jeudi 26 février 2015

Encore une femme peintre méconnue : Clémentine Hélène Dufau


Son père, basque, après un séjour à Cuba, rentre avec une fortune intéressante et se marie avec la fille de Guilleaume Dumézil, propriétaire aisé d'un domaine viticole à Quinsac. Clémentine-Hélène est le 4ème enfant du couple. De santé fragile, la jeune Clémentine-Hélène doit rester souvent allongée, et manifeste très jeune un don pour le dessin. Ses sœurs mariées, elle voudrait aller à Paris faire des études artistiques, ses parents décident alors de vendre le domaine de Quinsac et s'installent en 1888 au 12 rue Pergolèse dans le 16e arrondissement à Paris pour l'accompagner.  Inscrite au cours de l'académie Julian où elle a William Bouguereau et Tony Robert-Fleury pour professeurs. En 1895, elle expose au Salon des artistes français et obtient le prix Marie Bashkirtseff avec un tableau L'Amour de l'Art, cela lui permet d'avoir ses premières commandes pour des affiches publicitaires, son affiche pour le Bal des increvables du Casino de Paris est remarquée.

Affiche de Clémentine-Hélène Dufau pour le lancement du journal "La Fronde" en 1897. La Fronde est un quotidien politique et littéraire, administré, rédigé et composé exclusivement par des femmes (1897 -1905). Créé par Marguerite Durand, La Fronde a pour originalité de ne pas être seulement un journal destiné aux femmes, mais un quotidien conçu, rédigé, administré, fabriqué et distribué exclusivement par des femmes : journalistes, rédactrices, collaboratrices, typographes, imprimeurs, colporteurs, l'équipe est entièrement féminine. Marguerite Durand voulait ainsi prouver que des femmes peuvent fort bien réussir dans le monde du journalisme, fortement dominé par les hommes, et une entreprise de presse fonctionner sans recourir à leur assistance

Elle décroche une troisième médaille en 1897 et en 1898, alors qu'elle a adhéré à la Société des artistes français, elle se voit attribuer une bourse de voyage qui lui permet de faire un  voyage d'étude d'un an en Espagne. De retour à Paris, elle expose les œuvres réalisées et obtient un très bon accueil critique. Elle obtient en 1900 une médaille d'argent et une médaille de deuxième classe en 1902.

Magnétisme et Radioactivité. Source LesDeuxMich

En 1904, Henry Marcel directeur des Beaux-Arts, lui commande (ainsi qu'à d'autres peintres en vue Henri Martin, Hélène Dufau, Ernest Laurent, René Ménard et André Devambez) deux grands panneaux décoratifs destinés à orner les murs de la Sorbonne, sur le thème de l'allégorie des sciences. C'est ainsi qu'elle réalise Astronomie et Mathématiques et Magnétisme et Radioactivité.

Astronomie et Mathématiques. Source LesDeuxMich

Ses premières toiles, aux tonalités vibrantes, soutenues par une touche frémissante et agitée, sont baignées d'une lumière véritablement impressionniste. Amie de nombreux artistes de l'époque, elle fréquente Bonnat et c'est sans doute dans son atelier que Léo Fontan, un illustrateur et peintre admis dans la classe de Bonnat depuis peu, la rencontre en 1904. Elle le subgugue au point que, durant le reste de sa vie, il ajoutera en hommage la jeune femme, le prénom de Clément à son propre prénom.
À partir de 1905, elle devient une artiste très en vue et est reçue dans les milieux intellectuels parisien. Elle travaille et sympathise avec le dramaturge Edmond Rostand dont elle décore la villa Arnaga à Cambo-les-Bains. Les projets de cette décoration sont exposés au Salon de 1906.

Le portrait de Maurice Rostand 
Conservé à Cambo-les-Bains, villa Arnaga d'Edmond Rostand Source Wikipedia

Certaines de ses œuvres évoluent vers une interprétation mystique et elle réalise à cette époque vers une certaine forme de symbolisme. C'est alors que, déstabilisée par la mort de sa mère et touchée pour la première fois par une certaine solitude, elle se prend d'une passion amoureuse, qu'elle qualifie elle-même de folle, pour le fils d'Edmond Rostand, Maurice alors encore adolescent, et ne cachant pas ses penchants homosexuels. Cette relation tourmentée et à sens unique durera plusieurs années.


D'une personnalité complexe, féministe, androgyne et mystique, Clémentine-Hélène Dufau comporte une part de mystère qu'il reste difficile de décrypter malgré les indices qui peuvent se trouver dans ses tableaux. Elle est faite chevalier de la Légion d'honneur en 1909. Sa carrière artistique s'étoffe encore, commande de l'État pour la décoration de la nouvelle Sorbonne, portraits de nombreuses personnalités, voyages à l'étranger, expositions.

Autoportrait de 1911 - Musée  d'Orsay
L’artiste se peint en robe du soir d’inspiration orientale de couleur turquoise, ornée de parements dorés et coiffée d’un bandeau émeraude. Cette féministe nous regarde ainsi d’un air fier, consciente de la révolution à laquelle elle participe en s’affichant livre et artiste.  


En 1911, elle fait construire une villa au Pays basque qu'elle devra revendre en 1926 car peu à peu sa situation financière se dégrade.

Photo d'Hélène Dufau en 1921 - Agence Rol

Elle s'installe dans la baie d'Antibes où elle aménage un atelier doté d'une magnifique vue.

Les portraits de Paul Roux et de sa femme, Titine, propriétaire du Robinson, la guinguette que fréquentait Hélène Dufau, avec de nombreux autres artistes, à Saint Paul de Vence. Matisse, Signac, Renoir, Dufy, Valloton, Derain, Bauchant, Manguin, Soutine ... et Hélène débarquaient, armés de chevalet, toile et couleurs, par le tramway tortillard qui relie Cagnes à Vence. Et ils repartent par l'une des dernières rames en fin d'après-midi. Paul Roux se lie d'amitié avec ces bohèmes, les écoute, regarde leurs esquisses. Grâce à eux il s'ouvre à un univers autre que le sien et se met à aimer l'art. Sur le mur extérieur du Robinson, Paul avait accroché une enseigne : "Ici on loge à cheval, à pied et en peinture''. En 1932 il transformera le Robinson en auberge, qu'il appelle, du coup, La Colombe d'Or. Les peintres continuent à passer, toujours plus nombreux. Paul Roux, doué d'un incroyable flair divinatoire va s'employer à les retenir, et leur achète dessins et peintures.  Source Souciris

Fervente adepte de la Tradition selon René Guénon, elle est aussi passionnée par Krishnamurti et proche des collaborateurs des Cahiers de l'Etoile. En 1932, elle écrit un livre, Les Trois Couleurs de la lumière, manifeste mystico-ésotérico-féministe aux accents visionnaires. Dans cet ouvrage, à la mise en page très originale, l'artiste entend retrouver les couleurs primordiales, originelles de la lumière, par résonances. Et pour cela, elle découpe en citations, comme on découpe la lumière à travers un prisme, des fragments d'oeuvres, notamment de René Guénon et de l'abbé Paul Lacuria, mais surtout guidée par les recherches du mathématicien Charles Henry, concernant son cercle chromatique et sa théorie du "psychone".

Portrait de Jeanne Lanvin,(1925) Conservé au musée des Arts Décoratifs, Paris.
La toile est plus sévère que ce à quoi nous a habitués l'artiste. Dans un camaïeu de gris raffinés et d'ors lumineux qui se reflètent sur le visage du modèle, Jeanne Lanvin nous fait face dans une pose fière et très élégante. Sa coiffure très stricte, sa tenue sobre et sans affectation disent la femme de goût et d'autorité.

Elle doit finalement quitter et louer son atelier pour s'assurer un petit revenu. Atteinte d'un cancer de l'estomac, elle décède à Paris le 18 mars 1937 et est inhumée dans le carré des indigents du cimetière de Thiais. 


Au musée des Beaux-Arts de Bordeaux : Baigneuse
L'oeuvre, de format presque carré, baigne dans une lumière douce et vibrante. Le corps féminin, tout en courbes et doucement alangui, se détache en une pose pudique sur une fontaine aux reflets bleutés, tandis qu'à droite, une allée s'éloigne vers un ailleurs mystérieux. 


La balançoire - Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Encore un format presque carré, et toujours une nature aux teintes chatoyante qui met en valeur un corps de femme surpris, ici, dans son sommeil. Le hamac barre la toile d'une diagonale souple, et la blancheur du corps féminin est mise en valeur par un châle rouge, négligemment jeté sur ce siège estival. A gauche, sur une petite table, les vêtements et surtout le chapeau de la belle montrent qu'elle a profité de ce moment de solitude pour se mettre à l'aise. 


Les enfants mariniers - 1898 - Musée de Cognac
Une toile à l'accent réaliste, aux teintes franches et lumineuses


La composition est simple, déclinant à l'envie le carré qui convient si bien à l'artiste.


Les enfants sont regroupés dans deux carrés opposés, pendant que celui du haut à gauche décrit le paysage et joue sur les reflets. On y découvre une femme penchée sur le bord d'un bateau.


Le dernier carré, en bas à droite, est presque une représentation abstraite de l'eau, rendue dans des tons inattendus de rouille, de brun et de vert.


La petite fille aux yeux clairs nous regarde bien en face, alors que tous les garçonnets sont occupés ailleurs. Elle pose sur la toile les seules teintes de bleu, celle de sa robe, franche, à laquelle répond celle, transparente, de son regard triste.


"Rien au-dessus d'elle, hormis les rares maîtres qui dominent l'époque entière", écrivit Camille Mauclair de Clémentine Hélène Dufau (cité dans René Guénon, Lectures et enjeux page 243) 

lundi 23 février 2015

Marée du siècle, la répétition !



Tous les hôtels de la Côte Atlantique affichent complets depuis plus d'un an pour le samedi 21 mars... ce sera, nous dit-on, la marée du siècle. Entendez, pour les non-initiés, que ce jour-là, on enregistrera un coefficient rarement atteint : 119 ... du coup, le marnage (la différence entre la hauteur d'eau à marée haute et celle à marée basse) sera, on s'en doute, particulièrement fort. Et le résultat spectaculaire... 


On (nous qui habitons près des côtes) espère seulement que le temps sera clément, car une dépression à ce moment-là pourrait nous offrir une de ces tempêtes qu'on redoute particulièrement depuis Xynthia. Et franchement, ce dont les médias font une curiosité pour touristes en veine d'émotions fortes (et croyez-moi quand on prend une vague sur la tête, c'est lourd, froid et pas franchement agréable), est plutôt pour les habitants de la côte une source d'inquiétude. En attendant, ce week-end, on s'est entraîné ... avec un coefficient de 117 ! pas mal non plus... d'autant qu'il faisait un temps superbe.


En gros, l'affaire est simple : toutes les 6 heures, le paysage se transforme du tout au tout ! Un coup c'est vide, très vide, sable, vase, boue gagnent du terrain, se dévoilent, s'alanguissent... puis, sans prévenir, c'est l'étale, le calme plat, plus de bruit de mer. Il semble que rien ne va plus bouger... et soudain, même s'il fait beau, un petit vent se lève, le temps se brouille et ... vroum ... c'est reparti dans l'autre sens... Et ça remonte jusqu'à ce que ce soit plein !!!


Le 21 mars, ce sera juste un peu plus haut !! Ce qui est beau c'est que ces caprices de la lune et du soleil nous valent, parfois, de splendides arc-en-ciel, comme celui d'aujourd'hui qui célèbre le retour à des coefficients normaux :


vendredi 20 février 2015

Œuf d'oie en cocotte aux truffes


Des oeufs, pas n'importe lesquels en l'espèce puisque c'étaient des oeufs d'oie, de la crème et des truffes : ce n'est pas une recette bien compliquée que tu t'apprêtes à nous servir ici, Michelaise, tu exagères un peu !


Sauf que ... après avoir pratiqué la recette "normale", dans laquelle on place au fond qu'un caquelon allant au four, une bonne cuillerée de crème, avec quelques brins de truffe, sel et poivre, puis on casse par-dessus un œuf (d'oie je l'ai dit, mais si l'on n'en a pas, un ou deux œufs de poule, selon le rôle du mets dans votre menu, entrée ou plat principal, font parfaitement l'affaire), on rajoute quelques lamelles du précieux tuber melanosporum, de nouveau sel et poivre, avant d'enfourner... j'ai découvert que le résultat ne me satisfaisait pas entièrement.


La raison de mes réserves ? La crème, après cuisson, est devenue quasiment liquide, le blanc, quant à lui, a "pris" et forme des espèces de grumeaux. Et si l'on veut que l'ensemble ne fasse pas trop une soupe, il faut laisser cuire assez longtemps pour que le blanc soit presqu'entièrement solidifié, ce qui fait que le jaune, quant à lui, est un peu trop solide. C'est bon, n'allez surtout pas imaginer le contraire, mais cela pourrait, on le sent, être meilleur. Alors ? 
Et bien, j'ai trouvé et testé la solution, très simple au demeurant et qui vous fournit, je vous l'acertaine, un mets d'un raffinement absolu. Reprenons donc tout à zéro.


Si vous disposez d’œufs d'oie, je le disais, la recette n'en sera que plus rare et plus recherchée, sinon une simple poulette devrait vous fournir votre matériau de base. Il vous fait de la crème épaisse, deux très grosses cuillerées à soupe pour deux œufs, trois petites truffes et les assaisonnements classiques, sel et poivre, du très bon poivre s'impose.


La première étape consiste à séparer le blanc du jaune et à conserver le jaune dans un creux de coquille pendant que vous battez, dans un saladier le blanc, accompagné de la crème. Vous y débitez vos truffes dont vous aurez seulement conservé, pour le décor, 6 jolies lamelles bien rondes, vous salez, poivrez et faites jouer le poignet pour que l'ensemble mousse bien.


Puis vous partagez le mélange obtenu dans deux ramequins de belle taille (c'est gros, un œuf d'oie) et vous déposez délicatement au centre vos jaunes, avant de conclure avec les copeaux de truffe.


Plus qu'à enfourner à 180° et à vous tenir au garde-à-vous près du four : il faut, pour l'oie, en principe 18 minutes (9 minutes pour 1 oeuf de poule), mais il est préférable de surveiller la cuisson de près. Il faut que le mélange blanc mousse, "grillote" et ne tremblote plus, et que le jaune soit pris mais surtout pas solidifié, ce serait un désastre.

Je ne sais si ma photo rend bien la teneur de mon discours : dans ce premier oeuf-cocotte, recette classique, l'ensemble qui entoure le jaune est assez liquide ...

... alors qu'avec la recette ci-dessus, on voit que le mélange crème-blanc, bien homogénéisé, est mousseux et semi-solide, alors que le jaune, lui-même, est parfaitement liquide.


Voilà, vous n'avez plus qu'à déguster, avec les mines appréciatrices de rigueur, avec un bon petit Pessac-Léognan ou tout autre bon vin que vous aurez tiré de derrière les fagots !

mardi 17 février 2015

LA SALLE GASTON BALANDE DU MUSÉE DE COGNAC

Le musée de Cognac, que nous n'étions guère allés revisiter depuis notre installation charentaise, autant dire les calendes grecques, nous a, dès l'entrée, réservé une jolie surprise. Une salle entière consacrée à Gaston Balande (1), avec 5 toiles de belles dimensions, datant des débuts de la carrière de l'artiste. L'inspiration est encore sévère, le peintre est influencé par ses maîtres (Cormon, Harpignies, Jean-Paul Laurens...) et ses toiles donnent dans un genre austère et réaliste. Les teintes sont lourdes et ce n'est qu'après son voyage en Espagne que sa palette va s'alléger et devenir celle qui le caractérisera durant tout le reste de sa carrière.

Une toile datant d'avant 1913, puisqu'elle représente La pêche à Étaples, et nous savons que le peintre a quitté la Normandie à cette date là. Son style est encore très "réaliste", presque vériste, la lumière est là, mais le traitement est un peu triste.

Dans la même veine, mais peinte dans sa région natale, cette "Pêche aux huîtres à Talmont", titre au demeurant un peu approximatif. On aperçoit, en effet, Talmont au loin, mais le remassage des coquillages a lieu, c'est certain, sur le port de Meschers.

L'inspiration est encore très XIXe, c'est, comme pour Étaples, une étude sociale de travailleurs et de pauvres gens vêtus modestement, courbés sous leur tache harassante. Cependant ici, les couleurs s'affirment davantage et le ciel charentais est plus éclatant que celui du Pas de Calais.

Une très émouvante peinture de 1910, aux teintes encore classiques mais au sujet audacieux : Triple portrait au bord de l'Océan, Monsieur Caminade, Monsieur et Madame Balande. Je ne sais trop qui est ce monsieur Caminade, un client ? un ami ? mais il marche d'un pas vif et décidé, tête nue dans l'air frais de cette fin d'après-midi, chapeau de paille à la main et canne conquérante. 


Au loin, le ciel se charge de lourds nuages sombres, une houle déjà vigoureuse agite l'océan et les falaises de la côte brillent dans les derniers rayons du soleil qui s'estompe. On pourrait être sur l'estuaire, vers Saint Georges de Didonne ou Royan. L'orage monte : on devine le vent qui forcit à la pause inclinée de la femme, et le peintre, chargé de tout son barda, est obligé de tenir sa casquette.


Gaston Balande, moustache fournie et barbichette Second Empire, coule un regard inquiet, presque réprobateur, vers monsieur Caminade qui continue sa promenade, têtu, l'air assuré, le regard au loin et les joues rosies par le vent.


Durant son service militaire, Balande est infirmier, d'abord à Bordeaux, puis à La Rochelle et enfin au Val de Grâce. Mais, souffrant de troubles pulmonaires, il est réformé et soigné à l'hôpital de Saujon. C'est là qu'il rencontre Claire Roux, originaire du Gua et qu'il l'épouse. Leur premier et unique enfant, André, naît en 1904. C'est donc elle, emmitouflée dans un grand fichu bleu qui arrime solidement sa capeline de paille.  Elle s'abrite sous un parapluie qui servait l'instant d'avant à la protéger du soleil. On a l'impression qu'elle se blottit derrière la large carrure de Caminade, pressée et craintive.
On a vraiment l'impression que cette toile raconte une histoire : le trio était parti se promener sur la grève, il faisait un grand et beau soleil puisque tous avaient pris leurs vastes couvre-chefs de paille. Le peintre avait emporté son matériel et s'était installé pour peindre le paysage ou sa femme. Puis tout d'un coup, une petite brise s'est levée et notre petite compagnie a décidé de plier bagage et de rentrer au plus vite, sentant la pluie venir. Tous se hâtent, entraînés par le pas martial de monsieur Caminade qui a affirmé que la pluie ne le gênait guère mais que madame allait mouiller sa jolie robe jaune. Gaston a replié son matériel à la hâte, peut-être contrarié d'avoir à délaisser cette belle lumière de l'orage qui monte, et il se hâte à côté de son ami qu'il peine presque à suivre, cramponné à sa casquette qui menace de s'envoler.

Portrait de Paul Gouineau jouant au tennis, 1912
Assez bizarrement représenté sur un fond de paysage et non sur un court, le personnage est jeune et pose avec une légère affectation, quoique le peintre ait voulu représenter le mouvement. Au loin, la campagne qui ondoie ressemble à s'y méprendre aux doux vallonnements saintongeais. Les teintes, franches et lumineuses, sont celle que le peintre affectionnera durant toute sa carrière. 1912 est, je le rappelle (1) l'année où Balande obtint une bourse pour "voyager", en particulier en Andalousie où sa palette devient tout à coup plus avide de lumière.

Un très caractéristique paysage des Environs de La Rochelle(1933), horizon absolument plat, ciel pommelé et mobile, quelques arbres battus par les vents et cette lumière d'Aunis qui met du relief partout ! Balande a depuis longtemps abandonné la palette sombre de ses débuts et la couleur chante sous son pinceau. La touche est vibrante, il se plait à donner au ciel les deux tiers de la toile et incline son pinceau dans le sens du vent !

(1) GASTON BALANDE : UN PEINTRE A DÉCOUVRIR (1)
GASTON BALANDE : LA CRUCIFIXION DE SAUJON (2)
ANDRÉ DELAUZIÈRES
A LA RECHERCHE DE GASTON BALANDE
GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (1)
GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (2)
SUR LES PAS DE BALANDE A LAUZIÈRES

samedi 14 février 2015

Saint-Valentin : à chacun son parapluie


De mon temps, pour conquérir une belle, fut-ce pour quelques instants, on partageait avec elle son parapluie :

Il pleuvait fort sur la grand-route, 
Ell’ cheminait sans parapluie, 
J'en avait un, volé, sans doute, 
Le matin même à un ami ; 
Courant alors à sa rescousse, 
Je lui propose un peu d'abri. 
En séchant l'eau de sa frimousse, 
D'un air très doux ell’ m'a dit « oui ». 

Un p’tit coin d’ parapluie, 
Contre un coin d’ paradis. 
Elle avait quelque chos’ d'un ange, 
Un p’tit coin d’ paradis, 
Contre un coin d’ parapluie. 
Je n’ perdais pas au chang’, pardi ! 

Chemin faisant, que ce fut tendre 
D'ouïr à deux le chant joli 
Que l'eau du ciel faisait entendre 
Sur le toit de mon parapluie ! 
J'aurais voulu comme au déluge, 
Voir sans arrêt tomber la pluie, 
Pour la garder sous mon refuge, 
Quarante jours, quarante nuits. 

Les meilleures choses ayant, trop vite, une fin, il arrive que la belle "Après m'avoir dit grand merci.. part[e] gaiement vers mon oubli…", mais, quitte à nous faire une Saint Valentin pluvieuse, Monsieur Doodle de chez Google aurait pu mettre nos amoureux sous le même toit. Les temps modernes sont sans illusion et il devient dur d'imaginer un couple autrement que comme l'addition de deux "ego", prêts et parés pour la séparation au plus court : chacun peut repartir sous l'ondée sans dommage ,puisqu'il a son propre abri. Ma vision du couple a sans doute du plomb dans l'aile, et je n'en suis que plus étonnée de l'importance que l'on donne aux fioritures obligées d'une fête qui, de mon temps encore, n'existait pas*. Il est sans doute nécessaire d'habiller des plumes d'un erzatz d'éternité des relations dont on sait - dont on veut - qu'elles ne seront que passagères. On chante "amour toujours" pour mieux se séparer dès qu'un nuage se profile ou qu'un désir plus fort montre le bout de son nez. Alors, dans ces temps (modernes, je vous l'assure) d'incertitude et de crise larvée, on a besoin de symboles, d'une couleur affirmée de romantisme et d'un peu de piquant. Les esseulés paniquent et se précipitent** sur les sites de rencontre dès le 12 février pour y trouver l'âme qui viendra, armée de son propre parapluie, partager leur rêve d'amour d'un jour.


Les couples "englués", quant à eux, cèdent aux sirènes du consumérisme qui rassure : bien obligé(e) au risque de passer pour un(e) goujat(e) ! Une belle réussite marketing en vérité qui remplit les restaurants, réservés une semaine à l'avance, vide les vases de fleuristes, bariole toutes les vitrines de cœurs, rouges de préférence, et d'anges extatiques... proposant tout et n'importe quoi pour que la journée soit marquée par un cadeau. Vous avez remarqué, comme moi, que le label valentinien se décline à toutes les sauces, chaque produit, orné d'un cœur, pouvant "faire l'affaire". Le plus lucratif cette année étant, bien sûr, le film issu du "porno pour maman" *** dont les producteurs se promettent de belles retombées, grâce à une campagne judicieusement orchestrée. Il n'y avait au monde que mon Alter qui n'en avait pas entendu parler et qui a pris, hier soir, un air totalement déconcerté quand je lui ai parlé du phénomène commercial et du matraquage médiatique qu'il a entraîné ces jours-ci.
Et les autres, me direz-vous ? Certains, il faut bien exister, forment de ligues "anti", envoient des cartes protestataires, proposent des idées de cadeaux affirmant leur opposition et clament haut et fort (continuons en chansons) :

...Tout l'alcool que j'ai pris ce soir 
Afin d'y puisser le courage 
De t'avouer que j'en ai marr' 
De toi et de tes commerages 
De ton corps qui me laisse sage 
Et qui m'enlève tout espoir. 

J'en ai assez faut bien qu'j'te l'dise 
Tu m'exaspèr's, tu m'tyrannises 
Je subis ton sal'caractèr' 
Sans oser dir'que t'exagèr's 
Oui t'exagèr's, tu l'sais maint'nant 
Parfois je voudrais t'étrangler 
Dieu que t'as changé en cinq ans 
Tu t'laisses aller, tu t'laisses aller 

Ah! tu es belle à regarder 
Tes bas tombant sur tes chaussures 
Et ton vieux peignoir mal fermé 
Et tes bigoudis qu'elle allure 
Je me demande chaque jour 
Comment as-tu fait pour me plaire 
Comment ai'j pu te faire la cour 
Et t’aliéner ma vie entière 
Comm'ça tu ressembles à ta mère


Et, puisqu'il faut tout de même transformer l'essai commercial, vous trouverez le livre qui va avec cette phobie du rose fushia, et vous fera, vous promet-on, passer un bon moment de détente. D'autres s'apprêtent à passer une soirée sans médias pour éviter de se faire saper le moral au motif qu'ils n'ont pas de compagne(on) et que la solitude se supporte mieux quand on n'y pense pas trop.
Quant aux gens qui s'aiment, depuis longtemps et qui ont envie que ça dure, ils se sont dit, ce matin, comme tous les matins, que la vie était belle auprès de l'être aimé, ils ont échangé, comme chaque jour, quelque sourire, quelque tendresse un peu surannée, ils se sont frotté le nez ou  caressé le museau... en un mot, ils ont pratiqué, sans rien changer, leurs petits rituels amoureux et câlins. Pas question de changer quoi que ce soit parce qu'on nous cerne avec des campagnes de pubs bien ou mal orchestrées. Et je crois que,  ne connaissant personne s'appelant Valentin, ils n'ont rien à fêter de particulier aujourd'hui : c'est, heureusement, un jour comme les autres ! Plein de tendresse.


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* même si on nous affirme que la fête est d'origine antique : "le 14 février avait lieu le festival de Lupercus, ce dieu de la fertilité représenté couvert de poils de chèvre. Ce jour là, les prêtres sacrifiaient des chèvres au dieu et, après avoir bu du vin (beaucoup de vin), ils couraient nus ou presque dans les rues de Rome, des morceaux de peau de chèvre à la main avec lesquels ils touchaient les passants. Et que faisaient les passants à votre avis, surtout les jeunes filles ? Ils s’approchaient d'eux, car être touché par un prêtre à moitié nu était censé rendre fertile et faciliter l’accouchement. "
** nous dit-on encore : " En tout cas il est sûr que les célibataires mettent toutes les chances de leur côté pour être accompagnés ou passer un moment agréable le soir de la Saint Valentin. Sur CasualDating.fr, on observe chaque année une croissance d'activité dès le 12 février", confie encore Aude Creveau. Augmentation des inscriptions, volume de messages échangés entre les membres, changement de photos de profils... les hommes comme les femmes s'affolent : "N'avez-vous pas remarqué ces pubs pour Meetic.fr partout en ce moment ? s'interroge notre psy. Ce n'est pas fortuit…"

CasualDating qui, au passage, table aussi sur la pluie en cette mi-février pleine de frimas !!

*** vendu quant à lui à plus de 50 millions d'exemplaires et qui va forcément bénéficier de la sortie en salle pour une regain d'intérêt, d'autant que l'affaire est telle juteuse que les auteurs, malins, ont déjà sorti deux suites : Cinquante nuances plus sombres (Fifty Shades Darker) et Cinquante nuances plus claires (Fifty Shades Freed). On ne change pas une éuiqpe qui gagne n'est-ce pas ??
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