mercredi 29 octobre 2014

MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LA SENSUALITÉ DE L'ORIENT (4)

Suite de
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : BENJAMIN CONSTANT (1)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LE COLORISTE (2)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT, PEINTRE D'HISTOIRE (3)


"... je me glisse en douce vers la porte où de jeunes esclaves de sexe féminin nous observent. Effrayées tout d'abord par mon arrivée, elles regagnent de l'assurance et m'entourent, mais elles prennent soin de ne pas être vues par leur maître : elles sont belles, avec de grands yeux, des lèvres fermes et la poitrine pleine ; aussi bien les mauresques que les négresses ont les pieds et les bras nus et ornés de bracelets : leur tunique blanche, serrée à la taille par une ceinture brodée d'or, est ouverte sur la gorge. Quand je les regarde, elles se regardent elles-mêmes avec une grâce ingénue, comme pour chercher et apprécier les détails particulier de leur personne que je suis en train d'examiner. Vous sentez qu'elles ne sont pas le moins du monde embarrassées et qu'elles sont dépourvues de toute faculté d'analyse, dépourvues de raison, de volonté, d'âme : ce sont de jolis petits animaux, dont la fonction est de vivre et de déployer, par des gestes lents et rares, les lignes subtiles de leur beauté".

Même s'il semble avéré qu'il put, un jour, glisser un oeil indiscret à l'intérieur d'un harem, Benjamin-Constant eut peu d'occasions d'entrer dans la vie intime des populations marocaines. Ses représentations de l'espace réservé aux femmes sont donc essentiellement fantasmées. Et on conçoit volontiers qu'avec une telle appréciation des femmes de harem, le peintre ne les a pas rendues avec une acuité psychologique intense ! L'intérieur marocain de 1878 (ci-dessus) de 5.27 m par 3.10  s'impose par une myriade de détails exotiques propres à fasciner le visiteur du Salon parisien et à alimenter ses fantasmes érotiques, en toute discrétion et selon une bienséance parfaite.


Un rayon oblique de soleil oriental, presque cru, pénètre dans la demeure baignée d'ombre chaude où les mauresques sont assises nonchalamment. Mollement étendues sur des coussins aux riches couleurs...


... alanguies dans des poses molles et voluptueuses, elle écoutent les accords que fait retentir, pour les distraire ...


... une esclave demie-nue, à la peau couleur de bronze. 



Çà et là chatoient des étoffes bigarrées, des nattes précieuses, des aiguières brillantes, des étoffes étincelantes et pailletées...


des miroirs argentés ...



... des plateaux de cuivre bien astiqués : tout un luxe oriental assemblé pour séduire en éblouissant le spectateur parisien d'un clinquant éclatant.



Le coloriste est aux anges : cette profusion lui permet de s'en donner à cœur joie ! Pour le reste, le peintre rend, comme on l'attend de lui, un Orient lascif, érotique et violent dans lequel la femme est classée au rang d'objet, voire de bien décoratif. Il suit, et c'est tout à fait naturel, l'air du temps et ses a priori sont à connotation fortement colonialistes.


Dans les Chérifas (1884) tout le fond du tableau est occupé par un large divan rouge, broché d'or, sur lequel reposent, prêtes à la "consommation", trois très jeunes femmes nues. Près d'elles un eunuque noir écarte d'une main paresseuse le rideau pour, laissant entrer la lumière, mettre les formes de ces courtisanes en valeur. Partout de riches tentures, des bibelots couleur locale (le peintre en avait tout une collection) et un superbe brûle-parfum de cuivre étincelant. Le peintre, conscient du parfum de scandale qui accueillerait la toile, fait baigner la scène dans une lumière chaude, tient ses personnages dans l'ombre, et les teintes rouge-orangé de la composition en adoucissent le côté par trop érotique.


On retrouve dans Rêve d'Orient (1887) la même gamme de teintes luxuriantes, mettant en valeur la peau claire de la femme qui s'éveille en s'étirant voluptueusement.


Mais le peintre ne succombe pas toujours à la facilité. Le soir sur les terrasses de 1879 est nettement plus sobre que les scènes d'intérieur reproduites ci-dessus. Cinq femmes, dans des poses naturelles et sans affectation, respirent l'air du soir sur leur terrasse. Les femmes ont écarté leurs voiles et profitent de la brise marine qui monte du port. Leur mise est toujours aussi chatoyante, elles reposent sur de somptueux tapis souples et colorés. L'une d'entre elle se penche pour cueillir une orange tandis qu'une autre va jouer du tambourin...


... toutes se tendent vers elle, pour mieux l'entendre dans la douceur de la journée qui s'achève.  La toile respire une palpable et ineffable langueur. La journée a été brûlante, et la nuit qui arrive va rafraîchir l'ambiance un peu lourde du harem. 


D'autres scènes semblables se déroulent sur les terrasses voisines : étendues sur des tapis moelleux, les femmes laissent leur regard errer au loin, leur pensée flotte, à l'image de l'indicible ennui qui rythme leurs journées. Les toiles du style de celle-ci sont plus anecdotiques, moins portées sur un exotisme que certains critiques à la dent dure ont appelé "orientalisme des Batignolles". La raillerie est de Huysmans, et date de 1885, mais à cette époque là, la mode en est presque passée, et ces tableaux riches en accessoires et en modèles alanguis ne sont plus très appréciés du public. Benjamin Constant se tourne alors vers le portrait, et sait qu'il lui permettra de mieux vendre !


Et finalement, lui qui avait produit tant de toiles monumentales ou héroïques, exotiques ou franchement érotiques, persuadé de plaire aux jurys de Salon, il se verra refuser la médaille d'or un grand nombre de fois... pour finalement l'obtenir tardivement, en 1895, avec ce portrait d'un classicisme d'une rare élégance et d'une économie de moyens presque totale. Seule la tache rouge du canapé apporte  une légère note de couleur à cette composition austère et pourtant magistrale. Le modèle en costume noir, son fils André, se détache à peine sur le fond sombre de la pièce et seuls les effets de clair-obscur sur le visage et les mains du modèle soulignent sa présence, forte et "intéressante".


Le modelé de la figure, l'acuité et la transparence du regard, l'éclat de lumière qui souligne l'arrête du nez, la bouche bien dessinée aux lèvres fermes et sensuelles, font de ce portrait une toile digne des grands maîtres que Constant admirait. On est loin des hétaïres faciles et d'une histoire de carton pâte. L'oeuvre, primée, fut achetée par l'Etat pour le musée du Luxembourg et figure aujourd'hui à Orsay.

FIN

dimanche 26 octobre 2014

MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT LE PEINTRE D'HISTOIRE (3)

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MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : BENJAMIN CONSTANT (1)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LE COLORISTE (2)


Presque 7 mètres par 5,36 ... autant vous dire que la petite photo ci-dessus ne rend que très approximativement ce qu'a voulu "démontrer" Benjamin Constant dans cette Entrée du Sultan Mehmet II à Constantinople le 29 mai 1453. Il la présente au Salon de 1876, il a 31 ans et c'est sa 7ème participation. L'année précédent il avait envoyé un sujet ambitieux, déjà vu à Bordeaux, Prisonniers marocains. Mais avec Mehmet II il veut frapper un grand coup et obtenir la médaille d'or, voire susciter l'admiration des Beaux-Arts et l’achat par l'Etat. Il devra se contenter d'une médaille de deuxième classe, et l'Etat achètera bien sa toile mais pour l'envoyer dans sa bonne ville de Toulouse. Le sujet historique était de mise pour obtenir, à la fin du XIXe, la reconnaissance officielle du monde de l'art et le peintre a donc conçu cette toile monumentale aux ambitions évidentes dans cette optique. Le sujet s'inspire à la fois de l'Histoire de l'Empire Ottoman de Joseph von Hammer-Purgstall (il y fallait bien un historien !!) et des motifs ramenés du voyage au Maroc par l'artiste.

Le roi du Maroc allant recevoir officiellement un ambassadeur européen (1885) : le thème classique de l'entrée triomphale ou du cortège passant sous un arc surbaissé. Prétexte pour Constant à un flamboiement mordoré et à une mise en scène envahie de soleil.

La mise en espace de la scène est traditionnelle des œuvres orientalistes : l'arc y tient une place prépondérante, structurant la composition et lui donnant de la profondeur. Mais ici cet arc est particulier à deux égards : tout d'abord ce n'est pas l'arc outrepassé traditionnel, en forme de fer à cheval qui marque normalement l'exotisme. On a ici un arc en plein cintre, du plus pur roman bien chrétien. En effet, deuxième particularité de cet élément d'architecture, ce n'est pas, comme toujours, une porte de ville mais bel et bien la porte d'un sanctuaire chrétien, vraisemblablement Sainte Sophie.


Une travée indique que la troupe rentre dans un monument et non dans une rue. Les chapiteaux typiquement byzantins, en forme de pyramide tronquée et renversée sur la pointe, décorés de motifs géométriques, et surtout la fresque d'une Vierge à l'Enfant qu'on distingue très clairement sur le mur de droite, ne laissent aucun doute quant au caractère sacré du bâtiment envahi par la troupe de Mehmet. Les cadavres chrétiens sauvagement exécutés, trempés de sang montrent la fascination qu'entretenait le XIXe pour la cruauté réelle ou supposée des despotes orientaux. On n'a aucune études préparatoires de ce "monument" mais il est probable que, selon son habitude, Constant ait fait poser des amis car les personnages principaux se caractérisent par une individualisation très marquée, alors que les autres sont laissés dans le flou.


L'exécution, brillante, est rapide : par endroit le fond de préparation reste visible, mais cela donne une légèreté, une aération au sujet qui sont bien dans la manière de l'artiste. Quant à la superbe tache orange de l’étendard des vainqueurs, barré par le vert éclatant d'un oriflamme brandi par le sultan, elle rappelle, s'il en était besoin, la passion du peintre pour la couleur, développée sur l'ensemble du tableau ... où le dessin reste secondaire, - et c'est sans doute ce qui le priva de la médaille d'or - car ce qui compte pour Constant c'est la vibration de la lumière et le flamboiement de la couleur.


Dans Les derniers rebelles (1880), l'arc reprend sa fonction traditionnelle : surbaissé, porte de ville, il n'encadre pas la scène décrite mais lui fournit un fond de bon aloi. Dans la plaine sablonneuse qui s'étend devant la ville, l'armée du vainqueur a pris possession des lieux. L'empereur à cheval, abrité du soleil par un large parasol, est entouré d'officiers superbement vêtus et semble passer en revue les vaincus étendus à ses pieds. Ce sont les chefs des tribus révoltées : les morts sont couchés sur le dos alors que les vivants, sur le sol desquels l’empereur va statuer, sont entravés et couchés à plat ventre, le nez dans la poussière en signe de soumission.


Le peuple, aggloméré en masse compacte le long de la muraille ou grimpé en haut des remparts, contemple avec un calme apparent l'issue du combat. La toile est fort appréciée de la critique (enfin !!) qui souligne "l'air [qui] circule dans cette vaste toile [...], les figures [qui] baignent bien dans l'atmosphère" et souligne que "ces intéressants résultats sont obtenus sans effort visible, simplement par la justesse relative des tons". Nous y revoilà : on admire en Constant son talent à manier la couleur et à en tirer forme ! Un autre explique "le caractère sinistre du sujet forme le plus singulier contraste avec le brio des costumes et les couleurs étincelantes que l'artiste a dû prodiguer pour se conformer à la réalité. C'est, en effet, sur cette antithèse que roule tout le piquant de la scène, qui frappe d'ailleurs beaucoup plus par son allure brillante et pittoresque que par son caractère dramatique". Et tous de souligner que ces Derniers rebelles marquent une étape décisive dans la brillante et très rapide carrière de l'artiste.


Comme nombre de peintres de son époque, Constant s'adonne à la peinture d'histoire mais il la fantasme à son goût. Il s'en justifie ainsi "La foule s'agglutine devant des tableaux qui représentent des événemetns divers, des scènes de bataille, ou des grandes scènes d'histoire ne témoignant même pas des faits. Mais cela n'a que peu ou pas d'importance. La curiosité des foules ne se fonde pas sur une connaissance rigoureuse, et tout ce qui a la forme d'une composition de figures les intéresse." Et, fidèle à sa passion pour la couleur il ajoute "les coloristes, ceux qui travaillent puissamment la pâte, n'ont jamais vu dans le sujet autre chose qu'un moyen de représenter la vie." Il décide donc de s'affranchir du prétexte narratif pour une peinture "pure", de l'art pour l'art. Pour lui, par exemple, les Noces de Cana de Véronèse est peut-être "le plus beau tableau du monde" : et il le définit non comme un tableau d'histoire mais comme une fête vénitienne, une décoration, une apothéose de la couleur. Ainsi son Conspiration (ci-dessus, vers 1886) intègre des personnages incertains d'un point de vue historique dans un décor fastueux de tentures brodées aux riches coloris.

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MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LA SENSUALITÉ DE L'ORIENT (4)

jeudi 23 octobre 2014

MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT LE COLORISTE (2)

Suite de
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : BENJAMIN CONSTANT (1)


La Palette de l'artiste

Admirateur de Delacroix, proche d'Henry Regnault, de Fortuny, citant volontiers Titien, Rembrandt, Rubens, Véronèse et tant d'autres peintres dont il appréciait les talents de coloristes, Benjamin Constant est, on s'en doute, un virtuose de la palette et de la couleur. Lui qui disait des impressionnistes qu'il n'appréciait guère "ces maniaques de la complémentaire, mettant toujours du vert près du rouge, du violet près du jaune [...] voulant faire accroire que l'oeil voit ainsi ; il est à remarquer que les yeux ne voient ainsi que depuis vingt ans ; auparavant les yeux voyaient tout différemment", il maniait avec fougue le mélange des teintes pour des résultats vraiment lumineux. 
Son conservatisme n'en fait pas, notons le, un artiste borné et ses contemporains conventionnels en prennent aussi pour leur grade "Bouguereau n'est donc plus président !... Entre nous, quelle veine !!... Ce gros homme, ce peintre savonneux, à la glycérine, ne représentait pas suffisamment l'Art moderne et donnait raison à la fuite des dissidents. Donc vive Bonnat ! Celui-là est un maitre, un artiste [...]".
Paradoxalement ce "réactionnaire" qui peste fort contre les "modes nouvelles" et défend ardemment l'académisme, fait chanter sa palette et produit des œuvres qui n'ont rien de terne, bien au contraire. 


Le Flammand rose, 1876
Dans un hammam, deux femmes s'amusent à apprivoiser une flamand rose à l'aide d'un fruit. Les robes chamarrées et scintillantes d'or, les coussins et le tapis brodé, l'éventail en plumes d'autruche sont autant de prétexte à décliner des coloris chatoyants. Le mur du fond, dans une gamme de rouge sombre que fait chanter un vert soutenu, met en valeur les fichus bariolés des femmes. Tandis que le plumage de l'oiseau reprend, en plus clair, la teinte brique du décor.

Son emploi de la couleur est sensuel et d'une efficacité rarement prise en défaut. Ses toiles orientalistes, dont la vigueur révèle une vraie joie de peindre, se caractérisent par la splendeur et le brio des effets. D'après une de ses élèves - Julia Haven, une américaine - les trois qualités essentielles chez un étudiant en art sont la sincérité, la volonté et un œil pour la couleur. Et, à propos de cette dernière, le maître disait que c'était "un don du Bon Dieu", qu'aucun enseignement ne pouvait l'apporter à qui en aurait été privé.
Durant sa formation aux Beaux-Arts de Toulouse, il semble accepter un enseignement où la couleur occupe une place secondaire par rapport au souci du rendu anatomique, et se plie aux tonalités soudes préconisées par ses maîtres. Pourtant, dès ses débuts, il ne peut s'empêcher d'introduire dans ses toiles quelques dissonances et de tenter, déjà, de faire chanter les couleurs. Il n'est pas encore très audacieux mais ose user de couleurs primaires pour rompre l'harmonie imposée par l'enseignement académique. Mais très rapidement, il se voit comme l'héritier des grands coloristes du passé et commence à libérer sa palette.


Tête de Maure 1875 et détails
Un vrai festival d'impressions colorées (damned, si Benjamin me lisait il serait furieux !!), brossé à larges traits pour rendre plus aérien le rendu des tissus et des voiles, met en valeur la peau couleur ébène du modèle au regard farouche.

Dès qu'il découvre l'Orient et ses lueurs nouvelles, il devient un vrai jongleur en couleurs, au point que cette dernière semble parfois prendre le pas sur le sujet traité. Un critique de l'époque raille ses "étendards verts, rouges et jaunes, [ses] costumes rouges, jaunes et verts, [son] cheval violet" : on croirait lire un commentaire sur une exposition fauve ! 
Bien qu'affichant une profonde aversion pour l'impressionnisme, il adopte certaines de ses méthodes pour les décors, ou simplement par la rapidité de ses exécutions. "Dans le travail du peintre, très souvent, le temps n'est pas de la conscience mais de l'impuissance". Et s'il cite Van Dyck, Rubens ou Frans Hals pour étayer son affirmation, il ne peut nier à ses concurrents modernes une vraie propension au coup de pinceau efficace. Benjamin Constant travaille vite, avec enthousiasme et en pleine pâte, ce qui entraîne sur certaines toiles quelques craquelures de mauvais aloi, à cause d'un vieillissement mal maîtrisé.


Plus tard, lorsqu'il s'adonne au portrait, il joue encore de ses dons de coloriste et la couleur reste au centre de ses stratégies picturales. Témoin ce portrait en pied d'Emma Calvé, diva du bel canto représentée en Carmen, dans une pose héroïque, corsetée dans une sublime robe pourpre dont la la teinte évoque les rideaux et fauteuils d'opéra.



Il adapte bien sûr son discours coloré au statut de ses modèles : ainsi pour portraiturer Madame Serge von Derwies, il a recours aux codes du portrait d'apparat du XVIIIe siècle : un fond de parc automnal, de bon aloi et une lumière naturelle assez discrète magnifient la tenue saumonée de la comtesse.

Le portrait des deux fils de l'artiste est d'autant plus émouvant qu'il date de 1899, deux ans à peine avant la mort d'Emmanuel, le rêveur de droite. Exécuté de manière informelle, avec des effets de matières dignes de son "maître" Rembrandt, il présente, en touches nerveuses, les deux jeunes gens arborant des poses "bohème". Ils entourent, à peine visible tant il est noir, un jeune chien dont on ne devine que les yeux de charbon et le petit bout de langue rose. Les mains sont très expressives, selon la tradition du portrait hollandais, et quelques touches de couleur, judicieusement placées, viennent éclairer les sobres tenues noires des deux jeunes gens : le rouge de la cravate d'Emmanuel, le rose de la pochette qui s'échappe à droite de la poche de sa veste et l'or du tissu du fauteuil sur lequel André pose sa main. Les carnations, traitées en pleine pâte, sont lumineuses et pourtant bien différentes, soulignées par la ligne carmin des lèvres sensuelles des jeunes modèles.

Et s'il traite certains portraits, plus intimistes, dans des gammes chromatiques plus discrètes, il y fait chanter les noirs, les gris et les bruns à la façon des grands hollandais du XVIIe (Frans Hals ou Rembrandt, qu'il cite souvent à ses élèves).


Mais ce qui est le plus surprenant chez ce champion de la couleur, c'est sa prédilection pour les peintures monochromes et les grisailles, et la façon dont il les réussit. Pas si surprenant d'ailleurs, car c'est parce qu'il sait manier les couleurs qu'il est capable d'exploiter à fond toutes les possibilités artistiques des jeux en noir et blanc : des ombres profondes, une lumière éclatante et parfois quasi surnaturelle, qui lui permettent de mettre en scène des états d'âme, comme dans l'autoportrait en habit d'Académicien qu'il a réalisé pour les Offices, ou l'ambivalence des sentiments, comme dans son inoubliable Salomé.

La thématique orientaliste est ici réduite à quelques éléments (l'or, le cuivre, le brocart des tissus) qui soulignent le savant clair-obscur et renforcent la tension dramatique de la composition. La pose et la blondeur vaporeuse de Salomé, l'air interrogatif qu'elle affecte expriment une cruauté que la présence du maure, sans l'exécuteur des basses oeuvres, dans l'ombre rend encore plus palpable.


À suivre 
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT, PEINTRE D'HISTOIRE (3)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LA SENSUALITÉ DE L'ORIENT (4)

lundi 20 octobre 2014

MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : BENJAMIN CONSTANT (1)


Si vous pensez à Benjamin Constant comme à un homme politique et/ou, bien sûr, comme à l'auteur d'Adolphe, vous êtes dans le vrai, certes mais vous ne savez pas encore tout !! En effet, il a existé un autre Benjamin Constant, célèbre en son temps, et pourtant oublié de nos jours, et ce dernier était ... peintre. Il connut en son temps la gloire en France et un succès fulgurant de l'autre côté de l'Atlantique. Ce coloriste hors pair était un fervent admirateur de Delacroix, et se passionna comme lui, à la suite d'un voyage en Espagne et au Maroc, pour les sujets orientalistes. Puis ceux-ci étant quelque peu démodés, il devient portraitiste de la bonne société parisienne, londonienne, américaine et canadienne. Injustement tombé dans l'oubli, il fait l'objet d'une superbe réhabilitation à travers une exposition, labellisée d'intérêt national par le Ministère de la Culture, et organisée dans le cadre du FRAME (French Regional American Museum Exchange), en co-production entre le Musée des Augustins de Toulouse et le Musée des beaux-arts de Montréal. Rien que des gages de qualité et nous n'avons pas hésité à improviser un petit week-end toulousain, pour aller découvrir cette passionnante rétrospective.


L'exposition, commencée le 4 octobre à Toulouse y dure jusqu'au 4 janvier, puis elle partira à Montréal où elle se tiendra du 31 janvier au 31 mai 2015 : l'occasion de partager nos impressions avec nos amis canadiens !!

Je vais dans un premier temps m'intéresser au personnage. Ce "toulousain né à Paris" (en 1845), puisque fils d'un géographe travaillant à la capitale, perd sa maman à deux ans. Son père revient alors à Toulouse où il confie l'enfant à ses deux soeurs : il est donc élevé par ses tantes. La famille est de fortune modeste mais de condition honorable. Le jeune va au collège, puis commence des études de droit qu'il ne finira pas : en 1859, avec l'autorisation de son père (Constant ne sera jamais un peintre maudit !), il entre aux Beaux-Arts de Toulouse et y suit pendant 6 ans des cours dans la classe de Jules Garipuy, un élève de Delacroix. Il reçoit dès 1862 sa première commande, deux tableaux pour le couvent des Capucins de Toulouse, et, doué et primé, il cumule les succès. Au point qu'il décroche en 1866 le grand prix municipal de peinture de la ville et se voit attribuer une subvention annuelle de 1800 francs, renouvelé sur 3 ans, lui permettant de poursuivre ses études aux Beaux-Arts de Paris. Il ne réussit pas, malgré deux tentatives, à décrocher le Prix de Rome, mais obtient dès 1869 un achat de l'Etat, ce qui lui permet un début de carrière prometteur.

En 1870, il rejoint deux amis peintres à Tanger, mais doit rapidement rentrer à Paris pour s'engager comme soldat dans la guerre Franco-Prussienne, dont il ne rentre que début 1871. En mars il épouse une jeune institutrice : malade, elle lui propose de faire avec elle un voyage en Espagne, elle a quelques économies et veut profiter d'une vie qu'elle pressent courte (elle mourra en octobre 1873). Madrid, Grenade, Cordoue, Tolède, pour Constant c'est la révélation. Il rencontre Mariano Fortuny, puis un ami de son père, archéologue, invite le couple à Tanger, où ils passeront 18 mois. De là, il participera à une expédition au Maroc qui lui laissera aussi de beaux sujets de toiles.
Dès lors, après son retour en France, il commence à s'imposer comme "peintre orientaliste" à une époque où l'exotisme d'un Orient fantasmé et à coloniser plait fortement.
En 1875, il fait ce qu'il est convenu d'appeler un "beau mariage", puisqu'il épouse la fille d'Emmanuel Arago : Adolphe Thiers et Jules Grévy sont leurs témoins ! Une belle entrée dans la "bonne société" qui lui vaudra nombre de commandes intéressantes. Il continue durant de longues années à peindre dans cette veine orientaliste qui fait son succès. Honneurs, commandes officielles, chantiers décoratifs, sa carrière est bien lancée.


En novembre 1888, il entreprend un voyage outre Atlantique : d'abord New-York où il réalise des portraits, et où il reviendra de nombreuses fois durant les années suivantes, puis Montréal. Cette nouvelle clientèle apprécie surtout ses talents de portraitiste et nombre de ses toiles sont aujourd'hui encore aux Etats-Unis.
Sa carrière dès lors se tourne plutôt vers le portrait "mondain" : les lords anglais, le Duc d'Aumale, la reine d'Angleterre et même, en 1899, le Pape Léon XIII, sa clientèle est on ne peut plus "select" ! 
En 1900, son fils Emmanuel meurt d'une pneumonie à peine âgé de 23 ans. Cette perte lui porte un coup dont il ne devait pas se relever. Il part en Italie, visite Milan, Florence (qui lui commande son autoportrait pour la Galerie des Offices), Rome mais cela n'apporte aucun adoucissement à sa douleur. Il répète "Mon fils m'appelle, j'irai bientôt le rejoindre". En 1901, il contacte un refroidissement qui dégénère en influenza, et ses forces commencent à décliner. Il décède le 26 mai 1902, à l'âge de 57 ans, déclarant "Je meurs en artiste, entouré de jolies femmes".


Ses funérailles sont prestigieuses, avec les honneurs militaires dus à ce commandeur de la Légion d'Honneur. Dans la foule qui l'accompagne à sa dernière demeure, on compte nombre de ministres et de célébrités des Arts. Son épouse, qui recevra des condoléances royales et même papales, s'emploie à promouvoir l'oeuvre de son mari, mais elle meurt à son tour, à la suite d'une fuite de gaz, en 1908. Benjamin Constant tombe alors peu à peu dans l'oubli. Ce n'est que la mode et la redécouverte des orientalistes à la fin des années 90 qui a fait remonter sa cote, d'autant qu'il est certainement l'un des plus talentueux de cette "école".


Très fier de ses origines toulousaines - "Tout le monde ne peut pas être de Toulouse ... ou en revenir !"- l'homme était jovial, talentueux et pour par une joie de vivre et une ambition qui le caractérisent. En visite dans son atelier de Pigalle, un vrai repère oriental baigné d'une lumière crépusculaire même en plein jour, un journaliste du New York Times écrit "Il est assez petit de tailler, grassouillet et de teint clair, sans barbe ni moustache, et il porte un pince-nez. L'homme est loquace, et sa conversation s'anime rapidement [...] avec la voix chaude et dorée qui est l'apanage d'un méridional" (1). On apprécie son naturel "latin", ses yeux vifs et mobiles, sa bonhomie et sa gaieté. "Rien en lui d'apprêté, de théatral ; simple d'allures, il a l'accueil bienveillant qui met tout de suite à l'aise. Les yeux flambent, le front, très grand, vit et pense ; la physionomie est brûlée d'enthousiasme, dévorée par de viriles et grandioses ambitions d'Art." (2)
Barbu et volontiers blagueur, Ben, comme l'appelle ses amis, brosse en chantant ses plus grandes toiles, c'est un travailleur infatigable qui réplique avec humour à celui qui lui demande quelle est sa peinture favorite "ma prochaine, toujours la prochaine !!" (3) Mais c'est aussi un homme du monde, qui fait merveille dans les salons, brillant causeur, soigné, rasé de frais, il aime faire des discours et est comme un poisson dans l'eau au milieu des "officiels". Son atelier est le rendez-vous des artistes, écrivains, députés et ministres.


C'est encore un homme de plume (lui aussi, comme son homonyme) : il aime prendre position dans les journaux sur l'évolution de l'art qui caractérise son époque. La désaffection pour la peinture d'histoire et la concurrence toujours plus grande de l'Impressionnisme, l'amènent à prendre position et son intransigeance à l’égard du modernisme le range du côté des "réactionnaires". Commentateur de l'Exposition Universelle de 1889, il écrit avec consternation "Deux courants passent en ce moment aux antipodes de l'art. Le premier prend sa source dans le besoin de tout faire, c'est l'école du terre à terre, de l'instantané" Il veut bien sûr parler du réalisme qu'il n'affectionne guère. Mais l'impressionnisme l'énerve encore plus : "le second provient d'un besoin effréné de réclame, d'une bonne dose d'impuissance, de la prétention de renouveler l'art". Et même son "compatriote" le toulousain Henri Martin ne trouve pas grâce à ses yeux ; il raille son style post-impressionniste "Pourquoi faut-il [...] que tout trépide dans l'air, donnant la sensation d'un cinématographe ?".


Quoique fort célébré pour ses peintures orientalistes et ses grandes compositions historiques, il veut gagner son indépendance financière et déclare sans honte "je m'adonne au portrait car il n'y a qu'avec les portraits que nous puissions gagner de l'argent". Il ajoute "Heureusement, quelques bons milliardaires (il est à Washington quand il écrit cela) me demandent à se faire peindre [...] et alors c'est du travail sur la planche avec de la belle galette !". Pour un portrait, il prend 20 000 dollars.

Loin de sombrer dans l'exotisme facile, en faisant de cette scène de deuil une manifestation d'hystérie collective, Benjamin Constant va ici à l'essentiel : il dédramatise l'événement en choisissant un format allongé et en limitant les protagonistes entourant le cadavre à quatre personnes. Danc cet espace où dominent les lignes horizontales, le cadavre est étendu, légèrement en biais.  Près du tapis sur lequel il repose, on a placé les armes et le drapeau du mort. Sa tête repose sur la selle de son coursier favori. La gamme des couleurs est volontairement froide, des blancs, des teintes douces, sans pour autant être triste. La lumière qui vient de la droite est souple, pas du tout crue, elle effleure la scène paisible. C'est un deuil digne et réaliste qui nous est présenté ici, non exempt d'une certaine poésie.

Et déplore que ses grandes peintures, qui demandent des mois de travail, se vendent si mal, ou pire, lui restent sur les bras, comme son superbe Jour des funérailles que sa veuve finira par offrir à la ville de Paris, en changeant le titre pour ne pas avouer qu'il s'agissait là d'une toile que son époux n'avait pas pu vendre.
Et c'est finalement un portrait, celui de son fils André, qui lui vaudra la médaille d'honneur au salon des artistes français de 1896. Mais c'est à sa période orientaliste que l'exposition consacré l'essentiel de sa présentation et lui rend ainsi, réellement, hommage.

A SUIVRE
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LE COLORISTE (2)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT, PEINTRE D'HISTOIRE (3)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LA SENSUALITÉ DE L'ORIENT (4)


C'est aussi un ardent défenseur du Salon, que certains vouent aux gémonies "Le Salon est notre seul moyen d'édition, par lui nous acquérons l'honneur, la gloire, l'argent. C'est le gagne-pain de beaucoup d'entre nous." (4)
Grand admirateur de Delacroix, il estime aussi très fort Rubens, Watteau, et aussi Turner, tous pour leur science de la couleur.


(1) Rowland Strong Living French Artists I : Benjamin Constant and His Home, The New York Times du 4 mars 1899. Admirable orateur, dans le feu de la conversation, il zézayait, comme le note un chroniqueur contemporain, Camille Legrand dans la Quinzaine Parisienne de la Revue illustrée du 15 décembre 1896 page 307.
(2) Angelo Moriani "Benjamin Constant" dans Album Moriani, figures contemporaines, Paris 1896, volume 2
(3) MH Spielmann, Catalogue of a collection of portraits by benjamin Constant, Londres 1899 page 7.
(4) Le peintre, cité dans Équivoques - Peintures françaises du XIXe siècle catalogue sous la direction d'Olivier Lépine, Paris 1973

vendredi 17 octobre 2014

LA SALLE DU TRÉSOR DU PALAIS COSTABILI DE FERRARE


Le musée d'Archéologie de Ferrare, installé dans le palais Costabili, est exceptionnellement bien agencé, riche et présenté de manière à la fois didactique et esthétique. Il est immense et je ne vais pas vous infliger toute sa visite : on en voit assez bien les principales richesses sur le site officiel. Je m'arrêterai juste à la salle dite du Trésor, une pièce à l'écart du palais, donnant sur les jardins, sans doute destinée à l'origine à être un salon de musique ou une bibliothèque. Le plafond de la salle, lumineuse et fort aérée, fut décoré entre 1503 et 1506 par Benvenuto Tisi, dit Il Garofalo, un des peintres les plus éminents de l'école ferraraise à la Renaissance. Restauré récemment, il présente dans toute sa splendeur chromatique un décor peint à fresque inspiré de la célèbre Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue, toute proche. 


La pièce est rectangulaire et ce plafond, comme un ciel au-dessus de l'espace central, s'ouvre vers les nues par un large balcon aux balustres de pierre, sur lequel reposent des tapis orientaux aux teintes soutenues. L'ensemble constitue comme un jardin clos, un espace luxueux destiné à recevoir à la fraîcheur et loin des bruits de la ville, les hôtes de luxe du propriétaire du palais, Antonio Costabili, personnalité de premier plan à la cour du duc Ercole 1er d'Este, secrétaire de Ludovic le Maure et ambassadeur des Este à Milan.


Une assemblée de personnages élégants et raffinés, tenant souvent des instruments de musique, s'appuient sur la rambarde, s'éparpillant avec naturel autour de ce puits de jour. Chapeaux à plumes, coiffures à résille pour les dames, tissus somptueux, c'est comme une vitrine de l'aristocratie du siècle, proclamant avec désinvolture et élégance son amour pour l'art, la musique, la littérature et la poésie. 


Ils lisent, déchiffrent des partitions, devisent et débattent avec un grand sérieux de sujets forcément élevés. Des personnages enturbannés évoquent des maures et autres princes musulmans, dont la présence est attestée à la cour de Ferrare au XVIème siècle. 


Le ciel est d'un bleu éclatant, parsemé de quelques nuages pommelés, et de lourdes guirlandes de fleurs et de fruits relient les bords du balcon aux côtés d'une sorte de coupole à 12 côtés, qui semble surmonter la scène de son dais de bois sculpté et doré. 


D'incontournables puttis assistent avec bienveillance à ces joutes brillantes, le ventre à l'air et l'air réjoui !!


En 1517, la peinture du plafond a été raccordée aux parois internes de cette vaste salle par des décorations en forme de médaillon ornant des pendentifs triangulaires. Dans les lunettes ainsi ménagées, furent peintes en grisaille, comme des hauts reliefs, des scènes mythologiques et d'histoire de la Rome antique, parmi lesquelles le mythe d'Eros et Anteros, inspiré de l'oeuvre de l'humaniste Celio Calcagini. Ce dernier, proche du Garofalo, était un ami intime de Costabili, prouvant s'il en était besoin, la culture du commanditaire.

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