dimanche 25 janvier 2015

PAUL DURAND-RUEL, LE PARI DE L'IMPRESSIONNISME

Les deux filles de Paul Durand-Ruel par Renoir

Quand Jean-Marie-Fortuné Durand épouse vers 1825 Marie-Fernande Ruel, cette dernière lui apporte en dot une boutique de papeterie, sise dans le quartier Saint Jacques. On y vend, certes, des fournitures de bureau mais aussi des toiles, des chevalets, des boîtes de couleurs et toutes sortes d'accessoires de peintre et d'aquarelliste. L'affaire est saine, bien administrée jusque-là par des beaux-parents industrieux, et le jeune homme compte  bien la faire prospérer encore. C'est un de ses clients anglais, un certain Brown dont le fils se fit un nom comme peintre de chevaux, qui lui donne l'idée de s'essayer à la vente de tableaux, alors peu développée à Paris. Au début, il se contente de proposer aux artistes qui fréquentent sa boutique, de déposer chez lui, en paiement des matériaux achetés pour leur art, quelques aquarelles ou lithographies, dont le prix modique pourrait attirer des clients nouveaux. Or voilà que la formule connait un réel succès et le magasin ne désemplit pas : aux artistes et aux amateurs se joignent rapidement les "gens du monde", et un jour Jean Durand-Ruel manque de défaillir de joie en apercevant, parmi ses visiteurs, les jeunes princes d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe, alors élèves du tout proche lycée Henri IV. Venus acheter des fournitures scolaires, ils admirent les Corot, Géricault, Delacroix et autres toiles exposées dans la boutique. Tant et si bien que le prince de Joinville achète un paysage de Grèce peint par Prosper Marilhat. Il confie quelques semaines plus tard au marchand :
"Le roi m'a sévèrement grondé et j'ai bien failli vous rapporter la toile.
 Et pourquoi donc ? s'inquiète Durand-Ruel surpris.
 Marilhat a été refusé au Salon."

Les Ruines du château de Pierrefonds par Jean-Baptiste Camille Corot, vers 1840-1845, retravaillé vers 1866-1867, Huile sur toile Cincinnati, Cincinnati Art Museum, don Emilie L. Heine en mémoire de Mr. et Mrs. John Hauck 
La bâtisse du XIVe siècle était déjà en ruine du temps du peintre, qui exécuta cette toile au début des années 1840 et la remania pour la présenter à l'Exposition Universelle de 1867. Durand-Ruel admirait beaucoup Corot, surtout pour les réalisations de ce type, très naturalistes. 

L'affaire tourne si bien qu'en 1833, le papetier ouvre un nouveau magasin à l'angle de la rue des Petits-Champs et de la rue de la Paix. On entrait dans une vaste pièce tapissée de tableaux de haut en bas, et à l'étage deux autres pièces, attenantes à l'appartement du commerçant accueillaient les œuvres les plus prestigieuses. Ces salons devinrent très rapidement le lieu de rendez-vous de tous les collectionneurs et amateurs qui aimaient à s’asseoir, discuter, commenter, examiner les bronzes de Barye disposés sur une grande table centrale. Ils découvraient les "poulains" du marchand, dont certains étaient considérés comme de dangereux révolutionnaires par des gens qui en étaient encore aux canons de David ou de Ingres. Delacroix par exemple, dont ce dernier disait qu'il peignait comme "un balai ivre". On papotait beaucoup, mais on achetait peu. Pourtant, Jean Durand-Ruel décida en 1846 d'ouvrir une autre boutique, boulevard des Italiens, et c'est à cette occasion qu'il décida que son fils, Paul, alors âgé de 15 ans, travaillerait désormais avec lui. Au début, les affaires marchèrent bien, mais la Révolution de 1848 l'amena à fermer cette boutique. Les affaires reprirent après le coup d'état de 1851, mais le marchand avait subi de lourdes pertes. Son fils, échaudé, voulait devenir officier ou ... missionnaire ! Il choisit la première voie et entra à Saint-Cyr, mais, malade, il dut abandonner l'école et sa future carrière militaire. Il revint donc au commerce des tableaux, décidant d'éduquer son jugement et de se former l’œil. Les ventes reprenaient lentement et le dieu de Paul était Delacroix. Pourtant, les peintres que soutenait son père se vendaient mal, Diaz, Rousseau, Daubigny ou Millet trouvaient difficilement preneurs à des prix pourtant très doux, quelques centaines de francs tout au plus.

L’Amende honorable par Eugène Delacroix, 1831, Huile sur toile Philadelphie, Philadelphia Museum of Art.
Durand-Ruel était un grand admirateur de Delacroix qu'il achetait fort cher, car il était déjà très célèbre, et revendait avec de petits bénéfices. Celle-ci par exemple fut achetée par le marchand en 1868 et revendue 20000 francs la même année à un homme d'affaires de Brooklyn. Il la lui racheta peu après (il rachetait souvent ce qu'il venait de vendre !!), et tenta de la revendre sans succès en 1870. Il devra attendre 1873 pour, qu'enfin, le collectionneur James Ducan la lui reprenne. Le sujet de la toile est une scène imaginaire qui se passe au XVIe siècle dans le palais de justice de Rouen, où un moine est traîné devant l’évêque de Madrid et insulté pour s’être rebellé contre ses ordres. 

En 1856, Jean Durand-Ruel déplaça sa boutique au 1 rue de la Paix et, du fait de cette situation bien plus brillante, ses affaires prospérèrent rapidement. Paul voyageait pour vendre leurs toiles à l'étranger, en Hollande, en Allemagne ou en Angleterre. Pourtant ces années se révélèrent difficiles car après avoir perdu sa femme, encore jeune, Jean ne lui survécut pas longtemps et mourut à son tour en 1865, laissant son fils seul maître à bord.

Jean-François Millet - La Bergerie vers 1856-58 - Baltimore
Durand Ruel voit dans cette toile de Millet "le chef d'oeuvre" du peintre. Le 29 avril 1872, il débourse 20 000 francs pour ce tableau et le vend rapidement à un collectionneur avant de le lui racheter 10 mois plus tard.

Paul avait progressé dans l'appréciation des futurs talents et, outre qu'il savait fort bien entretenir la cote de "ses" peintres traditionnels en allant pousser leurs toiles dans les ventes publiques, il avait aussi flair et persévérance pour lancer de nouveaux artistes. Pourtant, il ne disposait pas pour cela de capitaux considérables et il devait surtout compter sur la chance. La guerre de 1870 vient, de nouveau, semer le trouble dans ses affaires. Il expédie sa femme et ses enfants en Périgord et part, avec toutes ses toiles, s'installer à Londres pour continuer son commerce. Ses expositions de peintures françaises connaissent un certain succès et il peut envoyer quelqu'argent à ses poulains restés en France, et sans ressources : Millet, Dupré, Fromentin, Diaz...
Un jour qu'il se promenait le long de la Tamise, il aperçoit un peintre devant un chevalet, il s'approche et reconnait un de ses protégés, Daubigny. Ravis de se retrouver, ils papotent et Paul Durand-Ruel demande à l'artiste s'il s'en sort.
"Je n'ai pas à me plaindre, répond Daubigny, mais Monet, lui, est très malheureux".
Monet ?? Paul Durand-Ruel a vaguement remarqué ses oeuvres au Salon mais il ne l'a jamais rencontré. Quelques jours plus tard, Daubigny vient le lui présenter à la galerie. Monet apporte quelques toiles et raconte au marchand que Pissaro, dont la maison a été détruite par les prussiens, est lui aussi réfugié à Londres, dans la panade.

Edgar Degas - Le foyer de la danse à l'Opéra de la rue Pelletier- 1872
Paris, musée d'Orsay (leg Isaac de Camondo 1911)
Un des sujets préférés du peintre ! Durand-Ruel achète le tableau à l'artiste en août 1872 pour 2500 francs (à cette époque, il paie les Monet, Pissaso ou Sisley 150 à 300 francs), et l'expose dans sa boutique de Londres où un collectionneur anglais, Louis Huth, l'achète 4200 francs, confirmant ainsi les prix élevés atteints par Degas (on consultera, pour juger de l'évolution, les résultats de la vente Degas en 1918). C'est le premier tableau "impressionniste" à entrer dans une collection britannique.


Durant-Ruel achète aux deux peintres quelques toiles pour 2 ou 300 francs chacune, somme plutôt faible mais ils arrivaient difficilement à vendre leurs peintures une cinquantaine de francs.
Le marchand parisien organisa 10 expositions à Londres de 1870 à 1875. Manet, Monet, Sisley, Pissaro, Renoir, Degas côtoyaient les "anciens", Daubigny, Diaz, Dupré, Fromentin, Isabez, Ziem ... et la critique anglaise réserva à tous ces artistes un accueil très favorable. La Commune terminée, Durand-Ruel confie la garde de la boutique londonienne à un de ses employés et rentre à Paris. Malheureusement son épouse est malade et meurt peu après. C'est pour le marchand une dure épreuve, d'autant que la sagesse et le bon sens de cette dernière le protégeaient de ses errements qu'il décrit en ces termes : "Privé de ses conseils, rien ne m'arrêta plus dans la voie dangereuse où m'avait poussé ma passion pour les belles œuvres de nos grands artistes et ma conviction que le succès viendrait bientôt récompenser mes efforts. Sans réfléchir aux conséquences possibles de mes imprudences, je me laissai aller plus que jamais à des achats hors de proportion avec ma situation."
Il réussit pourtant certains "coups", comme lorsqu'il rachète l'atelier entier de Rousseau, à la mort de ce dernier  et voit sa cote monter, ce qui lui permet quelques beaux bénéfices.

Claude Monet - Le pont de chemin de fer à Argenteuil - 1873
Sans doute acheté par Durand-Ruel à l'artiste en décembre 1873
Philadelphai Museum of Art

Mais ce n'est pas toujours aussi facile. Un jour, il va rendre visite à Alfred Stevens chez lequel il aperçoit, par terre, deux toiles que Monet, assez désargenté, avait confié à son ami pour les vendre. Durand-Ruel les aime et les paie 800 francs chacune. De retour chez lui, et fort satisfait de son achat, il décide de demander à Claude Monet de le conduire à l'atelier de Manet. Quand il quitte l'atelier du peintre, il a acheté toutes les toiles qu'il contenait, 23 toiles pour un montant de 35 000 francs. Quelques jours plus tard, il y retourne, et achète un second lot pour 16 000 francs. Mais quand il organise une exposition des œuvres acquises, la presse se déchaîne, on lui reproche son manque de goût, on l'accuse de se moquer de sa clientèle. De fidèles clients désertent son magasin, on lui promet qu'il finira à Charenton et les amateurs lui tournent le dos. Il doit, devant cette situation, cesser ses achats aux jeunes peintres qu'il soutient : "Mon discrédit devint tel que tout semblait avoir perdu sa valeur entre mes mains, et je dus, pour faire face à mes obligations de toutes sortes, vendre à perte, et souvent pour la moitié de mes prix, les œuvres les plus remarquables de Corot, Delacroix, Millet, Dupré et d'autres maîtres encore... Si ma femme avait vécu, elle m'aurait empêché de m'engager dans de telles voies."

La liseuse ou Printemps par Claude Monet - vers 1872 - Baltimore
Monet expose 18 œuvres dans le "grand salon" de la galerie Durand-Durel louée par les artistes impressionnistes pour leur deuxième exposition collective. Zola remarque cette liseuse et suppose que c'est la femme de l'artiste, Camille, "à l'ombre du feuillage, la robe parsemée de paillettes lumineuses, telle de grosses gouttes". Cette adorable toile fut achetée par Mary Cassat, puis ensuite par Durand-Ruel qui la vendit au fondateur du musée de Baltimore.

Les "novateurs" abandonnés décident de se grouper et exposent pour la première fois de leur propre chef, chez Nadar : c'est la fameuse exposition de 1874, qui marque la "naissance" de l'Impressionnisme, grâce au quolibet célèbre de Louis Leroy. Durand-Ruel est tellement mal en point financièrement, qu'il ne peut leur acheter une seule toile lors d'une vente à Drouot qu'il organise pour eux. Il n'ose même pas les "pousser" pour faire monter un peu leur cote. Cris hostiles et remarques blessantes fusent de toutes parts dès qu'il essaie d'enchérir. Il est tellement mal en point qu'il doit bazarder à des prix dérisoires d'importantes toiles de son fonds.

Détail de Mademoiselle Legrand par Auguste Renoir - 1875 - Philadelphia Museum of Art
La jeune fille portraiturée ici est l'enfant d'Alphonse Legrand, un marchand d'art lié à Durand-RUel et qui participe à l'organisation de la deuxième

Pourtant, peu à peu, l'opinion commence à s'intéresser à ces peintres réprouvés de 1874, et Durand-Ruel essaye de remonter la pente. Le directeur de l'Union Générale, amateur de peinture, accepte de lui prêter de conséquentes sommes et il peut racheter de nombreuses toiles, à Manet, encore, Pissaro, Renoir, Sisley et d'autres. Malheureusement en 1882, l'Union Générale fait faillite et il doit restituer sur le champ les sommes que la banque lui avait prêtées. Les concurrents se déchainent et "ses" artistes eux-mêmes commencent à douter. Pourtant, il organise encore des expositions, parvenant à se faire prêter de l'argent pour acheter ... les cadres, pas les tableaux ! Il bataille ferme, mais en 1884, il a une dette d'un million de francs-or. Ses rivaux se frottent les mains, on essaie même de l'impliquer dans une affaire de faux, mais il en sort le front haut, même s'il est un peu amer. "Je voudrais être livre de m'en aller dans le désert", écrit-il le 9 juin 1884 à Pissaro.

Claude Monet - Galettes - 1882
Ces galettes (de saison) sont la spécialité de l'auberge de Pourville, où Monet réside. Monet insiste pour que cette toile, au raccourci prononcé qui vient contredire le classicisme du sujet, (avec son couteau très XVIIe ! et son flacon pansu et doré) figure dans une exposition de 1883. Elle n'entrera dans les collections Durand-Ruel qu'en 1899, et fait actellement partie d'une collection privée.

En 1886 il part, avec 300 toiles sous le bras, organiser une exposition à New-York "Œuvres à l'huile et au pastel des Impressionnistes de Paris". La foule est présente au rendez-vous et la presse plutôt élogieuse. Mais les marchands américains, pas du tout décidés à le laisser s'installer sur le marché, multiplient les tracasseries, droits de douanes et autres exigences qui freinent ses affaires. Pourtant son installation à New-York lui permet peu à de sortir des difficultés financières qui l'accablent, et de rembourser ses dettes. Les peintres, pourtant, ne croient plus en lui, et s'en vont confier leurs toiles à Goupil, Petit ou d'autres concurrents. Lorsqu'il rentre en France en 1888 après avoir confié la boutique de New-York à ses fils, Durand-Ruel y a partie gagnée et les dollars affluent. Il n'a plus qu'à reconquérir le public français et "ses" peintres. 
Mais il est toujours aussi imprudent : en 1893, il organise une exposition Gauguin qui suscite un énorme scandale. Assagi par l'âge et les expériences malheureuses, il abandonne ce nouveau peintre et décide de vivre sur son acquis. Toutes ses dettes sont soldées et désormais les jeunes peintres viennent à lui non plus pour solliciter aide ou réconfort, mais pour connaître la consécration suprême d'être exposé "chez Durand-Ruel". Il fait visiter, et l'on s'y presse, l'admirable collection personnelle qu'il a conservée dans son appartement, même si certains raillent le fait qu'il ait conservé tous ses invendus (1).
Dès lors, il peut vieillir en paix et lorsqu'il meurt âgé de 91 ans en 1822, ses fils héritent d'une maison prestigieuse et désormais célèbre. 

Fin de déjeuner par Auguste Renoir 1879 - Musée de Francfort-sur-le-Main
Cette toile lumineuse a été saisie dans un cabaret de Montmartre : elle réunit l'actrice Ellen Andrée, Edmond, un frère de Renoir et une inconnue en noir. Le tableau fut acheté par Durand-Ruel à un collectionneur nantais en 1899 et il l'aimait tellement qu'il le garda jusqu'en 1910 où il accepta de le céder au directeur du musée de Francfort, à regret ! Il n'aimait pas trop revendre "ses" Renoir !

L'exposition du Luxembourg se propose de faire revivre pour nous ce collectionneur passionné et commence par présenter une reconstitution de son appartement, photos et portraits de ses 5 enfants à l'appui.
Puis une salle regroupe les peintres romantiques comme Delacroix, Troyon ou Corot, cette "belle école de 1830" que le père de Paul Durand-Ruel avait eu le nez de "découvrir" et d'acheter, laissant à son fils un fonds qui lui fut bien utile par la suite.
Ensuite on assiste à la découverte de Manet et des impressionnistes par le "vieux chouan", comme le surnommait Renoir. Un catholique et monarchiste convaincu qui pourtant soutenait le communard Courbet, l'anarchiste Pissaro ou les républicains comme Monet et Manet. Les salles du milieu du très riche parcours de l'exposition évoquent l'exposition de 1876, dont la critique disait "Ces gens sont fous, mais il y a plus fou qu'eux, c'est une marchand qui les achète". La dernière salle évoque les succès américains, on y voit de nombreux Renoir, des peintures de Sisley, Mary Cassat et tous ceux grâce auxquels, finalement, le galeriste gagna son pari.

Détails de Fin de Déjeuner de Renoir

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Note
(1)
Extrait du Journal d'un collectionneur de René Gimpel
16 octobre 1918 – La collection Durand-Ruel.
Une telle collection d’impressionnistes n’existera plus jamais. Peut-être cent Renoir, cent Monet, des Degas, Manet, Pissarro, Cézanne, par dizaines, tableaux accrochés tout simplement dans deux appartements contigus, rue de Rome. Dans le premier, habite le vieux Durand-Ruel et son fils aîné. On estime la collection à quinze millions et elle est le résultat des mauvaises affaires du père. Comme il ne pouvait vendre ses tableaux, il les gardait. Le fils aîné, qui me présente la collection, me signale un Monet qui vaut bien trente mille francs et que le père a acheté en 1878 cinquante francs à un moment où une telle somme était dure pour lui à sortir.
Cet appartement est un labyrinthe parce que toutes les pièces se ressemblent et parce qu’elles sont toutes tapissées de toiles des mêmes maîtres. L’ameublement est horrible et doit dater du temps de leur grande misère. Ça sent la République pauvre. Presque toutes les chambres à coucher n’ont que des lits de fer.
Dans la première pièce, les portes mêmes sont peintes par d’Espagnat. Sur les murs, plusieurs Boudin. Durand-Ruel me dit que ce fut le maître de Monet, qu’ils se sont rencontrés sur les quais du Havre, chacun portant son chevalet. Boudin sentit le garçon de talent chez ce jeune homme de dix-sept ans qui peignait vraiment mal et qui s’amusait en Normandie à faire des paysages d’un Orient fade.
Il y a là des Forain de sa jeunesse ; l’animal avait alors pas mal de talent en ceinture. Je vois Les Jeunes Filles au piano, de Renoir. Il en existe quatre ou cinq parce que Renoir, ayant reçu une commande de l’État, avait étudié le sujet sérieusement.
Il alla même trop loin, travailla trop sur celle du Luxembourg, ce qu’il avoua lui-même à Durand-Ruel, et il la réussit moins bien.
Nous voici maintenant devant un des plus beaux tableaux de la collection : La Danseuse, de Renoir, un rat presque grandeur nature. Avant la guerre, le baron de Rothschild en avait offert cinq cent mille francs. Elle est charmante, cette petite danseuse toute droite, toute blanche, avec son tutu frivole et son air grave de retire fille qui doit gagner sa vie. Durand-Ruel me dit : « Elle a appartenu au fameux Deudon qui, pour une raison d’héritage, l’a donnée à un de ses cousins, lequel nous la vendit pour dix mille francs, il y a environ vingt-cinq ans 1. »
Dans une des salles à manger, six natures mortes, une par Monet : des pigeons, deux par Renoir et trois par Cézanne, ces dernières d’un goût admirable. Durand-Ruel reprend : « Tous nos Cézanne sont signés, plusieurs viennent de son ami Chocquet, un pauvre employé qui se ruinait à acheter des impressionnistes et dont la vente fit trois cent mille francs. Aujourd’hui, elle atteindrait trois millions. Ses héritiers étaient des provinciaux et je vous jure qu’ils ne se doutaient pas de la fortune qu’ils héritaient. Cézanne ne pouvait pas être approché, sauf par Vollard. Cézanne, qui avait été un intime de Monet, avait été absent longtemps de Paris et quand il 7 revint et le rencontra, ils dînèrent ensemble, heureux, même joyeux, et se donnèrent rendez-vous pour le jour suivant ; mais le lendemain Monet recevait de Cézanne ces lignes : « J’ai été bien heureux de te revoir, mais il est préférable que notre rencontre soit la dernière de notre vie. » Vollard, qui est trop intime avec la famille de Cézanne, n’a pas dit, n’a pas pu dire tout sur lui ; le peintre a quitté femme et enfants dans la crainte de leur influence. Monet m’a raconté ceci : il se trouvait dans la rue avec Cézanne, et ce dernier, qui le précédait, fit un faux pas ; Monet, pour le retenir, lui mit vivement la main sur l’épaule et Cézanne, effrayé, faillit se trouver mal.
Nous passons dans une autre pièce dont les portes sont peintes par Monet, qui n’a pas le sens du décor. Ce sont là des tableaux, Monet lui-même s’en est rendu compte. Il y a de belles toiles dans cette pièce, deux tableaux en hauteur de Renoir où des couples dansent, c’est l’histoire des dimanches parisiens, de la guinguette pittoresque et complice. On danse avec qui vous invite, la grisette du dimanche en est la fée, son amoureux est en haut-de-forme et elle le prend au sérieux jusqu’au retour aux barrières. Une des femmes, ici, est Mme Renoir. Elle fut très jolie, elle est déjà boulotte. Durand-Ruel possède un joli nu d’elle, un très petit tableau. Sur la cheminée un Rodin, Les Caresses maternelles, payé trois mille francs. Un Monet, une toile très importante, Une chasse pendant l’hiver, avec, au second plan, Hoschedé dont Monet épousa la femme.
Je retrouve ici un petit médaillon en plâtre par Renoir, un profil de jeune fille. Monet a le même, et Durand-Ruel me dit : « Il n’y en a que deux ou trois. Renoir est l’homme qui a le plus influencé la sculpture moderne, bien plus que Rodin, qui est resté un isolé. C’est par son pinceau qu’il eut cette influence, par sa forme, ses masses, son ampleur et l’esprit sculptural de sa figure. »
Je remarque deux belles et grandes natures mortes par Monet. « Je les ai achetées, me dit Durand-Ruel, trois mille francs à Knœdler qui les a trouvées chez un aubergiste de Pourville que Monet avait aussi peint ainsi que sa femme, et ces deux toiles sont en Amérique. »
J’entre dans une pièce dont les portes sont peintes par Albert André. Elles furent exécutées dans l’atelier de Renoir qui les a beaucoup remâchées.
Je suis surpris d’entendre que Durand-Ruel aime beaucoup Lewis Brown.« Degas, me dit-il, l’appréciait beaucoup et venait le voir peindre ses chevaux où il le trouvait inimitable. Lewis Brown possédait une première manière sombre et dans le genre de Géricault. »
Nous voici dans une petite pièce avec trois chefs-d’œuvre de Renoir : Une partie de plaisir le dimanche à Bougival, grande toile avec tous les amis de Renoir 2. A ce propos, Durand-Ruel me raconte que Renoir eut toujours beaucoup d’amis car il était très intelligent ; beaucoup d’amis riches qui ne lui trouvaient aucun talent mais qui lui achetaient pour lui faire plaisir.
Les deux autres toiles sont des portraits. La première est appelée à tort La Loge, et Durand-Ruel la trouve plus belle que celle que l’on appelle effectivement La Loge. Ce sont les filles de Turquet, alors ministre des Beaux-Arts, ami de Renoir, mais auquel le tableau déplut ; il ne le garda pas. L’autre toile est le portrait d’une dame délicieusement jolie dont Durand-Ruel ne se rappelle pas le nom. Renoir l’avait découverte à Argenteuil dans la misère et il lui demanda de poser en lui assurant ses repas. Elle fit plus tard du théâtre et devint une des étoiles du demi-monde, elle vit encore.
Durand-Ruel me montre La Loge, que l’on considère comme le chef-d’œuvre de Renoir, et je le crois. Il me fait remarquer que la tête de l’homme et celle de la femme touchent presque le cadre parce que Renoir n’admettait pas le vide autour des portraits. Le vide, pour lui, était un manque d’esthétique. Comme il avait raison 3 !
1
Aujourd’hui chez Widener, de Philadelphie (Note de 1951.)
2
Aujourd’hui à Washington, chez Duncan Phillips (Note de 1931.)
3
Ces trois toiles sont en Amérique.

jeudi 22 janvier 2015

LE PÉRUGIN, MAÎTRE DE RAPHAËL ?


L'exposition du  musée Jacquemart-André tente de répondre à une question qui continue de diviser les spécialistes : la parenté stylistique entre Le Pérugin et Raphaël est incontestée, mais le futur génie de la Renaissance est-il passé par l’atelier du Pérugin, ou s’en est-il simplement inspiré ? Franchement, l'argument est un peu vain, mais le contenu de l'exposition n'en est pas moins superbe.

Le miracle de la neige, Pérugin - vers 1475 - McEwan Collection, Polden Lacey (Surrey)
Ce petit panneau et son pendant (La nativité de la Vierge, présent aussi à l'exposition mais conservé au musée de Liverpool) faisait partie de la prédelle d'un retable sans doute consacré à Marie, mais non identifié. Il relate le miracle survenu le 5 août 352 à l'église Santa Maria Maggiore sur la colline de l'Esquilin. La Vierge apparut une nuit en songe au pape Libère et lui indiqua qu'il dervait construire une église en son honneur à l'endroit qu'elle lui indiquerait par une chute de neige miraculeuse (rappelons qu'on était en août). Le pape et ses évêques sont à gauche (pas présents sur ce détail) tandis qu'à droite le peintre a représenté le propriétaire du terrain et quelques nobles romains qui n'ont l'air que modérément étonnés. Au centre, la Vierge Marie accomplit à la lettre le miracle prévu puisque la neige tombe en traçant précisément le plan de l'église attendue !! Au fond, quelques bâtiments romains, le Colisée, une colonne historiée (peut-être la colonne Trajane) et un palais ressemblant au Palazzo Venezia... autant dire de constructions un peu anachroniques au IVe siècle !

Pier di Cristoforo Vannucci, dit le Pérugin (vers 1450-1523), eut, entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle, un rôle déterminant dans le renouvellement de l'art italien. Capable de tenir tête aux plus grands de l'époque, "en peu d'années, il obtint une telle réputation que ses oeuvres envahirent non seulement Florence et l'Ialie, mais aussi la France, l'Espagne et les nombreux autres pays où elles furent envoyée" (1). 
On sait peu de choses de la jeunesse du peintre, qui entre dans les chroniques à partir de son arrivée à Florence, dans les années 1470, où il était venu pour perfectionner sa technique dans l'atelier de Verrocchio. C'est en 1472 qu'il s'inscrit pour la première fois à la Compagnia di San Luca. Pourtant il semble que, dans un premier temps, il resta peu de temps à Florence, puisqu'il ne renouvelle pas sa cotisation. On le retrouve à Perugia l'année suivante pour la décoration d'une niche ayant pour thème les Miracles de Saint Bernardin de Sienne. Certainement présent à Perugia dans les années qui suivirent, on connait plusieurs oeuvres de lui réalisées dans cette ville jusqu'à la fin des années 1470. Vers 1478, il réalise sa première grande fresque, la Cène, pour le monastère florentin des tertiaires franciscaines du Cenacolo di Fuligno. Il est probable qu'alors Pérugin gravitait dans l'orbite des peintres de Laurent le Magnifique et ce n'est pas un hasard si, peu de temps après, il est appelé à Rome pour y peindre à Saint Pierre, les fresques aujourd'hui disparues de la chapelle de la Conception. En octobre 1481, il se voit confier, avec Sandro Boticelli  Cosimo Rosselli et Domenico Ghirlandaio,la décoration de la chapelle Sixtine. Pérugin y réalise sur le mur du fond un tableau d'autel en trompe-l'oeil, ayant pour sujet l’Assomption de la Vierge, détruit par la suite pour laisser la place au Jugement dernier de Michel-Ange. Sur les murs latéraux, il exécute un Baptême du Christ, le Voyage de Moïse en Egypte et la Remise des clés à Saint Pierre. 


Portrait de don Baldassarre d'Angelo de Pérugin - 1500 - Florence, Galleria dell'Academia
Ce portrait, pour moi une des plus œuvres de l'exposition, est celui d'un moine vallombrosien, doyen des moines de l'abbaye au moment de la commande du tableau, présenté en pendant, du supérieur de l'Ordre, don Milanesi. Le regard, dirigé vers le haut, semble suggérer que les deux religieux regardaient la scène centrale de l'Assomption autour de laquelle ils étaient installés. Cette peinture, d'une vigueur plastique inhabituelle chez l'artiste, est très évocatrice et traduit une ferveur intelligente et ferme.

Sa renommée est alors à son apogée, et il effectue à Rome de nombreuses fresques et commandes car il est solidement intégré à la Cour Papale. Pourtant c'est à Florence qu'il décide de s'installer définitvement en ouvrant en juin 1486 un atelier via San Gilio, près de l'hôpittal de Santa Maria Nuova. Il semble qu'il ait eu, dans le même temps, un second atelier à Perugia.
L'amplification de son succès ne tarda pas à bénéficier de la situation d'instabilité consécutive à la mort de Laurent le Magnifique, en avril 1492. Son langage pictural en effet s'adaptait parfaitement aux discours de dévotion que Jerôme Savonarolle déployait avec fougue dans ses prédications. Sous l'impulsion de l'éloquence enflammée du dominicain, ses figures sont désormais plongées dans une atmosphère crépusculaire propice à la méditation.

Combat de l'amour avec la chasteté - 1502-1503
Musée du Louvre (voir ci-dessous pour le commentaire)

Le peintre séjourna ensuite à Venise de 1494 à l'automne 1495, et la culture picturale lagunaire eut sur son oeuvre une forte influence. Pérugin avait désormais une renommée immense et il reçoit par exemple, en 1503, une commande d'Isabelle d'Este. La peinture, qui figurait dans l'exposition, ne plut pas à la marquise de Mantoue qui s'en montra très déçue ! Il faut bien avouer qu'elle n'était guère enthousiasmante. Il semble que la commanditaire et son artiste n’ont pas su s’entendre, ce dont srend compte la composition embrouillée et le manque global d'inspiration. Non seulement la marquis avait un caractère difficile, mais les discussions sans fin qui animaient les humanistes autour des théories néoplatoniciennes n'arrangèrent guère les choses pour traiter ce Combat de l'amour avec la chasteté, sujet peu familier à l'artiste. La composition est raidichonne, l'impression globale est celle d'une accumulation de motifs sans idée d'ensemble  Faunes, satyres, amours et nymphes s'ébattent dans une nature délicate certes, mais sans esprit. La réalisation de la peinture à la tempera n'arrange pas les choses et fournit un chromatisme une note sourde sans éclat.

Le Christ et la Vierge - 1495-97 - Collection particulière Suisse
Deux tableaux d'attribution récente mais assez convaincante, appartenant sans doute à la période vénitienne de l'artiste. Le fond sombre est peu courant chez Pérugin, par contre la douceur des visages l'utilisation des couleurs comme le vert bouteille, le rouge ou le rose, la teinte des chairs, le décolleté des personnages et la coiffe de la Vierge sont assez dans sa manière.

Au début du XVIème siècle, il prit l'habitude de réutiliser ses idées, en améliorant certes leur perfection formelle, mais en ne se renouvelant pas. Il devient donc, rapidement, un artiste dépassé et, à partir de 1508, n'occupe plus qu'une position marginale dans les grands centres de la péninsule. Plus de commandes à Florence, les fresques qu'il peint pour le plafond de la chambre de l'Incendie au Vatican, ne plaisent pas et Jules II se débarrasse de lui. Ses propres élèves commencent à chercher en d'autres ateliers d'autres sources d'inspiration et le vieux maître reprend le chemin de l'Ombrie, où sa réputation est encore vive et où son succès demeure intact. C'est là qu'il peindra durant le reste de sa vie et qu'il mourra de la peste, en février 1523.

Le Martyre de Saint Sébastien (1490-1495) Rome Galerie Borghese
Debout dans un contraposto élégant, le saint, percé de 5 flèches profondément enfoncées dans sa chair, lève un regard inspiré au ciel, ce qui nous vaut un raccourci audacieux de son menton. Les proportions du corps sont déséquilibrées, torse beaucoup trop long, sans que l'équilibre de l'ensemble n'en souffre. L'arrière-plan s'ouvre sur un des paysages dont le peintre a le secret.

La présentation de l'exposition est, comme toujours à Jacquemard André, sobre, aérée et classique. La première salle de l'exposition est consacrée à la formation du peintre, né à Citta della Pieve entre 1448 et 1450. Sa première éducation artistique se déroula forcément à Perugia, où la présence, dans les années précédant sa naissance, de  Domenico Veneziano (1438), de Fra Angelico (1447) et plus tard de Piero della Francesca,  créa les conditions d'une évolution du langage pictural en direction de formes imprégnées des nouveaux concepts basés sur la lumière, l'usage de la perspective et la structuration géométrique de l'espace.  On sait qu'ensuite Pérugin fréquenta à Florence l'atelier d'Andrea del Verrocchio, orfèvre, peintre, sculpteur et dessinateur qui le marqua profondément.

Le jeu consiste à retrouver les auteurs de ces Vierges à l'enfant : dans l'ordre alphabétique
Botticelli, Caporali (2), Le Pérugin (2), Pinturicchio (solution en note à la fin de l'article)

La deuxième salle rend compte des styles des peintres contemporains avec lesquels l'artiste devait travailler par la suite.
Suivent des salles consacrées aux influences et à l'époque de la chapelle Sixtine, où il côtoya les talents de son temps.

Portrait de Francesco delle Opere - Pérugin 1494 - Florence les Offices-
Autrefois attribué à Raphaël, ce superbe portrait a finalement été restitué à Pérugin et on y voit parfois son autoportrait. Mais une inscription au dos du tableau a révélé qu'il s'agit en fait du portrait d'un florentin, mort à Venise en 1496, issu d'une famille de maîtres soyeux, enrichis par le commerce de tissus ornés de broderies complexes (a l'opera) qui leur valut leur surnom "delle Opere" Pérugin avait rencontré le frère de Francesco, graveur sur cornaline et autres pierres fines et précieuses, avec lequel il collabora d'ailleurs plus tard, en 1505. Le portrait de Francesco a sans doute été réalisé à Venise, ce qui explique le terme dialectal de "glyneco" pour "graveur de pierre" utilisé dans l'inscription. 
Le modèle, assis devant un paysage au reflet bleuté qui révèlent la virtuosité du peintre, est appuyé délicatement sur le bord du tableau, à la Memling. Il tient à la main un rouleau sur lequel on lit "Timete Deum", mots qui annoncent le Jugement Dernier dans le livre de l'Apocalyspe et dont Savanorole aimait à commencer ses sermons pour exhorter les florentins à changer de vie. La lumière enfin, éclaire avec subtilité les traits du visage, lui donnant une acuité très impressionnante. 

Après une digression autour du portrait vénitien, découvert par le Pérugin lors d’un voyage dans la Sérénissime, l’exposition aborde sa production profane, autour de l’œuvre « ratée » conçue pour et avec Isabelle d’Este pour son studiolo dans le Palais ducal de Mantoue. Si la commanditaire et son artiste n’ont pas su s’entendre, ce dont se ressent la composition embrouillée du premier plan, il faut y voir, au-delà du caractère réputé difficile de la marquise, le reflet des discussions sans fin qui animaient les humanistes autour des théories néoplatoniciennes.


Dieu le Père par Raphaël et/ou Evangelista di Pian di Meleto - Musée de Capodimonte Naples - 1500 -1501
Le retable d'où provient ce "morceau" a été peint à deux mains, avec Evangelista di Pian di Meleto. On a trace du contrat qui rémunère les deux artistes pour réaliser un Couronnement de la Vierge et leur attribue 33 florins.  Démembrée dans les années 1789-90, l'oeuvre est connue par une copie partielle qui a permis d'en identifier quelques morceaux. Actuellement on connait 4 fragments qui sont exposés dans différents musées, et rarement regroupés comme ici. L'attribution de chacune de ces pièces à l'un ou à l'autre des deux peintres a suscité des débats animés et on accepte de reconnaître la main de Raphaël, sans doute influencé par Luca Signorelli dans la figure de Dieu le Père

Ce n'est que dans les deux dernières salles qu'est traité le sujet annoncé de l'exposition : après s'être bien imprégné de la manière du Pérugin, le visiteur est prêt à exercer son propre regard critique pour tenter de discerner ce qui caractérise l’art de Raphaël, et  pour discerner ce qui l'éloigne ou le rapproche du Pérugin. La présentation parallèle de deux prédelles de retable permet par exemple de jouer au jeu des différences. 
Mais finalement la querelle d'expert qui sévit à ce sujet est sans doute primordiale pour réhabiliter le maître ombrien et lui donner une place prépondérante dans l'histoire des arts, mais ne revêt qu'un intérêt mineur aux yeux de l'amateur lambda. D'autant qu'ici ne sont présentées que des œuvres vraiment mineures de Raphaël. 

Buste d'ange de Raphaël détail du Couronnement de la Vierge (retable découpé) - 1500-1501
Brescia Pinacothèque Tosio Martinengo
On admet volontiers que l'ange de Brescia est de Raphaël, les boucles de cheveux dorés, et souples, l'écharpe grise soulignée d'un bord blanc ondulé, les modelé du cou étant tout à fait dans la manière de maître d'Urbino. 

Si l'on accrédite la thèse de l'exposition, Raphaël devient redevable au Pérugin de la douceur dont il a su nimber ses personnages pétris d’humanisme, et on peut alors affirmer que c'est grâce à l'enseignement avisé de son maître qu'il serait devenu le génie incontournable de la Renaissance. Plus qu'un avis sur la question, j'ai retenu de l'exposition l'expression du talent propre à Pérugin, de son évolution, de l'affadissement de sa manière sur la fin de sa vie mais de ses rapports supposés ou attendus avec Raphaël, pas grand chose. J'avais tiré plus de plaisir, en ce qui concerne ce dernier, de l'exposition du Luxembourg, visitée il y a quelques années.

Saint François d'Assise par Raphaël - Londres (Dulwich Picture Gallery) - détail - 1504-1505
Il s'agit d'un panneau de prédelle d'un retable donc la partie principale est conservée au Metropolitan Museum of Art de NY. L'attribution à Raphaël a toujours suscité des doutes, et j'avoue les partager : le style est assez inconsistant et manque singulièrement de caractère.


1 - Selon Giorgio Vasari
2 - Étaient présents à cette exposition les trois merveilleux panneaux de prédelle du Musée de Rouen, dont je vous ai longuement parlé dans un précédent article.

Solution pour les Vierges :

En commençant par le haut à gauche : Bartolomeo Caporali (1465 - Perugia)
A côté : Le Pérugin (vers 1470 - Musée Jacquemard-André) dont l'attribution me laisse très sceptique
Dessous : Sandro Botticelli (1470 - Musée Jacquemard-André) et Bartolomeo Caporali (1484 - Musée Capodimonte à Naples)
En bas : Pinturicchio (vers 1475 - National Gallery de Londres) et Pérugin (vers 1500 - Galerie Borghèse à Rome)

lundi 19 janvier 2015

C'EST UNE TUERIE !!

 À article "sérieux", préoccupations futiles : j'ai longuement hésité dans le choix du mets d'illustration de cet article ... un cassoulet ? un lièvre à la royale du sénateur Couteaux ?? une poule au pot ? Finalement j'ai choisi une préparation "intergénérationnelle", à base de homard, car il fallait que tous, des jeunes aux vieux, puissent se dire "Hum ! ça a l'air drôlement bon", afin que mon article prenne son sens.

Si vous avez entre 40 et 50 ans, vous aurez tendance, sauf à chercher sciemment à moderniser votre discours, à dire, en vous léchant les babines, que « c’est ‘ach’ment bon ! ». Entre 30 et 40, ce qui devrait vous venir à l’esprit est plutôt « c’est super bon ! ». Mais si vous êtes carrément jeune, disons moins de 30, vous direz d’un air faussement blasé « c’est une tuerie ! »... l’expression ayant l’avantage de vous débarrasser d’un mot banal, « bon » et d’être à la fois provocatrice et – dans les premiers temps de son invention au moins – totalement incompréhensible par les « adultes ».
Mais si, comme moi, vos printemps se comptent en dizaines bien remplies, et que vous flirtez avec 6 ou 7, voire plus, vous direz peut-être, pendant la dégustation, « c’est à se damner ! ». La boucle peut sembler bouclée, car finalement, dans nos morales qui furent judéo-chrétiennes, se livrer à une tuerie condamne, de facto, à se damner, alors qu'il semblerait qu'elle permettre l'accès au paradis pour certains musulmans, à condition toutefois que sa cause fut juste(1).
Mais je crains que les tenants et aboutissants de la mutation langagière soient bien plus complexes, et comme souvent, j’avoue me sentir complètement perdue. Car c’est bien d’un changement plus profond que l’évolution des mots révèle. Et la notion de damnation, que ma génération conçoit comme le châtiment suprême, n’a plus de sens au regard d’une société dont la laïcité est devenue le fer de lance.


Certains, très religieux, disent que nous, français, ne pouvons donc rien comprendre aux réactions épidermiques qu’entraînent nos caricatures de leurs convictions. Par exemple, je trouvais plutôt réussie et modérée la « une » du « numéro des survivants », ce Charlie Hebdo numéro 1178 que la France entière s’arrache encore. Et que, toute émotion mise à part, et décidant de dépasser le compassionnel, je n’achèterai pas. Oui, j’ai eu le mercredi 7 janvier, en sortant du boulot, un haut le cœur en entendant les nouvelles, ma gorge s’est nouée et j’ai versé ma larme. Oui, j’ai suivi avec anxiété et terreur le dénouement de cette tuerie atroce et révoltante. Oui, je suis, en bonne citoyenne héritière des Lumières et, plus tard, des idéaux la Révolution Française – qui fit d’ailleurs pas mal de massacres en son temps – farouchement attachée à la liberté d’expression et de pensée. 


Mais c’est justement au nom de cette liberté que je revendique le droit de n’avoir jamais aimé l’humour à la Charlie. Ce n’est pas de ma faute, je suis sensible, et je suis malheureuse chaque fois qu’on raille trop quelqu’un. L’usage des crayons comme des armes, ce que certains caricaturistes revendiquent haut et fort, m’a toujours perturbée. Qu’il s’agisse de ceux d’aujourd’hui, de certains pamphlétaires nauséabonds du XVIIIe, ou des dessins au vitriol du XIXe et du XXen je n’aime pas la méchanceté, même si je reconnais qu’il faut parfois que certains montrent les dents pour défendre leurs idées. Je préfère, définitivement, Devos à Bedos et Plantu(2) à Cabu. On ne se refait pas et je ne crois pas qu’il faille, du jour au lendemain, changer de sensibilité au motif que l’émotion enflamme le monde. 


Mais là n’était pas mon propos. Cette « une », longuement préparée et lourdement réfléchie, me paraissait, justement, pondérée, marquée d’un humour triste et d’une compassion profondément teintée d’humanité et, donc, parfaitement adaptée. Et pourtant, elle a soulevé, chez les musulmans, même chez les plus modérés, un tollé (3). Et là, j’ai saisi que nous avons du mal à comprendre une autre religion monothéiste qui ne fait simplement pas partie de notre univers historique, que nous fussions chrétien, ou athée et de culture judéo-chrétienne. Là où il nous semble que le rire est permis, d’autres voient injure et blasphème. Et, fussent-ils indulgents, ils désapprouvent, ce qui est légitimement leur droit.
Comment harmoniser la liberté de pensée avec celle de railler, quand cette dernière touche à ce qui est fondamental pour certains ? Nous décidons, du haut de notre pratique ancienne, et censément idéalisée, de la démocratie, que tout est permis et qu’on peut rire de tout. Plus exactement, nous décidons que ce n’est pas à l’Etat de censurer et d’interdire. Mais la conséquence normale de cette liberté est que chacun est libre d’apprécier ou non, d’adhérer ou de rejeter, de relayer ou d’éviter. Beaucoup, et pas forcément des nuls en démocratie, ont une approche plus restrictive, tant et si bien d’ailleurs qu’un journal comme Charlie est une spécificité française. Qui, dit-on, n’a pas d’équivalent dans le monde. Mais, chez nous, c'est admis et ceux qui se sentent heurtés dans leur sensibilité ou dans leurs convictions profondes, religieuses ou politiques, ne lisent ni n’achètent... et la messe est dite. 


Pourtant, et c’est je crois un bien, cet esprit frondeur, que dis-je, libertaire et franchement provocateur, nous rend (nécessairement) plus ouverts, plus indulgents. C’est ainsi qu’une simple représentation du prophète ne nous parait nullement répréhensible et que, contre partie gênante, nous avons tendance à qualifier d’obscurantistes ceux que le non-respect de la lettre de la « loi »(4) révolte. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : c’est le fait d’avoir croqué Mahomet qui fait protester les musulmans, parce que la « loi » dit qu’on n’a pas le droit de le représenter. Ont-ils , en revanche, ri au dessin de Luz et à l’arrivée au Ciel des deux terroristes, persuadés d’être attendus par une cohorte de vierges, lesquelles, d’après le dessinateur, n'étaient pas au rendez-vous, trop occupées par les délices qu’elles procuraient aux journalistes satiriques arrivés quelques jours avant ? J’en doute, même si j'avoue ne pas savoir où se situe, pour eux, la barre de ce qui est admissible et de ce qui ne l’est pas, du point de vue de leur foi(5).
Remarquons simplement, comme je le disais plus haut, que les musulmans n’ont, jamais, préconisé à quiconque de prendre les armes pour en découdre avec les plumes de nos trublions. Tout est affaire de respect mutuel et dire qu’on se sent bafoué dans ses croyances n’a rien de choquant. 


Quant au respect, et pour en finir avec un sujet qui ne cesse d’agiter nos bien-pensants, très nombreux quand il s’agit de « faire la morale » – eh oui – il est manifestement toujours plus facile à réclamer qu’à accorder. Et quoi de plus prévisible que de se faire casser la g... quand on insulte gravement la mère, la femme ou le proche de quelqu'un ? C’est pourquoi, pour moi, la plus « belle » réaction que j’aie entendue la semaine dernière, alors que les journalistes battaient le pavé vendredi, dans l’attente du dénouement des inquiétantes prises d’otages sur lesquelles on ne pouvait, sauf à manquer de civisme, communiquer. Certains se livraient, de-ci, de-là, à des micros-trottoirs, demandant aux uns et aux autres leurs réactions à chaud. Une jeune femme, très digne, décréta avec pudeur : « Je suis musulmane, mais aujourd’hui, je suis aussi Charlie, et je suis aussi, un peu, Hyper Casher ». Ce que j’ai trouvé émouvant, c’est cette légère restriction, qui montrait que la déclaration n’avait rien d’irréfléchi, car demander à un musulman d’affirmer qu’il est HYPER casher, c’est quand même un peu fort !! Puissions-nous, simplement, mieux nous comprendre, mieux nous écouter, mieux nous chamailler pour rendre définitivement caduques les manifestations de violence et de haine

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1 - Le concept de jihâd a varié au cours du temps, ce qui n'en facilite pas l'étude. Ses interprétations successives ont souvent été en concurrence parmi les sphères intellectuelles musulmanes elles-mêmes. Loin de moi l'idée de résoudre ici ce problème !!
2 - Pour Plantu dessiner Mahomet, oui, mais avec des explications.
3 - ... et provoqué des morts, sur le sort desquels peu de médias s’apitoient.
4 - Supposée, car le texte sacré ne s’arrête pas à pareilles balivernes, et l'interdiction de la représentation du Prophète est relativement récente.
5 - Les avis des principaux intéressés étant, d'ailleurs, en la matière, assez fluctuants.

Sources : tous les dessins de Plantu qui illustrent cet article proviennent de sa page officielle Face-Book.

vendredi 16 janvier 2015

ÉMILE BERNARD (4) : UN PORTRAITISTE HORS PAIR


Bien qu'ayant, dans les trois précédents articles, à peu près cerné la personnalité, l'évolution et le style d'Émile Bernard, j'ai du mal à le quitter avant de vous avoir montré un aspect particulièrement significatif de son talent : l'art du portrait. La plupart des peintres ont un domaine de prédilection, dans lequel leur talent s'exprime sans contrainte et de façon toujours éclatante. Pour Emile Bernanrd, il me semble que c'est dans le portrait qu'il est tout à fait lui-même. Je me contenterai de vous présenter quelques toiles qui m'ont arrêtée, avec, pour chacune, quelques indications sur le sujet ou la forme. Quelques autres portraits figurent dans les articles précédents (liens ci-dessus).

Portrait de Julien Tanguy (1887) Bâle
C'est Tanguy qui sensibilisa Bernard à l'oeuvre de Paul Cézanne. C'est chez le marchand de couleur qu'en 1886, il rencontra Van Gogh. Les deux peintres entreprirent l'année suivante de croquer le marchand dans l'atelier de bois situé au fond du jardin de chez les parents d'Émile. Mais chacun a réinterprété le décor selon sa sensibilité ...

Van Gogh a installé Tanguy devant des estampes japonaises inspirées de celles qu'il conservait dans son atelier, alors que Bernard l'a placé devant un papier plus sobre, sans doute celui qui ornait la boutique du marchand. Ce fond conventionnel, bleu pâle, s'efface devant le portait de l'homme, monumental (même si la toile est petite 31 x 36 cm), le regard du modèle tourné vers l'extérieur renforçant cette impression de sérénité qui émane du tableau. Vu en légère contre-plongée, le Père Tanguy est sculpté à la manière d'un marbre grec et il découle de ce fort jeu d'ombre et de lumière une autorité paisible qui rend l'hommage vibrant. La dédicace "À mon ami Tanguy" suggère un présent fait au marchand qui avait aidé Bernard quand ce dernier, chassé de l'atelier de Cormon, était parti à pieds en Bretagne. 


Portrait de Dom Verkade (1893) - Saint-Germain en Laye
C'est à Florence, en mars 1893, lors de son voyage en Italie avant de joindre l'Égypte, que le peintre avait rencontré Willibrord Verkade. Ce dernier, peintre lui aussi, séjournait dans la capitale toscane en compagnie de son ami nabi, Paul Cérusier. Le hollandais,, mennonite venait de se convertir en août 1892 au catholicisme et venait admirer les chefs d'oeuvre de la Renaissance. Bernard et lui partageaient la même fascination pour Fra Angelico, et d'ailleurs Verkade venait de recevoir en janvier 93 l'habit du tiers-ordre franciscain. Il rêvait de devenir, à l'instar du maître admiré, moine-artiste et fut d'ailleurs autorisé le 11 mai à s'établir dans le couvent des franciscains de Fiesole.
Dans la tradition du portrait florentin, Bernard peint son ami de strict profil, en fines touches verticales, les aplats du visage étant tracés avec une économie de moyens parfaite. La chevelure tendant sur le roux du modèle compose, avec la bure, une harmonie de couleurs sereine et ferme. La lumière qui baigne les traits de l'homme, venant de droite, donne à sa physionomie austère un relief presque mystique.
Les deux hommes entretiendront par la suite une correspondance espacée mais approfondie, parlant peinture et spiritualité. Il le reverra en 1905 à l'occasion d'un séjour à Naples, alors que Verkade était en train de peindre des fresques dans le monastère du Monte Cassino.


Portrait de mademoiselle Coste (1897) - Collection particulière
Un de mes coups de cœur de l’exposition : cette toile de grande dimension (103 x 130 cm) m'a fait irrésistiblement penser à Ingres ! Mademoiselle Coste fut parmi les proches du peintre lors de son retour au Caire, après son séjour espagnol. Professeur de lettres, elle devait apprécier l'artiste auquel elle apporta un soutien moral et financier qui s'avéra à plusieurs reprises décisif. Ils étaient suffisamment proches pour qu'il lui demande, en mai 1898, d'être la marraine d'Odilon, son 3ème fils avec Hananah Saati. Il raconte : "alors que je peignais les décors chez les religieuses de Choubrah, je fis la connaissance d'une vieille demoiselle française qui me fut d'un grand secours. Elle était fort intelligente,d 'esprit élevé et venue en Égypte pour se soigner d'une paralysie. Elle demeurait en pension dans le magnifique couvent, ancien palais plein de beaux jardins et de constructions orientales. Elle venait me voir travailler et me parlait de ses entreprises car elle avait été longtemps institutrice et se disait auteur d'une méthode grammaticale nouvelle. Elle sentait vivement l'art, et remarqua tout de suite ce que je faisais. J'entrepris son portrait peu de temps après et fus la voir souvent dans un logement qu'elle finit par prendre en ville, ayant quitté le couvent. Elle marchait nu pieds dans des sandales avec une canne et une robe longue comme celle des arabes. Sa tournure originale attirait les yeux. Quand elle sut mes malheurs et les difficultés dans lesquelles je me débattais, elle me présenta chez des gens en réputation et me procura chez eux des leçons de dessin, qui m'aidèrent beaucoup. Je lui lisais ce que j'écrivais, et je trouvais toujours en elle un écho retentissant."
Allongée sur un sofa recouvert d'un linge blanc, le modèle se détache sur un fond turquoise contre lequel, à gauche, une petite nature morte semble vouloir décrire le personnage. Sur une étagère couverte d'un linge jaune rayé de vert, quelques livres rangés avec une certaine négligence parlent de sa culture. Dessus on a posé sans y penser, une revue ouverte, et un modeste vase  de céramique banche s'orne d'une simple rose, fraîchement cueillie. La femme, à l'expression austère, est peinte avec réalisme mais sa pose alanguie contraste avec l'air sévère de son visage. Ses pieds sont nus, et elle soutient son visage, pensif, de son bras replié. Sa vaste robe aux plis informels permet au peintre de se livrer à une étourdissante leçon de couleurs, où le bleu et le rouge se donnent la réplique sur une tonalité profonde, lourde et grave.


Élémir Bourges et Paul Claudel (1910) - Orsay
Il semble que ce double portrait provienne d'une toile plus grande sur laquelle Berard avait entrepris la représentation du groupe d'écrivains proches de la Rénovation Esthétique. Sans doute mécontent de son tableau, le peintre découpa ces visages et entoura de sombre les deux têtes pour marquer ce qui subsistait de la toile initiale. Tandis que Claudel semble s'abîmer dans la contemplation,Bourges porte son regard vers le ciel, dans une attitude presque idéaliste. Ce dernier portait une vraie admiration à l'artiste et appréciait vivement Claudel, dont il était pourtant fort différent, tant sur la forme que sur la manière.


Portrait de femme (1922) - Collection particulière
Réalisé durant son séjour vénitien (le tableau est actuellement en Italie), ce portrait représente une jeune femme inconnue, à la beauté altière et mélancolique. Son lourd chignon d'un blond vénitien intense, son regard clair, vert et plein de lumière, perdu dans le lointain, son sobre vêtement noir qui laisse juste entrevoir une modeste chaîne d'or semblent décrire une femme intelligente, raffinée et réservée.


Portrait de Paul Léautaud (1929) - Avignon, musée Calvet.
Bernard avait lu, dans le Mercure de France, quelques pages de l'écrivain qui l'avaient séduit, et il demanda à Aurian (à qui est dédié le tableau) de le lui amener dans son atelier afin de faire son portrait. En fait il en fit deux : celui du musée Calvet, peint d'une touche rapide et enlevée, qui révèle une belle observation psychologique du personnage. De profil, l'ai grave et préoccupé, il semble penser à ses amours perdues ou à l'ignominie de ses contemporains, comme il aimait à le faire dans ses écrits. L'air est amer, la bouche légèrement désabusée, et le regard perdu dans le vague est franchement introspectif.

L'autre, que Léautaud préféra puisqu'il choisit de l'inclure dans le volume Choix de pages de Paul Léautaud qu'André Rouveyre lui consacra en 1949 est ainsi décrit par Auriant, dédicataire du premier portrait : "il le montrait jeune, avec je ne sais quoi de léger, de fringant, de guilleret, d'affranchi, de tendre et de gouailleur à la fois, qu'il devait avoir à trente ans, à l'époque où il écrivait Le Petit Ami. Léautaud trouva qu'il lui avait fait une mine de mirliflore, mais il fut secréètement enchanté : il finit par se voir tel que Bernard l'avait vu et par s'identifier avec ce jeune homme". Ce second portrait semble avoir disparu mais on dispose de sa reproduction en noir et blanc, contenue dans le livre de Rouveyre.



Portrait de Mme B. (1938) - Collection particulière
Il s'agit ici de la femme de l'avocat qui, l'année précédente, était venu en aide au peintre lorsque ce dernier avait découvert dans une exposition de Tokyo, une de ses toiles revêtue de la signature falsifiée de Gauguin. Madame B. et son époux habitaient en face de l'atelier du peintre, sur le quai de Bourbon. Dans une gamme colorée réduite et sobre, la toile est d'esprit renaissance : la beauté classique du modèle, sa coiffure à l'antique, l'austérité élégante de sa robe de velours noir se résolvent dans ces deux mains croisées sur les genoux où brille un discret diamant. Les étoffes souples et lumineuse qui ornent le fond de la pièce déclinent avec distinction leur camaïeu de gris perlés. Tout est dans une tonalité éteinte, raffinée, distinguée... même les lèvres du modèle sont dans cette gamme de bruns. Tout ?? Non, pas tout à fait, regardez bien  ... une tache de couleur détonne et étonne, sur ce portrait digne d'un Titien (rappelons qu'à cette époque Émile Bernard avait écrit sur sa porte "Émile Bernard, élève du Titien !!) : le vernis à ongle rose qui s'étale sur les ongles soigneusement manucurés de madame B. plonge le spectateur dans la modernité, avec un réalisme discret et surprenant.

LES AUTOPORTRAITS

Autoportrait (1901) - Lille palais des Beaux-Arts
L'art seul peut te sauver
De l'abîme où tout tombe ;
Écris, peinds (sic), sculpte, rêve,
Il faut vaincre la tombe.
L'auteur a 33 ans, il trace ce quatrain aux accents parnassiens en rouge sur le carreau de la fenêtre devant laquelle il se représente,  pour revendiquer sa double nature de peintre et de poète. La toile est de claire inspiration cézannienne : de trois-quarts, le buste presque de profil projetant l'épaule en avant de la composition ...


... mais le chromatisme est plus chaud, il insiste sur le blond roux de sa jeune tignasse en reprenant la teinte dans le foulard qui lui ceint le cou, et le contraste avec le bleu des vitres donne à la toile un relief exceptionnel, rendu vibrant par le blanc éclatant de son habit et les touches de lumière qui éclairent son visage aux traits "intéressants" : il était beau et le savait !!


Autoportrait au vase de fleurs (1897) - Amsterdam
Ce portrait a été peint à Séville, alors que le peintre s'enthousiasmait pour Zurbaran, Greco et Murillo. Il réalise à cette époque deux toiles de lui : 


L'une le représente à mi-corps, dans une robe de bure, en train de peindre devant un crucifix sur fond turquoise. L'étonnante proximité stylistique de l'autoportrait de Picasso, réalisé en 1901 et qui se disait fortement impressionné par son aîné, témoigne de l'influence que ce dernier eu sur le milieu artistique de son temps.
L'autre auto-portrait est la version séculière du premier : le crucifix a été remplacé par un vase de roses, qui ressemblent à s'y méprendre à celles dont Zurbaran ornent ses propres toiles. Une confortable veste de velours a remplacé la robe de bure, le visage est plus sculpté, barbes et cheveux sont souples, et surtout le regard est souligné par l'arabesque insolente des sourcils, posés comme une virgule au-dessus d'un oeil perçant et franc.


Autoportrait (1912) - Collection particulière
Cette toile, superbe, est un vrai manifeste des nouvelles convictions artistiques et picturales de l'artiste à cette aube du XXe siècle. Il vient de s'installer quai Bourbon, dans un hôtel particulier du XVIIe siècle qui avait conservé une partie de son décor qu'il utilise comme fond pour cette toile. C'est le signe pour lui d'un rêve accompli, lui qui se disait attiré par l'île Saint-Louis au point de vouloir y vivre.
Mais surtout, le style de la toile, figure coupée à mi-corps, dans un léger trois-quarts, la draperie d'un brun-rouge velouté négligemment jetée sur l'épaule, ont des accents vénitiens évidents. La palette réduite à quelques tons, les détails architectoniques soulignés par la lumière, la vaste manche de sa blouse, sa coiffure soigneusement vaporeuse sont comme un exposé des enseignements tirés de son étude des maîtres anciens. Ces citations explicites traduisent sa volonté de réappropriation d'éléments propres à nourrir son inspiration et montrent qu'il se veut l'héritier des illustres italiens de la Renaissance et du XVIIe. "Émile Bernard, élève du Titien" n'a jamais été aussi proclamé que dans cette toile !

mardi 13 janvier 2015

L'ÉVOLUTION DU GOÛT : BÉCASSES AUX PLEUROTES

Les apprêts d'un festin

Il y a, en ce moment, des travaux à la maison et nous avons pour les faire une petite équipe d'artisans, jeunes, charmants, serviables ... et chasseurs. Vous connaissez déjà, si vous êtes des lecteurs assidus de ce blog, l'un d'entre eux, "mon" peintre, qui est le poète toutes catégories de la poésie de l'affût et qui plus est un traqueur hors pair de bécasses. Il est l'autre jour arrivé avec un tableau de chasse que je n'ai pas photographié mais qui aurait valu le cliché : un faisan, trois bécasses et une petite sarcelle. Il chasse mais n'aime pas manger son gibier et en fait profiter les heureux mortels que nous sommes. Ses copains, l'électricien, le plombier, le carreleur ont admiré un peu jaloux ses prises, remarqué en riant qu'il les avait soigneusement baguées, et ont révélé tour à tour leur tableau du week-end, qui trois bécasses aussi, qui rien du tout ! Tous ont en commun que finalement, ce qui leur fait briller les yeux ce n'est pas le plat qui en résulte mais l'émotion de la prise, le cœur qui bat la chamade quand les chiens se mettent à l'arrêt et l'angoisse de rater la bête et de décevoir leurs fidèles compagnons. Savez-vous de quoi ils rêvent tous ? D'une petite caméra à fixer sur leur front ou au collier des chiens pour garder souvenir de ces moments intenses où tout se joue et s'accomplit, dans la fraîcheur grisante du petit matin. Car souvent, ils vont faire un tour à la chasse avant d'entamer leur journée, c'est leur mise en jambes !

Plumes du peintre

Ce sont de tous jeunes quadragénaires, nourris de mets sans doute trop aseptisés pour leur faire apprécier, comme nous, les saveurs relevées du gibier faisandé, des cuissons mijotées et des fumets corsés. Ils ne semblent pas vraiment passionnés par nos recettes et nous laissent bien volontiers le produit de leur chasse pour en faire nos agapes post-festives. C'est l'électricien qui nous a remontré, pour la troisième (et dernière fois, Alter a juré qu'il saurait désormais les trouver seul), comment trouver dans le plumage mordoré les précieuses plumes du peintre qui sont recherchées, nous dit-on, par les aquarellistes, et que les chasseurs parfois collectionnent en guise de trophée.

Le pain toasté placé sous la bécasse, tartiné dans un premier temps de foie gras, puis du mélange de déglaçage de cuisson.

Si vous saviez quel festin nous ont valu les bécasses dégustées religieusement à leur santé. Inutile d'en redire la recette, celle mon ami Marc, grand amateur de ces petits oiseaux devant l'Éternel : elle est là et je n'ai pas même eu besoin de la relire tant elle simple, évidente et savoureuse. J'ai simplement, en plus, tartiné les toasts de présentation de la bête de fois gras, en lieu et place du beurre salé préconisé par Marc, et rajouté aussi quelques copeaux de fois lors du déglaçage de la marmite, pour le plus grand bien de la préparation aux entrailles dont on tartine le pain placé sous la bécasse pour le service.


Nos oiseaux étaient, cette fois-ci, accompagnés de pleurotes. Maison ... si, si !! La pleurote était le cadeau tendance cette année, et les nôtres ont été précédées d'une anecdote qui mérite le récit, dans l'esprit des contes d'un auteur bien connu (1). Alter, qui s'en remet volontiers à moi pour toutes les opérations cadeaux des fêtes de fin d'année, aime bien cependant avoir une ou deux idées personnelles pour ses filles et, durant le mois de décembre, un jour, il me parla d'un produit marrant qu'il avait envie d'offrir à Koka : un kit de pleurotes en prêt à pousser. J'approuvai vivement et lui laissais le soin de concrétiser son idée. Or, alors que nous étions fin décembre, en train de faire la queue au musée Jacquemard-André, je surpris la conversation de deux dames très démonstratives, qui évoquaient leurs trouvailles en matière d'idées cadeaux. Et l'une, toute fière, expliquait à l'autre qu'elle avait trouvé un truc super, des pleurotes en prêt à pousser. Je pris alors Alter à part (nous étions avec Koka) pour lui demander s'il avait bien reçu les siennes, n'ayant pas souvenir de les avoir emballées. Sa mine s'allongea et il m'avoua, déçu, qu'il avait "zappé" : d'une page internet à l'autre, il avait carrément oublié de passer sa commande. Dommage, mais l'idée restait bonne, il lui en offrirait l'an prochain ! Quelques instants plus tard, je reçus un sms "Mais moi, je n'ai pas oublié ;-)"... la missive venait de Koka, à qui nos conciliabules n'avaient point échappé, et qui avait prévu très exactement le même cadeau pour son papa. Je vous laisse imaginer note fou rire ce jour-là, au grand dam des deux parisiennes qui nous trouvèrent fort inconvenantes, et la tête étonnée et ravie du sus-dit papa quand il ouvrit son présent le jour de Noël !

Champignons des temps modernes

Tout content, quoiqu'un peu contrit, il n'eut de cesse au retour que de mettre "ses" champignons en culture, suivant avec une précision admirable mode d'emploi et instructions. Et la récolte s'annonçant sympathique, il fut décidé que les pleurotes accompagneraient fort à propos nos superbes bécasses.


Ainsi fut fait : escorté par un Château Carbonnieux tout à fait digne de l'événement, le festin n'avait plus qu'à être dégusté. Sans serviette sur la tête pour en emprisonner les arômes comme le préconise Brillat-Savarin pour les ortolans, mais en goûtant, comme il le dit joliment "un plaisir inconnu du vulgaire". Le dîner s'est achevé dans la joie, par une pensée émue pour le peintre et ses trois chiens, les congratulations réciproques au caviste et à la cuisinière, et une profonde méditation sur les bienfaits et les justesses de la Création devant une belle flambée, digne de notre auteur normand. 

Article dédié à Koka
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(1) Extrait de l'introduction des Contes de la Bécasse du Maupassant :
Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le « conte de la Bécasse ». Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie recommençait à chaque dîner. Comme il adorait l’incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs un par convive ; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les têtes.
Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait, dans l’anxiété de l’attente. Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une épingle, piquait l’épingle sur un bouchon, maintenait le tout en équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière de tourniquet. Tous les convives comptaient ensemble, d’une voix forte : – Une, – deux, – trois.
Et le baron, d’un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou. Celui des invités que désignait, en s’arrêtant, le long bec pointu devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher ses voisins. Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l’élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé. Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l’ordre du baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités.
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