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jeudi 26 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)


Au XIXe, à l'époque où se crée le musée et où il se peuple d'oeuvres offertes par les notables du cru, non contents d'offrir des oeuvres correspondant à leur goût pour l'art du Nord de la Renaissance, ces derniers se piquent de faire travailler les artistes locaux. C'est ainsi que les peintres charentais Auguin, Balmette, Germain, Hérisson, Jarraud, Maresté, Péré, Soulard font petit à petit leur entrée dans les collections.


De petits maîtres, ainsi qu'on les appelés ensuite, qui excellaient dans l'art du paysage et dont les toiles évoquent aux bourgeois cognaçais des villégiatures familières : barques au mouillage d'Adolphe Père (Cognac 1873-1926); paisibles bords de Charente, campagne idéalisée aux accents rassurants...


Les achats de ces gens de commerce et de vigne sont aisés pour ces toiles "faciles", qui évoquent un environnement connu et proche, comme cette toile de 1880, «La cale de Cognac après la pluie» d'Henri Germain (Paris, 1842 - Cognac, 1898) ...


ou les arbres du Parc de la ville peints en 1891 avec un réel panache par un bordelais sans doute familier de Cognac, Jean Cabrit (Bordeaux, 1841 - 1907) Huile sur toile, 1892. Des goûts bien classiques, bien "bourgeois" qui permettent sans risque de se piquer d'avoir bon goût et d'apprécier ce que l'on pend à ses murs avant de le léguer au musée !! Ceci dit sans la moindre raillerie, nous n'avons pas affaire à des collectionneurs mais à des négociants soucieux de décorer agréablement leur salle à manger et de prouver à leurs pairs qu'ils apprécient l'art.


D'autres ont recours aux artistes pour portraiturer la famille, leur épouse plus souvent qu'eux-mêmes d'ailleurs. Et les plus fortunés, ont recours pour le faire à des artistes "parisiens", je veux dire par là des peintres reconnus, en vue. Ainsi monsieur Armand Robin-Beauregard qui a commandé à Carolus-Durand (Lille 1838 - Paris 1917) ce mélancolique portrait de son épouse encore jeune...


... et, quelques années plus tard, ses moyens ayant sans doute augmenté, à Benjamin Constant (Paris 1845 - 1902), le portraitiste en vogue en cette fin de siècle. On dit que les portraits par l'artiste se monnayaient fort chers : pensez, il travaillait pour des américains ! Mais il faut bien avouer que Madame Robin-Beauregard est admirablement passée, grâce à lui, à la postérité : il a saisi avec une intuition artistique remarquable, la prestance un peu hautaine du modèle et lui a donné "un chien" qui, sans la trahir, fait oublier son physique assez peu avenant. Les commanditaires furent certainement ravis d'exposer ce portrait en bonne place dans le salon familial.


Un autre, plus inventif ou plus proche des modes parisiennes, n'hésite pas à acheter, à un artiste local certes, mais devenu "parisien" par la reconnaissance de son talent, Alfred Smith (Bordeaux 1853 - Paris 1936) cette Place de la Concorde tout à fait incongrue dans un intérieur charentais mais forcément "tendance" ! Smith qui fut le peintre de Bordeaux le plus adulé du XIXe siècle : et, de fait, cette toile est superbe.


D'autres cognaçais, plus audacieux, donnent carrément dans la mode de l'orientalisme : ce qui vaut au musée cette fort belle toile de Théodore Charles Frère, dit Frère Bey (Paris 1814-1888)...


présentée dans un cadre tout à fait ad hoc et qui dut éblouir les provinciaux qui en apprécièrent tout à loisir l'exotisme et l’originalité : pensez, le désert de Palmyre en Syrie, encadré de motifs arabes : un horizon carrément inhabituel vu des bords de la Charente !!

FIN

samedi 21 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)





Nous l'avons vu, le musée se distingue par un ensemble remarquable de peintures des Écoles du nord, qui témoigne des liens historiques entre la Charente et les Pays-Bas à la suite de l'exil d'un certain nombre de négociants cognaçais vers les terres plus hospitalières aux gens de la religion réformée. On trouve dans ce fond, constitué grâce aux dons des fondateurs, quelques belles toiles des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, notamment le magnifique «Loth et ses filles» de Jan Massys (ou Matsys) (Anvers 1509-1575). Il est le fils de Quentin Matsys, le frère de Cornelius Matsys, et le père de Quentin Metsys le jeune. 



Le thème de cet épisode biblique un peu scabreux a souvent inspiré les artistes de la fin de la Renaissance. Après la destruction de Sodome et Gomorrhe, et laissant derrière lui son épouse statufiée par le sel, Loth et ses deux filles Loth et ses filles se réfugient dans une caverne. 




L'aînée, s'inquiétant de ne pas trouver d'hommes dans le pays pour s'unir avec eux et assurer leur descendance, enivre son père pour s'accoupler avec lui sans qu'il le sache, et incite sa cadette à faire de même. De ces unions naquirent Moab, le père des Moabites, et Ben-Ammil, le père des Ammonites. 



La touche est claire et très travaillée. Les transparences sont légères et vibrantes et le paysage qui clôt cette scène incestueuse et vaguement impudique est d'une luminosité presqu'italienne. Il s'agit de la ville de Sodome qui brûle tandis que (en bas à gauche) des anges guident Loth et les siens pour les sauver du désastre. On distingue très nettement la silhouette figée de la femme qui vient de se retourner, enfreignant l'ordre divin et punie sans appel.



La toile se décline sur une gamme chromatique de bruns et d'ors, qui mettent fortement en valeur la chair pâle des femmes. Les filles de Loth sont parées de perles, nées de la mer comme Vénus, et dont l'allusion galante est presque la seule évocation érotique du tableau. 



Un autre symbole rappelant la teneur sensuelle de la toile, est bien sûr celui de la pomme, évocation du pêché originel, jointe ici aux raisins qui nous rappellent que pour arriver à leurs fins les jeunes femmes ont enivré leur père. L'une d'elle lui tend d'ailleurs une coupe aux reflets tentateurs.



D'autres toiles du XVI au XVIIIe méritent attention :


Ainsi, ce «Portrait de femme en rouge» attribué à Scipione Pulzonne dit «Il gaetano» (Gaète, avant 1550 - Rome, 1598). Plus connu sous le nom de "il Gaetano", ce disciple de Jacopino del Conte fut actif à Rome de la fin du maniériste de la Contre-Réforme. Il fut aussi influencé par les peintres vénitiens et flamands et par son confrère Sebastiano del Piombo.



Il est surtout connu pour ses portraits, en particulier ceux de la famille Farnèse. À partir de 1570, ses sujets sont de plus en plus religieux, dans un esprit directement lié à la Contre-Réforme et à sa rencontre avec le Jésuite Giuseppe Valeriano. Il appartient à une tendance que la critique nomme "art intemporel" : peinture de scènes sans véritable contexte historique, qui doivent susciter chez les spectateurs des sentiments de la piété, de dévotion et favoriser la méditation religieuse. Un peintre que nous avons découvert très récemment à l'occasion d'une exposition qui lui était consacrée dans sa ville natale, Gaeta.


La collection comporte de nombreuses œuvres du siècle des Lumières, de plus modeste intérêt artistique : natures mortes, paysages et portraits de notables locaux, comme ce très conventionnel portrait de Jean Fé de Ségeville, seigneur de la Font (1715-1790). D'un auteur anonyme, il rappelle que les négociants des Charentes, une petite bourgeoisie terrienne qui était parvenue à se hisser dans l'échelle sociale par le commerce, les charges et les alliances, avaient à cœur d'être, comme les puissants, portraiturés.

À suivre : Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

lundi 9 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (1)


C'était en décembre et le musée de Cognac, très actif en matière d'animations culturelles avait organisé à l'intérieur des collections  un circuit se proposant d'analyser les goûts des notables locaux et les critères ayant présidé à leurs choix artistiques. Ici, les notables étaient (et sont toujours !), on s'en doute, des négociants.

La seconde moitié du 19e siècle est marquée par une évolution des mœurs de la société qui manifeste un intérêt croissant pour l’art et les sciences. À Cognac, une poignée d’érudits et d’amateurs éclairés constituent des collections particulières. Ce sont quelques uns d'entre eux, fédérés par Emile Pellisson qui décident en 1890 de fonder la société des amis des arts. Le 15 décembre de cette même année, le projet de création d’un musée des Beaux-Arts est validé par le Conseil municipal, afin d'y recevoir des dons d’objets d’art de l’État ou de particuliers. La Société des Amis des Arts est officiellement reconnue par un arrêté préfectoral en février 1891, et ses membres font don d’œuvres issues de leurs collections privées. 

C'est ainsi que le premier musée municipal vit le jour en 1892, et Pellisson en est, logiquement, le premier conservateur. Au début, il est surtout constitué par un remarquable ensemble de peintures et de dessins des écoles française, allemande, flamande, hollandaise et italienne du 16e au 18e siècle donné par Émile Pellisson lui-même. Puis le fond du musée s’accroît rapidement de dons d'autres mécènes locaux et de dépôts de l’État. Ce premier musée est installé dans l’ancien couvent des Récollets devenu hôtel de ville à la suite de la Révolution de 1789. La première exposition de la Société des Amis des Arts est présentée au public du 3 juin au 14 juillet 1892. Ouverte tous les jours de midi à 5 heures, elle présente déjà 300 œuvres et connait un énorme succès si l’on s’en réfère aux pages des quotidiens de l’époque. 
En 1898 les salles du Couvent des Récollets étant attribuées à d’autres services municipaux. Alexandre, le fils d’Émile Pellisson offre un local provisoire aux collections au sein de son entreprise, au 17 boulevard de la Gare. Les conditions de conservation et d’exposition font alors polémiques, pourtant, l’ouverture au public est maintenue, la municipalité engage un gardien et les collections continuent à s’enrichir. Un tout premier catalogue est édité en 1913. 
Puis, en 1920 le musée s’installe dans les locaux de l’Hôtel de Ville, une nouvelle mesure provisoire qui durera jusqu’en 1925, année de l’emménagement dans l’ancien hôtel particulier Dupuy d’Angeac, acquis dans ce but en 1921 par la municipalité. C'est à cette époque que la direction du musée est confiée à René Hérisson, artiste peintre local. 1000 visiteurs se bousculent à l’ouverture du nouveau musée le dimanche 25 septembre 1925, et son aménagement est décrit en termes élogieux par la presse. En 1954, l’inspection Générale de la Direction des Musées incite la ville à recruter un conservateur professionnel : ce sera Pauline Reverchon. « Sélectionnée par un concours sur titre, je suis venue me présenter. J’ai découvert à cette occasion l’élégant bâtiment néoclassique de l’hôtel Dupuy d’Angeac qui m’a enchantée, en dépit de l’état déplorable de la décoration intérieure. La richesse de la collection de peintures m’a éblouie, malgré son curieux accrochage par ordre alphabétique de noms d’artistes ! Ayant eu la chance d’être nommée, j’ai pris mes fonctions en mars 1955» écrit madame Reverchon, dont le nom est, aujourd'hui encore, indissociable du musée dont elle en restera l’emblématique conservatrice jusqu’en 1989. 


L'histoire du musée est donc, tout à fait naturellement liée aux inclinations de ceux qui l'ont créé. C'est pour mieux comprendre l'état d'esprit de ces "mécènes" que le musée d’Art et d’Histoire de Cognac a décidé de lever le voile sur les goûts des négociants, leurs penchants en matière de peinture d'arts décoratifs. La visite commençait par une observation de la demeure : faire construire et résider dans un hôtel particulier tel que l’hôtel Dupuy d’Angeac révèle une volonté d’affirmation de richesse, de culture et donc, de puissance. D'un style très particulier : celui qui règne encore de nos jours sur l'élite cognaçaise : aisance sans ostentation, distinction sans gloriole et raffinement plein de retenue.

Jean Dupuy D'Angeac, député de Cognac sous la Restauration

Le château ou logement patronal fut édifié en 1824 pour Jean Dupuy d'Angeac, ancien avocat qui s'était lancé dans le négoce, depuis 1795 après une alliance avec la famille de la maison Otard. Les artisans de la construction furent Demenieux, maître-maçon à Cognac, Morice, maître-charpentier à Saintes, Bernard, maître-menuisier à Saintes et Héron, maître-serrurier à Orléans (plaque maçonnée sur le mur de façade). Plus tard, en 1880, la famille continua à s'enrichir en créant sa propre distillerie, et acquit un domaine à Brives sur Charente, où elle est resta jusqu'en 1963, date de la vente des 187 ha en 1963 à la maison Godet de La Rochelle, qui l'a elle-même cédé à une famille alsacienne, sous le nom de SARL du Domaine de Brives. C'est sans doute dans l'optique d'une installation plus pérenne sur le domaine de Brives que la famille vendit son hôtel particulier de Cognac en 1921.


Mais revenons à ce monument, classé en 1943. De style farouchement néo-classique, à la limite de l'austérité, la demeure est parfaitement symétrique et résolument sobre. Si elle n'était agrémentée par les deux portiques en plein cintre ménageant un passage vers le parc, elle serait presque banale. 




Le corps principal allongé, à un seul étage, est discrètement orné en son milieu d'un corps central en légère saillie : la fenêtre du premier étage, surmontée d'un fronton triangulaire sans le moindre ornement, est encadrée de pilastres cannelés eux-mêmes très dépouillés. Les chapiteaux ioniques, très simples, affirment un goût classicisant plein de réserve. La seule concession à une quelconque ornementation réside dans les 4 colonnes de marbre rose, aux fûts élégants et élancés, qui soutiennent l'architrave et le balcon et encadrent une porte vaste mais pas démesurée.



Très en retrait par rapport à la rue, le bâtiment se dresse au fond d'une cour assez sobre, encadrée de part et d'autre par des communs, bas mais élégants et qui donnent une réelle ampleur, voire une certaine majesté à l'ensemble.
Ce qui est remarquable ici la sobriété : pas d'ornements superflus, pas d’exhibition ostentatoire de richesse, mais au contraire une volonté affichée de "bon goût", d'élégance et un classicisme de bon aloi. On est riche, on le montre, mais avec retenue et sans parader inutilement. Les bâtiments utilitaires ne sont pas dissimulés, au contraire, on sait qu'ils sont à l'origine de l'aisance du propriétaire. Il y a dans cette demeure fin XIXe une inspiration paladienne évidente, du Palladio architecte de contextes agricoles avant que d'être des demeures d'agrément. Certainement l'hôtel particulier le plus "distingué" de Cognac.


À suivre :  Le goût artistique des négociants de Cognac (2)
Le goût artistique des négociants de Cognac (3)





jeudi 26 février 2015

Encore une femme peintre méconnue : Clémentine Hélène Dufau


Son père, basque, après un séjour à Cuba, rentre avec une fortune intéressante et se marie avec la fille de Guilleaume Dumézil, propriétaire aisé d'un domaine viticole à Quinsac. Clémentine-Hélène est le 4ème enfant du couple. De santé fragile, la jeune Clémentine-Hélène doit rester souvent allongée, et manifeste très jeune un don pour le dessin. Ses sœurs mariées, elle voudrait aller à Paris faire des études artistiques, ses parents décident alors de vendre le domaine de Quinsac et s'installent en 1888 au 12 rue Pergolèse dans le 16e arrondissement à Paris pour l'accompagner.  Inscrite au cours de l'académie Julian où elle a William Bouguereau et Tony Robert-Fleury pour professeurs. En 1895, elle expose au Salon des artistes français et obtient le prix Marie Bashkirtseff avec un tableau L'Amour de l'Art, cela lui permet d'avoir ses premières commandes pour des affiches publicitaires, son affiche pour le Bal des increvables du Casino de Paris est remarquée.

Affiche de Clémentine-Hélène Dufau pour le lancement du journal "La Fronde" en 1897. La Fronde est un quotidien politique et littéraire, administré, rédigé et composé exclusivement par des femmes (1897 -1905). Créé par Marguerite Durand, La Fronde a pour originalité de ne pas être seulement un journal destiné aux femmes, mais un quotidien conçu, rédigé, administré, fabriqué et distribué exclusivement par des femmes : journalistes, rédactrices, collaboratrices, typographes, imprimeurs, colporteurs, l'équipe est entièrement féminine. Marguerite Durand voulait ainsi prouver que des femmes peuvent fort bien réussir dans le monde du journalisme, fortement dominé par les hommes, et une entreprise de presse fonctionner sans recourir à leur assistance

Elle décroche une troisième médaille en 1897 et en 1898, alors qu'elle a adhéré à la Société des artistes français, elle se voit attribuer une bourse de voyage qui lui permet de faire un  voyage d'étude d'un an en Espagne. De retour à Paris, elle expose les œuvres réalisées et obtient un très bon accueil critique. Elle obtient en 1900 une médaille d'argent et une médaille de deuxième classe en 1902.

Magnétisme et Radioactivité. Source LesDeuxMich

En 1904, Henry Marcel directeur des Beaux-Arts, lui commande (ainsi qu'à d'autres peintres en vue Henri Martin, Hélène Dufau, Ernest Laurent, René Ménard et André Devambez) deux grands panneaux décoratifs destinés à orner les murs de la Sorbonne, sur le thème de l'allégorie des sciences. C'est ainsi qu'elle réalise Astronomie et Mathématiques et Magnétisme et Radioactivité.

Astronomie et Mathématiques. Source LesDeuxMich

Ses premières toiles, aux tonalités vibrantes, soutenues par une touche frémissante et agitée, sont baignées d'une lumière véritablement impressionniste. Amie de nombreux artistes de l'époque, elle fréquente Bonnat et c'est sans doute dans son atelier que Léo Fontan, un illustrateur et peintre admis dans la classe de Bonnat depuis peu, la rencontre en 1904. Elle le subgugue au point que, durant le reste de sa vie, il ajoutera en hommage la jeune femme, le prénom de Clément à son propre prénom.
À partir de 1905, elle devient une artiste très en vue et est reçue dans les milieux intellectuels parisien. Elle travaille et sympathise avec le dramaturge Edmond Rostand dont elle décore la villa Arnaga à Cambo-les-Bains. Les projets de cette décoration sont exposés au Salon de 1906.

Le portrait de Maurice Rostand 
Conservé à Cambo-les-Bains, villa Arnaga d'Edmond Rostand Source Wikipedia

Certaines de ses œuvres évoluent vers une interprétation mystique et elle réalise à cette époque vers une certaine forme de symbolisme. C'est alors que, déstabilisée par la mort de sa mère et touchée pour la première fois par une certaine solitude, elle se prend d'une passion amoureuse, qu'elle qualifie elle-même de folle, pour le fils d'Edmond Rostand, Maurice alors encore adolescent, et ne cachant pas ses penchants homosexuels. Cette relation tourmentée et à sens unique durera plusieurs années.


D'une personnalité complexe, féministe, androgyne et mystique, Clémentine-Hélène Dufau comporte une part de mystère qu'il reste difficile de décrypter malgré les indices qui peuvent se trouver dans ses tableaux. Elle est faite chevalier de la Légion d'honneur en 1909. Sa carrière artistique s'étoffe encore, commande de l'État pour la décoration de la nouvelle Sorbonne, portraits de nombreuses personnalités, voyages à l'étranger, expositions.

Autoportrait de 1911 - Musée  d'Orsay
L’artiste se peint en robe du soir d’inspiration orientale de couleur turquoise, ornée de parements dorés et coiffée d’un bandeau émeraude. Cette féministe nous regarde ainsi d’un air fier, consciente de la révolution à laquelle elle participe en s’affichant livre et artiste.  


En 1911, elle fait construire une villa au Pays basque qu'elle devra revendre en 1926 car peu à peu sa situation financière se dégrade.

Photo d'Hélène Dufau en 1921 - Agence Rol

Elle s'installe dans la baie d'Antibes où elle aménage un atelier doté d'une magnifique vue.

Les portraits de Paul Roux et de sa femme, Titine, propriétaire du Robinson, la guinguette que fréquentait Hélène Dufau, avec de nombreux autres artistes, à Saint Paul de Vence. Matisse, Signac, Renoir, Dufy, Valloton, Derain, Bauchant, Manguin, Soutine ... et Hélène débarquaient, armés de chevalet, toile et couleurs, par le tramway tortillard qui relie Cagnes à Vence. Et ils repartent par l'une des dernières rames en fin d'après-midi. Paul Roux se lie d'amitié avec ces bohèmes, les écoute, regarde leurs esquisses. Grâce à eux il s'ouvre à un univers autre que le sien et se met à aimer l'art. Sur le mur extérieur du Robinson, Paul avait accroché une enseigne : "Ici on loge à cheval, à pied et en peinture''. En 1932 il transformera le Robinson en auberge, qu'il appelle, du coup, La Colombe d'Or. Les peintres continuent à passer, toujours plus nombreux. Paul Roux, doué d'un incroyable flair divinatoire va s'employer à les retenir, et leur achète dessins et peintures.  Source Souciris

Fervente adepte de la Tradition selon René Guénon, elle est aussi passionnée par Krishnamurti et proche des collaborateurs des Cahiers de l'Etoile. En 1932, elle écrit un livre, Les Trois Couleurs de la lumière, manifeste mystico-ésotérico-féministe aux accents visionnaires. Dans cet ouvrage, à la mise en page très originale, l'artiste entend retrouver les couleurs primordiales, originelles de la lumière, par résonances. Et pour cela, elle découpe en citations, comme on découpe la lumière à travers un prisme, des fragments d'oeuvres, notamment de René Guénon et de l'abbé Paul Lacuria, mais surtout guidée par les recherches du mathématicien Charles Henry, concernant son cercle chromatique et sa théorie du "psychone".

Portrait de Jeanne Lanvin,(1925) Conservé au musée des Arts Décoratifs, Paris.
La toile est plus sévère que ce à quoi nous a habitués l'artiste. Dans un camaïeu de gris raffinés et d'ors lumineux qui se reflètent sur le visage du modèle, Jeanne Lanvin nous fait face dans une pose fière et très élégante. Sa coiffure très stricte, sa tenue sobre et sans affectation disent la femme de goût et d'autorité.

Elle doit finalement quitter et louer son atelier pour s'assurer un petit revenu. Atteinte d'un cancer de l'estomac, elle décède à Paris le 18 mars 1937 et est inhumée dans le carré des indigents du cimetière de Thiais. 


Au musée des Beaux-Arts de Bordeaux : Baigneuse
L'oeuvre, de format presque carré, baigne dans une lumière douce et vibrante. Le corps féminin, tout en courbes et doucement alangui, se détache en une pose pudique sur une fontaine aux reflets bleutés, tandis qu'à droite, une allée s'éloigne vers un ailleurs mystérieux. 


La balançoire - Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Encore un format presque carré, et toujours une nature aux teintes chatoyante qui met en valeur un corps de femme surpris, ici, dans son sommeil. Le hamac barre la toile d'une diagonale souple, et la blancheur du corps féminin est mise en valeur par un châle rouge, négligemment jeté sur ce siège estival. A gauche, sur une petite table, les vêtements et surtout le chapeau de la belle montrent qu'elle a profité de ce moment de solitude pour se mettre à l'aise. 


Les enfants mariniers - 1898 - Musée de Cognac
Une toile à l'accent réaliste, aux teintes franches et lumineuses


La composition est simple, déclinant à l'envie le carré qui convient si bien à l'artiste.


Les enfants sont regroupés dans deux carrés opposés, pendant que celui du haut à gauche décrit le paysage et joue sur les reflets. On y découvre une femme penchée sur le bord d'un bateau.


Le dernier carré, en bas à droite, est presque une représentation abstraite de l'eau, rendue dans des tons inattendus de rouille, de brun et de vert.


La petite fille aux yeux clairs nous regarde bien en face, alors que tous les garçonnets sont occupés ailleurs. Elle pose sur la toile les seules teintes de bleu, celle de sa robe, franche, à laquelle répond celle, transparente, de son regard triste.


"Rien au-dessus d'elle, hormis les rares maîtres qui dominent l'époque entière", écrivit Camille Mauclair de Clémentine Hélène Dufau (cité dans René Guénon, Lectures et enjeux page 243) 

mardi 17 février 2015

LA SALLE GASTON BALANDE DU MUSÉE DE COGNAC

Le musée de Cognac, que nous n'étions guère allés revisiter depuis notre installation charentaise, autant dire les calendes grecques, nous a, dès l'entrée, réservé une jolie surprise. Une salle entière consacrée à Gaston Balande (1), avec 5 toiles de belles dimensions, datant des débuts de la carrière de l'artiste. L'inspiration est encore sévère, le peintre est influencé par ses maîtres (Cormon, Harpignies, Jean-Paul Laurens...) et ses toiles donnent dans un genre austère et réaliste. Les teintes sont lourdes et ce n'est qu'après son voyage en Espagne que sa palette va s'alléger et devenir celle qui le caractérisera durant tout le reste de sa carrière.

Une toile datant d'avant 1913, puisqu'elle représente La pêche à Étaples, et nous savons que le peintre a quitté la Normandie à cette date là. Son style est encore très "réaliste", presque vériste, la lumière est là, mais le traitement est un peu triste.

Dans la même veine, mais peinte dans sa région natale, cette "Pêche aux huîtres à Talmont", titre au demeurant un peu approximatif. On aperçoit, en effet, Talmont au loin, mais le remassage des coquillages a lieu, c'est certain, sur le port de Meschers.

L'inspiration est encore très XIXe, c'est, comme pour Étaples, une étude sociale de travailleurs et de pauvres gens vêtus modestement, courbés sous leur tache harassante. Cependant ici, les couleurs s'affirment davantage et le ciel charentais est plus éclatant que celui du Pas de Calais.

Une très émouvante peinture de 1910, aux teintes encore classiques mais au sujet audacieux : Triple portrait au bord de l'Océan, Monsieur Caminade, Monsieur et Madame Balande. Je ne sais trop qui est ce monsieur Caminade, un client ? un ami ? mais il marche d'un pas vif et décidé, tête nue dans l'air frais de cette fin d'après-midi, chapeau de paille à la main et canne conquérante. 


Au loin, le ciel se charge de lourds nuages sombres, une houle déjà vigoureuse agite l'océan et les falaises de la côte brillent dans les derniers rayons du soleil qui s'estompe. On pourrait être sur l'estuaire, vers Saint Georges de Didonne ou Royan. L'orage monte : on devine le vent qui forcit à la pause inclinée de la femme, et le peintre, chargé de tout son barda, est obligé de tenir sa casquette.


Gaston Balande, moustache fournie et barbichette Second Empire, coule un regard inquiet, presque réprobateur, vers monsieur Caminade qui continue sa promenade, têtu, l'air assuré, le regard au loin et les joues rosies par le vent.


Durant son service militaire, Balande est infirmier, d'abord à Bordeaux, puis à La Rochelle et enfin au Val de Grâce. Mais, souffrant de troubles pulmonaires, il est réformé et soigné à l'hôpital de Saujon. C'est là qu'il rencontre Claire Roux, originaire du Gua et qu'il l'épouse. Leur premier et unique enfant, André, naît en 1904. C'est donc elle, emmitouflée dans un grand fichu bleu qui arrime solidement sa capeline de paille.  Elle s'abrite sous un parapluie qui servait l'instant d'avant à la protéger du soleil. On a l'impression qu'elle se blottit derrière la large carrure de Caminade, pressée et craintive.
On a vraiment l'impression que cette toile raconte une histoire : le trio était parti se promener sur la grève, il faisait un grand et beau soleil puisque tous avaient pris leurs vastes couvre-chefs de paille. Le peintre avait emporté son matériel et s'était installé pour peindre le paysage ou sa femme. Puis tout d'un coup, une petite brise s'est levée et notre petite compagnie a décidé de plier bagage et de rentrer au plus vite, sentant la pluie venir. Tous se hâtent, entraînés par le pas martial de monsieur Caminade qui a affirmé que la pluie ne le gênait guère mais que madame allait mouiller sa jolie robe jaune. Gaston a replié son matériel à la hâte, peut-être contrarié d'avoir à délaisser cette belle lumière de l'orage qui monte, et il se hâte à côté de son ami qu'il peine presque à suivre, cramponné à sa casquette qui menace de s'envoler.

Portrait de Paul Gouineau jouant au tennis, 1912
Assez bizarrement représenté sur un fond de paysage et non sur un court, le personnage est jeune et pose avec une légère affectation, quoique le peintre ait voulu représenter le mouvement. Au loin, la campagne qui ondoie ressemble à s'y méprendre aux doux vallonnements saintongeais. Les teintes, franches et lumineuses, sont celle que le peintre affectionnera durant toute sa carrière. 1912 est, je le rappelle (1) l'année où Balande obtint une bourse pour "voyager", en particulier en Andalousie où sa palette devient tout à coup plus avide de lumière.

Un très caractéristique paysage des Environs de La Rochelle(1933), horizon absolument plat, ciel pommelé et mobile, quelques arbres battus par les vents et cette lumière d'Aunis qui met du relief partout ! Balande a depuis longtemps abandonné la palette sombre de ses débuts et la couleur chante sous son pinceau. La touche est vibrante, il se plait à donner au ciel les deux tiers de la toile et incline son pinceau dans le sens du vent !

(1) GASTON BALANDE : UN PEINTRE A DÉCOUVRIR (1)
GASTON BALANDE : LA CRUCIFIXION DE SAUJON (2)
ANDRÉ DELAUZIÈRES
A LA RECHERCHE DE GASTON BALANDE
GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (1)
GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (2)
SUR LES PAS DE BALANDE A LAUZIÈRES
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