Affichage des articles dont le libellé est vendée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est vendée. Afficher tous les articles

lundi 25 août 2014

FESTIVAL DES JARDINS DE WILLIAM CHRISTIE 3ème


En réalité pour nous ce n'était que la seconde édition, mais nous commençons à nous sentir comme des habitués. Habitués de William Christie, cela c'est une antienne que je vous ai déjà chantée cent fois : Christie que nous avons connu tout jeune, à Saintes, au tout début de sa carrière... et dont le talent est toujours plus sûr, même s'il a pris, comme nous, quelques ans et quelques rides. Habitués de ses jardins que nous avons découverts avec bonheur un jour de juin 2001 à l'occasion d'un Festival des Jardins, et que nous revoyons avec d'autant plus de plaisir chaque année qu'ils ne cessent de s'embellir. Habitués maintenant de "leur" Festival que nous avions fort apprécié l'an dernier et pour lequel nous n'avions qu'une envie : y retourner. C'est chose faite et comme cette année nous avons "fait l'ouverture", il me faut en parler bien vite pour les heureux mortels qui, se posant la question, auraient la velléité d'y aller à leur tour durant les prochains jours : qu'ils n'hésitent pas, l'édition 2014 est aussi magique que les précédentes.



On retrouve à Thiré, intact, le même bonheur de courir dans les bosquets pour y entendre les musiciens des Arts Florissants (avec William Chistie lui-même ou son fidèle Bryan Feehan, le théorbe "historique" du groupe, ou encore le superbe ténor Paul Agnew) ou des Arts Flo junior, les solistes du Jardin des Voix de l'année ou des années antérieures (Reinoud Van Mechelen, soliste 2011, Elodie Fonnard, 2011 elle aussi, Sean Clayton, soliste 2009 et tant d'autres) ou les musiciens de la Julliard School, qui nous enchantent avec un répertoire toujours inventif et toujours soigneusement adapté au cadre champêtre.


Un joyeux pêle-mêle où l'on croise Michel Lambert (1610-1696), maître de chant et compositeur fort apprécié à la cour de Louis XIV et dont la fille épousera Lully, Sébastien Le Camus (1610-1677), moins connu mais pourtant violoniste, théorbiste et compositeur, surintendant de la musique de la reine Marie-Thérèse et auteur de fort agréables mélodies, on y entend quelques airs des Indes Galantes, des trios de Boislambert, une sonate de Vivaldi et cent autres merveilles, chaque jour renouvelées. Cela se passe, les noms à eux seuls sont promesses d'évasion, au Théâtre de Verdure, au Jardin Rouge, au Mur des Cyclopes, au Jardin Chinois ou encore dans le petit cloître reconstitué à côté du Logis de Thiré. Le vent chante dans les peupliers, les oiseaux accompagnent les flûtes traversières et le zéphyr n'est pas que dans les paroles sucrées qu'égrènent les chanteurs. Ces promenades musicales sont délicieuses, un peu magiques et très rares : des moments qu'il faut savourer doucement, sans arrière-pensée, en se livrant sans contrainte à la magie des ces airs de cour ou de ces canons de taverne qui sont d'un autre temps, mais pourtant si proches de notre sensibilité.


Enfin, le soir, après une pause repas qu'on peut prendre dans la Pépinière ou d'un pique-nique qu'on peut concevoir délicat, au diapason - comme le fut le nôtre avec un foie importé en ligne directe du Périgord, un Montbazillac à damner un évêque et un cake au citron d'anthologie (reconnaissez-là la griffe de notre ami blogueur 100% fin gourmet) - c'est le spectacle sur le miroir d'eau. Un petit lac qui se la joue Versailles en miniature, et offre au concert un décor de conte de fées, tout à fait à propos. Lors du premier week-end, dont nous étions, c'était "Rameau maître à danser" (il fallait bien célébrer dignement le 250e anniversaire de la mort du musicien (1683-1764)) : un pur divertissement composé de deux pièces aussi inédites l'une que l'autre.
La pastorale héroïque Daphnis et Eglé, créée pour égayer les parties de chasse de la cour ne fut, semble-t-il, jamais jouée car la reine s'en offusqua et l'interdit après en avoir vu la générale. L'argument, en un acte, est des plus simples, mais, pour une épouse trompée, des plus énervant : Daphnis et Églé, persuadés de s'aimer d'amitié, partent joyeusement vers le Temple de l'Amitié pour échanger des serments. Or quelle n'est pas leur surprise et leur déception que de se voir refouler par le grand prêtre furibard, tonnerre et éclairs à l'appui, qui leur reproche de ne point s'aimer comme il le faut pour entrer en ces lieux. Après s'être accusés mutuellement de trahison, ils finissent par comprendre, aidés en cela par l'intervention d'un angelot armé d'un arc, que le sentiment qui les lie est amoureux et doit être célébré dans le temple de Cupidon. L'allusion implicite à la liaison entre Louis XV et Madame de Pompadour déplut fort, on l'imagine, à la reine qui sans doute, obtint qu'on remise cette partition au plus profond des placards versaillais.
La deuxième pièce interprétée lors du premier week-end était aussi légère : il s'agissait d'un ballet chanté, commandé à l'occasion de la naissance du duc de Berry, futur Louis XVI, célébrant quant à lui La Naissance d'Osiris. L'oeuvre, on l'imagine, n'a guère été reprise ensuite, et la mise en scène de Thiré était absolument délicieuse : chanteurs et danseurs, costumés avec goût (dans une gamme de teintes passées mais colorées et fort délicatement déclinées : costumes très réussis d'Alain Blanchot) interprétaient, sous la houlette de Sophie Daneman pour la mise en espace et de Françoise Denieau pour la chorégraphie, une charmante pastorale dont l'argument reste vraiment très secondaire !! Un spectacle plein d'esprit, où tout était soigné dans les détails, jusqu'à la distribution de superbes bouquets à toutes les femmes de la scène, apportés dans une brouette par un jardinier très XVIIIè !!


La semaine prochaine le spectacle du soir sera Actéon de Marc-Antoine Charpentier, précédé de pièces de Luly et de De Lalande, encore prétexte à de joyeux et élégants ballets, le miroir d'eau se prêtant à merveille au "divertissement". Tous les soirs, l'église de Thiré accueille aussi les émouvantes "Méditations de l'Aube à la Nuit", les soirées de semaine sont consacrées à des concerts aux chandelles, l'après-midi parfois, on découvre de jeunes talents (je recommande en particulier le joueur d'archi-luth Thomas Dunford qui a un toucher, une musicalité et une finesse de jeu vraiment sublimes. Enfin, nouveauté de l'année, on peut aussi suivre, après les spectacles du week-end, une toute nouvelle initiative "Dans le silence de jardin" où un conteur vous charme par ses dits captivants, "mis en gestes". Quant à la visite des jardins de nuit, après le concert, elle réserve même à ceux qui connaissent les lieux pour les avoir vus de jour, mille surprises vraiment féeriques.


Au point que, si Dieu nous prête vie, l'an prochain nous resterons un peu plus longtemps pour mieux profiter de tout cela. D'autant que le Festival est, du point de vue financier, une "vraie" démocratisation de la musique : les prix défient ici toute concurrence et une telle débauche musicale, d'une telle qualité pour un tarif aussi doux, c'est carrément généreux !


L'an dernier nous avions profité de notre passage à Thiré pour retourner voir les Jardins de la Court d'Aron. Cette année nous avons découvert un jardin plus discret, plus"naturel" quoique très sophistiqué : celui du logis de Chaligny à Sainte Pexine. Je me suis engagée, nous étions sur une propriété privée, à ne pas diffuser mes clichés, mais vous incite vivement à aller en prendre vous-mêmes en allant visiter ces jardins remarquables et très "à échelle humaine", qui ont été, nous a-t-on raconté, restaurés par l'ancien jardinier de l'Elysée. Jardin d'agrément, potager, fruitiers, nymphée, tout incite à la halte et à la rêverie, même le bois qui s'étend derrière le domaine a été aménagé dans ce goût très "savant" qui mêle naturel et rigueur, à l'anglaise et à la française, pour un résultat vraiment original. Le nec plus ultra étant la possibilité de pique-niquer sous la pergola, une longue tonnelle qui conduit jusqu’au bois, couverte de vignes chargées de grappes sombres, de rosiers éclatants et de clématites lumineuses, où tables et fauteuils offrent la halte déjeuner la plus sympathique qu'on puisse imaginer. Prévoyez un panier repas à la hauteur du séjour, parfumé, léger et gouleyant.

La pergola n'étant pas située dans l'enclos de la propriété mais proche du parking et accessible à tous, je n'ai pu résister à vous donner un avant-goût de cette visite pleine de charme.
Vous aurez un aperçu de ces deux jardins extraordinaires dans la bande annonce de l'émission Des Racines et des Ailes du 4/06/2014... qui nous  valu quelques difficultés au moment de réserver, début juillet : c'était la panique à bord ! Mais qu'on se rassure, "la foule" reste mesurée, à cause des contraintes de jauge (oui, on est en plein air, mais il existe tout de même une jauge, imposée par la taille des lieux de replis prévus en cas de pluie... et s'il fait beau ?? Eh bien, on vend quelques places "beau temps" à la dernière minute, à l'entrée du domaine. Une bonne surprise pour ceux qui n'ont pu avoir des places sur internet.


mercredi 26 février 2014

CLÉMENCEAU ET LES ARTISTES MODERNES (2)


L'exposition qui se tient encore jusqu'au 2 mars à l'Historial de Vendée des Lucs de Boulogne (le dernier week-end, elle sera ouverte jusqu'à une heure du matin !) montrait tout d'abord comment le goût de l'art vint à Clémenceau.Fin octobre 1861, le jeune vendéen débarque dans une capitale en ébullition, l'immense chantier d'Haussmann étant en train de transformer la ville en une cité moderne, aérée et plaisante. Le jeune étudiant en médecin fréquente les cafés où se pressent tous ceux qui font la vie intellectuelle de l'Empire. Il parvient aussi à s'introduire dans quelques salons, surtout à vocation littéraire, où il rencontre Gustave Geffroy qui va devenir un peu son cicérone et restera pendant plus de quarante ans son ami.

Peint par Jean-François Raffaëlli, lors d'un discours au Cirque Fernando à Paris en 1883

C'est en sa compagnie, avec aussi le caricaturiste Camille Pelletan, Nadar qui signera quelques articles et d'autres que Clémenceau lance, en 1880 le journal La Justice, qui, entre deux dithyrambes politiques, fait une place non négligeable à l'information artistique. Rapidement d'ailleurs, le Journal "compte" dans le milieu des arts, et hommes de lettres et artistes sont attentifs aux commentaires que ce dernier leur consacre.


L’exposition évoque, bien sûr, l'engagement de Clémenceau au service de l'art. D'abord à travers ses écrits de journaliste puis comme décideur. Son intervention en faveur d'Olympia tout d’abord. Présente à l’Historial à travers une eau-forte de Manet et une série de parodies, elle fut défendue plus d’une fois par Clémenceau : il n’hésita pas à se battre en duel avec un homme qui avait craché sur la dame en 1885, puis soutint Monet qui lutta pour faire entrer le tableau au Louvre après la mort de Manet : son intervention fut efficace, l’Olympia fut accrochée dans la salle des États en face de la Grande Odalisque d’Ingres. Le scandale fut double : lorsqu'elle fut acheté par l'état, puis plus tard, lors de l'accrochage jugé trop flatteur pour Manet par les détracteurs de la toile !


C’est grâce à lui également que le tableau de Whistler, Arrangement en gris et noir : Portrait de la mère de l’artiste (1871) entra au Musée du Luxembourg, antichambre du Louvre. « Je voudrais donner, à ceux que cela intéresse, l’adresse d’un chef-d’œuvre. » écrivit Geffroy dans l’un de ses articles, et Clemenceau entraîna Léon Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, dans la galerie Boussod, Valadon & Cie où le tableau était exposé. Il fit en sorte que l’artiste, flatté que l’État désire acheter son œuvre, laisse le ministre fixer le prix. C'est ainsi qu'il accepta de la céder pour ... 4000 francs alors qu'il en attendait plutôt 75 000. Cette toile extraordinaire contient dans son sous-titre, arrangement en noir et gris, une vraie leçon d'histoire de l'art.


Une sévère composition aux verticales marquées - les  plis du rideau, les bords des encadrements, le pied de la chaise, le dos rigide de la femme - est à peine adoucie par le motif japonisant qui se dessine sur le tissu de gauche : des vagues légères et à peine discernables. C'est le seul endroit du tableau qui comporte quelques touches de jaune, exceptions d'autant plus surprenante à cette harmonie de noirs. Le fond, gris, quasi uni, met en valeur l'opposition des noirs et des blancs qui scandent ce portrait sans complaisance, presque un portrait à charge. Et pourtant, Whistler y présente sa mère avec un immense respect, comme une femme de goût et aux traits plutôt doux malgré l'âge et les lèvres serrées. Coiffe en dentelle et stricte robe noire, Anna Matilda Mc Neill, plutôt âgée est assise de profil dans ce décor épuré à l'extrême. Le croirez-vous, la toile fit scandale en 1871 à cause de son minimalisme formel et de son absence apparente de sensibilité. On y lit sans doute trop le rejet par l'artiste du milieu protestant et ultra-puritain dont il était issu et dont il s'est échappé en devenant peintre.


Arrivé en France en 1856, à l’âge de 22 ans, il s'installe à Londres trois ans plus tard (la gravure exposée en abyme dans cette toile, représente d'ailleurs une des seize eaux-fortes de sa série "La Tamise") mais reste lié à l’avant-garde française. Exposant au Salon des Refusés en 1863, il fait figure de révolté. Il voulait que ce tableau soit son chef d’œuvre et résume ses convictions esthétiques d’avant-garde. Huysmans l'a bien compris, qui était subjugué par la toile : « C’était inquiétant, mystérieux, d’une couleur différente de celle que nous avons l’habitude de voir ; La toile était avec cela à peine chargée et montrait presque son grain ; l’accord gris et du véritable noir de Chine était une joie pour les yeux surpris par ces harmonies inhabituelles ; c’était je ne sais quoi, de la peinture anglaise baudelairisée, de la peinture lunaire et réelle. » Et grâce à Clémenceau, la toile est à Paris !


Une troisième œuvre confirme l'engagement actif de Clémenceau au service des artistes : la statue à la mémoire d’Auguste Blanqui. Ce dernier, activiste républicain qui passa plus de trente ans en prison, notamment dans les sinistres geôles du Mont Saint-Michel, était mort en 1881 et Gustave Geffroy, qui fut un défenseur passionné de sa mémoire, fit donner son nom à un bouevard parisien et, en 1905, organisa avec la commune de Puget-Théniers, son village natal, l'érection d'un monument à sa mémoire. Il s'adressa d'abord à Rodin (échaudé par l'affaire du Balzac, dans laquelle Clémenceau prit d'ailleurs une part active en sa faveur) puis à Camille Claudel, en vain : ils refusèrent. Ce fut Monet qui proposa alors un troisième artiste : il n’y a pas, « à défaut de Rodin, un statuaire plus digne de cette mission que Maillol ». Ce dernier n’était pas encore connu, mais travaillait à la Méditerranée qui allait faire son succès au Salon d’Automne 1905. Clemenceau, qui avait connu Blanqui lors de sa propre incarcération en 1862 et lui avait fidèlement rendu visite ensuite (1),  invita donc, rue Franklin, Maillol, Geffroy et le maire du village de Puget-Théniers où devait se dresser la statue. 
- Alors, dit-il au maire, combien d'argent disponible avez-vous ?
- Nous avons 7000 francs en tout : il faut compter 4000 pour les fêtes, 2000 pour le voyage des invités, vous voyez ce qu'il reste.
- Si l'on me donne les 7000 francs, intervint Maillol, je fais le monument.
- Voilà l'homme qu'il vous faut, asséna Clémenceau au malheureux maire, il vous fera la statue.



Et l’affaire fut conclue.  La somme avait malheureusement été sous-estimée d'autant, qu'entre temps, la côte de Maillol avait augmenté !! En 1907, on en est à 20 000 francs ! Une souscription et une aide de l'Etat, impulsée par Clémenceau, permirent la réalisation de la statue. Pas question, après l'épreuve éipque du Balzac, de faire une statue en pied de Blanqui. Maillol proposa donc l’allégorie de l’Action enchaînée. Nue. Vollard raconta qu’à la question de Clemenceau : « Comment voyez-vous votre monument ? », Maillol aurait répondu « Je vois un beau cul de femme » (2).On conserve de nombreux dessins préparatoires de cette statue, qui montrent l’évolution du projet, pour aboutir à ce mouvement dynamique du corps, la tête tournée dans une direction, les jambes et le torse dans l’autre. L’inauguration eut lieu en 1908, et bien sûr la statue fit scandale, exposant devant l’église paroissiale une nudité que d'aucuns jugèrent inconvenante, si peu de temps après la séparation de l’Église et de l’État.
Pourtant rien de choquant dans cette femme enchaînée, puissante, solidement campée sur des jambes robustes, le torse aux seins conquérants et le visage étiré vers l'arrière, dans un mouvement de colère et de révolte. L'Action enchaînée amorce par cette torsion un impétueux mouvement vers la liberté, et, même si les mains de la femme sont encore liées par la tyrannie, la courbe de son cou et celle de ses hanches donnent un élan irrésistible à cette silhouette massive et ferme. La statue rapidement ôtée du parvis de l'église à la demande des catholiques furieux, fut exilée sur le champ de foire pour trôner aujourd’hui dans un square pour enfants !



On admire aussi quelques œuvres d'art ayant appartenu à l'artiste. Comme le petit Don Quichotte et Sancho Pança qui ornait son bureau, pendu contre les rayonnages de sa bibliothèque. Ce tableau d’Honoré Daumier, dont on connaît plusieurs variations, lui avait été offert en 1917 par ses collaborateurs du ministère de la Guerre, avant de sombrer dans l’oubli au point de ne pas apparaître dans le catalogue raisonné de l’artiste. La toile est pourtant délicieuse, et tellement propre à décrire celui auquel elle fut malicieusement offerte.



Par ailleurs Clémenceau possédait trois toiles de son ami Monet : la plus importante, Etudes de rochers, la Creuse, n'a pu être déplacée à cause de sa fragilité. Par contre, l'autoportrait de l'artiste, peint en 1917, offert au Louvre et aujourd'hui à Orsay, et qui lui fut offert à la manière toujours un peu abrupte de son vieux hérisson, était à l'exposition.



Monet venait de détruire deux autres autoportraits, et "il alla, nous dit Clémenceau, cherche la toile au moment de mon départ, et la jetant dans ma voitire "emportez-le, dit-il d'un ton bourru, et qu'on ne reparle plus". Je laisse la parole à Clémenceau lui-même pour analyser cette oeuvre impressionnante : "Le dernier portrait... je n'en puis parler de sang-froid, tant il rend à miracle le suprême état d'âme de Monet épanoui en vue du triomphe entrevu, avant que s'abattît sur lui l'effroyable menace de la cécité... Sans pièges de reflets, le portrait du Louvre, à mon sens, doit être tenu pour le dernier mot de Monet. Un éclair de joie triomphante a passe sur lui quand ses suprêmes essais ont montré q'ayant pu concevoir au plus haut de lui-même, il serait en état d'exécuter. C'est cet éclair d'ambition surhumaine que l'admirable portrait de la dernière heure a fixé.
L'intérêt historique de cette toile, c'est qu'elle nous montre, dans un ouragan de passion heureuse, l'homme de l'achèvement rêvé. Tout l'éclat du labeur triomphant s'inscrit dans ce visage, convulsé dans l'éblouissement de la vision intérieure d'où semble enfin bannie la terreur d'un succès qui ne serait pas à la mesure de ce qu'il a voulu." Et de fait, ce teint un peu rouge, cet œil plein de malice, ces pommettes saillantes au sourire à peine esquissé traduisent précisément cette fierté heureuse que décrit avec bienveillance l'homme politique attentif. 



On voyait enfin la Gondole que Monet offrit à son "vieux frère", car il savait combien ce dernier aimait Venise. "Bien qu'il y ait un grand brouillard ce matin, et même tantôt, écrit Alice Monet à une de ses filles, Monet a pu faire une ébauche de gondole qui est bien jolie malgré tout". Cette silhouette, esquissée sur un fond blanc irréel, dont les reflets verts semblent jetés sur la toile, vibre et oscille dans l'air frais du matin.  Monet qui ne fut pourtant pas un grand voyageur, il aimait tant Giverny, alors que Clémenceau parcourait le monde avec délices !! Très amoureux de l'Asie, en particulier, ainsi qu'une prochaine exposition organisée par le musée Guimet, passant par Nice et venant ensuite aux Lucs de Boulogne, le montrera. Une conférence de Matthieu Seguéla nous l'a fait découvrir et nous a fait nous promettre de revenir à la fin de l'année !!



Pour finir, l'exposition décidément très complète, parlait des rapports de Clémenceau avec "ses" illustrateurs.  Clemenceau fut en effet l’auteur de plusieurs ouvrages illustrésn parmi lesquels les commissaires ont choisi bien évidemment les Figures de Vendée et deux autres livres illustrés par des artistes célèbres que le Tigre n’avait pourtant pas choisis : Au Pied du Sinaï fut confié par l’éditeur au crayon de Toulouse-Lautrec. Démosthène, commandé par Marguerite Baldensperger en 1923, fut illustré par Bourdelle que Clemenceau n’aimait pas vraiment : le style grec archaïque faisant, selon lui, un peu trop « boche ». « Il va nous faire un Démosthène à la brasserie entre sa bière et sa pipe, avec des plumes de coq de bruyère tout autour. » L’auteur de Démosthène finit pourtant par se laisser apprivoiser et même séduire par l’artiste, très cultivé et imprégné, comme lui, de culture classique. Sculpteur avant tout, Bourdelle pour illustrer son livre passa par le modelage de petits reliefs en terre, qui furent ensuite photographiés, puis la photo fut fournie au graveur. Il conçut ainsi quatorze planches dont L’Exil qui illustre la solitude de l’homme public. 


lundi 24 février 2014

CLÉMENCEAU ET LES ARTISTES MODERNES (1)


Vendée : les Lucs-sur-Boulogne ... une improbable bourgade de 3289 habitants qui abrite une chapelle mortuaire à la mémoire des 564 personnes (dont 110 enfants de moins de 7 ans) massacrées le 28 février 1794 par les "colonnes infernales" au cours des guerres de Vendée. Un endroit que nous avons découvert en 1989 quand, soucieux comme à l'ordinaire de faire à l'inverse de nos contemporains, nous étions allés visiter la Vendée pour y célébrer d'une autre façon le bi-centenaire de la Révolution française.


Dignes enfants de la République, nous ignorions tout de ces épisodes et, curiosité et anti-conformisme aidant, nous avons découvert ce pays bien trop plat mais pourtant surprenant par l'entêtement qu'il affiche à célébrer ses martyres et son histoire particulière.


Etat d'esprit qui vaut aux Lucs un bâtiment moderne impressionnant, l'Historial de la Vendée. Or voici qu'une publicité pleine page dans le Connaissance des Arts de janvier, signalait en cet Historial une exposition au titre alléchant : "Clemenceau et les artistes modernes. Manet, Monet, Rodin…". Aucun adresse, pas plus de numéro de téléphone, il m'a fallu chercher les renseignements sur internet, comme si l'Historial de la Vendée était suffisamment universel pour que tout un chacun sache qu'il est aux Lucs de Boulogne. Bref, une exposition d'intérêt national, sur un thème pareil, cela méritait l'escapade. Il fallait faire vite avant la fin de la manifestation, qui se termine le 2 mars. Et durant le dernier week-end le musée sera ouvert jusqu'à 1h du matin...

Clémenceau portraituré à l'âge de 10 ans, par son père, Benjamin Clémenceau. Ce médecin positiviste et républicain engagé (il aura plusieurs fois des ennuis avec la justice à ce sujet), était avant tout un grand lecteur, toujours "enfermé dans sa bibliothèque", selon son fils. Passionné d'art, qui écrivait "vous pouvez vivre trois jours sans pain, sans poésie, jamais... l'art est un bien infiniment précieux, un breuvage rafraîchissant et réchauffant, qui rétablit l’estomac et l'esprit dans l'équilibre naturel de l'idéal", n'avait guère les moyens de s'offrir des œuvres d'art, mais il pratiqua la peinture et la sculpture. Le petit Goerges avait 10 ans, c'est l'époque où il est inscrit à la pension Montfort de Nantes pour y effectuer ses études secondaires. C'est à Nantes qu'il effectuera une formation scientifique tout en préparant un baccalauréat ès lettres.

L'exposition se donne pour objectif d'analyser liens qu’entretint Clemenceau avec les artistes de son temps, en tant que journaliste, critique d’art, mais aussi en tant qu’homme d’État, ministre et président du Conseil. 160 peintures, sculptures, dessins, estampes, photographies, ouvrages, lettres, organisés selon un parcours intelligent, permettent de mieux découvrir cet aspect connu mais pas souvent développé du Tigre vendéen.



Le parcours, structuré en six parties, aborde successivement :
  • La sensibilisation de l'homme de plume aux questions artistiques et l’amitié entre Clemenceau et certains critiques d’art comme Camille Pelletan et surtout Gustave Geffroy 
  • Son engagement pour les artistes dits « modernes » via ses écrits, ses actions et ses propres productions littéraires
  • L’homme-sujet par les portraits innombrables qu’il suscita auprès d’artistes majeurs comme Manet, Carrière ou Rodin, les monuments puis les images et caricatures qu’il inspira.
  • Son rôle d’amateur d’art par ses collections artistiques
  • L’amitié contrariée avec Auguste Rodin
  • Son amitié avec Monet 


C'est à propos de la série des fameuses cathédrales de Monet que Clémenceau interpellait en ces termes Félix Faure, dans un article publié le 20 mai 1895 dans La Justice : « Vous qui trônez gracieusement dans le palais de madame de Pompadour […] vous êtes aussi président de la République. […] Comment l’idée ne vous est-elle pas venue d’aller regarder […] l’œuvre d’un de vos contemporains, par qui la France sera célébrée dans le monde longtemps après que votre nom sera tombé dans l’oubli ? » 


L'ensemble est admirablement agencé, avec des petits traits de génie de mise en espace, comme la présentation de la "une" du numéro de Justice dont je parle ci-dessus, qui célèbre la série des Cathédrales de Monet et qui s'ouvre sur une "fenêtre" à travers laquelle on aperçoit celle que Clémenceau fit acheter par l'état en 1907 et qu'on admire maintenant à Orsay.



Ou plus loin, une autre fenêtre qui s'ouvre vers les tableaux que peignit Blanche Hoschedé-Monet quand elle vint, avec le maître, séjourner à Bélébat, le refuge vendéen au borde de l'Océan où le Tigre invita, au soir de leurs vies, son vieil ami peintre. Les toiles ne sont pas de tout premier ordre artistique mais leur côté spontané et détendu, relatant le séjour amical dans la bien-aimée Bicoque, est émouvant. C'est le dernier refuge du vieil homme politique, interdit de Vendée pour d'obscures chamailleries successorales, qui, loin des agitations parisiennes, se prépare à la mort.


Il y cultive son jardin, comme Monet le fit de Giverny (il remplace les nénuphars par des roses trémières), y construit son "petit Trianon de fagots" (un simple kiosque de bruyères) : "Mon palais de fagots va être édifié en une dizaine de jours... à droite et à gauche, deux murs de fagots doublés de sapin avec cretonne clouée... ainsi on aura devant soi la mer, et derrière la vue sur la forêt". Et là, il contemple le large, en rédigeant "Grandeurs et misères d'une victoire" : "des fleurs, de la brise, la mer danse, avec cela on peut se traîner" !


Ce séjour à Saint-Vincent-sur-Jard que Blanche peignit d'un pinceau maladroit, fut pour Clémenceau une grande joie :  lié par une profonde amitié à Claude Monet, il était heureux de l'accueillir chez lui. Après avoir défendu ses Cathédrales, en avoir fait acheter une par l'état, il le suivit avec constance et enthousiasme durant toute leur vie. Il le soutint, le conseilla, l'encouragea même, il était médecin, à se faire opérer de la cataracte. Il poussa aussi le peintre à achever les Nymphéas et lui rappela sa promesse de les offrir à l’État au lendemain de l’armistice, une manière de participer à la victoire. Il n'hésite pas, dans une des nombreuses lettres qu'ils échangèrent, à la "lui faire" à la Montaigne : « Je vous aime parce que vous êtes vous, et que vous m’avez appris à comprendre la lumière. Vous m’avez ainsi augmenté. ».


L'exposition présentait une jolie série de Nymphéas (dont le super exemplaire de Dallas, le tondo que j'ai inclus dans la photo de Bélébat ci-dessus) de périodes très variées allant de 1904 à 1917, et de nombreux souvenirs de l'inauguration en 1927, au lendemain de la mort de l'artiste, de la série de l'Orangerie, pour l'installation de laquelle Clémenceau joua un rôle décisif.


Clémenceau qui conçut une peine immense lorsqu'il perdit son grand ami, assista bien sûr à ses obsèques. Et devant le cercueil du peintre recouvert d'un drap noir, il rugit "pas de noir pour Monet". S'insurgeant, il arracha le tissu de convenance, et saisissant un rideau à fleurs qui ornait une fenêtre proche, il en recouvrit celui qu'il appelait tendrement "mon pauvre maboul" (1). L'anecdote, peut-être enjolivée, est racontée par Sacha Guitry, mais la photo prise ce jour-là montre les traits ravagés du vieil homme qui pleure son ami et le cercueil recouvert d'une étoffe claire.


Les rapports tendus avec Rodin sont aussi fort bien rendus : on pénètre dans la salle qui leur sont consacrés et on se trouve nez à nez avec une série de 9 bustes de Clémenceau, en terre cuite, plus ou moins ressemblants, sculptés d'une main que l'on devine nerveuse et hésitante. En 1911, l'Argentine passa commande au sculpteur d'un buste de l'homme politique pour le remercier d'une série de conférence qu'il avait effectuées en Amérique latine. Les liens entre les deux hommes, après avoir été amicaux, s'étaient quelque peu distendus et Gustave Geffroy, qui avait proposé le nom de Rodin pour l'exécution de cette commande, pensait les rapprocher. Il n'en fut rien : après 15, voire 18 séances de pose, Rodin fit du vendéen 17 terres cuites,13 plâtres, un bronze et même un marbre, dont aucun n'eut l'heur de plaire à Clémenceau. Les deux hommes affrontent leurs egos puissants, et des idées franchement opposées : il n'en sort rien qui soit de nature à satisfaire le Tigre. Monet confiera plus tard "à chaque coup de pouce dans la glaise, je devinais qu'il n'était pas content, il me souriait avec pitié... son expression injurieuse me paralysait et me vexait...", et, de fait,  Clémenceau finit par déclarer à Rodin "ce n'est pas moi, c'est un japonais que vous sculpté Rodin, je n'en veux pas". Il faut dire que ce dernier avait de drôles de manières "Quand Rodin vint pour faire mon buste, il me demanda une chaise, il monta dessus pour me regarder le sommet du crâne, descendit et me dit "je sais maintenant comment vous êtes fait intérieurement et extérieurement. Je reviendrai dans huit jours".


De Rodin l'exposition montre aussi une trentaine de dessins "licencieux", très pudiques au demeurant mais qui sont restés jusqu'en 2005 cachés dans une enveloppe brune au milieu de documents administratifs ! Retrouvés il y a peu, c'était sans doute leur première apparition publique ! Ces figures féminines dans des postures diverses, suggestives, érotiques parfois, apparaissent sur le papier, évanescentes, à l’aquarelle et à la gouache et montrent les talents de dessinateurs du sculpteur.




 (1) Il l'appelait aussi "mon vieux coeur", "grand ami de mon coeur" (8 décembre 1924), "mon vieil enfant" (3 août 1924), "mon cher vieux frère" (21 décembre 1922), "mon cher homme des bois" (11 novembre 1923), "vieux falempin" (26 mars 1924), "vieux hérisson" (29 novembre 1924), "mon pauvre vieux crustacé" (6 août 1926), "espèce de vieux fou" (10 juillet 1925), "mon cher bon vieux bipède" (4 septembre 1926), faisant preuve dans son affection d'un humour et d'une imagination sans fin !!

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...