire des superbes fresques de Lambert Sustris, qui, entre deux scènes allégoriques, donne une grande importance à l'élément illusionniste de paysages, en vue classique ou à vol d'oiseau.


La restauration, parfaite, des lieux, et surtout l'accueil presque amical dans le complexe de la Villa dei Vescovi, permet au visiteur d'éprouver cette sensation de sérénité, de refuge pour méditer et l'on n'a qu'une envie, c'est de s'installer dans les fauteuils, disséminés partout, pour s'imprégner des lieux. Sur les deux loggias, des divans en rotin invitent à la halte, au sous-sol des canapés incitent à s'installer, une cafeteria en libre-service (on laisse son argent dans une corbeille et l'on se sert en boissons chaudes et pâtisseries variées... et personne ne "pique" les billets, et encore moins les petits gâteaux !!) permet de prolonger la visite.


L'endroit est vraiment "rare" tant par son état de conservation que par son charme. C'est une vraie leçon d'humanisme en 3D : il faut y aller aux heures calmes (nous y sommes arrivés en fin d'après-midi) pour en apprécier la quiétude, et surtout cette parfaite adéquation entre l'idéal d'un bâti confortable, conçu pour la fête et la réception, et une intégration parfaite dans l'environnement, dont il s'agit d'admirer les beautés. Ici, tout est équilibre et harmonie.



Exactement la devise du FAI : "Per il paesaggio, l'arte e la natura. Per sempre, per tutti". On peut même s'y installer, puisque le FAI y propose deux appartements au second étage, fort bien agencés, qui se louent à la demande. "Nos hôtes peuvent savourer l'expérience de vivre dans une villa en appréciant la vraie nature de cette demeure : celle d'un lieu où réfléchir, se retrouver, s'arrêter pour jouir de la beauté pure des espaces intérieurs et du paysage environnant. Se promener parmi les œuvres d'art, admirer la précieuse décoration intérieure à fresques,  et se reposer dans les loggias silencieuses, en admirant d'un côte la beauté des collines et de l'autre le subtil dégradé de la campagne. Et quand la villa ferme ses portes, nos hôtes peuvent s’immerger dans une atmosphère unique, en profitant de la lumière du coucher de soleil." J'avoue ne pas m'être renseignée pour connaitre le prix d'un tel bonheur, cela aurait été trop trivial !!





* comme ce fut le cas pour celle, bien plus modeste mais tout aussi recherchée, de Bembo !

** Giulio Romano, Vincenzo Scamozzi, Andrea della Valle entre autres...

*** FAI fonds pour l'environnement italien qui sauve, restaure et entretient de nombreux sites auxquels il a rendu sa beauté originelle : depuis le bois de Saint François jusqu'à la boutique Olivetti de la place San Marco en passant par les jardins de la Kolymbetra en Sicile et de nombreux autres lieux magnifiques. FAI auquel nous adressons toujours des "remerciements" émus quand nous visitons une de ses fondations !

PS qu'il me soit permis ici de me féliciter de l'initiative du FAI qui, plutôt que de poursuivre les malheureux touristes de la vindicte de ses gardiens supposés interdire les photos, propose à l'entrée un billet à 3 euros, qui autorise à prendre tous les clichés qu'on désire. Au moins ainsi les choses sont claires !
A SUIVRE 

vendredi 24 mai 2013

SPAM(M)EURS CRAMPONS


Je ne sais si votre blog est, comme le mien depuis deux ou trois mois, harcelé de commentaires anonymes, tous en anglais et tous proposant un lien vers leur propre site. On appelle cela des commentaires de référencement, ou "spams commentaires", sans pseudo et avec URL intégrée. Ils commencent souvent par "merci pour cet article"*. En principe, après vous avoir copieusement félicité sur l'intérêt, l'agrément, l'intelligence et que sais-je d'autre, parfois la "génialité" de votre billet, on vous y parle de concepts et surtout de produits qui n'ont strictement rien à voir avec l'article commenté, vous conseillant instamment de vous rendre à l'adresse indiquée, souvent fort olé olé, pour vous convaincre de l'importance de cette visite.
Au début, avec blogger, ce genre de mésaventure était rare. Et cette infortune arrivait essentiellement pour les billets comportant un prénom féminin en titre, voire, plus tard, dans le texte. Si vous saviez le nombre de visites que peut cumuler l'article Maryse de Guîtres, ou encore Merci Livia !! Impressionnant au vu de la teneur des textes, pas particulièrement passionnants ni informatifs ... Remarquez, mon billet le plus "lu", mais je finis par douter qu'il y ait eu derrière les clics tant de lecteurs que cela, c'est NON. Bon ! dont acte... Lulu dit bien que son article sur les ventes de porcelaine de Limoges au kilo caracole en tête de son top 10, à peine dépassé par la recette de la trousse-pinette  (vous imaginez volontiers pourquoi)! Il faut de tout pour faire un monde internaute.


Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos spams. Ces derniers temps cela devient incessant et il faut supprimer, bon jour mal jour, 50 à 100 spams nauséabonds. Outre l'inconfort d'une telle situation, le phénomène a tendance aussi à vous défriser !! Si vous vous réjouissiez que votre audience quotidienne soit, manifestement, en hausse impressionnante, pas d'illusion à entretenir : ces visiteurs supplémentaires ne sont que des spam(m)eurs** fous qui "cliquent" tous azimuts. Plus votre blog comporte d'anciens articles, plus la chose s'aggrave : en effet, ces manœuvres touchent tous les articles, même les plus anciens. On le voit au fait que même les articles publiés avant que le système de statistiques de Google ne soit mis en place (en mai 2008) affichent maintenant des visites, alors que certains restaient obstinément vides ! Donc, ce n'est pas la peine d'avoir les chevilles qui gonflent, il est à craindre que la brusque envolée de mes visites quotidiennes soit due à ces spam(m)eurs importuns.Il existe même, vous vous en doutez, des sites qui vous expliquent comment spam(m)er intelligemment ! Ben voyons...


Danielle, à qui j'exposais mon exaspération, me conseillait, fort à propos, de remettre le filtre de modération des commentaires : vous savez cette épreuve, dite "captcha", qui consiste à s'arracher les yeux pour tenter de déchiffrer des lettres, signes et chiffres, indéchiffrables justement, pour prouver que vous n'êtes pas un robot. Elle a parfaitement raison Danielle, mais j'avoue que la vérification permanente de mon humanité me met mal à l'aise et j'hésite à l'imposer aux autres. Pourtant, vu l'ampleur du phénomène, je risque d'en arriver là, au moins de façon transitoire.


En attendant, j'ai trouvé une parade, modeste je vous l'accorde, mais qui me permet d'évacuer chaque jour mes spams sans risquer, comme c'est le cas quand ils sont noyés au milieu de "vrais" commentaires, d'en effacer de "bons" en faisant un tri toujours trop rapide. Sur la fameuse page "Publications et commentaires", on peut choisir de modérer les commentaires "parfois" : sachant que ces spams balayent maintenant tous les billets, même les plus anciens, il suffit de choisir une périodicité, 15 jours, 30 jours, qui vous assure de ne pas risquer de mettre au piquet les commentaires de vos fidèles lecteurs. Que se passe-t-il alors ? Non, votre boîte email n'est pas envahie de demandes de modérations intempestives : vous retrouvez, bien groupés à la page "Commentaires" puis "Modération en attente", tous ces fâcheux dont vous vérifiez rapidement l'anonymat avant de les expédier en "spam", histoire d'entraîner Google à les identifier directement. Car en "spam" il y a aussi pas mal d'enquiquineurs et casse-pieds du blog !! Bon, je l'admets, tout cela est très artisanal et j'apprécierais que Blogger soit un peu plus pointu dans le tri des "spams commentaires", voire nous propose, en le mentionnant bien sûr pour éviter les méprises, de refuser carrément tous les commentaires anonymes. En option bien sûr, qu'on pourrait activer quand ça dérape.


Mais sachez qu'il arrive aussi, et on ne s'en réjouit que davantage dans ce climat un peu délétère, que quelqu'un ayant tapé par exemple "éclade" sur Google arrive sur votre blog, et mieux encore, pratiquant une éthique qui fait du bien en ces temps insalubres, y trouve une photo à son goût et ait l'élégance de vous demander l'autorisation de l'utiliser. Comme quoi, il ne faut pas désespérer de la "nétiquette", elle existe bel et bien***, je l'ai rencontrée !

* "le « merci pour cet article » est au spam commentaire ce que le « ton père est un voleur, il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux » est à la drague" dit un blog que je ne citerai pas car l'article est une liste de conseils pour "bien spam(m)er", ce que je n'ai pas envie de promouvoir !! Vous pouvez retrouver l'article facilement !!
** le mot n'étant pas référencé dans mon vieux Robert, j'ai cherché sur internet son orthographe, et les avis semblent partagés sur la nature double ou simple du "m"... en vertu du sous-titre de Bon Sens et Déraison "Li mortacci alle doppie" j'avoue préférer prévoir les deux cas en un !!
*** Même si, malheureusement, elle ne s’intéresse pas encore aux blogs (voir Wikipédia, ou une charte parmi d'autres.)
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