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vendredi 29 mars 2013

TITEN ROME 2013 - Les accessoires

Pour vous reposer des considérations parfois un peu trop développées sur l'exposition Tien aux Scuderie de Roma, une autre suite de détails, ces savoureux accessoires dont Titien n'était pas extrêmement friand et qui n'en ont, dans sa peinture, que plus de saveur.


jeudi 28 mars 2013

TITEN ROME 2013 - Les autoportraits



Il est toujours émouvant d'admirer, dans une exposition, des autoportraits du peintre exposé. Certains se sont adonnés à cet art avec délectation, voire avec complaisance.
Ce n'est pas le cas de Titien, dont on connait peu ou pas de portraits jeune mais qui se représenta surtout durant les dernières années de sa vie, les autoportraits prenant alors une couleur de réflexion sur la vieillesse, encore plus touchante et émouvante pour le spectateur d'aujourd'hui.


Dans l'autoportrait de 1562 de Berlin, Titien ne respecte pas la pose classique, tournée vers le spectateur et l'englobant en quelque sorte dans le tableau en le sollicitant du regard. Aucun recours au traditionnel miroir qui permettait aux peintres de s'auto-représenter. Ici, Titien est appuyé sur une table, la main droite donnant l'impression de pianoter avec impatience sur la table, comme s'il était impatient d'avoir à garder la pose. Impression accentuée par la main gauche posée sur son genou, dans l'attitude de celui qui s'apprête à se lever. Ces mains, d'ailleurs, la qualité de la photo permet mal d'en juger (désolée pour les reflets,pas moyen de les éviter pour celle-là), sont juste esquissées, à peine finies, comme le fond, voire même l'habit, suggéré à grands traits nerveux. Toute l'attention du peintre s'est portée sur le visage, au regard aigu et intense, perdu dans un lointain auquel nous n'avons pas part.


C'est la vivacité et l'intelligence de ce regard qui, depuis des siècles, fascine les critiques. Rien de consensuel dans cet autoportrait : aucun instrument de travail venant rappeler le métier de l'homme, aucune déférence à l'égard du spectateur, aucune tentative de séduction ou d'affirmation de sa propre valeur. L'homme est là, puissant, vif et "vert" pour son âge, on sent qu'il ne peinera pas à se lever et que son corps est parcouru d'une énergie sans faille. Jodi Cranston a dit qu'il s'agit d'un portrait à "la troisième personne" : il a raison dans le sens où le "je" ne tient nulle place dans cette représentation volontairement distante, sans fioriture et sans ego surdimensionné. Mais pourtant Titien ne s'est pas vraiment peint comme un tiers. Il habite ce portrait de toute la force de son âme, qu'on devine profonde à travers ces yeux qui regardent vers l'infini.
Ce portrait, vraisemblablement à usage privé et destiné à rester dans la boutique de l'artiste 1, concentre donc toute l'attention du spectateur sur l'homme, et s'attache à être expressif, empreint d'une charge émotive très lourde. Le peintre est inspiré, et la toile est presque une représentation métaphorique de "l'idée", de la "pense" qui l'animent. Ce portrait induit chez le spectateur la conscience de la difficulté du travail de l'artiste et la prise de conscience du labeur que ce métier implique.


Le portrait de Madrid, peint 10 ans plus tard, montre un homme plus statique, l'élan qui animait le sujet de Berlin s'est tari. Tenant un pinceau dans la main droite, l'artiste a toujours un regard lointain, mais moins vif, plus rêveur. Le profil en médaille, tout à fait inédit pour un autoportrait, charge l’œuvre d'une signification toute différente : alors que le portrait de Berlin est une sorte de message didactique sur la nécessité d'aborder l'art avec une énergie jamais prise en défaut et une vigilance consciencieuse, celui de Madrid est plutôt prévu pour "graver dans le marbre" le profil hiératique de l'artiste. Il s'adresse à la postérité et c'est sans doute ainsi que l'a senti Rubens qui en a été l'un des premiers propriétaires. C'est une image idéalisée, quoique vieillie, sans concession mais magistrale. Le peintre est, ici, plus un visionnaire qu'un actif, il a depuis longtemps fait ses preuves et peut s'affirmer comme une référence, un modèle à l'aune duquel les générations futures pourront se mesurer.



Les traits sont creusés par l'âge, l'ossature est proéminente : on lit ici l'empreinte impitoyable du temps sur cet homme qu'on devine altier, et toute cette misère physique que la vieillesse a gravée sur ce visage est transcendée par le dard du regard, illuminé de l'intérieur. C'est une affirmation de son inspiration "divine", étayée par un réel espoir d’une renommée au-delà de la mort.


Il existe, nous l'avons dit, peu d'autres autoportraits du peintre, mais les critiques se sont plus à le reconnaitre dans un certain nombre de ses oeuvres où il se serait représenté en figurant. Pas de doute que ce soit lui qui figure sur le triple portrait du "Temps gouverné par la prudence", toile qui a toujours passionné les observateurs par les multiples messages qu'elle contient. Le sujet en est complexe et requiert une double, voire une triple lecture. En effet il s'orne d'une inscription qui, d'emblée, pose le débat : "Ex praeterito / praesens prudenter agit / ni futura actione deturpet" ("Informé du passé, le présent agit avec prudence, de peur qu'il n'ait à rougir de l'action future"). Il nous invite donc, dans une leçon morale très en accord avec l'état d'esprit des humanistes, à conjuguer mémoire, qui se souvient du passé et en tire des leçons, intelligence, qui juge du présent et agit sur lui, et prévoyance, qui anticipe sur l'avenir et arme pour ou contre lui. Tous ces modes de pensée invitant donc, comme la littérature classique le souligne 2, à cultiver la prudence pour agir sur le temps. Cette allusion au temps est amplifiée par la représentation évidente des trois âges de l'homme, que les artistes aimaient à représenter sous forme symbolique. On admet aujourd'hui  3 que ces trois portraits sont familiaux : Titien à gauche, son fils Horace au centre et un neveu éloigné, Marco, à droite. Cette interprétation ajoutant au précepte gravé sur les cartouches l'espérance d'une hérédité artistique, idéal logique chez ce peintre âgé.


Certes, le visage de gauche est moins serein que celui de l'autoportrait de la même année, il est moins "idéalisé", plus décharné par la vieillesse, mais le temps étant le sujet de la toile, rien de très anormal que Titien ait accentué ici les méfaits de l'âge. L'autre aspect intrigant de l’œuvre est bien sûr la présence des trois têtes animales qui soulignent le message de façon assez énigmatique. On admet généralement qu'elles seraient d'inspiration égyptienne, reproduisant la divinité tricéphale de Sérapis, revue et corrigée à la sauce vénitienne. Le présent y est représenté par le lion, censé être fort et éperdu d'action immédiate, le passé par le loup, réputé rancunier et capable de se souvenir de souvenirs anciens, et le futur par le chien, attiré par l'avenir.


Un autre autoportrait a été identifié avec quasi certidude dans le Midas, qui assiste, désespéré, au supplice de Marsyas. J'ai déjà parlé de cette peinture impressionnante dont la richesse iconographique est, elle aussi, complexe. Allusion évidente au drame de Bragadin, elle retrace officiellement le malheur de Marsyas, dieu local de Phrygie, en concurrence avec Apollon, venu de Grèce. Il jouait d'une flûte à deux tuyaux, modeste instrument local, alors qu'Apollon jouait de la lyre à 7 cordes. C'est ainsi qu'il apaisa la tristesse de Cybèle, inconsolable après la mort d'Attis, son serviteur et peut-être aussi fils et amant. Ce succès mit en colère Apollon, qui le défia devant un jury composé des Muses. Ces dernières n’arrivant pas à départager les concurrents, Apollon proposa à Marsyas de jouer avec son instrument à l'envers tout en chantant. Marsyas, vaincu, fut écorché vivant, sa peau vide étant suspendue à un pin.


Sur la gauche de la scène, l'observant d'un air de profond désarroi, figure donc le roi Midas, ceint d'une fine couronne ornée de pierreries et installé dans une pause qui rappelle Saturne, divinité mélancolique du temps. Il semble plongé dans une profonde réflexion philosophique sur la précarité de la vie et sur l'essence de l'art. Pourquoi le triomphe d'Apollon, ou plutôt de la lyre sur la flûte, doit-il se conclure par une scène d'une telle cruauté ?


Une autre toile où l'on admet aussi que figure, en comparse, le portrait du maître, est celle de l'inoubliable Pietà du Prado où il se serait figuré en Nicomède, penché avec compassion sur le cadavre du Christ pesant et déchirant qu'on est train d'ensevelir. Déjà présenté par Jean quand il prit la défense du Christ face à un groupe de pharisiens hostiles 4, ce même évangéliste est le seul qui le mentionne au moment de la mise au tombeau 5. Nicodème est un homme de l'ombre 6, qui ne se déclare pas disciple mais honore le crucifié.


On 7 a suggéré que la présence du peintre sur cette mise au tombeau, tout de compassion et de douleur retenue, témoignerait de l'adhésion de Titien à une forme de désapprobation modérée, "hostile aux normes bureaucratiques et aux subtilités théologiques que ce soit des papistes ou des luthériens", et favorable à une religion immédiatement compréhensible, connue sous le nom de "nicomédisme". Un doctrine de justification de la croyance par la foi seule, sans les apparats ou les complexités de la hiérarchie. La radiographie a montré que Nicodème-Titien portait à l'origine un turban et non un béret. Ce qui n'est pas sans importance si l'on se réfère au statut un peu à part de Nicodème auprès de Jésus : pharisien mais pas trop, disciple sans l'être et salué par le Christ comme "l'enseignant d’Israël".


La dernière toile où Titien figure peut-être est la Salomé (ou Judith) de la Galerie Doria Pamphilj. Peinte en 1526, Titien avait moins de quarante ans, elle présenterait donc un portrait de l'homme encore jeune, et nous n'avons guère de point de comparaison pour assurer qu'il s'agit bien de lui.


Pourtant l'ossature marquée, le méplat accentué de la pommette, cette joue raffinée et aristocratique, le nez caractéristique fortement busqué mais sans excès, semblent confirmer que, comme le fit après lui Caravage en se portraiturant en Goliath, Titien se serait mis en scène dans ce plat contenant la tête de Jean Baptiste (ou d'Holopherne). C'est en tout cas ce que suggère la critique récente, s'appuyant sur une meilleure lisibilité de l’œuvre depuis sa restauration. L'idée est d'autant plus séduisante que nous aurions ainsi devant les yeux un autoportrait de Titien dans son ardente jeunesse, et avouez Mesdames, qu'il est fort beau, à faire se damner une Judith ou une Salomé !



Notes :

1- "per lasciare quelle memoria di sé ai figliuoli" selon Vasari

2- Dans le Repertorium morale de Petrus Berchorius, l'une des plus populaires encyclopédies de la fin du Moyen Âge, on lit : "La Prudence consiste dans la mémoire du passé, la mise en ordre du présent et la méditation du futur" ("in praeteritorum recordatione, in praesentium ordinatione, in futurorum meditatione")...(...)...L'art du Moyen Âge et de la Renaissance trouva mille façons d'exprimer cette tripartition de la prudence sous forme d'image visuelle...(...)...ou enfin, selon la mode de ces Trinités que l’Église considérait, par suite de leur origine païenne, d'un œil méfiant, mais qui ne perdirent jamais leur popularité, elle est dépeinte sous forme d'un personnage à trois têtes, qui outre une face d'âge moyen symbolisant le présent, arbore deux visages de profil, jeune et vieux, qui symbolisent respectivement l'avenir et le passé. (information trouvée ici. On retrouve des définitions semblables tant dans Ciceron (De Inventione, II, LIII) que dans Albert de Grand ou dans Saint Thomas d'Aquin.

3- L'interprétation est, en effet, récente et remonte à Panofsky (1969). Les collectionneurs du 19ème siècle, soucieux de voir dans ce tableau une allégorie politique, voyaient à gauche le pape Jules II, au centre le duc Alphonse d'Este et à droite, l'empereur Charles V (Duvaux 1748-1758)... ou parfois à gauche le pape Paul III.

4- “Nicodème, qui était venu le trouver précédemment et qui était l'un d'entre eux, leur dit :
« Notre loi juge-t-elle un homme sans qu'on l'ait d'abord entendu et qu'on sache ce qu'il fait ?»
Ils lui répondirent :
« Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche bien, et tu verras qu'aucun prophète ne vient de Galilée.
»”
———————————————————————(Jean 7,50-52)

5- “Nicodème, qui était d'abord venu le trouver de nuit, vint aussi en apportant un mélange d'environ cent livres de myrrhe et d'aloès. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de bandelettes, avec les aromates, comme les Juifs ont coutume d'ensevelir.”
———————————————————————(Jean 19,39-40)

6- Dans l'évangile de Jean, la nuit est une circonstance connotée négativement. Elle est le temps où nul ne peut travailler (Jean 9,4). On y trébuche (Jean 11,10). C'est à la tombée de la nuit que Judas trahit Jésus (Jean 13,30). Même après la résurrection, le travail de nuit des disciples ne rapporte aucun poisson (Jean 21,3). En règle général, le motif de la nuit relève donc de l'opposition caractéristique lumière/ténèbres.
La visite nocturne de Nicodème fait exception, prenant un autre sens comme son intervention, vespérale sinon nocturne, pour embaumer le corps de Jésus (Jean 19, 39-40). (réflexion trouvée ici)

7- On = Gentilli (1993, 2003, 2012)

samedi 23 mars 2013

TITEN ROME 2013 - Les mains, gantées ou non !!



Pour nous, français, la pièce maîtresse de l'exposition Titien aux Scuderie de Rome serait, si nous osions le dire, "l'homme au gant" du Louvre. Car non contents d'être chauvins, nous sommes peu prêteurs, et les prêts du Louvre sont rares dans ces expositions internationales où l'on voit tant d'autres musées nettement plus coopératifs. Toujours est-il que, chauvinisme ou fierté, c'est cette toile qui m'a inspiré cet article qui ne sera, une fois n'est pas coutume, pas bavard ! Notre invitation à l'inauguration a eu comme effet collatéral agréable de nous permettre de prendre des photos. Oh certes, je ne peux rivaliser avec les "vrais" photographes de presse, arrivés avec pieds et reflex, téléobjectifs et appareils hauts de gamme. Mais je n'étais pas la dernière à user d'un petit numérique et m'en suis donné à cœur joie pour fixer des détails, ceux qui font qu'on éprouve en les découvrant, "pour de vrai" une émotion encore plus grande qu'en regardant de simples reproductions. Détails que j'ai donc eu envie de partager avec vous. Et aujourd'hui, ce sera "les mains". Jeunes, vieilles, célèbres ou inconnues, baguées ou nues, toujours longues et raffinées, j'ai mis les plus célèbres d'entre elles, noyées dans un voile de chevelure ondulée en tête de l'article ! Ce sont celles de la Madeleine pénitente qui séduisit tant de générations de successeurs du Titien qu'ils en firent des dizaines de répliques.


mardi 19 mars 2013

TITIEN ROME 2013 - Généralités sur l'exposition



Donc, le 4 mars à l'heure dite, nous étions devant les Scuderie en face du Quirinal. S'il nous avait pris l'idée de croire que cette invitation avec la presse relevait d'une faveur spéciale et rare, elle fut vite balayée par l'impression d'être noyés dans la foule, fut-elle journalistique ! Pas de doute, le service communication du musée avait balayé large, d'ailleurs la meilleure preuve en est qu'il avait inclus dans ses invités un petit blog michelais, totalement inconnu mais toujours prêt à s'émerveiller !!

Nous sommes traditionnellement des inconditionnels des présentations des Écuries du Quirinal et, une fois encore, l'organisme n'a pas failli à sa réputation : non seulement l'exposition y est d'importance, mais elle est aussi de très grande qualité. Un choix d’œuvre qui peut paraître restreint (40 toiles, mais toutes des chefs d'oeuvre) et qui, de fait, couvre toute la carrière de l'artiste. La présentation, par thème, est fort intelligente et parfois réellement impressionnante. Les salles du bas, vastes et hautes, permettent de présenter sans encombre des retables qui s'y déploient avec une force extraordinaire.


La première salle présente deux œuvres majeures et emblématiques : un autoportrait de Titien datant de 1565-66, le peintre a donc dans les 80 ans, jouxte l’hallucinant martyre de San Lorenzo des Gesuiti de Venise. Une toile crépusculaire que Titien mit plus de 10 ans à terminer (il était coutumier du fait, retournant les peintures nez contre mur dans son atelier et y revenant parfois, les délaissant sans les terminer d'autres fois).

 
Une toile qui est comme la synthèse de son talent et qui mérite, à elle seule, des heures de contemplation. Non contente d'être une démonstration de l'utilisation allégorique de la lumière, qui ricoche du brasier vers les heaumes de la soldatesque qu'on devine brutale et bruyante, et, irradiant d'un puits céleste sur les monuments antiques qu'elle transfigure, c'est aussi un chef d’œuvre de composition.


Titien y a établi, avec une maestria sans pareille, une solution de continuité idéale entre la terre, les souffrances humaines, la barbarie des bourreaux et un Ciel d'un noir profond que troue juste une percée ténue et fragile de lumière, espérance qui rejaillit sur l'urne païenne et embellit le Temple aux longues colonnes antiques. Deux torchères, entourent ce rayon céleste comme un entonnoir symbolique, tandis qu'à droite une bannière d'un rouge profond assure la liaison entre ces deux univers de premier abord incompatibles.


Dans la deuxième salle, Titien se cherche. On y a regroupé des oeuvres du début des années 1510, en particulier plusieurs toiles de 1512, époque durant laquelle il hésite en l'influence de Jérôme Bosch, celle de son maître Giorgione, celle, plus classique de Bellini ou encore celles, plus moderne de Lotto ou de Sebastiano del Piombo. La confrontation de ces inspirations parmi lesquelles le peintre, ayant à peine plus de vingt ans, puise de-ci de-là des mises en page, des couleurs, des tentatives d'affirmation de sa propre personnalité qui, nous le savons, sera forte et puissante, est très émouvante.

Après un grand retable paisible et somme toute très classique, dont l'envers offre quelques esquisses de la main du maitre, généreusement offertes à notre regard curieux, la salle des crucifixions fait coup de poing. S'y côtoient celle d'Ancône, où Saint Dominique cramponné au pied de la croix résume toute la détresse humaine devant la mort du Sauveur, celle de Bologne où le Christ est accompagné du bon larron auquel l'étonnement donne une vivacité qui contraste avec l'accablement du Fils de Dieu et surtout celle de l'Escurial, frontale, impressionnante et très spirituelle.


Sur un ciel d'orage percé d'éclairs fulgurants, l'homme crucifié, immense, solennel, surmonte un paysage presque paisible où, à droite, on identifie la ville d'Ancône.


Ce chemin dans les oeuvres les plus fortes du grand Titien se termine par, dans la dernière salle du rez-de-chaussée, l'exposition de la tragique mise au tombeau du Prado, concentré de désespoir humain et d'abattement extrême. 


A l'étage, on se consacre à un aspect très différent de l'activité du Titien : les portraits. On entame le parcours par l'admirable portrait de Paul III Farnèse : une de ces toiles qui vous font demander comment on peut être à ce point subjugué par la représentation d'un homme laid, courbé, au regard aigu et aux mains effilées comme des pattes d'araignée. Il y a dans ce portrait une telle acuité psychologique, une telle intelligence du rendu du modèle qu'on en reste médusé.


Suivent des portraits d'hommes, tous ayant l'allure décrite et préconisée par Baldassar Castiglione, de vrais courtisans au sens noble du terme**. Des portraits de femmes, la Flore des Offices, l'énigmatique "Bella"  du palais Pitti*, la Madeleine du même musée, devenue le prototype des pénitentes pour de nombreuses décennies et enfin l'idéale Salomé*** qui, grâce à une restauration récente et délicate a retrouvé toute sa splendeur chromatique.
Ensuite ce sont les portraits plus officiels, ceux de Doges, celui de Charles Quint, celui, d'une virtuosité extrême, de Francesco Maria della Rovere, ou du sémillant Benedetto Varchi, homme de lettres humaniste qui fit partie du groupe au nom évocateur des "Infiammati".


L'avant dernière salle, avec trois toiles impressionnantes, parle de l'âme de l'artiste. Le triple portrait allégorique du temps gouverné par la prudence, de la National Gallery, trône entre la Danae de Naples, vraie symphonie sensuelle aux discrets accents érotiques, et Vénus bandant les yeux d'Amour de la Galerie Borghèse, attendrissant hommage à la chasteté et à l'amour conjugal.


Peinte par Titien lors d’un séjour dans sa région natale, ce dernier a planté sa scène devant les montagnes du Cadore. Le Cupidon qui s’appuie d'un air mélancolique contre l’épaule de Vénus, incarnerait l’Amour céleste élevant l’âme humaine à la contemplation de Dieu, alors que celui aux yeux bandés renverrait à  l’Amour terrestre. 


La visite se termine, en symétrie avec la première salle, par deux toiles en écho : un autre autoportrait du Titien, âgé de seulement 70 ans, vif, mais le visage inquiet, plongé dans une profonde réflexion intérieure et, impressionnant et presque terrifiant, le supplice de Marsyas, écorché vif pour avoir prétendu défier, avec sa flûte, la lyre d'Apollon. 


La toile, peinte entre 1570 et 1576, est contemporaine du martyre de Marc Antoine Bragadin, écorché vif par les turcs après sa reddition devant Famagouste. Ses membres équarris sont partagés entre les différents corps d'armée et sa peau, remplie de paille et recousue, est revêtue de ses attributs militaires et portée en cortège à dos de bœuf jusqu’à Famagouste. Le trophée macabre, avec les têtes de ses généraux est hissé sur la hampe de la galère du commandant turc Lala Mustafa Pacha et conduit à Constantinople.La peau de Bragadin sera volée de l'arsenal de Constantinople par un esclave vénitien, Gerolamo Polidori, en 1580 et rapportée à Venise où elle est conservée dans l'église Saint-Grégoire, puis à San Giovanni e Paolo où elle se trouve encore aujourd'hui. On imagine volontiers combien le récit horrible de cette défaite humiliante et de ses conséquences barbares a impressionné les vénitiens, et parmi eux, Titien !


Une progression passionnante à la découverte du peintre, présentée de façon extrêmement intelligente, pas du tout chronologique mais bel et bien thématique, ce qui rend le parcours absolument passionnant. Le tout admirablement mis en scène, comme toujours, des salles vastes, où l'on n'hésite pas, parfois, à n'exposer qu'une toile, des teintes très appropriées à la palette du peintre.
Et enfin, dernière particularité précieuse des Scuderie, un éclairage à leds parfaitement neutre, qui magnifie les couleurs tout en respectant idéalement leurs nuances et leurs pigments, tous retrouvés grâce à des restaurations récentes de haut niveau. On admire en cherchant sur la toile des reproductions des toiles présentées, le travail de nettoyage et de mise en valeur des teintes qui a été fait à l'occasion de cette exposition. Toutes ont retrouvé la fraicheur et la luminosité de leurs couleurs d'origine.

Le public était amené à se prononcer, dans une salle présentant une reproduction de la Vierge à l'Enfant de Mamiano di Traversetolo, éclairée de façon traditionnelle et avec le fameux système à leds mis au point pour les récentes expositions des Scuderie, sur celui qu'il préférait. Je vous laisse juge !!!





* j'ai, à mon égard, ma propre version des faits : la richesse de sa parure, son teint délicatement rosé sur les joues, sa chevelure somptueuse ont fait s'interroger les critiques sur le fait de savoir s'il s'agissait d'une noble dame ou d'une courtisane. Le fait qu'elle tienne, négligemment posée sur sa main droite et masquant le bas somptueux de la manche à crevés dont le velours scintille et, brusquement, s'interrompt, une écharpe noire, me fait pencher pour la noble dame. Elle portait, avant de se découvrir pour que le peintre immortalise son décolleté parfait, un châle pudique qui seyait mieux à sa modestie, et qu'elle remettra, la séance de pose terminée.


** Baldassar Castiglione qui décrit ainsi l'habit du courtisan idéal : "Parmi che maggior gratia habbia ne i vestimenti il color nero, che alcun'altro; et se pur non è nero, che almen tenda al scuro" (Il libro del Cortegiano, 1528, livre II, XXVII Fredma, 1990 page 103)

*** Là encore, la critique hésite entre Salomé et Judith, à cause de présence en arrière-fond d'une jeune femme, assimilée en l'espèce à la servante qui, toujours, accompagne cette dernière. On a aussi proposé Hérodiade. Mais j'ai quant à moi choisi Salomé car j'ai l'impression que, nonobstant cette servante, la tête que tient la femme est vraiment celle du Baptiste.
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