Affichage des articles dont le libellé est caravage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est caravage. Afficher tous les articles

mercredi 10 octobre 2012

CORPS ET OMBRES : MONTPELLIER FIN !

Suite de : 

Montpellier, dans le cadre de l'exposition "Corps et Ombres, Caravage et les caravagesques en Europe" s'est taillé la part du lion : en effet, outre l'exposition de 10 toiles du maître, on y admire tous les caravagesques italiens, autant dire les proches du maître : Borgiani, Baglione, les compagnons de pinceau et de rixes...
Puis les italiens qui ont Saraceni et sa petite troupe d'élèves ou de porches comme Guy François, Gentileschi père et fille, Manfredi avec sa fameuse "méthode manfredienne" que reprirent en choeur Nicolas Régnier, Nicolas Tournier et Valentin de Boulogne, les français les plus caravagesques. On croise aussi Vouet, qui rapidement perdra tout teinte romaine mais, jeune, est impressionné par l'exemple de Caravage.


A côté des français, on admire aussi les espagnols : Ribera, Zurbaran, et même de façon inattendue Vélasquez... ceux qui, venus se former à Rome dans les années 1600, vont rester ou repartir chargés d'impressions, de goûts nouveaux et contribuer à la diffusion de la vision très particulière de Merisi. Le challenge des organisateurs de l'exposition consiste, très intelligemment, à chercher dans ces toiles, parfois très proches du maître, ou n'ayant gardé de lui qu'un trait qui plaisait ou qui frappait, comment le style impulsé par le Caravage, sans atelier, sans suiveur officiel, toujours en fuite ou caché, a marqué ses contemporains.
Un style qui, nous le savons, se démoda très vite car sans doute trop marqué pour perdurer, et qui disparait très rapidement des toiles de la génération suivante, plus imprégnée de classicisme. On analyse très finement les schémas qui durent, les mises en scène qui se répètent, parfois interprétées de façon totalement nouvelle, les compositions qui sont reprises comme un modèle restant vif dans l'esprit des successeurs.


Plus tard, une section intitulée "la tentation caravagesque" montre comment Asseroto, Cagnacci; Cairo, Caroselli,  Cigoli, Guido Reni, Lanfranco, Spada, Guercino lui-même, ont réinterprété les leçons du maître tout en développant leur propre personnalité. C'est parfois ténu, mais toujours repérable.

Au total une exposition très dense, que, grâce aux sièges portables que le musée met à disposition de ceux qui le demandent, nous avons pu visiter tout à loisir. Une excellente initiative ces sièges : une fois surmontée la honte de faire "papi mamie" trop fatigués pour visiter debout, on traine son siège d'une toile à l'autre, on choisit les peintures devant lesquelles il n'y a pas trop de foule et on peut admirer, commenter, ressentir sans fatigue et sans se soucier du mal aux pieds et aux jambes, qui est la plaie du visiteur de musée !!


Pour finir, l'exposition se termine, en contrepoint à la première section consacrée au Caravage, par une salle dédiée à Georges de la Tour : quoique le lorrain ne puisse être classé parmi les caravagesques, sa présence dans le parcours se justifie par une certaine similitude entre les deux artistes. Tableaux connus peu nombreux (une quarantaine pour La Tour, une soixantaine pour Caravage), intérêt passionné de la part de la critique internationale, reconnaissance par le public... Quatre siècles plus tard, tous deux parlent toujours autant à nos contemporains. Artistes majeurs de leur temps tous deux, ils ont privilégié, grâce à la  simplification des procédés picturaux, la dimension humaine et spirituelle dans leurs tableaux.

Grâce à une collaboration exemplaire entre musées français et américains, on a rassemblé à Montpellier quelques-unes des toiles les plus célèbres de l'artiste appartenant à sa période diurne comme : Saint Jacques le mineur du musée Toulouse Lautrec d’Albi, le couple de Vieillards du Fine Arts Museum de San Francisco, peu vu en Europe, l’extraordinaire Vielleur de Nantes spécialement restauré pour l'occasion, ou encore le fameux Tricheur à l’as de carreau du Louvre dont la thématique replonge immédiatement les visiteurs dans la poétique caravagesque. Pour illustrer la période nocturne qui commence à émerger dans son œuvre à la fin des années 1630, sont présentés La Madeleine à la flamme fumante (Los Angeles County Museum of Art) et Le Nouveau-né (musée des Beaux-Arts de Rennes) dont le thème intrigue toujours les spécialistes.


Le cheminement de l'exposition est trop riche pour tout vous détailler ! Alors je vous propose juste une énigme, non résolue et dont aucun article, je vous le promets, ne viendra détailler une hypothétique solution ! C'est un mystère qui a beaucoup agité les critiques et autres historiens d'art à propos d'une peinture de Juseppe de Ribera qui amusait beaucoup les visiteurs. Il s'agit du "Goût", appartenant à la série des 5 sens réalisée par l'artiste lors de son séjour romain. "La vue" est à Mexico, "le toucher" à Pasadena, "l'odorat" à Madrid et "l'ouïe" dans une collection privée. "Le goût" vient d'Hartfford qui, décidément, a prêté beaucoup de toiles. Bref ! La collection entière est mentionnée par Guilio Mancini qui l'a vue dans la demeure d'un noble espagnol entre 1614 et 1621.


Il faut d'abord savoir qu'il y a une hiérarchie entre les sens : le plus "noble" est la vue que Ribera, du coup, représente avec le plus de sympathie et de dignité. Puis vient l'Ouïe, l'Odorat, le Goût et enfin le Toucher. Le goût donc, n'est pas très estimable et il est normal que l'homme qui le représente soit fruste et presque vulgaire... Quoique ??


Certes le personnage est corpulent, du type sanguin, et il est en train de boire, s’apprêtant à s'empiffrer copieusement. Pourtant, si l'on examine la façon dont il tient son verre, celle-ci n'a rien de populaire puisque cette tenue dérive des codes de bonnes manières de l'aristocratie.


Certes, il porte une chemise tachée et passablement déchirée, manifestement trop petite pour sa corpulence. Et pourtant la tenue arbore un col de dentelle digne d'un homme aisé. Sommes-nous en présence d'un valet qui "termine" les habits de son maitre ? Ou d'un noble déchu qui traverse une période difficile et se console dans la gloutonnerie  et l'ivresse ?


Pourtant, le mystère le plus intense n'est pas celui de la qualité du personnage représenté. Ce qui agite la critique, c'est la nature de ce qu'il s'apprête à engloutir. Le petit cornet d'olives, à gauche, est facile à identifier, autant que le pain et le petit cône de sel, à droite. Mais c'est ce que contient l'assiette remplie à ras bord n'est toujours pas identifié ! Certains prétendent qu'il s'agit de pâtes, plus précisément des strozzapreti alors que d'autres y voient des vermicelli !!


Or, que je sache, les premiers, les strozzapreti, certes, ont la taille requise, mais sont tordus (étranglés comme leur nom l'indique) alors que les seconds sont rarement aussi gros. Certes on peut avoir l'impression que l'ensemble est recouvert d'un fromage râpé qui pourrait jouer en faveur de la pasta !!


Longhi et d'autres, pour dire que le sujet a passionné les plus grands, y a vu des lanières de sèche coupées. Mais coupées particulièrement fines et à ce stade, la seiche devient caoutchouteuse à la cuisson !! Un autre critique a suggéré "le stentenielle" napolitains, autant dire un festin de pauvre fait d'intestins de mouton ou de chèvre ! Beurk... J'avais, quant à moi, cru voir une petite friture d'anguilles... mais il faut bien avouer qu'il n'y a pas trace d'yeux dans ces petits tubes allongés, et l'hypothèse n'est pas crédible. Libre à vous de suggérer d'autres aliments, qui sait, vous aurez peut-être droit, un jour, à la reconnaissance émue de l'histoire de l'art, pour avoir sérieusement fait progressé la recherche !!


Du coup, nous n'avons pas vu grand chose de Montpellier, où nous habitions au centre, dans une petite location kitchissime mais dont l'hôte, adorable, était vraiment accueillant (eau, jus de fruit, café à volonté, thé, et même une bouteille de Saint Chinian nous attendaient à l'arrivée), et qui offrait une terrasse sur les toits de la ville pleine de charme.


Qu'à cela ne tienne, le superbe musée Fabre, entièrement restructuré, aménagé avec goût et disposant d'espaces d'expositions, organisera forcément d'autres expositions : le conservateur semble dynamique, et nous aurons bien l'occasion de retourner à Montpellier, avec un peu plus de temps pour visiter la ville. Et nous retournerons au Welcome Montpellier, chez Gilles, l'hôte le plus souriant que nous ayons jamais eu !


DERNIERE MINUTE
SUGGESTION D'ENITRAM pour résoudre le mystère Ribéra :
des équilles (ou lançons)... imaginez les sans tête et sans queue... on n'est pas loin !!


FIN 

 



samedi 6 octobre 2012

CORPS ET OMBRES : MONTPELLIER : CARAVAGE

Suite de : 

C'est parfois affligeant de visiter les expos : si l'on se réjouit d'y trouver un public nombreux car c'est à ce prix que ces événements sont organisés, il vaudrait mieux parfois être sourd pour ne pas entendre les commentaires consternants de certains égarés, venus là parce que c'est "l'expo à voir". Entre la brave dame qui déclare à sa copine "Je suis déçue, ils en font toute une histoire, mais y a nettement moins de choses qu'au Louvre... t'es déjà allée au Louvre ?" et celle qui se plaint "Tu te rends compte, y a qu'une salle de Caravage, c'est vraiment pas beaucoup, je trouve qu'ils exagèrent", on a vraiment envie de "chausser" des boules Quiès !!! Et de répondre à la première qu'une pareille manifestation,  c'est presque dix ans de travail, des toiles repérées, empruntées, restaurées, prêtées, transportées, assurées, des échanges comme nous le disait Eimelle dans son commentaire, pour compenser les oeuvres "parties", des analyses faites, un énorme catalogue réalisé, la collaboration exceptionnelle entre 26 musées, une synthèse ensuite qui partira de l'autre côté de l'Atlantique. Bref, un énorme travail que la lecture des cartouches de l'exposition raconte à demis mots : toutes les villes de France, Chicago, San Francisco, Raleigh, Ottawa, Saint-Louis, Florence, Gênes, j'en passe et de plus exotiques ! Au total 140 toiles offertes à notre contemplation et qui méritent mieux que ce jugement expéditif et ces râleries un peu trop "françaises" !


Quant à la seconde il faudrait lui rappeler qu'on ne connait de Caravage que 60 toiles, dont certaines par définition intransportables (celles de Saint Louis des Français ou de Santa Maria del Popolo) et qu'en avoir réuni 10 dans cette exposition c'est déjà un exploit qui mérite d'être salué ! On a rarement connu pareille aubaine en France. Nous avons visité ce printemps une superbe exposition à Rome intitulée "Rome au temps du Caravage" qui n'en présentait qu'une, et encore, de récente attribution et contestée par la critique !!



Car l'exposition de Montpellier présente en effet, dans les deux premières salles, dix toiles du maitre, enfin soyons honnêtes, neuf autographes, la dernière étant une copie de sa Madeleine en extase par Louis Finson, qui vient de Marseille.


Outre les peintures généreusement prêtées par Florence (Jeune homme mordu par un lézard, l'Amour endormi et le Sacrifice d'Isaac), qu'on a déjà vues et qu'on revoit toujours avec plaisir, outre l'admirable Flagellation du Christ du musée de Rouen qui est sans doute un des plus beaux Caravage de province, on a l'insigne chance d'y admirer des peintures américaines de premier ordre.


Si le Reniement de Saint Pierre de Metropolitan de New York n'est pas un de ses chefs d’œuvres, l'Extase de Saint François de Hartford est une peinture inoubliable.


Il se dégage de cette toile une poésie, une indicible douceur, une intensité spirituelle qui, à elles seules, valaient le voyage. La peinture est datée du début de la carrière de l'artiste et il se dégage de cette œuvre qui marque les débuts du maitre dans la peinture religieuse une atmosphère d'une grande spiritualité. Tout est dans le jeu de la lumière dont l'artiste fait une utilisation très inspirée. La scène se déroule sur fond de ciel de nuit, strié des premières lueurs de l'aube. Surnaturelle, et presque mystérieuse, la lumière, qui prend sa source à l'extérieur du tableau, jaillit du haut, à gauche.


Elle vient frapper la partie gauche du visage de l'ange, glisse le long du voile léger qui le pare, et ricoche de place en place : l'épaule gauche de l'ange, le visage qui s'éveille d'un long étourdissement du saint, sa main droite, le genou de l'ange et jusqu'à son orteil... elle court comme une eau vive qui ruisselle sur les rochers. Et doucement, presque langoureusement, elle s'écoule vers la gauche, atténuée, assourdie sur la robe de bure du saint patron des franciscains. L'expression de ce dernier, ni souffrante ni extatique, simplement éblouie, relève d'une expérience mystique ineffable, douce et puissante, que le spectateur est invité à partager. Du très grand art !


Un autre Saint François, en méditation celui-là, provient de Crémone. D'une composition audacieuse, resserré sur la partie inférieure de la toile, il illustre le passage de la vie du Saint relaté par Bonaventure : retiré à la fin de sa vie sur La Verna, François entend une voix qui lui révèle que le Ciel lui communiquera la volonté de Dieu quand il ouvrira la Bible. Le Saint tombe alors trois fois sur le passage concernant la Passion du Christ, le confortant dans sa volonté d'imiter Jésus jusqu'à la mort.


Le personnage décrit par Caravage est agenouillé à même le sol, légèrement déporté vers la gauche, le menton appuyé sur ses mains jointes. A ses pieds, un livre, appuyé sur un crâne, est maintenu ouvert par un crucifix : ces objets disent l''idéal de pauvreté et d'humilité auquel s'adonne le saint et auquel le spectateur doit aspirer.


L'Ecce Homo de Gênes n'est convainquant qu'en partie ! autant la partie gauche du tableau semble authentique, autant le personnage de droite, au geste démonstratif et aux rides marquées, trop marquées, Pilate en l'espèce, semble maladroite et peu digne de Merisi. La critique, d'ailleurs, reste divisée sur l'attribution au maître.


La dernière peinture du maître présente à l'exposition est la toile de la National Gallery, Salomé recevant la tête de Saint Jean Baptiste, une oeuvre un peu plus tardive, déjà pétrie d'obscurité et de violence contenue, particulièrement attachante à cause de la trogne obtuse et presque bestiale du bourreau, à laquelle répond en un contrepoint parfait le visage placide et énigmatique de Salomé. Au centre, le visage du Baptiste semble encore vibrant de vie.

A SUIVRE
Corps et Ombres : Montpellier fin

jeudi 4 octobre 2012

CORPS ET OMBRES : MATTHIAS STOM

Suite de : 


C'est Toulouse encore qui permet, dans le cadre de l'exposition "Corps et Ombres, Caravage et le caravagisme européen", de découvrir plus avant ce peintre méconnu et pourtant talentueux, qu'est Matthias Stom. Le catalogue nous le présente ainsi "le prolixe méconnu", autant dire que sa production est abondante et qu'il n'a pas été tiré de derrière les fagots pour les besoins de la démonstration. Si l'on ajoute à cela que ses toiles sont de qualité élevée et constante, voilà bien un nom qu'il est intéressant de mieux connaitre. D'autant que son style, nerveux, original est plein de personnalité, est immédiatement reconnaissable.


Pourtant la carrière de Stom est peu connue, son nom même est matière à controverse : dans les documents italiens on le cite sous différentes graphies (Sthom, Sthem, Shem, Stocha), et si l'on pense qu'il est né à Amersfoort aux Pays-Bas, c'est seulement l'hypothèse la plus vraisemblable, pas une certitude. Aucune information fiable non plus sur sa formation, peut-être a-t-il fait un voyage à Anvers. Tout ce dont on est sûr c'est qu'il a fait toute sa carrière de peintre établi et reconnu en Italie. On connait près de 150 tableaux de Stom dont 3 seulement sont signés. Cette abondante production se divise en trois groupes, les peintures religieuses, les peintures d'histoire et les portraits de fantaisie. Bien que très imprégné de culture italienne, son langage stylistique est essentiellement nordique et il ne subira aucune véritable acculturation : sens classique de la forme, insistance sur les traits les plus saillants des physionomies, à la limite de la caricature. Ce sont sans doute ces traits qui ont fait son succès en Italie et qui expliquent les multiples commandes dont il fut le bénéficiaire. 


C'est un artiste cultivé, qui aime les sujets spectaculaires. C'est surtout un grand coloriste, aux effets variés et somptueux. Ses scènes nocturnes, en particulier, sont d'une richesse et d'une puissance de teintes remarquables. Desservi pendant longtemps par l'aspect usé ou encrassé de ses toiles, on le redécouvre avec d'autant plus de plaisir que la restauration fait apparaitre des symphonies colorées d'une qualité étonnante. Sa peinture est plus démonstrative qu'évocatrice et il a parfois des inventions fulgurantes. Une salle entière lui était consacrée à Toulouse. Et j'ai été frappée par la façon toute personnelle, me semble-t-il reconnaissable entre mille, dont il peint les mains.
C'est pourquoi, je vous offre après ce long discours, un florilège de gestes et de mains qui vous le fera, j'espère, apprécier à sa juste valeur.


A SUIVRE
Corps et Ombres : Montpellier fin

dimanche 30 septembre 2012

CORPS ET OMBRE : TOULOUSE LA SOLUTION

Suite de : 

Presque toutes les chandelles du billet étaient l’œuvre de peintres du Nord, sauf trois ainsi que je l'annonçais.
VOICI LES PEINTURES DU NORD :


01 = cette aiguière en contre-jour, illuminée par une bougie qu'on ne devine que par la lueur qu'elle diffuse, est un détail de scène de repas réalisée par un anonyme flamand ou hollandais du dernier quart du XVIIème siècle. Elle a été prêtée par le musée de Colombus et intrigue fort les critiques. Car en effet, non seulement l'auteur en demeure inconnu, mais le sujet en reste mystérieux.


Difficile d'admettre en effet que le repas représenté soit uniquement le prétexte à exécuter une jolie nature morte, agrémentée d'un somptueux pâté en croûte et d'un riche vase aux courbes élégantes. Certains ont voulu y voir, à cause de la servante et de la surprise des protagonistes, un reniement de Pierre mais ce dernier ne dînait pas quand il nia être le disciple de Jésus. Les turbans orientaux ont fait imaginer des scènes bibliques, mais il me semble pas qu'il s'agisse d'événements impliquant Rebecca, Isaac, Jacob, Esaü ou Rachel, comme on a voulu le dire.
Une piste intéressante remarque qu'on peut dissocier les deux couples : le plus vieux, attablé et occupé par l'un des rares plaisirs qu'on partage encore à cet âge (??!!), manger et boire ; le plus jeune, en une muette complicité, semble lié par des préoccupations plus juvéniles, l'amour et ses complots. Le contraste des âges serait accentué par le choix des costumes, antiques pour les vieux, modernes pour les jeunes.On remarque que l'artiste a utilisé deux sources lumineuses, à la chandelle cachée de gauche répondant une bougie que la jeune fille protège précieusement de sa main droite.


02 = Cette peinture d'un anonyme flamand ne doit pas être vue comme celle d'un peintre secondaire : au contraire, attribuée dans un premier temps à des artistes reconnus, ce Saint Jérôme a peu à peu abandonné toutes ces attributions au motif que l’œuvre en question était encore supérieure à l'art de ces maîtres. Arpès l'avoir donné à Artus Wolffort, à Van Dyck, à Seghers, à Jordaens, on préfère aujourd'hui le déclarer anonyme, en attendant d'autres études. 


Ce nocturne, à la forte plasticité, au ténébrisme lyrique, présente une gamme éblouissante de coloris, éclatants et variés, une facture large et impressionnante et ne peut qu'être l’œuvre d'un très grand maître. Les chairs flasques du vieillard, les veines saillantes de ses mains, le visage marqué par le temps décrivent avec brio la médiation du saint devant les livres sacrés qu'il a traduits, sa main droite posée sur un crâne rappelant la vanité de toute chose.


03 = un détail d'un autre anonyme hollandais, de moins belle facture mais dont le sujet, la découverte du corps d'une femme suicidée dont le personnage barbichu brandit avec stupeur le dernier message, est original.


04 = Ce détail de la libération de Saint Pierre par un anonyme a beaucoup intrigué les historiens de l'art, tant son style est virtuose. On l'a attribué à Honthorst ou à Blomaert.


La touche est lumineuse, transparente et la composition audacieuse : le traitement du mur, crémeux, la description précise des lames du parquet, l'audace de la composition en font un oeuvre de très grande qualité. Que le pommeau de l'épée en contre-jour violent colore d'une touche rembranesque. 

 08 et 09 : Gerard Séghers dans une version un peu agitée du reniement de Saint Pierre, nous offre deux sources de lumière indirectes. 


L'une à gauche qui met en valeur le cri de surprise de la servante qui démasque le disciple de Jésus, l'autre à droite, au centre de la scène de genre qui accompagne souvent le thème : les soldats jouent aux cartes, indifférents au drame qui se joue près d'eux, et un ou d'eux d'entre eux manifestent par leur surprise ce que l'événement a d'inquiétant. Le soldat de dos profite manifestement de l'agitation provoquée par la menace d'arrestation de Pierre pour mettre la main sur l'argent misé et pour changer ses cartes dans son dos. La scène insiste sur la panique de l'apôtre, et les lumières violentes des deux chandelles ne nous épargnent aucune faiblesse humaine.


10 = un détail du repas d'Emmaüs de Matthias Stom. Le peintre a aimé le sujet puisqu'on dénombre 10 variantes du thème de sa main. 


Autrefois attribuée à Honthorst, la version présentée à Toulouse saisit par la bougie centrée, plantée au milieu de la scène de surprise générale, attendrit par le détail naturaliste du chien qui se hisse sur les genoux de l'apôtre de gauche, convainc par la puissance de sa nature morte qui rappelle, dans ce contexte pesant de la Contre-Réforme, le dogme de l'Eucharistie. La composition, simple et austère, présente une puissance dramatique intense et le naturalisme de Stom se teinte d'un certaine poésie, en particulier dans le regard émerveillé et surpris du garçon d'auberge.

11, 12, 13, 14, 15 et 16 = Gerrit van Honthorst aimait tant à représenter des chandelles qu'il en est devenu le spécialiste ! Ces détails du Christ aux outrages, du Reniement de Saint Pierre, de Samson et Dalila montrent combien il savait, en jouant du contre-jour et de l'effet lumineux, donner du sens et du relief à ses scènes.


ALORS LES INTRUS ??


07 = cette audacieuse décapitation d'Holopherne par Judith, peinte par Saraceni, plus italien que nature, a été peinte à Rome vers 1602-1603. La bougie, complétement invisible ici, démultiplie les effets lumineux et dramatise intensément la scène. 


Judith est d'une beauté incomparable, l'ombre portée sur son décolleté profond accentuant encore, s'il en était besoin, ses charmes ! La tête d'Holopherne est complètement dans l'ombre, presqu'insignifiante. Et la trouvaille est la représentation de la servante, qui émerge à peine de l'ombre, tenant dans sa bouche le bord du sac dans lequel Judith va déposer son forfait. Elle regarde sa maitresse avec un air totalement épouvanté que souligne l'éclaire venant du bas. L'ensemble est saisissant.


06 = la lumière entourée d'un papier dont on voit parait-il le filigrane, brandie par la servante d'Irène alors qu'elle est en train de soigner Saint Sébastien, est le centre de la délicieuse composition attribuée à un peintre inconnu, nommé à cause de cette toile, le Maitre à la Chandelle. On a pensé qu'il pouvait s'agir de Trophime Bigot, mais il semble que la réalisation soit de trop belle qualité pour lui être imputable. 


La scène est noble et presque mystérieuse. Les ombres sont profondes, denses et douces. Très au-dessus de ce que faisait Bigot. L'expression habitée des trois visages est dépourvue d'affectation et l'on pense à quelque grand maître italien encore mal documenté.


05 = le dernier intrus provient, comme les deux précédents de l'exposition de Montpellier, mais même là, était classé par les commissaires de l'exposition comme un intrus ! Car Georges de la Tour n'est pas un caravagesque. La salle qui lui est consacrée à Montpellier le rappelle honnêtement, parlant en ce qui le concerne "d'affinités électives" avec Caravage. 


Si certains critiques ont voulu démontrer qu'il était possible que de la Tour soit allé en Italie, un tel voyage n'a jamais été prouvé et rien, dans l’œuvre du maitre ne semble indiquer qu'il ait subi la moindre influence, autre que très indirecte, de son lointain prédécesseur. Certes la Lorraine n'est pas une province isolée, certes des copies de Caravage ont pu être à sa disposition, certes il a pu en entendre parler par d'autres peintres (Jean Le Clerc en particulier), mais rien ne les rapproche, si ce n'est une qualité étonnante de peinture et une personnalité hors du commun dans l'exécution de leurs toiles. Plus un certain luminisme, qu'on trouve conjugué à son apogée dans cette superbe Marie Madeleine à la flamme fumante, où la vive lumière fournie par la lampe à huile met en relief tous les éléments indispensables à une bonne compréhension du tableau. Les livres, la croix de bois, le crâne, la discipline insistent sur la conversion de la sainte et décrivent son intense repentir. Cette scène, réalisée avec une étonnante économie de moyens, est d'une éloquence spectaculaire. Quel bonheur de contempler de près cette superbe peinture d'ordinaire à Los Angeles ! Un des mérite du FRAME que de nous permettre une telle émotion.

A SUIVRE
Corps et Ombres : Montpellier fin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...