lundi 9 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (1)


C'était en décembre et le musée de Cognac, très actif en matière d'animations culturelles avait organisé à l'intérieur des collections  un circuit se proposant d'analyser les goûts des notables locaux et les critères ayant présidé à leurs choix artistiques. Ici, les notables étaient (et sont toujours !), on s'en doute, des négociants.

La seconde moitié du 19e siècle est marquée par une évolution des mœurs de la société qui manifeste un intérêt croissant pour l’art et les sciences. À Cognac, une poignée d’érudits et d’amateurs éclairés constituent des collections particulières. Ce sont quelques uns d'entre eux, fédérés par Emile Pellisson qui décident en 1890 de fonder la société des amis des arts. Le 15 décembre de cette même année, le projet de création d’un musée des Beaux-Arts est validé par le Conseil municipal, afin d'y recevoir des dons d’objets d’art de l’État ou de particuliers. La Société des Amis des Arts est officiellement reconnue par un arrêté préfectoral en février 1891, et ses membres font don d’œuvres issues de leurs collections privées. 

C'est ainsi que le premier musée municipal vit le jour en 1892, et Pellisson en est, logiquement, le premier conservateur. Au début, il est surtout constitué par un remarquable ensemble de peintures et de dessins des écoles française, allemande, flamande, hollandaise et italienne du 16e au 18e siècle donné par Émile Pellisson lui-même. Puis le fond du musée s’accroît rapidement de dons d'autres mécènes locaux et de dépôts de l’État. Ce premier musée est installé dans l’ancien couvent des Récollets devenu hôtel de ville à la suite de la Révolution de 1789. La première exposition de la Société des Amis des Arts est présentée au public du 3 juin au 14 juillet 1892. Ouverte tous les jours de midi à 5 heures, elle présente déjà 300 œuvres et connait un énorme succès si l’on s’en réfère aux pages des quotidiens de l’époque. 
En 1898 les salles du Couvent des Récollets étant attribuées à d’autres services municipaux. Alexandre, le fils d’Émile Pellisson offre un local provisoire aux collections au sein de son entreprise, au 17 boulevard de la Gare. Les conditions de conservation et d’exposition font alors polémiques, pourtant, l’ouverture au public est maintenue, la municipalité engage un gardien et les collections continuent à s’enrichir. Un tout premier catalogue est édité en 1913. 
Puis, en 1920 le musée s’installe dans les locaux de l’Hôtel de Ville, une nouvelle mesure provisoire qui durera jusqu’en 1925, année de l’emménagement dans l’ancien hôtel particulier Dupuy d’Angeac, acquis dans ce but en 1921 par la municipalité. C'est à cette époque que la direction du musée est confiée à René Hérisson, artiste peintre local. 1000 visiteurs se bousculent à l’ouverture du nouveau musée le dimanche 25 septembre 1925, et son aménagement est décrit en termes élogieux par la presse. En 1954, l’inspection Générale de la Direction des Musées incite la ville à recruter un conservateur professionnel : ce sera Pauline Reverchon. « Sélectionnée par un concours sur titre, je suis venue me présenter. J’ai découvert à cette occasion l’élégant bâtiment néoclassique de l’hôtel Dupuy d’Angeac qui m’a enchantée, en dépit de l’état déplorable de la décoration intérieure. La richesse de la collection de peintures m’a éblouie, malgré son curieux accrochage par ordre alphabétique de noms d’artistes ! Ayant eu la chance d’être nommée, j’ai pris mes fonctions en mars 1955» écrit madame Reverchon, dont le nom est, aujourd'hui encore, indissociable du musée dont elle en restera l’emblématique conservatrice jusqu’en 1989. 


L'histoire du musée est donc, tout à fait naturellement liée aux inclinations de ceux qui l'ont créé. C'est pour mieux comprendre l'état d'esprit de ces "mécènes" que le musée d’Art et d’Histoire de Cognac a décidé de lever le voile sur les goûts des négociants, leurs penchants en matière de peinture d'arts décoratifs. La visite commençait par une observation de la demeure : faire construire et résider dans un hôtel particulier tel que l’hôtel Dupuy d’Angeac révèle une volonté d’affirmation de richesse, de culture et donc, de puissance. D'un style très particulier : celui qui règne encore de nos jours sur l'élite cognaçaise : aisance sans ostentation, distinction sans gloriole et raffinement plein de retenue.

Jean Dupuy D'Angeac, député de Cognac sous la Restauration

Le château ou logement patronal fut édifié en 1824 pour Jean Dupuy d'Angeac, ancien avocat qui s'était lancé dans le négoce, depuis 1795 après une alliance avec la famille de la maison Otard. Les artisans de la construction furent Demenieux, maître-maçon à Cognac, Morice, maître-charpentier à Saintes, Bernard, maître-menuisier à Saintes et Héron, maître-serrurier à Orléans (plaque maçonnée sur le mur de façade). Plus tard, en 1880, la famille continua à s'enrichir en créant sa propre distillerie, et acquit un domaine à Brives sur Charente, où elle est resta jusqu'en 1963, date de la vente des 187 ha en 1963 à la maison Godet de La Rochelle, qui l'a elle-même cédé à une famille alsacienne, sous le nom de SARL du Domaine de Brives. C'est sans doute dans l'optique d'une installation plus pérenne sur le domaine de Brives que la famille vendit son hôtel particulier de Cognac en 1921.


Mais revenons à ce monument, classé en 1943. De style farouchement néo-classique, à la limite de l'austérité, la demeure est parfaitement symétrique et résolument sobre. Si elle n'était agrémentée par les deux portiques en plein cintre ménageant un passage vers le parc, elle serait presque banale. 




Le corps principal allongé, à un seul étage, est discrètement orné en son milieu d'un corps central en légère saillie : la fenêtre du premier étage, surmontée d'un fronton triangulaire sans le moindre ornement, est encadrée de pilastres cannelés eux-mêmes très dépouillés. Les chapiteaux ioniques, très simples, affirment un goût classicisant plein de réserve. La seule concession à une quelconque ornementation réside dans les 4 colonnes de marbre rose, aux fûts élégants et élancés, qui soutiennent l'architrave et le balcon et encadrent une porte vaste mais pas démesurée.



Très en retrait par rapport à la rue, le bâtiment se dresse au fond d'une cour assez sobre, encadrée de part et d'autre par des communs, bas mais élégants et qui donnent une réelle ampleur, voire une certaine majesté à l'ensemble.
Ce qui est remarquable ici la sobriété : pas d'ornements superflus, pas d’exhibition ostentatoire de richesse, mais au contraire une volonté affichée de "bon goût", d'élégance et un classicisme de bon aloi. On est riche, on le montre, mais avec retenue et sans parader inutilement. Les bâtiments utilitaires ne sont pas dissimulés, au contraire, on sait qu'ils sont à l'origine de l'aisance du propriétaire. Il y a dans cette demeure fin XIXe une inspiration paladienne évidente, du Palladio architecte de contextes agricoles avant que d'être des demeures d'agrément. Certainement l'hôtel particulier le plus "distingué" de Cognac.


À suivre :  Le goût artistique des négociants de Cognac (2)
Le goût artistique des négociants de Cognac (3)





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