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jeudi 6 octobre 2011

FAMILLE DES RUDISTES ??


Ah mais vous êtes adorable, vous avez joué... et perdu, tout comme nous d'ailleurs ! Replaçons la scène dans son contexte : Alter d'un coup de pioche habile et énergique, extrait son fossile de la gangue de roche qui l'entoure. Ravi de la trouvaille, il crie :
- Mimi (pour Michelaise !! enfin supposons), viens voir ce que j'ai trouvé...
Moi, fière de mon petit paléontologue en herbe (au milieu des herbes folles), je m'extasie et nous tombons d'accord sur le fait qu'il s'agit sans doute d'une canine. Je vous ai dit qu'on a affaire à un pro, mais non , pas du jardinage, faut suivre, de la dent ! Notre découvreur se penche sur l'objet, l'observe et remarque :
- ... une racine, courte, très courte, et incurvée
- Et alors ??
- Alors c'est peut-être un poisson.
Nous voilà partis sur le net, google fonction images, mais là il faut bien se rendre à l'évidence, les racines de dent de requins et autres grosses prises de l'Océan, ne sont pas aussi marquées, elles sont en effet quasi inexistantes, et le plus souvent plates, en feuille.
- Bon alors si ce n'est pas un poisson, c'est au moins un carnivore, car pour avoir une canine, faut que ce soit un carnivore.
- ... Certes, certes !
- Oui, mais pas un mammifère, parce que la racine est trop courte.
Bon, qu'à cela ne tienne, cherchons.
- Demain je la montre à F...
F... c'est le coiffeur, enfin l'ex coiffeur du village où Alter exerce ses talents, les vrais, ceux qui nous valent cette devinette, et F. a toujours été beaucoup plus passionné par la paléontologie que par la coiffure. Au point que, quand nous avions recours à ses services, avant qu'il ne ferme son salon pour aller gratter la roche tout son soul, il fallait à tout prix éviter de lui parler fossile : car alors, il s'enflammait, devenait disert et enthousiaste, démontrait, expliquait et ... coupait de travers. On se retrouvait avec 5 cm de moins de prévu, une taille asymétrique et des épis partout.
- Ah, c'est une bonne idée. Alors je fais un billet.
Clic clac, la "dent" est photographiée, et je lance le billet. Pendant ce temps, Google Images chauffe :  carcharodontosaurus saharicus (Sahara, ouh là là, fait pas si chaud tout de même !!), dinosaure carnivore (oui, mais faudrait qu'elle soit un peu festonnée sur les bords), sarcosuchus imperator (on lui a même fait une jolie prothèse à celui-là !!), Aublysodon, Spinosaurus Aegypticus (de plus en plus exotique !!) allosaurus peut-être ??
... Allez on se lâche, et pourquoi pas thyrannosaurus ?? Ouaouh !!! je le sens bien celui-là ...
- Regarde le T.REX... (T pour Thyrannosaurus... et Rex, ça pose pas vrai ??) c'est absolument ça
- Oui ... Non, y a pas de "racine"
On a beau en chercher avec "racine", c'est toujours coupé net.
- Et pourquoi pas le megalosaurus ??
Ah oui, celui-là, comme son nom l'indique, il est forcément énooooorme, tellement qu'on n'a même jamais retrouvé son squelette entier.
Soudain un doute m'effleure
- Tu es sûr que F. saura ce que c'est ? Parce que j'ai posté mon billet et si demain je ne connais pas la réponse, j'aurai l'air fine moi !
- Oui, bien sûr... S'il est là !
Nous voilà bien ! Pourvu qu'il ne soit pas allé dans sa bergerie pyrénéenne, notre expert en fossiles !

Et voilà, ce soir le verdict est tombé. Alter rapporte un petit papier sur lequel il a noté précisément l'information :
- "Dent d'hippurite, famille des rudistes" c'est du Crétacé !
- Aaaaah !!! oui... c'est quoi l'hippurite ? un cheval ??
- Mais non, avec un i, pas un y...
- Voyons je cherche (vous savez que Michelaise adore jouer) : un poisson ? un carnivore ? un mammifère ? un lézard ? un oiseau ?
- Non, non, tu ne trouveras pas !
- Un animal tout de même ?
Après bien des questions, je finis par jeter l'éponge et j'apprends qu'il sagit en fait du moulage intérieur d'un bivalve, une sorte d'énorme huître, et que ce n'est pas du tout, mais pas du tout, une dent !!!! Bien que cela en porte le nom (ouf, l'honneur est sauf) à cause justement de sa forme allongée, très proche d'une canine !

"Les Rudistes constituent une super-Famille de Mollusques Bivalves, entièrement éteinte..."

(NDLR : vous n'êtes absolument pas obligé de tout lire !!!)


"Les Rudistes se caractérisent par leur charnière, dite pachyodonte (« dent épaisse »), caractérisée par :
- la présence de deux grandes « dents » et une fossette sur l’une des valves (la valve libre) et par deux « fossettes » et une dent sur l’autre valve (la valve fixée). Les dents d’une valve viennent s’insérer dans les fossettes correspondantes de l’autre
- Leur dissymétrie (coquille inéquivalve) : l’une des valves est hypertrophiée, tandis que l’autre, très réduite, forme un « couvercle ». Selon les groupes, la valve hypertrophiée est soit la valve droite soit la valve gauche
- Un mode de vie fixé. L’animal est rattaché à un autre individu ou au substrat par sa grande valve….
- Un ligament réduit, voire absent, sur la charnière. Celle-ci ne s’ouvrait donc pas passivement, comme chez les autres Bivalves, mais par une turgescence du manteau ou un système musculaire adapté.
Les Rudistes étaient initialement des Bivalves solitaires. Au Crétacé supérieur, certains groupes acquièrent un mode de vie colonial : les individus se développent les uns sur les autres, (par fixation des larves sur les adultes après la reproduction et non, comme chez les Cnidaires coralliens, par reproduction asexuée).
Du fait du mode de croissance de ces Rudistes coloniaux, les « récifs à rudistes » n’ont pas la même structure que les récifs coralliens. Les récifs à Rudistes sont des structures peu élevées, plus ou moins tabulaires...". (extrait d'un article de Cyril Langlois de 2006)

Bon je vous rassure, je n'ai pas tout compris, mais une grosse huître, ou une hyper moule (Alter en a vu une chez F), des récifs à rudistes proches des récifs coralliens, ça reste exotique ! Tant pis pour la grosse dent de lézard paresseux venu s'échouer sur notre falaise ensoleillée, on fera avec les ressources locales, bivalves et crustacés du Cétacé !!

mardi 4 octobre 2011

ALTER JARDINIER


Un peu tard me direz-vous pour éclater les iris et en planter de nouveaux pour l'an prochain ?? Allez, rassurez-vous, vous les jardiniers émérites, j'ai craqué l'autre jour sur le catalogue Cayeux et ce matin Alter s'est mis au travail. Notre jardin, dont je vous ai déjà parlé, se résume en une pente aride, exposée plein sud, aux vents dominants, sans terre, et surtout constellée de débris divers, provenant pour certains du chantier de la maison, et pour d'autre,s de source nettement plus indéfinissable : un voisin nous ayant confié que le lieu, avant la construction de la maison, servait plus ou moins de dépotoir au quartier. C'est commode une pente aride, on jette et oups, ça dégringole, ni vu ni connu !! Cela se pratiquait beaucoup dans les années 50/60.
Bref, toujours est-il que faire du jardinage dans cet environnement est quelque peu déprimant, et tous les paysagistes contactés ont fui ... sauf le dernier qui nous avait proposé un aménagement séduisant mais à un prix tel que nous courrons encore !

Donc Alter gratouillait ses iris quand il m'appelle :
- Tu as vu ce que je viens de trouver ?

Avouez que c'est une belle pièce, bien fossilisée, toute nette et propre, ni cassée, ni abimée... 12,5 cm de long, 6 de large !! Mais à votre avis, qu'est-ce donc ??? Mais oui, Alter a de sacrés réflexes professionnels !!

vendredi 4 mars 2011

PARTI PRIS DE SOBRIETE

Solution incertaine de la nature morte au pain : je n'ai, bien entendu, pas vu la radiographie mais juste une mauvaise photo dans catalogue de l'expo. C'est cette photo que je vous ai soumise. D'après l'auteur du catalogue "la radiographie faite à l'occasion de son acquisition révèle que Chardin y avait fait figurer quelques concombres sur la droite. Allons pour les concombres, pas quelques, un ou deux. Mais distingant une masse feuillue à l'endroit où est planté le couteau, ce serait un chou. Ce qui expliquerait le mystère du couteau... Ensuite j'ai trouvé ici ceci :"Une étude radiographique du tableau révèle les repentirs de l’artiste (les repentirs sont les « erreurs », les changements opérés par l’artiste et qu’il cache sous une couche picturale) : ainsi, au départ, un énorme chou vert se trouvait derrière la bouteille tandis qu’un citron remplaçait la petite cuillère". Pourtant la petite cuillère est bien présente sur la radiographie, et ces gros fruits sont plutôt des concombres. A moins que celui qui est posé dans le plat ne soit un citron. Enfin, il me semble distinguer très nettement sur la gauche, et je n'en ai trouvé trace dans aucun commentaire, une cruche avec une anse, alors que je ne vois pas trace de la carafe qui figure sur la peinture définitive. La "cruche" est décalée sur la gauche de l'assiette alors que la bouteille figure au milieu de celle-ci. Bref, une peinture bien remaniée !


Le mot VERRE D’EAU serait en quelque façon adéquat à l’objet qu’il désigne… Commençant par un V, finissant par un U, les deux seules lettres en forme de vase ou de verre. Par ailleurs, j’aime assez que dans VERRE, après la forme (donnée par le V), soit donnée la matière par les deux syllabes ER RE, parfaitement symétriques comme si, placées de part et d’autre de la paroi du verre, l’une à l’intérieur, l’autre à l’extérieur, elles se reflétaient l’une en l’autre. Le fait que la voyelle utilisée soit la plus muette, la plus grise, le E, fait également très adéquat. Enfin, quant à la consonne utilisée, le R, le roulement produit par son redoublement est excellent aussi, car il semble qu’il suffirait de prononcer très fort ou très intensément le mot V E R R E en présence de l’objet qu’il désigne pour que, la matière de l’objet violemment secouée par les vibrations de la voix prononçant son nom, l’objet lui-même vole en éclats. (Ce qui rendrait bien compte d’une des principales propriétés du verre : sa fragilité.)

Ce n’est pas tout. Dans VERRE D’EAU, après VERRE (et ce que je viens d’en dire) il y a EAU. Eh bien, EAU à cette place est très bien aussi : à cause d’abord des voyelles qui le forment. Dont la première, le E, venant après celui répété qui est dans VERRE, rend bien compte de la parenté de matière entre le contenant et le contenu, – et la seconde, le A (le fait aussi que comme dans OEIL il y ait là diphtongue suivie d’une troisième voyelle) – rend compte de l’œil que la présence de l’eau donne au verre qu’elle emplit (l’œil, ici, au sens de lustre mouvant, de poli mouvant). Enfin, après le côté suspendu du mot VERRE (convenant bien au verre vide), le côté lourd, pesant sur le sol, du mot EAU fait s’asseoir le verre et rend compte de l’accroissement de poids (et d’intérêt) du verre empli d’eau. J’ai donné mes louanges à la forme du U.
F. Ponge, Le Grand Recueil

La réputation de Michelaise n'est plus à faire. Soiffarde, arsouille, bois-sans-soif, il est d'usage d'en faire, au motif qu'elle défend la culture viticole et l'oenologie propres à sa région d'origine, une consommatrice invétérée d'alcool divers. Un fond de verre la rend hilare, et l'entraine à prétendre qu'on ne peut jamais s'amuser dans cette maison, où "tout le monde" (entendez Alter) est sérieux comme la pluie. Il est vrai que les parfums d'un petit Pessac Léognan ou les effluves d'un Sauternes la rendent lyrique. Elle préfère les vins expressifs et ceux qui, aériens, tapissent les papilles d'arômes élégants en développant leurs rondeurs sans aspérité.
Mais de là à ne jamais consommer d'eau, ce serait la méconnaitre. Elle n'est pas de ceux qui raillent ce breuvage en prétendant qu'il rouille les imprudents qui l'absorbent. Que non, Michelaise boit souvent beaucoup d'eau et, comme vous sans doute, la trouve bien meilleure dans un verre en cristal plutôt qu'à la bouteille. Pourtant, sa descente au goulot est impressionnante, voire, prétendent ses proches, dégoûtante ! Impressionnés par la quantité de liquide qu'elle peut ingérer en un temps record, ils prennent une mine désolée, et détournent pudiquement les yeux quand elle boit à la régalade !
L'eau d'ici est toujours en provenance du robinet, car chez les Alter Michelais on ne fait pas de fixation sur l'insalubrité des eaux municipales. Ayant tous deux la flemme de trainer des packs d'eau, payés une fortune, on peut même, histoire de se donner bonne conscience, vous affirmer haut et fort qu'ainsi on protège la planète en évitant d'aligner des bouteilles en plastique dans la poubelle jaune. Nous avons la chance d'avoir une eau buvable, sans relent excessif de chlore ou autre goût suspect, et c'est vrai que ça nous simplifie vraiment la vie ! Et puis, nous faisons partie de cette génération qui a connu, au moins dans la maison de campagne, la corvée de l'eau du puits, et pour laquelle "l'eau courante à tous les étages" garde une couleur de progrès.

Et vous alors, eau, du puits, filtrée, du robinet ??? En bouteille et gazeuse ??? Ou jamais d'eau ?!

Allons, je vous épargne aujourd'hui le descriptif "laborieux" d'une toile, mais c'est encore Chardin qui illustre mon propos, et de façon récurrente ! Que de sobriété chez ce peintre du silence... On y trouve presque plus d'eau que des verres de vin. Mais justement, c'est à vous de travailler un peu aujourd'hui, parmi toutes ces natures mortes au verre d'eau, une et une seulement n'est pas de Chardin... laquelle ?? On peut les désigner comme étant, en partant du haut à gauche : à la cafetière, aux pêches, aux figues, aux fraises, en haut à droite aux harengs, aux prunes et enfin aux concombres. A vous !

PS Je n'ai pas trouvé de commentaire composé précisément sur "Le verre d'eau" mais vous propose un article général sur Ponge qui envisage tous les aspects de son écriture des objets, les "objeux" comme il aimait à les nommer.

mardi 1 mars 2011

LE PARTI PRIS DE LES OUVRIR

Et c'est parti pour Ponge... leçons de choses et fables, ses écrits nous projettent dans un grenier poussiéreux où nous redécouvrons des objets oubliés, avec lesquels il joue pour nous en offrir une description poétique et humoristique. Un rien provocateur, il travaille sur le sens, sur les sonorités ou simplement sur la forme des choses. Je l'ai suivi dans ces errances lexicales et vous propose quelques exercices de mémoire sur un choix de textes que j'égrènerai pour vous au fil des jours.
Un texte de Ponge, quelques souvenirs personnels liés à l'OBJEU évoqué, votre participation par commentaire si vous le désirez, puis une escapade picturale et, in fine, pour les sérieux, un lien vers un commentaire "littéraire" du texte ! Voilà pour les jours qui viennent...

A la bordelaise, avec l'inévitable crépinette... et surtout sans citron, ni vinaigre... comme au bord de la mer !

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.

F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942


Ponge, c'est évident, ne savait pas ouvrir les huîtres. D'abord, il prenait un torchon... moi aussi je prends un torchon, et je considère pourtant que je sais ouvrir les huîtres. Mais Alter vous dira que c'est indigne d'un écailler patenté. Chaque fois que je le vois, de ses mains "précieuses" tant d'un point de vue professionnel que pour manier son clavier, jouer de son petit couteau effilé qui dérape parfois dans un bruit sec, je soupire et vais m'occuper l'esprit ailleurs.
Ensuite, si vous lisez dans les détails la description de l'entaille pratiquée par l'écrivain dans la coquille, vous reconnaîtrez aisément un massacreur d'huîtres. Quant à sa peinture du mollusque, elle est fort ambiguë et sa description n'est pas de nature à donner envie de manger ce bivalve, gobé vivant, à ceux qu'il rebute. Au contraire, on y trouve tous les détails qui découragent les tièdes : la consistance, l'odeur, et même cette couleur, accablante pour ceux qui ne sont pas tombés dedans tous petits.
Car il y a vraiment deux types de consommateurs d'huîtres (en excluant bien sûr ceux qui ne veulent ni ne peuvent en entendre parler, tant leur dégoût est fort à l'idée de manger une bestiole vivante) : il y a ceux qui essaient, parce que c'est un mets réputé, voire fort prisé, et porté aux nues par les schémas gastronomiques classiques qui en font un aliment de fête, et même de luxe. Ils surmontent bravement leur inappétence, les déchiquettent pour les détacher de la coquille, les coupent avant de les mâcher longuement,  ou préfèrent les avaler le plus vite possible pour oublier cette viscosité que Ponge souligne avec efficacité. Ils sont toujours prêts à vous céder généreusement la fin de leur douzaine, "j'en raffole, disent-ils, mais je préfère garder un peu d'appétit pour la suite".
Comme si la consommation d'huîtres avait jamais coupé l'appétit de quiconque. Au contraire, ça l'ouvre, c'est apéritif cette petite chose verte et nacrée qu'on avale comme un morceau de mer, à la fois frustre et noble. Car il y a aussi les amateurs, au sens premier du mot, ils aiment ! Ils sont capables d'en engloutir des douzaines, ils recherchent les plus grasses, les plus grosses. Ils n'hésitent pas à en ingurgiter au petit déjeuner, vous affirmant sans rire qu'il n'y a rien de tel pour vous remettre l'estomac d'aplomb, les lendemains d'agapes un peu trop arrosées. Je le sais, j'en suis... et le plus drôle c'est qu'Alter, enfant du centre de notre beau pays et qui n'en avait guère mangé avant de me rencontrer, s'est mis, avec le zèle des convertis, à les aimer plus que moi ! Sans doute son souci d'être aussi "ego" qu'"alter". Toujours est-il que, lorsqu'il m'a connue, son premier souci a été d'apprendre de mon père comment on les ouvrait. J'assistais bien sûr à la leçon, ce qui me permit, à mon tour, de l'enseigner à maman le jour où, devenue veuve, elle s'installa en pleurant devant sa douzaine d'huîtres gisant sur l'évier, déclarant entre deux hoquets qu'il n'était pas question de se laisser abattre par ces coquilles barbares.

Les photos sont un peu floues car l'ouvreur m'a enjoint de ne pas le prendre en pleine action, j'ai donc joué pour vous la paparazza !

Car autrefois, c'était un travail d'homme que d'ouvrir les huîtres. Je sais que certaines ont désormais pris le couteau (surtout pas à huître, j'insiste, un petit couteau de cuisine ébréché par les ans fait, seul, l'affaire), voire le torchon (rassurez moi, ce n'est tout de même pas un crime !), et en avant la dégustation.
A vous de me dire si, toute féministe que vous soyez, vous savez faire ce petit geste du poignet qui permet, sans l'aide de quiconque, d'avoir accès aux merveilles océanes que cache le galet de Ponge.


Et pour finir, le petit jeu du jour : l'huître a toujours inspiré les peintres, qui aiment à en faire figurer sur leurs natures mortes. Dans les montages ci-dessus, vous avez un vrai musée-cuisine, mais une seule toile est de Chardin ? Laquelle à votre avis ?


* Si un commentaire du texte de Ponge vous intéresse, n'hésitez pas à cliquer, c'est scolaire mais passionnant ! A vous faire regretter le temps du bac français !

dimanche 27 février 2011

CAPOERA


Mais non, je ne vais pas vous parler de cet art martial afro-brésilien aux chorégraphies surprenantes dont vous avez sans doute admiré quelque jour les étonnantes évolutions, qui tiennent plus de la danse que de la bagarre. Je n'ai pas la souplesse de pratiquer de telles figures et, après le tango, nous n'avons pas opté pour la capoeira ! Ce billet vient répondre à la "photo mystère"...

Cétait une "bourse de sirène", autant dire une capsule d'oeuf de raie ! Les raies, plus de 600 espèces de par le monde, sont très difficiles à observer, tant elles vivent profond. Elles sont de taille et d'allure diverses, et ont pour point commun une étonnante longévité : ainsi la raie Manta, la plus grande des raies dont l'envergure atteint parfois les 7 mètres, peut vivre 85 ans. Sans le secours de la médecine !
Ce n'est qu'à la période de reproduction que certaines espèces se rapprochent du bord et pénètrent même dans les golfes, sur des hauts fonds sablonneux ou sablo-vaseux. Certaines sont vivipares mais il en existe aussi d'ovipares, en particulier sur les côtes françaises. Plusieurs mois après la ponte, une raie miniature va sortir de chaque capsule. Après cette éclosion, la capsule vide, très résistante, finit par être rejetée sur le rivage et se retrouve souvent dans la laisse de mer, ce cordon situé en haut de plage et formé de débris naturels et de macro-déchets d’origine humaine. Une fois à la côte, les capsules vides sont autant d’indices de la présence des raies fréquentant notre littoral.
Le programme Capoera invite le grand public à collecter les capsules d’œufs de raies échouées sur les plages puis à transmettre les informations à l’association pour l’étude et la conservation des sélaciens (APECS). L'objectif de cette association est double. Il permet d'abord d’améliorer les connaissances sur la localisation et les aires de reproduction de certaines espèces de raies.



Par ailleurs, il permet la sensibilisation du public à la présence près de nos côtes de ces poissons dont certains représentants sont en fort déclin. c'est simple, ludique et vous trouverez, si vous habitez sur la côte océane, forcément un point de collecte des capsules à proximité de chez vous ! Sinon, vous pourrez envoyer vos récoltes à l'APECS grâce aux instructions données sur le site. Voilà un programme pour le printemps qui va, le temps d'une chasse aux oeufs de Pâques, réconcilier tous les blogs des rivages de l'Atlantique !


Alors la palme revient à Odile qui a, très précisément, identifié l'objet mystère que vous avez joyeusement baptisé de string pour l'hiver, de transat écrasé, de chauve-souris aveuglée ou de dentelle déchiquetée. Mabeline quant à elle, hésite entre roussette et raie, ce qui la rapproche pas mal de la solution, d'autant qu'elle précise bien que c'est la poche qui contenait l'oeuf. Mention spéciale à Oxygène et Enitram qui, on le vérifie sans peine, ont déjà croisé ces bourses de sirène sur leurs plages, mais, trop romantiques, y voient des oeufs, et de requin de surcroît !! Merci de votre participation et bravo à tous ceux qui ont identifié la photo mystère et, pour tous, une conclusion qui ne vous laissera pas indifférents :

Une nature semi vivante, semi morte... A gauche, le chat, hérissé, un peu excité par ces odeurs de mer et de varech, titille du bout des pattes des huîtres à peine ouvertes, donc vivantes elles aussi. A droite, les attributs habituels d'une vraie nature-morte : pichet de céramique noire et brillante, couteau étincelant à peine dissimulé par un drap d'une blancheur suspecte, bassine de cuivre aux couleurs chaudes. Entre les deux, reprenant par sa forme triangulaire les masses en forme de pyramides imbriquées qui la côtoient et assurant la transition entre l'animé et l'inanimé, la raie, pathétique et sanguinolente, rythme cette toile mythique à laquelle elle donne son nom. Une vraie démonstration de lumière et textures mêlées, une peinture qui fait partie de nos cabinets secrets ! Certains ont voulu y voir une symbolique de la crucifixion, je préfère quant à moi, la célèbre description qu'en fit Proust, qui n'hésite pas à mêler à son texte cette référence incertaine :
« Maintenant venez jusqu'à la cuisine dont l'entrée est sévèrement gardée par la tribu des vases de toute grandeur, serviteurs capables et fidèles, race laborieuse et belle. Sur la table les couteaux actifs, qui vont droit au but, reposent dans une oisiveté menaçante et inoffensive. Mais au-dessus de vous un monstre étrange, frais encore comme la mer où il ondoya, une raie est suspendue, dont la vue mêle au désir de la gourmandise le charme curieux du calme ou des tempêtes de la mer dont elle fut le formidable témoin, faisant passer comme un souvenir du Jardin des Plantes à travers un goût de restaurant. Elle est ouverte et vous pouvez admirer la beauté de son architecture délicate et vaste, teintée de sang rouge, de nerfs bleus et de muscles blancs, comme la nef d'une cathédrale polychrome. À côté, dans l'abandon de leur mort, des poissons sont tordus en une courbe raide et désespérée, à plat ventre, les yeux sortis. Puis un chat, superposant à cet aquarium la vie obscure de ses formes plus savantes et plus conscientes, l'éclat de ses yeux posé sur la raie, fait manœuvrer avec une hâte lente le velours de ses pattes sur les huîtres soulevées et décèle à la fois la prudence de son caractère, la convoitise de son palais et la témérité de son entreprise. L'œil qui aime à jouer avec les autres sens et à reconstituer à l'aide de quelques couleurs, plus que tout un passé, tout un avenir, sent déjà la fraîcheur des huîtres qui vont mouiller les pattes du chat et on entend déjà, au moment où l'entassement précaire de ces nacres fragiles fléchira sous le poids du chat, le petit cri de leur fêlure et le tonnerre de leur chute"
Texte écrit vers 1895, mais publié pour la première fois en 1954; éd. utilisée : 1971, p. 375-376


A suivre ...

samedi 26 février 2011

... ET AUTRE RECETTE BORDELAISE

En attendant la solution de la photo mystère, la suite de notre errance culinaire


... Le boucher de Bages Yves Bruneau, vendait outre ses greniers médocains parfaitement aromatisés, de l'agneau des Pyrénées, du cochon noir du Pays Basque et du boeuf de Bazas. Comment résister ? Nous sommes revenus, nous les mangeurs de poissons, chargés de viandes et de charcuterie, tant il est bon parfois de redevenir des carnivores ! Le boeuf de Bazas est en pleine renaissance et des chartes de qualité ont permis à cette viande savoureuse de retrouver ses lettres de noblesse. C'est devenu un incontournable des brasseries qui se respectent en Aquitaine ! Les bêtes sont affinées une dizaine de jours en chambre froide avant d'être vendues, afin de permettre au gras d'envahir la fibre musculaire, donnant à la viande une oncuosité peu commune.
Quant à la recette de l'entrecôte à la bordelaise, elle est encore plus simple que celle de la rapée. Il vous faut une viande de qualité, et si vous ne trouvez pas de boeuf gras de Bazas, essayez d'obtenir de votre boucher qu'il vous taille un morceau savoureux, sorti de ses frigos secrets. C'est lui qui fait tout le travail en fait. Il ne vous restera qu'à faire blondir et fondre doucement une quantité respectable d'échalotes grises taillées fin, puis d'ajouter une rasade de bon vin rouge (celui que vous boirez avec l'entrecôte fera très bien l'affaire, surtout si c'est un vin de choix). Vous laissez réduire tout doucement pendant que la viande grille, et j'avoue que j'y ajoute, touche perso, une petite trace de coulis de framboise surtout non sucré, prévu pour la cuisine. Cela rehausse le goût du vin sans le trahir. Vous servez votre sauce à côté de l'entrecôte pour les puristes, ou simplement dessus pour les autres ! Ainsi elle ne refroidit pas ! Et le flacon qui accompagnera ce plat naturel devra venir des étagères nobles de votre cave !

Pour accompagner ces mets roboratifs, et aussi inaugurer son panier à bouteilles acquis chez Nat'Osier, Alter a fait une descente à la cave et nous a ramené ce panier, avec un intrus... afin que vous ne vous fassiez pas piéger comme moi, je vous ai mis un détail de la photo !!

vendredi 25 février 2011

PHOTO MYSTERE


Avant de vous faire un petit billet sur le sujet, je vous propose la photo mystère du jour... je ne publierai vos commentaires que tardivement, car j'imagine que certains vont trouver tout de suite et cela gâcherait la recherche des autres !!

dimanche 20 février 2011

LES MASQUES SANS VENISE

Jeu de l'intrus numéro 1 : un de ces 4 "autoportraits" d'Ensor n'en est justement pas un ...

Ensor était très à la mode lorsque j’étais jeune. Son côté provocant, sa touche d’amertume et de critique sociale implicite devait plaire aux soixante-huitards pas encore attardés que nous étions en ce temps-là. Mais j’avoue que lorsqu’Alter m’a annoncé l’exposition Ensor de Bruxelles, j’ai tordu le nez et nous y sommes allés plus par « conscience professionnelle » que par réel penchant pour ce peintre.

Jeu de l'intrus numéro 2 : Ensor, vu par lui-même et par d'autres... oui mais !! un de ces portraits n'est pas celui d'Ensor mais de son père.

Certes, cela reste le peintre des masques multicolores et vaguement inquiétants, avec parfois le sentiment qu’il en fait trop pour attirer l’attention. Comme une recette qui lui aurait assuré la célébrité. Cette méfiance tombe lors de la visite « d’Ensor démasqué ». Ses organisateurs ont eu l'intelligence de ne pas la limiter à cette facette du peintre. Elle emmène le visiteur dans le processus créatif de l'artiste, depuis les premiers pas de sa carrière, paysagiste presque impressionniste, jusqu’aux ultimes toiles peintes à plus de 80 ans. Avec 140 dessins présentés pour 60 tableaux, l'exposition met résolument l'accent sur sa façon de travailler, de créer et de mettre en lumière.


Dans un premier temps, celle-ci montre qu'Ensor était un vrai peintre réaliste. Excellent dessinateur, ses croquis copies de… ou dans le genre de… montrent une aisance certaine. Il réalise des paysages épurés, sans concession et qui rendent parfaitement le côté ingrat des horizons nordiques. Cela tient des peintres de Barbizon et un peu des impressionnistes.

Jeu de l'intrus numéro 3 : un de ces 4 portraits n'est pas celui de son ami Flinch...

Ses portraits sont acérés, assez brillants. Il croque souvent et avec acuité sa sœur Mitche, et son ami Willy Finch, toiles qui montrent la maturation de l’artiste, la recherche d'une juste position des mains, de la finition d'un détail ou la recherche du meilleur angle. Le portrait de sa mère morte réalisé sur le lit de mort de cette dernière, est, à cet égard, le plus frappant, mais pas nécessairement le plus prometteur.

La mangeuse d’huîtres m’a semblée plus intéressante !


Mais ce sont ses natures mortes et peintures d’intérieur qui m’ont le plus accrochée : il y déploie un sens de la lumière qui donne un relief intimiste et vibrant à ces scènes qui, pour moi, sont le genre dans lequel il excelle. L’exposition se termine d’ailleurs par deux scènes d’intérieur qui, laissant de côté les arguments faciles du peintre des masques, reviennent à une expression virtuose et nettement plus émouvante de l’ambiance de ces pièces intimes.


Ensuite, on s'intéresse de plus près au volet le plus original et le plus novateur de l'œuvre d'Ensor : ses fameux tableaux grotesques et ses masques. On apprend que ses parents tenaient une boutique de souvenirs, coquillages et masques de Carnaval dans la « bonne » ville d’Ostende et qu’il a grandi au milieu de souvenirs balnéaires d’un goût douteux, qui lui ont donné un penchant pour les couleurs vives et ces objets insolites qu’il vendait aux touristes de passage.

Au début, ses toiles sont simplement anecdotiques, puis, le succès venant, il leur donne un caractère angoissant, vaguement ricanant qui devient sa « marque de fabrique ». A cet égard, L'intrigue est indéniablement une des pièces maîtresses de l'exposition.

Elle représenterait le mariage de sa sœur Mitche, assez tardif, et se voudrait une présentation sans concession de la bourgeoisie belge du début du XXème. Mais d’autres toiles égrènent ces teintes vives, ces visages grimaçants, ces scènes un peu grotesques qui mettent le spectateur, transformé en voyeur perplexe, mal à l’aise. C’est prévu pour, et en tant que tel, c’est efficace ! Le monde grimé est un monde à l’envers, où tout est remis en cause, plus de certitudes, les liens sociaux sont démontrés par l’absurde. La foule est menaçante, cauchemardesque, et l’on est saisi d’une attirance répulsion qui est ambivalente et prégnante.

On découvre enfin qu’Ensor était aussi écrivain, conférencier, compositeur même à ses heures, et qu’il abandonna même quasiment la peinture, malgré le succès grandissant dont il était l’objet, pour se consacrer presqu’exclusivement à la musique. Il aimait développer à l’envi une prose aussi colorée que ses toiles, témoin cet extrait d’un discours prononcé lors d’un banquet donné en son honneur :

« Je suis né à Ostende, le 13 avril 1860, un vendredi, jour de Vénus. Eh bien ! chers amis, Vénus, dès l'aube de ma naissance, vint à moi souriante et nous nous regardâmes longuement dans les yeux. Ah! les beaux yeux pers et verts, les longs cheveux couleur de sable. Vénus était blonde et belle, toute barbouillée d'écume, elle fleurait bon la mer salée. Bien vite je la peignis, car elle mordait mes pinceaux, bouffait mes couleurs, convoitait mes coquilles peintes, elle courait sur mes nacres, s'oubliait dans mes conques, salivait sur mes brosses. »

Solution du précédent jeu dans l'Académie mise à nue : dans le premier duo, le Nattier est en bas. Dans le deuxième duo, le Nattier est à droite. Enfin, l'intrus, le dessin qui n'est pas de Van Loo, est celui d'en bas à droite.

vendredi 18 février 2011

A LA FRANCAISE OU A L'ITALIENNE ??

Maintenant on dit "paysage" et "portrait"... Autrefois on disait "à la française" ou "à l'italienne"... Nous avons chacun nos manies n'est-ce pas ?? le tout c'est que l'horizon reste droit ! Je suis certaine que vous savez qui a fait quoi !


Là c'est moins évident !!!

Et là, c'est trop facile !! Mais au cas où vous n'auriez pas identifié la première série, cela vous donnera la solution.

jeudi 10 février 2011

L'ACADEMIE MISE A NUE

J'avais lu, chez Italians do it better, un article sur une exposition d'Académies qui m'avait donné envie d'en savoir plus, et regret de ne pouvoir visiter celle dont GF nous parlait. Suite à divers remaniements de son site, impossible de remettre la main sur ce billet, dont la lecture m'aurait intéressée avant d'aller visiter l'exposition sur le même thème organisée au musée des Beaux Arts de Bordeaux, exposition qui, c'est décidémment une manie chez nous, se terminait le jour où nous la visitâmes. Mais, contrairement à Bruxelles, la fréquentation en était plutôt paisible, et la visite en fut donc agréable. Une école de jeunes espagnols, armés de détails à retrouver dans les dessins, s'égayait les salles du musée, et leur ardeur à trouver faisait plaisir à voir !

D'ordinaire réservée à la consultation par les spécialistes, chercheurs et historiens de l'art, la collection du musée des dessins Jean Bonna s'ennorgueillit d'environ 20000 pièces, et ce fonds peut raisonnablement revendiquer la deuxième place française après le Louvre, tant en termes quantitatifs que qualitatifs. L'obligation faite aux professeurs de dessin de déposer un dessin par mois d'enseignement donné, dans le fonds de l'école des Beaux Arts, et ce dès 1664, explique la richesse de cette collection. Désireux d'accueillir un public plus nombreux, la fondation Jean Bonna a créé en 2005 une association, le Cabinet des amateurs de dessins de l’Ecole des Beaux-Arts, qui a pour mission d’enrichir les collections, mais aussi de faire connaître ce fonds. L'exposition de Bordeaux entre dans le cadre de ce projet de vulgarisation.

On y apprend qu'un modèle était choisi selon des critères particulièrement stricts, parmi lesquels la "propreté" qu'elle soit physique ou morale, était certainement l'un des plus importants. Leur travail consistait, bien entendu à poser, par séance de deux heures, et selon des positions plus ou moins complexes ou fatigantes, décidées par le maître de dessin. Les élèves, quant à eux, devaient rendre un dessin terminé après trois séances de pose, soit 6 heures de travail, ayant tout de même le droit, voire le devoir, de le terminer et de le peaufiner "à la maison" !!

Où l'on voit que le modèle Saint Germain gagnait en une année ce que percevait le professeur de dessin pour une leçon, qu'il fallait prévoir l'huile de lampe et le charbon du poële, et où l'on retouve des noms de professeurs reconnus, comme Coypel...

Lorsque les poses se compliquent jusqu'à être de véritables épreuves d'équilibre, on met au point une machine, le "stabilaire" qui, composée de cordages et de tringles, évite les crampes et permet de tenir plus longtemps les postures alambiquées qu'imposent certaines professeurs. De plus en plus tortueuses et manquant de naturel durant le XVIIIème siècle, plus impudiques aussi, insistant sur l'effort et la musculature. En plus de ce travail, le modèle nettoyait l'atelier, entrenait le poële, faisait office de gardien, de concierge, en un mot d'homme à tout faire à l'école des Beaux-Arts. Certains y passèrent toute leur vie comme le fameux Deschamps, bien identifié dans les registres de comptes et qui y vécut 48 ans. De l'éphèbe au vieillard, pas de toute, vous avez forcément eu quelque chance de le rencontrer en figurant dans quelques scènes historiques ou de genre, car il a travaillé pour tous les peintres français du XVIIIème passés par l'école de dessin !

Les cours de dessin étaient complétés par des cours de perspective et même d'anatomie. Parfois on installait les élèves autour d'oeuvres, scultpure ou peinture, provenant des collections royales et s'ensuivaient des débats et séances de critiques, pour tirer leçon de la manière des anciens.

L'un de ces deux dessins est l'oeuvre de Nattier, l'autre je ne sais plus trop !

On découvre aussi dans ce parcours, l'évolution du genre et des conceptions de la pédagogie. De la sanguine qui s'impose dans les années 1663/75, puis la pierre noire ou matita qui se gomme facilement, jusqu'aux trois crayons mis à l'honneur par De La Fosse, on suit parfaitement la mutation des goûts et des rendus. Certains comme Diderot, ont fermement critiqué, voire vilipendé, ce mode d'enseignement de l'art de dessiner : l'auteur de l'encyclopédie se disait perturbé par les "fantômes maussades" que lui avaient laissé ses 7 "cruelles et pénibles" années passées à l'Académie... autant dire qu'il n'aimait guère ces exercices obligés.

A vous de trouver le Nattier dans ces deux poses identiques ou presque !

Au-delà de l'anecdotique, l'exposition vaut enfin pour l'apprentissage de la lecture des "talents" : si l'exercice se révèle cruel pour certains, dont le trait est laborieux, mou et manque de verve, tout empêtré qu'il est dans l'application à réussir une "belle figure", d'autres comme Boucher, Van Loo, Nattier dévoilent à nos yeux ravis leur aisance naturelle, leur talent à manier la lumière et à croquer des portraits, en un mot leur virtuosité que rien n'entrave, pas même le côté articifiel de l'apprentissage.

Et enfin, pour finir par un petit jeu, il faut parmi des 4 dessins trouver l'intrus, c'est à dire le croquis exécuté par un sans-grade au talent limité, les trois autres ayant été réalisés avec brio par Van Loo...

PS la réponse au précédent jeu de l'intrus était le détail du haut à droite, le petit morceau de paysage ne provenant pas de la Nativité de Martin Schongauer. Les autres détails, savoureux, du chapeau de paille, des sacs de toile et de la bourse en cuir de Saint Joseph ayant été piqués sur le tableau lui-même.

mercredi 26 janvier 2011

DE VAN EYCK A DURER

Cliquez, cliquez sur les photos, c'est le moment où jamais !
Le Groeningemuseum de Bruges accueille jusqu'au 30 janvier une exposition intitulée "De Van Eyck à Dürer", qui a en partie motivé notre déplacement et qui, à elle seule, valait le voyage. Consacrée aux primitifs flamands et d'Europe Centrale de 1450 à 1550, elle s'attache à mettre en lumière les réseaux assez denses de relation qui existaient en ce début de pré Renaissance entre le nord et le nord-est. Nous avons déjà vu plusieurs expositions dédiée aux liens existants entre l'Europe du Sud et particulièrement l'Italie et la Flandre (à Venise en et à Bruges en 2002), le sujet est d'autant plus classique qu'on connait parfaitement les liens commerciaux entre ces deux pays, liens doublés de relations diplomatiques et dynastiques particulièrement intenses. Mais les liens entre les anciens Pays-Bas et les pays d'Europe Centrale, quoique reconnus, ont été moins approfondis, ce qui rendait cette exposition d'autant plus passionnante. Le talent de Van Eyck, l'extraordinaire qualité de sa facture, l'éblouissant rendu de ses compositions, sont pour beaucoup dans la diffusion de l'influence de la peinture flamande sur les pays situés plus au Nord. Tous les puissants désiraient posséder une de ses oeuvres, et chacun de ses "confrères" avait plus ou moins pour ambition sinon de l'imiter mais au moins d'atteindre un degré de perfection égal au sien. Son approche résolument novatrice des paysages, des intérieurs, de la mise en scène, se double d'une qualité technique proprement ébouriffante. Le rendu des matiériaux, du plus précieux au plus humble, la qualité d'observation de phénomènes optiques complexes, la restitution de la lumière et des ombres, font encore aujourd'hui de ses panneaux des chefs d'oeuvre incontestés. Que de jeunes peintres aient voulu comprendre sa technique, appliquer ses "recettes", s'inspirer de ses réalisations, n'a donc rien de surprenant. Que des puissants aient demandé à leurs peintres locaux de tenter de se rapprocher de l'esprit des composition du maître, non plus. D'autant que les uns et les autres, peintres et commanditaires, étaient beaucoup plus mobiles qu'on ne l'imagine et que les oeuvres elles-mêmes étaient souvent transportées sur de longues distances.
Il faudrait des pages et des pages pour vous raconter en détails les merveilles de cette exposition, mais, vous en serez d'accord, l'exercice serait fastidieux et la lecture ennuyeuse pour qui n'a pas eu la chance de cotoyer au plus près ces oeuvres savamment rapprochées les unes de autres, afin de mettre en lumière les influences réciproques. Koka et moi avons donc décidé de vous offrir une petite visite inusitée de cette manifestation, au travers de détails à lire et regarder comme un livre d'images. 

Commençons par le plus simple, quelques détails de fleurs, qui nous ont obligées à réviser nos classiques, tant en botanique qu'en symbolique. Le lys, synonyme de pureté est présent sur toutes les annonciations, mais que signifient l'ancolie, l'oeillet ou l'iris ? La forme de la première évoquant une colombe, cette fleur symbolise le Saint Esprit. L'oeillet quant à lui matérialise l'engagement et la fidélité conjugale, comme le petit chien qu'on croise parfois sur les tableaux représentant des couples. Il figure aussi l'amour pur et sacré que Dieu ne cesse de porter aux hommes.  L'iris, s'il est bleu évoque la Vierge et le surnaturel, l'éternité divine, l'immortalité humaine; c'est un emblème divin, païen comme chrétien, laïque comme religieux ; le symbole royal par excellence du bleu, évoque donc la royauté du Christ. Cependant que sa forme, qui ressemble à une lance, annonce les futures douleurs de Marie au cours de la Passion. S'il est blanc, il équivaut au lys (dont il est d'ailleurs la forme stylisée) : symbole marial, évocation de la pureté, donc de l'Immaculée Conception.

Les oiseaux présents sur de nombreux panneaux ont aussi leur signification : la colombe personnifie le Saint-Esprit, le perroquet à défaut d'être déjà un papagallo (pape français... ainsi que l'utilisera Le Greco en jouant de façon ambigue sur ce jeu de mot), il peut se voir attribuer l'éloquence ou une certaine forme d'intelligence réthorique. Le chardonneret de son côté, avec sa tâche rouge est le signe de la mort violente du Christ et de son destin tragique. Il est présent sur de nombreux scènes de l'enfance, jouant ainsi un rôle prémonitoire.

Il y en a souvent sur les représentations, fort en vogue aux XV et XVIèmes siècles, de Saint Luc portraiturant la Vierge... et nous ne pouvions faire moins, Lulu, que de t'en offrir quelques unes : ces sorcières sont prétexte à montrer l'envers de la scène, voire une fenêtre, et des personnages extérieurs à la composition, souvent le peintre lui-même.

C'est en partant du chef d'oeuvre absolu de l'exposition, la Vierge au Chanoine Van der Paele Van Eyck, que Koka et moins avons décidé de traquer pour vous les lunettes dans les autres peintures.

Finalement, notre moisson s'est révélée plutôt riche, assortie du jeu qui consistait à envoyer l'autre tenter de débusquer la paire découverte dans une salle donnée ! Ne vous y trompez pas, les lunettes ne sont nullement un accessoire moderne, puisqu'on en a découvert sur le site de Ninive, au nord de la Mésopotamie, qui auraient environ 4000ans. Quant à nos ancêtres, ils en portaient volontiers et ce, dès le Moyen-Age. Témoin Sandro di Popozo, qui déclare dans un traité de 1299 "Je suis si altéré par l'âge que sans ces lentilles, appelées lunettes, je ne serais plus capable de lire ou d'écrire".

Prises au jeu des détails, nous avons savouré particulièrement ceux qui émaillent cette scène de Saint Luc en train de réaliser le portrait de Marie, peinte par Derick Baegert vers 1480. Chaque centimètre carré du panneau est une vraie miniature, et intriguées par l'ange qui "follâtre à côté" (dixit Koka), nous avons finalement compris qu'il est en train de broyer les couleurs pour le peintre, alors qu'autour de lui s'étalent des instruments techniques (pots, pinceaux etc...)

Comme il n'est pas de bon billet sans quelque jeu pour les lecteurs, nous vous proposons pour finir de trouver l'intrus dans les particularités de cette Nativité de Martin Schongauer de 1469... C'est trop facile, je sais, mais vous aurez participé !!

Michelaise et Koka 
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