vendredi 19 décembre 2014

MATISSE ET SŒUR JACQUES MARIE A VENCE


"Ce travail m'a coûté quatre ans de labeur assidu et exclusif. La chapelle représente le résultat de toute ma vie active. Je la considère comme étant, malgré ses imperfections, mon chef-d'oeuvre."

Une fois n'est pas coutume : j'ai envie de vous parler aujourd'hui d'un haut lieu touristique qui n'a nullement besoin de mes malheureuses petites considérations pour être célébré par la toile. Mais si je le fais, malgré l'interdiction légitime d'y faire des photos et l'abondante documentation déjà disponible sur le sujet, c'est plus pour vous parler de l'homme qui a réalisé cette oeuvre pénétrante, et de l'extraordinaire histoire de sa construction.

En 1941, Matisse est opéré d'un cancer intestinal et alors qu'il est convalescent à Nice, il se remet, non sans peine, à la peinture. Mais son état exige à ses côtés la présence constante d'une infirmière, pour les soins corporels, pour l'aider dans son travail, puis, plus tard pour accompagner ses sorties. En 1942, il passe donc dans le journal local une petite annonce : "L'artiste, Henri Matisse, cherche une infirmière de nuit, jeune et jolie".


Monique Bourgeois, dont la famille était ruinée par la guerre, a besoin d'argent, s'est installée à Nice pour chercher du travail, elle est alors étudiante en première année pour devenir infirmière. Avertie par le bureau des infirmières, elle se présente au Régina où loge l'artiste, et elle est reçue par son assistante et secrétaire Lydia Nikolaevna Delectorskaya. Engagée, les débuts ne sont pas très "causants" : elle soigne son patient selon les instructions de Madame Lydia, et lui tient compagnie durant ses insomnies. Matisse observe Monique, lui demande de lui faire la lecture, refuse qu'elle lui lise certains ouvrages pris dans sa bibliothèque "Non, ce n'est pas pour vous, ça !" et, petit à petit, le contact s'établit entre eux. Il l'interroge sur sa famille, lui parle un peu de lui et, un jour, lui montre ses peintures, lui demandant ce qu'elle en pense. Et la jeune femme, nature et spontanée "J'aime beaucoup les couleurs mais le dessin, pas trop !". Matisse est ravi : "Au moins vous, vous ne me dites pas Cher Maître c'est ravissant, quand vous pensez le contraire !", et se plaît à raconter l'anecdote à ses amis. D'ailleurs, Monique peint un peu, alors il lui demande à voir ce qu'elle fait, lui donne des conseils, lui apprend la perspective, avec beaucoup de gentillesse.
Plus tard, quand il peut enfin sortir, elle l'accompagne, d’abord à pieds, mais il est un peu lourd à soutenir, alors il loue une voiture ! Une fois son engagement terminé, la jeune fille continue ses études d'infirmière et un jour elle reçoit un coup de fil de Matisse qui lui demande de venir poser pour lui. Elle est surprise, elle à qui on disait à la maison qu'elle était laide, poser ? Madame Lydia l'accueille et lui fait choisir une robe dans "la pièce à chiffons" : le maître a demandé qu'elle porte une robe sans manche, laissant ses bras découverts, des bras ronds et potelés  qu'il reproduira souvent. Il parle d'ailleurs de la "masse splendide de [ses] cheveux" et de ses "bras en fuseau où l'on ne voit aucune articulation" . On lui ajoute quelques faux bijoux, et la pose commence.



Le tableau fini, il ne plaît pas à la jeune fille : elle avait vu le peintre travailler, effacer, retoucher et pensait naïvement qu'il faisait d'elle un "beau portrait", classique, ressemblant. Elle est déçue, certes elle se reconnaît, mais elle ne trouve pas ce tableau très beau, et le dit au peintre... qui lui rétorque que s'il suffisait de "faire ressemblant" une photo ferait mieux l'affaire !
Par la suite, le peintre fera d'elle 4 peintures et beaucoup de dessins, les rendez-vous de pose continuent : pas question d'être en retard, et il fallait se laver la tête avant de venir pour avoir de beaux cheveux souples !! Un jour Monique, pour faire enrager Matisse, menace de se couper les cheveux. Avec elle, l'artiste est joyeux, il la taquine : pour la jeune fille, c'est un havre de paix, elle s'ouvre au monde et découvre l'art sous une forme moins conventionnelle. Pourtant, Nice souffre de la guerre, on a beau arracher les fleurs pour planter des carottes, ou échanger des bouteilles de vin pour du lait, on a faim. Et Matisse, qui trouve "qu'il manque du monde au balcon", donne à Monique des tickets, du lait, du sucre !


En 1943, la ville subit des bombardements, à deux pas du Régina. Pourtant, Matisse refuse toutes les invitations à quitter le France. Il aurait eu l'impression de déserter ; il se contente d'aller s'installer à Vence dans la villa "Le Rêve" et le destin rapproche de nouveau Monique et Matisse. En effet,celle-ci, restée à Nice, souffre d'une affection pulmonaire et on l'envoie dans une maison de convalescence tenue par des dominicaines, le foyer Lacordaire, située ... à Vence justement, presqu'en face de chez le peintre.
Elle va le voir, il lui demande de l'aider en lui préparant les papiers colorés qu'il découpera ensuite, pour ses collages (pour Jazz en particulier). : elle en peint de kilomètres de toutes les couleurs, et souvent, elle pose de nouveau pour lui.
Mais à l'insu de l'artiste, Monique a développé une vocation religieuse : fin 43, elle quitte Vence avec l'intention de rentrer au couvent de dominicaines de Monteil. Elle y pensait, de loin en loin : mais après sa tuberculose, les médecins ne lui donnent pas cher de sa santé. Plutôt que de mener une vie courte mais banale, voire ratée, elle décide de se "donner à plein" et de sublimer son quotidien : elle entrera au couvent.


Matisse le prend très mal : il la traite de folle, lui dit qu'il aurait voulu lui faire travailler le dessin, il lui propose même de lui donner de l'argent. Rien n'y fait et Monique apprend plus tard que, contrarié en diable, Matisse n'a pas travaillé pendant 2 ou 3 mois après son départ vers le noviciat. S'ensuit un échange de lettres "passionnées" : il lui dit que, bien que leurs trajectoires soient différentes, ils restent proches dans leurs aspirations "J'ai, comme vous, toutes mes forces portées vers le même horizon spirituel, et mon effort ne diffère qu'apparemment du vôtre. Vous savez comme je travaille. Nous avons des routes qui se côtoient dans la même région spirituelle". Il s'inquiète de son avenir "Dessinez-vous encore ? Et votre santé ? Vous avez besoin de ménagement". Puis il se soumet "Croyez aux souhaits que je forme ardemment pour la réalisation de votre idéal".
Monique, devenue soeur Jacques-Marie, continue à lui écrire. Un jour, toujours aussi directe, elle lui déclare que, malgré tout ce qu'ils avaient partagé, quelque chose d'important les sépare maintenant, les sacrements.


Le sang de Matisse ne fait qu'un tour : il est furieux, sa réponse fait 10 pages, débordantes, remplies de mots raturés, de renvois ... "Je n'ai pas de leçon à recevoir au bout de ma vie de sacerdoce, je n'ai pas eu besoin de sacrement pour glorifier la créature tout au long de ma vie... Vous priez pour moi ? Merci ! Demandez à Dieu de me donner, dans mes dernières années, la lumière de l'esprit qui me tiendrait en contact avec lui, qui me permettrait de terminer ma carrière, longue et laborieuse, par ce que j'ai toujours cherché : rendre aux aveugles Sa gloire évidente par nourriture exclusivement terrestre." Il se sent provoqué par la lettre de Soeur Jacques-Marie et tient à faire, à son tour, sa "profession de foi". Et, finalement il lui dit sa reconnaissance d'avoir été "remué" ainsi, ce qui l'a poussé à dire ce qu'il avait au fond de lui, "des choses que je ne formule jamais avec des mots car je n'éprouve pas le besoin de les dire à d'autres. "
En 1946, soeur Jacques Marie prononce ses premiers voeux. Elle aurait dû, selon les règles de l'Ordre, être envoyée dans un couvent loin de sa ville d'origine. Et voilà qu'elle est nommée à Vence comme soeur infirmière. Monique et Matisse continuent donc à se voir, et il aime toujours la taquiner : quand il lui offre du thé, alors que la règle interdit à la jeune soeur de boire ou de manger hors du couvent, il se moque d'elle et demande qu'on lui porte la tasse au couvent, afin qu'elle n'enfreigne pas la règle !


Mais il est heureux de la voir : "Lorsque "ma" dominicaine passe à bicyclette sur la route de Saint Janet, on ne pense plus à rien d'autre qu'à la regarder"... "Je viens d'avoir la visite de "ma" religieuse ... c'est toujours une magnifique personne, nous causons de choses et d'autres, sur un certain ton, un peu de douce taquinerie... on y sent un certaine tendresse même inconsciente ... une sorte de flirt, je préfère dire "fleurte" car c'est comme un peu si nous nous jetions des fleurs à la figure, des roses effeuillées, et pourquoi pas ? Rien ne défend cette tendresse qui se passe de mots, et qui est au bord des mots". Même si intéressée dit, 50 ans plus tard, qu'elle le considérait comme un grand-père, il n'y a pas de doute que le peintre a eu pour elle un sentiment tendre, qu'il a su sublimer en une amitié rare, et précieuse pour eux deux.
Au foyer Lacordaire, la chapelle était installée dans un vieux garage, tout petit, au toit percé et à moitié débarras. Peu de temps avant de mourir, la sacristine a même promis à soeur Jacques Marie de "s'occuper" de la chapelle, la-haut !! Et cette dernière, alors qu'elle vieille la soeur décédée, se met à dessiner une Assomption qu'elle montre à Matisse lors d'une prochaine visite.


Enthousiasmé, il déclare qu'il faut en faire un vitrail, à installer dans la future chapelle ! Il y revient sans cesse mais les soeurs ne veulent pas en entendre parler. Le frère Ressiguier, qui se reposait chez les dominicaines de Saint Paul de Vence, demande ce qu'il pourrait visiter dans le région. La supérieure de Lacordaire lui suggère d'aller voir Matisse, et l'introduit en le présentant comme un architecte venant pour la construction de la chapelle. Il mesure le terrain à grandes enjambées, puis va voir le peintre : deux heures plus tard, il est de retour "Soeur Jacques, la chapelle est prête et c'est Matisse qui fait les vitraux !". La supérieure ne le prend pas comme cela, et refuse carrément. Elle n'en parle à personne et décide d'enterrer l'affaire. C'est mal connaître l'artiste ...


C'est ainsi que la prieure générale de l'Ordre l'apprend par les journaux, car Matisse ne renonce pas. Le père Couturier, ce dominicain théoricien de l'art, qui fut l'un des principaux acteurs du renouveau de l'art sacré en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, doit s'en mêler pour venir à bout des réticences de la supérieure de Vence, à qui sa hiérarchie impose la construction de la chapelle.
La première pierre est posée en décembre 1494. Mais l'entreprise, qui durera 4 ans, est semée d'obstacles innombrables : la supérieure prend très mal le rôle de muse que les médias attribuent à soeur Jacques Marie et s'obstine à lui mettre des bâtons dans les roues : jalouse ou gardienne de la tranquillité de l'ordre, elle mène la vie dure à la pauvrette.(1)



Mais Monique a du caractère, et elle s'accroche ! Pour Matisse lui-même, elle est l'initiatrice et l'inspiratrice de cette oeuvre à laquelle il va consacrer toute son énergie durant quatre ans. Elle sert de liaison entre l'artiste, la communauté, les artisans et même le public. Elle participe activement à l'avancée du projet, depuis la réflexion conceptuelle jusqu’à la réalisation technique de nombreux projets. Elle réalise une maquette au 10ème, et dès lors, Matisse s'occupe de tout : depuis les plans initiaux, en passant par toutes les études nécessaires pour sa réalisation, aucun détail n'échappe à son attention.


Il se plonge corps et âme dans le projet : il le considère comme le point culminant de sa carrière. Il prévoit le mobilier, la décoration, les vêtements liturgiques, la couleur des tuiles, la sacristie, les bénitiers, les boutons de porte ... tout passe par ses mains. Et c'est ce qui est émouvant dans cet endroit : l'unité conceptuelle est totale et palpable. De même qu'y est palpable l'éblouissante aventure amoureuse qui la sous-tend : quoique les journaleux de tous bords aient voulu sous-entendre, la relation entre ces deux-là est restée pure, il n'est qu'à voir le regard clair de Soeur Jacques Marie dans l'enregistrement qui m'a servi pour établir ce récit. Ses éclats de rire, les ombres qui parfois traversent son récit, son regard amusé et candide sont autant de preuves de sa totale honnêteté morale. Elle sait, et elle ne le nie pas, que Matisse l'a aimée, comme un homme de 80 ans peut aimer une toute jeune femme, franche, spontanée, limpide et plutôt jolie. Il l'a aimée aussi comme un modèle, lui qui disait de celles qui posaient pour lui : "C'est le foyer de mon énergie."


Mais ce qui a transformé un simple intérêt de bon aloi en passion "amoureuse" est que, justement, elle lui a résisté. En lui disant qu'elle ne comprenait pas sa peinture et qu'elle ne lui plaisait pas trop, puis en apprenant à la connaître. En répondant du tac au tac à ses taquineries, sans s'émouvoir ni se laisser impressionner. En s'offrant à Dieu, qui s'est révélé pour Matisse comme le rival idéal, celui auquel il avait envie de se mesurer en prouvant à Monique qu'il était capable "d'un grand oeuvre". Et en se le prouvant à lui-même.


Cela a été une bénédiction, sans jeu de mot, que de voir cette gamine qui, jusque là, ne faisait que l'émoustiller, rentrer dans les ordres. Il s'est senti interpellé jusque dans son fondement, il a été piqué, puis fouetté par ce challenge. Lui qui disait à Monique en 1945 "Je ne vis que pour la lumière", va construire pour son ordre l'oeuvre de sa vie, ce n'est pas un retour à la foi de son enfance, c'est un hymne d'amour à la création, à ses merveilles, c'est un aboutissement, c'est une élévation de l'âme vers laquelle il s'est senti inexorablement attiré par l'entrée dans les ordres de son charmant petit modèle. Il n'a pas voulu être en reste, ni à ses yeux, ni à ceux du Créateur !


C'est un dieu solaire, ressuscité, transfiguré par le voyage "aux antipodes", par le chemin de la vieillesse à la mort transfiguré par l'éblouissant éclat de la jeunesse de Soeur Jacques Marie, qui trouve asile dans la chapelle de Vence. Et s'y déploie, chaque jour, à chaque heure, pour la plus grande émotion des visiteurs. Il faut voir la lumière jouer sur le blanc des carreaux, marqué de quelques traits noirs pour faire forme, il faut suivre l'évolution des rayons jaunes, bleus et verts sur le sol dénudé, il faut sentir cette vibration unique qu'on ne ressent qu'en cet endroit pour se convaincre que cette histoire d'amour est digne des plus grands mythiques : un dépassement de soi, pour l'autre, à la plus grande gloire de Dieu.



Source : le DVD Un Modèle pour Matisse : histoire de la chapelle du Rosaire à Vence - DVD de Barbara Fredd - ULM 2007 - 67 minutes - A recommander chaudement -
La réalisatrice Barbare Freed, productrice et scénariste, est professeur d'études françaises à l'Université Carnegie Mellon de Pennsylvanie. Elle a enseigné plusieurs années en France et y a réalisé de nombreux projets artistiques et académiques dont ce film "Un Modèle pour Matisse". Les récompenses du documentaire : Ce film a reçu de nombreuses récompenses : - Meilleur documentaire - Avignon/ New York Film Festival - Meilleur film pour la Télévision - International Festival of films on art. Le témoignage exceptionnel de Soeur Jacques-Marie sur une collaboration spirituelle et esthétique unique dans l'histoire de l'art entre Matisse et son modèle.

(1) Elle n'aura même pas l'autorisation d'assister aux obsèques du peintre en 1954, ce qui a été pour elle une peine immense.

mardi 16 décembre 2014

IMPRESSIONS ROMAINES

La seule impression de Rome que je commenterai : le summum de l'absurdité ! En haut, la Fontaine de Trévi, couverte d'échafaudages. Au-dessus du bassin vide, on distingue une passerelle sur laquelle peuvent défiler les touristes, qui entrevoient vaguement les statues au travers des montants de l'échafaudage. Mais ils sont priés de ne rien jeter dans le bassin, ce qu'ils font tout de même. A gauche de la place, un petit film montre la récupération et le pesage des kilos de pièces quand on a vidé la fontaine. Mais là n'est pas le plus étrange : pour éviter que les touristes se sentent frustrés, on leur a ménager un petit bassin, d'un mètre carré environ, orné en fond, je vous jure que c'est vrai, d'ailleurs on le comprend sur la photo, d'une photo de la statue centrale du monument, et là, ils peuvent jeter leur piècette !!!
Après cette anecdote navrante, promis, je me tais et je vous laisse faire un petit tour bien calme, dans la Ville Éternelle....















  





samedi 13 décembre 2014

ESCHER AU CLOÎTRE DE BRAMANTE 2014-2015

Autoportrait au globe

Le Cloître de Bramante consacre jusqu'au 22 février prochain une grande rétrospective consacrée à l'artiste, graveur et graphique des Pays-Bas, qui a développé une dimension conceptuelle et visuelle unique du langage artistique. Une exposition inhabituelle, fort didactique et très courue par les romains !


Plus de 150 œuvres sont présentées à cette manifestation, dont ses chefs-d'œuvre les plus célèbres, tels que La main tenant un miroir sphérique (Fondation MC Escher) Jour et nuit (Collection Giudiceandrea), Un autre monde (Giudiceandrea Collection), Chambre des escaliers (relativité) (Collection Giudiceandrea). Maniant le jeu et la magie, la tromperie et l'illusion, Escher nous donne à observer la nature d'une manière inhabituelle, avec un point de vue différent, afin de faire ressortir la beauté et la régularité géométrique qu'elle porte en filigrane. C'est lors d'un voyage en Italie, en 1922 (il avait 24 ans) que se manifeste chez l'artiste l'attrait pour le merveilleux et l'inhabituel. C'est de l'admiration et de l'étonnement qu'il éprouve pour la beauté de la Toscane, de la région de Sienne, puis pour la Calabre et pour les pentes abruptes des montagnes, pour l'aspect quasi-anthropomorphique du Pentedattilo, que nait ce besoin de transformer les paysages, puis les lieux, les bâtiments qui caractérise fortement son oeuvre.

Castrovalva, 1929. Un paysage qui semble s'étendre à l'infini. C'est l'une des plus belles oeuvres de jeunesse de l'artiste. "Pendant presque toute une journée je suis resté à dessiner sur cet étroit sentier de montagne. Au-dessus de moi il y avait une école et j'écoutais avec plaisir les voix limpides des enfants chantant des chansons." 

"Escher se sent chez lui en Italie. Chaque printemps, il entreprend un voyage : les Abruzzes, la Campagne romaine, la Calabre, la Sicile, la Corse et Malte. Il part généralement avec d'autres artistes qu'il a connus à Rome." (1) Il retourne régulièrement en Italie les années suivantes, remplissant ses cartons de dessins de paysages vus sous des perspectives inhabituelles, ou de minuscules bêtes et plantes observées à la loupe. Son voyage en Espagne, sa visite de l'Alhambra dont les détails décoratifs complexes, basés sur des formules mathématiques et présentant des motifs répétitifs emboîtés sculptés dans la pierre des murs et des plafonds, ont aussi une profonde influence sur ses travaux.


Ces lieux méditerranéens, si différents de la monotonie de son Pays-Bas natal, très "horizontal", le fascinent par leurs espaces aux formes géométriques, terrain fertile pour les jeux de réflexion où  son imagination se met, dès lors, à régner en maître. Il s'installe à Rome assez rapidement mais doit quitter la ville en 1935 quand le climat politique italien mussolinien devient insoutenable : opposé au fanatisme et à l'hypocrisie, il décide d'abandonner l'Italie quand son fils aîné, âgé de 9 ans,  est contraint de porter un uniforme des Balilla à l'école. C'est trop pour lui, et il se réfugie en Suisse, où il ne se plait guère. Il n'y reste que deux ans, et en 1937 part pour Ixelles.


Les critiques - et les organisateurs de l'exposition ont pris cette option - s'accordent à répartir les travaux d'Escher en deux parties : ceux réalisés avant 1937, et ceux produits à partir de son départ de Suisse, quand il commença à donner plus librement cours à l'expression de son imagination.


Le premier groupe, fondateur pour son goût et son évolution, correspond à la période passée en Italie et en Suisse où il reproduit paysages et architecture en détail, selon un mode d'observation très personnel. Ce voyage en Italie est pour lui une véritable révélation et comme une découverte de soi. Jusqu’en 1935, il parcourt le pays, s’y marie avec Jetta Umiker et produit des centaines et des centaines, de croquis, gravures, lithographies et ses premières oeuvres marquantes. Intégrant rapidement dans ses vues des univers complexes, Escher devient le maître de la structure de l’espace, des interpénétrations de mondes et des représentations de l’infini. On y voit apparaître dans ces vues l'utilisation du contour double, délimitant des figures fonctionnant dans deux directions. Il travaille aussi sur la perspective curviligne qu'il appelle perspective cylindrique et qui sera décisive pour la suite de son travail. Ses réalisations sont déjà porteuses d'interrogations, de méditation et de messages, mais de façon discrète, presque suggérée.


Après 1937, Escher s'intéresse moins au monde réel et commence à modifier imperceptiblement, puis de façon plus nette, les aspects de l'espace et à faire, de plus en plus, un usage fréquent des doubles contours. Plusieurs périodes se succèdent, assez clairement identifiables :
de 1937 à 1945, c'est la période des métamorphoses. Les métamorphoses s'inscrivent souvent dans les recherches d'Escher sur le remplissage périodique du plan, mais aussi dans la réalisation plane de représentations tridimensionnelles. Les boucles font partie de cette période.
de 1946 à 1956, c'est la période de la perspective. Escher s'intéresse pendant cette période à la représentation des perspectives classiques, mais aussi à celles représentant un champ de vision le plus large possible. Il aboutit, comme Léonard de Vinci, à la théorie de la perspective courbe dans les trois directions de l'espace (horizon, zénith et nadir).
Enfin de 1956 à 1970 : la période des approches de l'infini. Les approches vers les limites de l'infiniment petit, celles conduisant vers l'infiniment grand ont donné des estampes remarquables. Lorsqu'il meurt, en 1972, Escher a, de son propre avis, atteint ses limites de perspicacité et de possibilités d'expression.


Le parcours de l'exposition suit à la lettre le regard de l'artiste, partant de l'observation "décalée" des merveilles de la nature (la première salle consacrée à son voyage en Italie est superbe et émouvante, dessins, gravures, carnets de voyage, photos aussi), passant par son admiration et le rendu très particulier des petites choses,  des pissenlits aux scarabées, des feuilles aux sauterelles, aux lézards, puis aux cristaux qu'il observait comme autant d'architectures naturelles, pour finir sur ses architectures impossibles. 

Serpents, la dernière oeuvre d'Escher

Le parcours, dès lors, insiste plus sur le statut d'intellectuel du personnage, et raconte sa vision de la compénétration de mondes simultanés, son passage continuel entre le bi et le tridimensionnel et ses recherches sur la perception. Des oeuvres d'autres artistes, Duchamp, Giorgio de Chirico, Giacomo Balla, Luca Maria Patella émaillent le parcours afin de mieux faire comprendre son influence sur le monde artistique de son temps.



(1) dans Le Miroir Magique de M.C. Escher, par Bruno Ernst (Editions Taco, 1986)

Photos autorisées dans certaines salles de l'exposition
Montages réalisés avec des images du web
Sources : Greensleeves to a ground
Le site officiel de Escher
Bienvenue dans le monde étrange de M.Escher
Le site de l'exposition au cloître de Bramante

jeudi 11 décembre 2014

TRENTE

Dédié à Mandarine
Je voulais lui offrir une escapade à Trente, et forcément Alter a trouvé l'idée bizarre... Je vous l'accorde : même si, par définition, toute ville italienne a du charme, Trente, essentiellement industrielle, ne présente qu'un très modeste attrait pour envoyer Mandarine y fêter son anniversaire. Certes, le mot tridentin, auréolé du prestige du Concile qui valut à la chrétienté une apothéose artistique dont je me fait souvent l'écho, éveille chez moi des images agréables. Mais, même en cherchant sur le site de l'office du tourisme de la ville, je n'ai rien trouvé de  bien exaltant à visiter : quelques restes romains, un château plutôt austère, un peu d'architecture moderne, un marché de Noël et surtout ... du vin


- Tu as vu, un salon du vin ?? Pas mal non ...
Devant la mine atterrée du papa, pas du tout convaincu par les mérites d'une telle manifestation, permettant pourtant de découvrir les cépages et productions dont notre amie Siù dit grand bien, il m'a fallu renoncer au symbole - ce n'est pas souvent qu'une ville porte votre âge - et admettre que le projet n'avait rien de très affriolant.
J'ai donc remisé Trente au nombre, incalculable, des idées saugrenues de Michelaise et me suis creusé les méninges pour marquer autrement la journée. Comment ?? Mais vous ne le saurez pas, mes amis, car je soupçonne la principale intéressée de venir faire un petit tour sur ce blog pour voir, dès 8h30 (car je suis aussi fidèle à l'heure !!) ce que sa "folle" de maman a encore inventé pour lui dire "Bon Anniversaire" : et la surprise doit rester complète ! Donc, motus ... Nous nous contenterons donc, pour le moment, d'un bien classique :

BON ANNIVERSAIRE MANDARINE

mercredi 10 décembre 2014

TIEPOLO : LES COULEURS DU DESSIN AUX MUSÉES CAPITOLINS


Les musées du Capitole présentent, jusqu'au 18 janvier 2015, une exposition modeste mais de très belle qualité consacrée aux dessins des Tiepolo, père et fils.
Peu d'artistes ont dessiné autant que Tiepolo, et il nous a laissé des milliers de croquis, enlevés, traités dans un vocabulaire d'une éblouissante simplicité, révélant une sorte d'urgence créative enrichie par une inventivité et une aisance remarquables. Il en résulte une oeuvre joyeuse, ferme et déclinant sans cesse de nouvelles idées, reprise par ceux de son atelier et surtout par ses deux fils, Giandomenico et Lorenzo, eux aussi fort talentueux.
La sensibilité pour la lumière qu'on remarque dans ses peintures, et qui fait leur intérêt majeur, se retrouve dans son oeuvre graphique, où transparence et jeux d'ombres dominent en maître. Sa liberté d'interprétation, sa souplesse de trait proviennent, on ne peut en douter, de cette science parfaite du dessin que l'exposition montre avec brio.


La première section, intitulée "Idée, projet, composition : les paradigmes de la figure" s'intéresse à cette science narrative de l'artiste, et montre combien ses dessins sont des œuvres à part entière. Fixation des premières idées, recherche d'une solution originale de mise en scène, tout est prétexte à donner vie à des sujets religieux ou intimes avec une inépuisable fécondité.


Caricatures et exotisme : les caractères de l'ironie montre comment le peintre et ses fils, pour s'échapper des schémas obligés de la société de l'époque, savent d'un trait de plume ou d'une zébrure crayonnée, donner relief et originalité au moindre sujet, en insistant sur son côté théâtral ou bouffon. N'oublions que nous sommes à Venise, au XVIIIe siècle et que Goldoni n'est pas loin !! L'étranger, le difforme, l'étonnant ou le ridicule sont croqués avec ce qu'il faut d'intelligence pour faire naître le sourire, jamais la raillerie.


Visions d'Arcadie : paysage, nature et mythe insiste sur cet élément indispensable à toute composition bien organisée : la campagne qui, chez Tiepolo, devient une protagoniste à part entière de la mise en espace. Tout y est traité avec légèreté mais rigueur : plantes, animaux, lointains sont autant de prétextes pour montrer sa virtuosité, et faire jouer la lumière sur la scène du premier plan, religieuse ou mythologique.


À l'antique : décoration et dessin rappelle combien la connaissance des schémas traditionnels était importante pour réussir dans le domaine de l'art. Mais l'antique de Tiepolo est un antique "vu de loin", qui se joue des normes pour entrer dans le quotidien. C'est à la fois une réinterprétation et une appropriation des reliefs classiques, des grotesques et autres catalogues de formes consacrées, qui se trouvent ainsi intégrées dans l'ambiance du XVIIIe avec un naturel confondant.

Giambattista Tiepolo : Tentation de Saint Antoine. Du paysage de droite, en passant par l'admirable portrait du Saint qui tente de cacher avec un épais grimoire la vision par trop alléchante d'une Vénus guidée par un diable prévenant, tout est le fruit d'une remarquable inventivité. La composition, les ombres, les couleurs sont au service d'un sujet qui, grâce à la palette chatoyante du maître, n'est ni scabreux, ni prêchi-prêcha.

Le dynamisme audacieux des compositions, la fluidité du traitement, l'élégance de la lumière atmosphérique qui est traitée comme un véritable protagoniste du tableau, sont autant de traits caractéristiques de l'artiste, qui ne sont pas dus au hasard. Mais bien à un incessant travail préparatoire, dont ces dessins sont les témoins passionnants.

Giandomenico Tiepolo : Abraham visité par trois anges : le fils a de qui tenir !! C'est lumière contre lumière : les teintes soyeuses des vêtements, les lueurs du ciel, la richesse chromatique des tissus contribuent à faire de ce sujet difficile une prouesse de mouvement et d'espérance.

Au final, visiter une exposition Tiepolo c'est s'assurer un moment de sérénité, de joie et d'admiration, tant toutes ses œuvres, même les plus modestes, sont enlevées et claires, toujours d'une lisibilité sans aspérité et, surtout, traitées avec une sensibilité qui ôte toute raideur aux scènes conventionnelles qu'elles représentent. 

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Photographies interdites dans l'exposition : mes illustrations proviennent du site du musée de Capitole et du musée Sartorio de Trieste qui a prêté de nombreux dessins pour cette manifestation. Merci Siu de m'avoir indiqué ce détail !!
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