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lundi 10 août 2015

Icônes américaines à Aix en Provence

Chuck Close et une visiteuse... pourquoi regarde-t-elle ailleurs ?Pourtant, franchement, Chuck Close c'est "facile" par rapport au reste !

Le musée Granet, bénéficiant d'un prêt effectué par le musée de San Francisco prsente jusqu'au 18 octobre une exposition exceptionnelle intitulée Icônes américaines.
Le San Francisco Museum of Modern Art est le tout premier musée destiné à l’art moderne et contemporain de la côte ouest des Etats-Unis. Ce musée, dont la collection a récemment été enrichie par un don exceptionnel de la famille Fisher, possède aujourd’hui l’une des plus belles collections d’art contemporain américain au monde. Le SFMOMA est actuellement fermé pour des travaux d’agrandissement et rouvrira ses portes en 2016. Dans l’intervalle, le musée a accepté de prêter les plus belles œuvres de sa collection permanente et de la collection Fisher, avant que celles-ci ne réintègrent le musée de façon permanente. Et après le Grand Palais, les voici à Aix !

Euh ??...

... Ah !!!...

... Ben, voui, voui  ...

... Enfin ... j'chais pas ! ...

Excusez-moi j'ai oublié de noter les noms des artistes, mais là, j'étais rassurée, ça oscillait doucement, c'était simple et reposant ... et puis, je connais, Calder ! Ouf !!

Andy Warhol, Sol LeWitt, Alexander Calder, Cy Twombly, Roy Lichtenstein, Chuck Close et bien d’autres sont représentés dans cette manifestation. Comment vous raconter cela, alors que, franchement, je n'ai pas tout apprécié, loin de là ? Alors, quand on ne sait pas et qu'on ne comprend pas, faut être humble et prendre le livret pour les enfants ! J'ai donc choisi de m'en inspirer pour vous faire visiter quelques œuvres "en jouant" !!
Réponses au bas de la page : attention, toutes les réponses apparaissent en même temps !!

Chuck Close (né en 1940) est un artiste hyperréaliste qui se focalise sur le genre du portrait, mais de manière très particulière. Il commence à prendre une photographie de son modèle, centrée sur le visage, sur laquelle il trace ensuite un quadrillage. Il transpose ensuite ce quadrillage sur une toile, en l'agrandissant, afin de se constituer des repères. De près, l'oeuvre de Chuck Close semble quasiement abstraite, pourtant, si on s’éloigne un peu du tableau, le visage du modèle apparait, avec tous ses détails et ses particularités, très identifiable. 

Robert par Chuck Close - 1996-1997
Il faut retrouver les carrés numérotés ci-dessus sur l'autoportrait du peintre.


Roy Lichtenstein (1923-1997) a fait partie du Pop Art, s'inspirant des techniques d'impression par points qu'il avait observé dans les comics et qui permettaient de mettre en couleur certaines zones. Ces points, appelés Ben Day, du nom de leur inventeur (Benjamin Day) sont régulièrement repris par Lichtenstein. Il crée ainsi l'illusion d'une impression mécanique alors qu'il applique ses points à la main. Il puisait ses sujet d'inspiration dans les images de bandes dessinées, de publicités ou dans l'histoire de l'art. Il disait "Je veux que mon tableau ait l'air d'avoir été programmé. Je veux cacher la trace de ma main. Dans la toile ci-dessous, sa référence artistique est Fernand Léger.

Figures with Sunset - Roy Lichetenstein, 1978

Et voici la peinture de Lichtenstein avec 9 erreurs par rapport à l'original au-dessus : 
à vous de les trouver !!


Calder (1898-1976) : ingénieur et fils d'une riche famille d'artistes, Calder choisit la sculpture. En 1926, arrivé à Paris, il crée des jouets articulés qu'il présente au « Salon des Humoristes de 1927. » Les années suivantes et jusqu'en 1929, l'artiste passionné de cirque se consacre au Cirque de Calder, un ensemble de 200 personnages en fils de fer tordus et bouts de chiffons qui lui servent à présenter une performance de deux heures1, qu'il peut transporter et qu'il expose à Paris, puis à Berlin, New York... Dans ce spectacle, l'artiste joue le rôle de maître de cérémonie, de chef de piste et de marionnettiste en faisant fonctionner manuellement le mécanisme, le tout étant accompagné de musique et d'effets sonores. Les personnages représentent souvent des personnages connus de l'époque. Le « Cirque de Calder » a fait une dernière apparition à Paris du 18 mars au 29 juillet 2009 au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou : Alexander Calder, les années parisiennes, 1926-1933. En 1932, il expose pour la première fois ses premières sculptures abstraites, en tiges et plaques articulée, les Mobiles, peints en noir et blanc, et parfois réhaussés d'un ou deux aplats de couleurs qui connaissent un grand succès.


Eighteen numbered black - Calder 1953

Aïe, le mobile a tourné dans tous les sens et la photo garde trace de toutes ses positions : 
combien de mobiles noirs comptez-vous ici ?

Dan Flavin (1933-1996)  est un artiste minimaliste américain célèbre pour avoir créé des installations spectaculaires de tubes fluorescents du commerce. Né à New York, il est d'origine irlandaise, il étudie la prêtrise au séminaire préparatoire de l'Immaculée Conception à Brooklyn entre 1947 et 1952. Il rejoint l'United States Air Force avec son frère jumeau David John Flavin. Pendant son service militaire 1954-1955 il est formé à la météorologie et commence à étudier l'art. Ses premiers travaux, des peintures et des dessins, reflètent son intérêt pour l’expressionnisme abstrait. En 1959 il commence à faire des assemblages et des collages avec des objets trouvés dans la rue, des cannettes écrasées en particulier. En 1961, il présente sa première exposition personnelle de collages et aquarelles à la galerie Judson de New York. À partir de 1963, Dan Flavin réalise des pièces uniquement à base de tubes fluorescents de fabrications industrielles qu'il assemble différemment selon les installations. Il n'utilise que les couleurs standard (rouge, bleu, vert, rose, jaune, ultra-violet et quatre Blancs différents) et les dimensions du commerce. Ses constructions marquent l’avènement d'une époque d'installation in situ, aujourd'hui banale.

Monument à V.Tatlin 1969 Dan Flavin

12 fois le monument à V.Tatlin ! Parmi eux, un faux et un seul ! 
Pas facile à trouver ... ne vous laissez pas aveugler par la lumière !

Andy Warhol (1928-1987) : au début des années 1960, Andy Warhol était tellement connu en tant que dessinateur publicitaire que le reste de son travail artistique n'était pas pris au sérieux. Il présenta dans une galerie quelques-unes de ses œuvres, utilisant ces techniques, mais ce fut un échec. Reconsidérant son travail alimentaire et son travail de peintre, plutôt que de les opposer, il pensa à les réunir. Il eut envie d'élever les images de la culture populaire au rang de l'art élitiste, rejoignant ainsi les artistes du pop art, et devint même plus tard, le « Pope of the Pop ». C'est en 1963 qu'il adopta la technique qu'il utilisera pour ses œuvres les plus célèbres : la photographie sérigraphiée sur toile. Les photographies simplifiées en noir et blanc, sans gris, sont imprimées en sérigraphie sur la toile peinte de grands aplats de couleurs. Le motif est parfois reproduit plusieurs fois sur la toile, comme un motif de papier peint. C'est devenu le stéréotype du pop art. Les motifs de prédilection seront des noms de marques déposées, le symbole du dollar, les visages de célébrités. Le ton, à la fois populaire et iconoclaste, s'inspire de la culture populaire. Le thème des Comics, qui avait d'abord intéressé l'artiste, était déjà pris par le peintre Roy Lichtenstein qui en avait fait sa marque de fabrique. Jasper Johns avait choisi la typographie. Pour se démarquer, Warhol comprit qu'il devait lui aussi trouver sa marque. Ses amis lui conseillèrent de peindre ce qu'il adorait le plus, ainsi pour sa première exposition majeure, il choisit de représenter les conserves de Campbell's Soup. Les boîtes de Campbell's Soup ouvertes ou neuves, rouillées, aux étiquettes déchirées, uniques ou multipliées, en séries, en damiers, deviennent le thème récurrent de Warhol. Le choix des sujets est en rapport souvent avec son obsession de la mort, y compris pour les toiles célèbres de Marilyn Monroe (peinte après sa mort) ou de Liz Taylor (peinte alors que l'actrice était gravement malade). 

Cette fois-ci, les faussaires ont fait fort : voici James Dean par Andy Warwhol ... mais sur ces 4 oeuvres, une seule est authentique : on attend votre expertise !!

1

2

3

4

Et voici les solutions :

CHUCK CLOSE Voici l'emplacement des carrés :


ROY LICHTENSTEIN





CALDER
Il y a 7 mobiles de Calder dans le montage : il suffisait pour les compter d'isoler une forme bien repérable et assez grosse et de compter cette forme



DAN FLAVIN
Voici l'emplacement du "faux" :


Et voici le détail de l'erreur du faussaire : il a rajouté des néons jusqu'au sol de part et d'autre des deux néons centraux ... alors que dans l'original, il n'y a rien à cet endroit.


ANDY WARHOL
La seule oeuvre authentique de Warhol est la photo n° 3

samedi 8 août 2015

Canaletto à l'Hôtel de Caumont, Aix en Provence (3) Technique et suiveurs



Les dessins occupent une place centrale dans l'oeuvre de Canaletto. Certains sont de simples esquisses, alors que d'autres sont des oeuvres à part entière. A partir de 1720 le peintre met au point sa méthode de travail afin de répondre au mieux aux très nombreuses commandes qu'il reçoit. La Galleria dell'Academia de Venise possède 7 carnets de croquis réalisés sur le vif.
Canaletto ne peignait pas en plein air mais utilisait, comme nombre de peintre d'ailleurs, une chambre noire pour ses croquis. C'est une structure de bois, parfaitement close par un rideau noir et percée d'un trou unique, permettant de capter les rayons lumineux émis par les objets et de les projeter sur la paroi opposée. On obtient alors une image réduite et inversée du paysage environnant.

L'image de la camera obscura ...
... et "la vraie" image !


Le principe, identique à celui de la vision humaine, est connu depuis Aristote. Repris au Xe siècle par un mathématicien arabe, Alhazen (965-1039), il est très utilisé à partir du XVIe en Occident par les peintres, architectes et physiciens, d'autant que les progrès de la perspective et de l'optique permettre perfectionner la technique.


Au XVIIIe, la camera obscura peut se présenter sous la forme d'une tente noire dans laquelle l'artiste pénètre pour tracer les contours de l'image projetée sur une paroi (un miroir placé à l'extérieur permettant de redresser l'image), ou, à l'inverse, d'un petit appareil portatif comme celui présenté à l'exposition et conservé par le musée Correr : on dit que Canaletto l'utilisait pour partir, en gondole, croquer Venise !!


Certains dessins de Canaletto fournissent de précieuses indications sur la manière dont il travaillait. Il prenait de nombreuses esquisses sur le vif, utilisant pour ce faire les procédés de construction classiques de la perspective, mis au point dans les années 1720 : traçage sous le dessin, pour le mettre en place, de nombreuses lignes de fuite, tirées au crayon et à la règle. Sur le dessin ci-dessus, on distingue sous les traits à la plume, les traits de préparation, les détails croqués en marge, le plan de l'édifice, quelques mots ...

Le Palais Foscari (vers 1758, Trieste Galerie nationale d'art antique)

Le dessin du palais Foscari, esquisse dont on sait qu'elle fut exécutée grâce à la camera obscure, comporte de nombreuses inscriptions précises, qui indiquent les gradations des couleurs et les matériaux des murs. C'est une étude pour le Grand Canal vu du palais Sagredo au Rialto, commandé vers 1758 par un marchand berlinois. Coto, bianco, cenerin, macchie zale, coto bel chiaro, signes, lettres ... tout est prêt pour la mise en couleurs !

Venise, vue de l'intérieur de Saint-Marc (vers 1766, Londres Victoria et Albert Museum)

La vue intérieure de la Basilique Saint Marc, un dessin à la plume et à l'encre brune, où l'on voit des traces de crayons noir et rouge (voir plus haut, le détail), présente aussi de nombreuses incriptions : à la plume sur l'arcade du transept nord "largo a misura giu.", au milieu de la balustrade en-dessous de l'arc "5" ou "S", au pied de la chaire "faea e uguali", sous la chaire "manco sofito"  au-dessus de l'iconostase "più largo".


Les esquisses servaient ensuite à faire des dessins préparatoires, où il n'hésite pas à aménager un peu la réalité à sa façon, en rapprochant par exemple des éléments distants les uns des autres. Ce sont des oeuvres à part entière et ils étaient aussi utilisés comme modèles par le maître et son atelier, pour créer différentes versions de la même vue. Véritables sources d'inspiration soigneusement conservés, ces dessins peuvent être réactivés à plusieurs années, voire plusieurs décennies de distance.


Tout ce travail d'organisation qui permettait au peintre et à ses aides de répondre au mieux aux nombreuses commandes qu'ils recevaient, va former une sorte de tradition de védutistes, deux d'entre eux étant particulièrement proches de sa manière et de ses habitudes de représentation.
Lorsque Canaletto revient à Venise, vers la fin de 1755, il y trouve un marché de l'art qui a changé. Après la fin de la guerre de Succession d'Autriche, en 1748, le contexte international s'est apaisé et les clients étrangers ont recommencé à affluer. Profitant de l'absence du maître, plusieurs nouveaux peintres ont émergé pour satisfaire la demande, et parmi eux, le plus talentueux fut certainement Francesco Guardi.
Le goût de la clientèle, de son côté, avait aussi évolué, et on repère chez Canaletto lui-même une inflexion dans la manière de peindre, dans le choix des sujets et l'influence de ce que fait le jeune Guardi ou son propre neveu. Il use d'un pinceau plus léger et plus fluide, et consacre plus d'attention que jamais à la lumière. Malgré les modes nouvelles, et grâce à sa souplesse, Canaletto reste le maître incontesté. En 1763, il est élu à l'Académie de peinture et de sculpture de Venise. Pourtant, malgré son succès, jamais démenti, il semble avoir toujours mené un train de vie modeste, et lorsqu'il meurt en 1768, il laisse fort peu de biens.

Venise, Caprice avec une maison sur la lagune, 1745-1746 par Bernardo Bellotto
Parme Galerie Nationale

Le premier de ses "suiveurs", Bernard Bellotto (1722-1780), était son neveu : fils de Lorenzo Bellotto et de Firoenza Canal, la soeur de Canaletto, il entre dès 1735 dans l'atelier de son oncle et se forme auprès de lui. Ses premières oeuvres sont, forcément, proches de lui mais il tisse rapidement un style propre. En 1747, alors que Canaletto est à Londres depuis 3 ans, Bellotto se rend en Europe Centrale où il peint pour les cours : celle de Dresre, auprès d'Anguste III roi de Pologne et électeur de Saxe, celles de Vienne et de Munich. Entre 1762 et 1766, il séjourne à Dresde et y enseigne la perspective, puis part à Varsovie où il passera les dernières années de sa vie comme peintre du roi Stanislas II de Pologne.
Souvent, il signe sous le nom de son oncle et il peint de grands tableaux des villes dans lesquelles il résidé, témoignant d'une grande maîtrise de la perspective et de la représentation des détails architecturaux. Il contribue à diffuser l'art vénitien et le genre de la veduta dans les capitales européennes.

Venise, les Fondamenta Nuove avec la lagune et l'île San Michele - Francesco Guardi, vers 1757
Une des premières œuvres du peintre en tant que védutiste : la mer et le ciel se disputent les bandes de terre qui encadrent ce délicat paysage vénitien. Les maisons, les embarcations et les personnages qui les encombrent sont décrits à la pointe du pinceau, avec précision mais sans lourdeur. Au blanc des voiles répondent les cimes enneigées au-dessus desquelles s'accumulent de légers nuages qui parsèment le ciel. On sent déjà dans cette toile ce style atmosphérique qui fera sa personnalité dans les années qui suivent.

L'autre concurrent célèbre de Canaletto est Francesco Guardi (1712-1793). L'influence de Canaletto sur Guardi est incontestable, il se pourrait même que ce dernier ait été son élève peu après son retour d'Angleterre, vers 1755-1757. C'est la période où Guardi, déjà âgé de plus de 40 ans, se met à peindre des vedute. En effet, fils de peintre, avant cette période Guardi s'était d'abord consacré à la peinture religieuse et d'histoire, notamment en collaboration avec son frère aîné qui avait repris l'atelier paternel.  En tant que védutiste, il rencontre immédiatement le succès et, comme Canaletto avant lui, il va plaire à Joseph Smith et recevoir, grâce à lui, nombre de commandes de clients anglais. Pourtant le style des deux hommes va progressivement se différencier : Guardi prend plus de liberté avec la topographie, est plus sensible aux variations d'atmosphère et développe un style bien personnel qui fait qu'on les confond rarement.

jeudi 6 août 2015

Canaletto à l'Hôtel de Caumont, Aix en Provence (2) : Venise, Londres


VENISE

Après son séjour romain, Canaletto rentre "chez lui" et le passage de la peinture scénique et du caprice archéologique à la vue de Venise est immédiat et naturel. Dans ses premières vues de Saint-Marc ou du Grand canal, exécutées peu après son retour de Rome en 1720, il compose ses sujets topographiques avec la même liberté que celle qui guidait son pinceau dans les caprices, avec un goût spontané pour les contrastes entre les masses d'ombre et de lumière. 

Venise, Place Saint-Marc - 1721 - 
Vaduz-Vienne, Liechtenstein, collections princières

Jusque là, rien de très original et c'est ainsi que ses contemporains, Giambattista Piazzetta ou le jeune Tiepolo s'expriment. En revanche, il va peu à peu, à la suite de longues expérimentations qui durent de 1723 à 1730, mettre au point une méthode rationnelle de composition de ses perspectives urbaines pour aboutir à la construction de l'image de Venise qui le rendra célèbre dans l'Europe entière. Tout en tenant compte des théories scientifiques les plus en pointe - notamment des découvertes de Newtion sur la composition de la lumière - il laisse d'exprimer son goût pour le caprice et pour la recherche d'harmonie, s'autorisant ce qu'on qualifie de "licence pittoresque". Il représente une ville imaginaire, ou plutôt idéale, minutieusement observée et décrite, mais "arrangée" de façon à, paradoxalement, renforcer "la vraisemblance générale de l'oeuvre finie".

Venise, la Grand Canal vers le nord-est, du palazzo Balbi au ponte du Rialto - 1723


Cette toile de 1723 est sa première vue importante du Grand Canal : l'atmosphère marine de Venise est rendue ici avec force grâce au contraste entre le ciel menaçant et l'eau tranquille et au clair-obscur qui en souligne la profondeur de la plus grande artère de la ville. À l'arrière-plan, une éclaircie vient souligner la profondeur de la composition, guidée par les lignes de fuite qui suivent les rives du canal. Le palazzo Balbi clôt la composition à gauche par sa façade imposante et l’œil est invité, après avoir batifolé sur l'animation du premier plan où les gondoles jouent entre lumière et ombre, à parcourir l'immense avenue jusqu'au Pont du Rialto, au-delà duquel on reconnait l'église San Bartolomeo et la Basilique San Giovanni et Paolo. Le ciel, parsemé de nuages gris, un peu chargé, offre le contraste d'un bleu parfait qui jurerait avec le vert émeraude de l'eau qu'il n'en constituait pas l'évidente continuité.

Venise, le Grand Canal avec l'église San Geremia, le palazzo Labia et l'accès au Cannaregio - 1731 - Vaduz-Vienne, Liechtenstein, collections princières

Venise, le Grand Canal avec l'église San Geremia, le palazzo Labia et l'accès au Cannaregio - 1736-1738 - National Gallery de Londres


Ces deux tableaux qui représentent le même endroit de Venise (la confluence entre le Grand Canl et le canal de Cannaregio sont représentatifs de son évolution. Le premier, daté de 1731 fut commandé par le prince Joseph-Wenceslas de Liechstenstein. A gauche, la vue embrasse l'église San Geremia avec son campanile roman, enchâssée dans le palazzo Labia alors que, de l'autre côté du cal de Cannaregio, une suite de palais se prolonge jusqu'aux maisons du Ghetto, au-delà du Ponte delle Guglie. Dans le second tableau de 1736-38, le cadrage est plus large, artificiellement ouvert pour nous permettre de mieux apprécier les palais de droite. La haute façade du Palazzo Querini se reflète dans l'eau alors qu'à côté le palazzo Eno qui a sans doute subi entre temps des travaux de rénovation, éclate de blancheur. En quelques années le peintre passe d'une lumière blonde relevée d'ombres grises à une exécution plus raffinée, plus riche en détails topographiques et servie par une luminosité claire et rosée, aux ombres transparentes. 

Venise, les îles de la lagune vues du Campo San Pietro di Castello, avec l'Arsenal
Vers 1725 - Musée Pouchkine à Moscou


Qui correspond parfaitement au goût des collectionneurs britanniques que la protection de Joseph Smith lui assurait comme clientèle. Joseph Smith (vers 1674-1770) était un banquier anglais, marchand, éditeur et collectionneur très cultivé qui fut consul britannique à Venise de 1744 à 1760. Pourtant c'est dès 1722-1723 qu'il passa sa première commande à Canaletto pour sa collection personnelle. Et il devint très vite le principal mécène du peintre, mais aussi son "agent" puisqu'il lui trouvait des clients et le "surveillait" en lui imposant des délais. 

Venise, la Place Saint-Marc et la Piazetta vers le sud
vers 1740 - Rome Palazzo Barberini

Il édita même une sorte de catalogue le prospectus Magni Canalis Venetiarum (1735 et 1742), orné de reproductions gravées des œuvres de Canaletto, permettant aux acheteurs potentiels de choisir leurs sujet, ce qui facilitait les commandes et contribuant grandement à la renommée du peintre auprès de ses compatriotes. Canaletto, pour satisfaire ces anglais, apporte encore plus de précision à la topographie, à l'architecture et soigne particulièrement le rendu de la lumière (1).
Donc jusqu'à son départ pour Londres, Canaletto croque et peint sa ville avec fougue, peaufinant les motifs, soignant les mises en scène et améliorant sans cesse ses schémas. Il va même jusqu'à l'idéaliser à la demande d'un client en peignant le Pont du Rialto tel que Palladio l'avait conçu, alors que ce n'est pas son projet qui avait été retenu.

LONDRES

Londres, le Pont de Westminster vu du nord, avec le défilé du lord(maire, le 29 octobre 1746
1746-1747 - New Haven, Yale center fort British Art

Au milieu des années 1740, la guerre de Succession d'Autriche perturbe la circulation du Grand Tour et tend à réduire la clientèle de Canaletto : les anglais préfèrent éviter Venise. Il décide alors de se rapprocher de ses acheteurs, et, aidé par Smith qui l'introduit au sein d'un réseau d'aristocrates britanniques, il part s'installer en Angleterre. Il trouve là des fervents de la Serenissime et de l'architecture palladienne, qui admirent aussi la "république patricienne" à la vénitienne qui correspond à leur propre conception d'une monarchie contrôlée par la noblesse. 

Warwick Castle, la façade est - 1752
Burmingham museum

Les commandes affluent, malgré la cabale qu'organisent contre lui ses "collègues" anglais qui, forcément, prennent ombrage des commandes qu'il s'approprie. Ils prétendent qu'il n'est pas Canaletto mais son neveu, Bellotto, voire même un vulgaire imposteur et il doit organise des séances de peinture en public pour prouver son identité et son talent.
Ce séjour anglais qui met le peintre en contact avec de nouveaux paysages, ou avec la lumière de la Tamise, va le conduire à modifier sa palette et sa touche. Il adopte, pour mieux capter l’atmosphère et l’esprit de l’Angleterre, de nouvelles solutions picturales. 

Château d'Alnwick

Et forcément, il change de registre : il peint Londres et la campagne anglaise. Par exemple le château d'Alnwick, bastion contre les incursions écossaises au Moyen Âge et en ruine quand son propriétaire, Sir Hugh Smithson décide de le transformer en une somptueuse résidence estivale de style néogothique. Pour conserver un souvenir de son aspect avant travaux, il commande une vue du château médiéval à Canaletto qui le peint recouvert de touffes d'herbes entre les créneaux, au sein d'une nature sauvage. Une toile qui annonce le goût romantique et "pittoresque" qui plaira tant aux anglais par la suite. On pense que le ventripotent personnage vêtu de rouge au centre de la toile pourrait bien être un portrait du commanditaire.

Et de nouveau ... VENISE

Venise, Campo San Giacomo di Rialto - Vers 1758-1760
Collection David Lachenmann


Après un séjour de près de dix ans en Angleterre, Canaletto revient dans sa ville natale en 1755 ou 1756 et ne se déplacera plus. Les oeuvres exécutées après son retour de Londres illustrent les nouveaux centres d’intérêt du peintre et surtout, sa réponse au nouveau climat artistique de Venise, où Francesco Guardi (1712-1793) commence à percer, modifiant le goût des commanditaires.  Le marché de l'art a changé : après la fin de la Guerre de Succession en 1748, le contexte international s'est appaisé et les clients étrangers ont recommencé à affluer. Profitant de l'absence du maître, plusieurs nouveaux peintres ont émergé pour satisfaire la demande et le goût a évolué. Toujours à la recherche de nouveaux effets lumineux et atmosphériques, Canaletto se remet à réaliser des caprices, comme au début de sa carrière. Il utilise un pinceau plus léger et plus fluide et sa peinture se fait plus poétique, plus lyrique.

Caprice avec une tombe près de la lagune - Vers 1760-1765
Florence, Galerie des Offices

Ces tableaux de fantaisie, exécutés durant les 10 dernières années de sa vie, sont des paysages de pure invention, évoquant la lagune sous des lumières lunaires, matutinales ou crépusculaires. On y retrouve parfois des éléments d'architecture gothique, souvenirs de son séjour en Angleterre (comme dans ce Caprice avec une tombe où pointent trois flèches anachroniques au-dessus de ruine romaines). Il s'inspire souvent de ses carnets de dessins anciens.

L'écluse de Dolo sur le Brenta - Vers 1763
Musée de Budapest

Par exemple, en 1742, Canaletto s'était rendu dans le bourg agricole et commercial de Dolo, lieu de villégiature des vénétiens sur le Brenta. Il y réalise une série de dessins dont certains prendront place dans les Vedute altre paese da o luoghi altre ideate (Vues d'après nature ou inventées), livre d'eaux-fortes publié en 1744. Le dessin de l'écluse de Dolo sera réutilisé à trois reprises par le peintre pour réaliser des tableaux comme celui-ci qui figure ci-dessus, peint, quant à lui, vers la fin de sa vie, en 1763.

Venise, le Bucentaure de retour au môle, le jour de l'Ascension - 1760


Malgré la concurrence, et sans doute grâce à son inventivité et à l'évolution de son style, Canaletto reste un maître incontesté par ses contemportains. Pourtant ce n'est qu'en 1763 que Canaletto est, enfin, élu à l’Académie de Venise (Accademia veneziana di pittura e scultura). Son élection est difficile : un premier scrutin, le 16 janvier, ne réunit pas le nombre de voix nécessaires. Le deuxième scrutin, le 11 septembre, ne doit son succès qu'à l'appui d'Antonio Visentini. L'Académie méprise un peu le genre védustiste, considéré comme un art mineur. Pourtant, le tableau présenté pour son élection, Perspective avec un portique, a un grand succès. Il en existe un grand nombre de répliques, et il sera même exposé en 1777 sur la place Saint-Marc « pour honorer son auteur ».


Le dernier dessin connu de Canaletto date de 1766, et représente un groupe de musiciens chantant dans l'église Saint-Marc. Fièrement le peintre inscrit près de sa signature : « anni 68, cenzza ochiali, anno 1766 » (fait à l'âge de 68 ans, sans lunettes, en l'an 1766). Ensuite, on n'a plus de traces certaines de son activité, même s'il est vraisemblable qu'il ait continué à peindre jusqu'à sa mort. Elle survient le 19 avril 1768, entouré de sa famille, après une « maladie longue et douloureuse », comme le note le chroniqueur Pietro Gradenigo dans ses annales, les Notatori . Il meurt dans sa maison de la Corte della Perina qui existe toujours, et est enterré dans l'église de San Lio à Venise ; la tradition veut que sa tombe se trouve sous le pavement de la chapelle Gussoni du XVe siècle dans l'église San Lio.


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Note :

(1) Smith possédait une cinquantaine de toiles de Canaletti et environ 140 dessins, mais aussi des oeuvres de Carlevarijs ou de Ricci. Il vendit sa collection au roi Georges III en 1762, faisant ainsi de la Royal Collection la plus importante collection de toiles de Canaletto au monde.

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