dimanche 29 mars 2015

La vie privée est-elle encore une option ??


Et oui, le message est dores et déjà, vrai, tenez-vous le pour acquis ! L'ami lyonnais va encore me demander si j'ai digéré de travers, ou quel mauvais vent me titille. Mais me voilà de nouveau en train de piquer une rogne monumentale, et, je l'avoue, toujours un peu pour la même raison : l'invasion de mon espace privé, l'intrusion dans mes plate-bandes, l'ingérence dans ma ordinateur. Au motif, toujours, très louable et ô combien apprécié (me dit-on) de nos semblables, de m'aider. Cette fois-ci c'est sous forme d'une jolie récompense, en forme de points et autres avantages ni sonnants ni trébuchants mais réputés indispensables, que l'affaire s'est matérialisée. L'autre soir, j'ai dû changer mes cartouches d'encre. Et voilà que le lendemain matin, en relançant mon ordi, s'ouvre tout benoitement ce message :


Et me voilà partie au quart de tour, "Mais qu'ils me lâchent les baskets les fâcheux, je fais ce que je veux et on n'a pas  à me féliciter et à me récompenser... s'ils continuent je mets des cartouches low cost, moi !! Un bonus, non mais ... n'importe quoi". Quand je vois que les hypocrites affirment qu'ils protègent la confidentialité, je t'en fiche ! Ils m'espionnent pour savoir ce que j'utilise comme marque de cartouches et ils osent parler de respect de la vie privé. Les parasites !!


Les fourbes, ils ne collectent de données sur votre ordi que pour vous donner des points, ben voyons, voire pour empêcher les autres utilisateurs d’accéder à vos récompenses ! Mais de quoi je me mêle ??? Bande de tartufes, pharisiens de bas étage ...


... et comme j'ai choisi de refuser que vous stockiez mes données, privée de Bonus. Mais je suis contente moi, que vous gardiez vos primes à la petite semaine, je n'ai rien à faire du cadeau Bonux !! Qu'on me laisse mener mon imprimante comme je l'entends et décider seule de la marque de mes cartouches, sans me pister, sans me traquer, sans m'espincher par-dessous le clavier !!


Et pourtant ... mes colères, aussi redondantes qu'inutiles, sont un peu comme un combat de dernière garde. Durant que j'effectuais autour de mon ordi ma danse de Sioux en criant "Mort aux Judas et aux traitres qui trifouillent dans "mes" affaires", Alter était en train de se régaler d'un article dont il ne put s'empêcher, histoire de calmer cette ire redondante, de me claironner le titre "La vie privée est une anomalie". Au motif que le postier d'autrefois connaissait tous les expéditeurs des lettres reçues dans le village et la teneur de toutes les confidences téléphoniques et que l'intimité serait une notion essentiellement urbaine et post-industrielle, on veut nous faire accroire que l'anonymat ne serait plus compatible avec nos sociétés modernes. Et c'est pour notre plus grand bien que Google nous espionne. D'ailleurs si pour le moment il essaie (encore un peu) de ne pas franchir certains limites toujours jugées taboues, ce n'est nullement par respect mais simplement pour éviter de trop nous braquer. Le maître mot, pour notre plus grand bonheur, c'est la personnalisation. « Une idée serait que de plus en plus de recherches soient effectuées en votre nom, sans que vous ayez à les taper. Je pense véritablement que la plupart des gens ne souhaitent pas que Google réponde à leurs questions. Ils veulent que Google leur dise quelle est la prochaine action qu’ils devraient faire. » 


D'ailleurs, ces espèces de revendications farfelues du type de celles que votre Michelaise égrène comme autant d'incantations inutiles, prétendant faire ce qu'elle veut et pas ce que décide la machine, c'est louche : l'anonymat cache toujours quelque chose de pas très net,  et, de ce fait, il est dangereux. Idéal pour cacher les actions malfaisantes. « Si vous faites quelque chose que vous souhaitez que personne ne sache, peut-être devriez vous commencer par ne pas le faire. » et pan dans les dents ! Non mais ... Qui sait ce que Michelaise peut bien concocter de répréhensible à ne jamais vouloir qu'on mette son nez dans ses affaires, à pester dès qu'on tente de l'aider et de résoudre à sa place toutes les difficultés. Comment, elle veut des aspérités ? Qui sait si Google ne va pas bientôt lui recommander un bon psy, elle semble en avoir diablement besoin. A-t-on idée de s'insurger contre un « futur où vous n’oublirez rien. Dans ce futur nouveau, vous ne serez jamais perdu. Nous connaîtrons votre position au mètre près et bientôt au centimètre près. Vous ne serez jamais seul, vous ne vous ennuierez jamais, les idées ne viendront jamais à vous manquer. » Quel monde paradisiaque... 


Allons Michelaise, cesse de radoter, débranche ton ordi et va élever des chèvres sur le Larzac, c'est bien de ton âge va... Que nenni, vous croyez qu'on peut s'en sortir aussi simplement ?? "L’avenir selon Google : si vous n’êtes pas connecté, vous êtes suspect", ben voyons !! Il ne manquait plus que cela. C'est l'apocalypse ! « The New Digital Age » - Eric Schmidt, 56 ans, pendant dix ans le PDG de Google et depuis deux ans son président exécutif et Jared Cohen, de 25 ans son cadet, un jeune premier intellectuel passé de la diplomatie auprès de Hillary Clinton à la tête de Google Ideas, le think tank du géant américain - annonce la fin de la vie privée et de l’anonymat à l’ère numérique, avec l’apparition de « la première génération d’êtres humains à avoir un dossier indélébile ».  Les débats qui nous ont fort agités à propos de Fessedebouc et de la protection des données sont carrément dépassés : il va nous falloir assumer des « profils officiels » vérifiés pour avoir un accès complet aux données internet. Il nous faut (presque) dores et déjà accepter que toute notre (petite) histoire soit stockée dans un « cloud » et donc susceptible d’être vue par tous ceux qui disposent du savoir-faire suffisant. Mais surtout, le refus de se plier à cette ère du tout-connecté sera suspect aux yeux des autorités, tous régimes confondus : « Un gouvernement pourra suspecter que les personnes qui choisiront de rester totalement à l’extérieur ont quelque chose à cacher et sont donc plus susceptibles de violer la loi. Les gouvernements, par précaution antiterroriste, pourront faire un fichier des “gens cachés”. [...] Vous pourrez même être soumis à des nouvelles règles strictes incluant des contrôles plus rigoureux dans les aéroports et même des restrictions de voyage. » Nos données, déjà collectées à des fins commerciales, le sont aussi, et de plus en plus, à des fins judiciaires. 
Et ne dites pas « Peu importe que Facebook ou Google connaissent mes goûts musicaux ou mes opinions ! » « Je n’ai rien à me reprocher. » car le problème va beaucoup plus loin. Elle atteint de proportions illimitées : identité, goûts, opinions, croyances, géolocalisation…, elle est peu régulée et le fichage constant des citoyens met en péril la présomption d’innocence. Vous êtes, à votre insu, profilé ou, du moins, profilable en permanence. C'est plus encore le rapprochement de données, a priori cloisonnées - vos goûts, le lieu où vous êtes, vos déplacements, vos opinions, vos pratiques - qui permet de créer un profil de plus en plus précis de vous. On détecte, avec une marge d'erreur négligeable, vos tendances politiques et religieuses, vos relations, vos achats, vos occupations, mais aussi vos déplacements (virtuels et physiques), vos horaires ou vos modes de transport. Et tout cela au nom, vous allez rire, de la confidentialité ! Mais oui, c'est à ce titre que les données personnelles collectées par les différents services de Google seront désormais réunies en une seule base de données.



Et dès lors, on ne fonctionne plus que sur des voeux pieux :  une fois un fichier mis en place, il ne reste plus qu’à espérer qu’il ne serve jamais à autre chose que le but initial pour lequel il a été conçu. Il suffit de prétendre instaurer un fichier des « gens honnêtes », et le tour est joué. Car on clame de plus en plus que « Les comportements que l’on veut cacher sont forcément des comportements malsains. Les gens honnêtes n’ont pas à avoir peur de la surveillance. »
Et le paradoxe est que cette récupération massive des données n’est pas réalisée de manière autoritaire. Les internautes participent joyeusement sur les réseaux sociaux au décloisonnement de leurs informations personnelles et à leur collecte. Faut-il pour autant abandonner le combat de la protection de la vie privée au motif que nous l'avons bien cherché et construit nous-même les bâtons pour nous battre ? Car comment accepter par exemple que Facebook conserve tous les messages privés et tous les e-mails ? Il y a déjà plusieurs mois, un utilisateur de Facebook a demandé à l’entreprise de lui communiquer toutes les données qu’elle avait conservées sur lui, en vertu de la directive de l’Union européenne à ce sujet. Le résultat est frappant : le fichier PDF rendu contient une quantité astronomique d’informations, dont l’ensemble des messages privés envoyés et reçus, supprimés ou non par l’utilisateur. Les conversations sur Skype ne sont pas mieux protégées et tout cela est aisément consultable grâce aux outils d’espionnage adéquats.


Conclus Michelaise, tu nous assommes avec ta science-fiction de bas étage ! Je lisais en 1978, un peu étonnée et pas franchement inquiète, comme tous ceux de ma génération, les attendus qui me semblaient un peu délirants et vaguement paranoïaques de la loi Informatique et Libertés (au pluriel, oui, oui !!) : les législateurs n'avaient alors pour ambition que de reconnaître de nouveaux droits aux citoyens à l'égard des grands systèmes centralisés d'information, dont les administrations commençaient à se doter. Mais pas plus eux que moi ne pouvions imaginer le développement d'Internet et ses débordements actuels, tsunami qui engloutit tous nos repères et fait de nous des proies idéales, quelle que soit notre vigilance, toujours prise en défaut par l'imagination de ceux qui inventent plus vite que leur ombre de nouveaux moyens de nous prouver que la vie privée n'a plus de sens. Et que, j'en suis désolée, ce n'est même plus une option.


jeudi 26 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)


Au XIXe, à l'époque où se crée le musée et où il se peuple d'oeuvres offertes par les notables du cru, non contents d'offrir des oeuvres correspondant à leur goût pour l'art du Nord de la Renaissance, ces derniers se piquent de faire travailler les artistes locaux. C'est ainsi que les peintres charentais Auguin, Balmette, Germain, Hérisson, Jarraud, Maresté, Péré, Soulard font petit à petit leur entrée dans les collections.


De petits maîtres, ainsi qu'on les appelés ensuite, qui excellaient dans l'art du paysage et dont les toiles évoquent aux bourgeois cognaçais des villégiatures familières : barques au mouillage d'Adolphe Père (Cognac 1873-1926); paisibles bords de Charente, campagne idéalisée aux accents rassurants...


Les achats de ces gens de commerce et de vigne sont aisés pour ces toiles "faciles", qui évoquent un environnement connu et proche, comme cette toile de 1880, «La cale de Cognac après la pluie» d'Henri Germain (Paris, 1842 - Cognac, 1898) ...


ou les arbres du Parc de la ville peints en 1891 avec un réel panache par un bordelais sans doute familier de Cognac, Jean Cabrit (Bordeaux, 1841 - 1907) Huile sur toile, 1892. Des goûts bien classiques, bien "bourgeois" qui permettent sans risque de se piquer d'avoir bon goût et d'apprécier ce que l'on pend à ses murs avant de le léguer au musée !! Ceci dit sans la moindre raillerie, nous n'avons pas affaire à des collectionneurs mais à des négociants soucieux de décorer agréablement leur salle à manger et de prouver à leurs pairs qu'ils apprécient l'art.


D'autres ont recours aux artistes pour portraiturer la famille, leur épouse plus souvent qu'eux-mêmes d'ailleurs. Et les plus fortunés, ont recours pour le faire à des artistes "parisiens", je veux dire par là des peintres reconnus, en vue. Ainsi monsieur Armand Robin-Beauregard qui a commandé à Carolus-Durand (Lille 1838 - Paris 1917) ce mélancolique portrait de son épouse encore jeune...


... et, quelques années plus tard, ses moyens ayant sans doute augmenté, à Benjamin Constant (Paris 1845 - 1902), le portraitiste en vogue en cette fin de siècle. On dit que les portraits par l'artiste se monnayaient fort chers : pensez, il travaillait pour des américains ! Mais il faut bien avouer que Madame Robin-Beauregard est admirablement passée, grâce à lui, à la postérité : il a saisi avec une intuition artistique remarquable, la prestance un peu hautaine du modèle et lui a donné "un chien" qui, sans la trahir, fait oublier son physique assez peu avenant. Les commanditaires furent certainement ravis d'exposer ce portrait en bonne place dans le salon familial.


Un autre, plus inventif ou plus proche des modes parisiennes, n'hésite pas à acheter, à un artiste local certes, mais devenu "parisien" par la reconnaissance de son talent, Alfred Smith (Bordeaux 1853 - Paris 1936) cette Place de la Concorde tout à fait incongrue dans un intérieur charentais mais forcément "tendance" ! Smith qui fut le peintre de Bordeaux le plus adulé du XIXe siècle : et, de fait, cette toile est superbe.


D'autres cognaçais, plus audacieux, donnent carrément dans la mode de l'orientalisme : ce qui vaut au musée cette fort belle toile de Théodore Charles Frère, dit Frère Bey (Paris 1814-1888)...


présentée dans un cadre tout à fait ad hoc et qui dut éblouir les provinciaux qui en apprécièrent tout à loisir l'exotisme et l’originalité : pensez, le désert de Palmyre en Syrie, encadré de motifs arabes : un horizon carrément inhabituel vu des bords de la Charente !!

FIN

lundi 23 mars 2015

Marée dite "du siècle" sur l'Estuaire

Quelques "Avant, Après" ....






Pour une grande marée fêtée très dignement entre amis ...


samedi 21 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)





Nous l'avons vu, le musée se distingue par un ensemble remarquable de peintures des Écoles du nord, qui témoigne des liens historiques entre la Charente et les Pays-Bas à la suite de l'exil d'un certain nombre de négociants cognaçais vers les terres plus hospitalières aux gens de la religion réformée. On trouve dans ce fond, constitué grâce aux dons des fondateurs, quelques belles toiles des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, notamment le magnifique «Loth et ses filles» de Jan Massys (ou Matsys) (Anvers 1509-1575). Il est le fils de Quentin Matsys, le frère de Cornelius Matsys, et le père de Quentin Metsys le jeune. 



Le thème de cet épisode biblique un peu scabreux a souvent inspiré les artistes de la fin de la Renaissance. Après la destruction de Sodome et Gomorrhe, et laissant derrière lui son épouse statufiée par le sel, Loth et ses deux filles Loth et ses filles se réfugient dans une caverne. 




L'aînée, s'inquiétant de ne pas trouver d'hommes dans le pays pour s'unir avec eux et assurer leur descendance, enivre son père pour s'accoupler avec lui sans qu'il le sache, et incite sa cadette à faire de même. De ces unions naquirent Moab, le père des Moabites, et Ben-Ammil, le père des Ammonites. 



La touche est claire et très travaillée. Les transparences sont légères et vibrantes et le paysage qui clôt cette scène incestueuse et vaguement impudique est d'une luminosité presqu'italienne. Il s'agit de la ville de Sodome qui brûle tandis que (en bas à gauche) des anges guident Loth et les siens pour les sauver du désastre. On distingue très nettement la silhouette figée de la femme qui vient de se retourner, enfreignant l'ordre divin et punie sans appel.



La toile se décline sur une gamme chromatique de bruns et d'ors, qui mettent fortement en valeur la chair pâle des femmes. Les filles de Loth sont parées de perles, nées de la mer comme Vénus, et dont l'allusion galante est presque la seule évocation érotique du tableau. 



Un autre symbole rappelant la teneur sensuelle de la toile, est bien sûr celui de la pomme, évocation du pêché originel, jointe ici aux raisins qui nous rappellent que pour arriver à leurs fins les jeunes femmes ont enivré leur père. L'une d'elle lui tend d'ailleurs une coupe aux reflets tentateurs.



D'autres toiles du XVI au XVIIIe méritent attention :


Ainsi, ce «Portrait de femme en rouge» attribué à Scipione Pulzonne dit «Il gaetano» (Gaète, avant 1550 - Rome, 1598). Plus connu sous le nom de "il Gaetano", ce disciple de Jacopino del Conte fut actif à Rome de la fin du maniériste de la Contre-Réforme. Il fut aussi influencé par les peintres vénitiens et flamands et par son confrère Sebastiano del Piombo.



Il est surtout connu pour ses portraits, en particulier ceux de la famille Farnèse. À partir de 1570, ses sujets sont de plus en plus religieux, dans un esprit directement lié à la Contre-Réforme et à sa rencontre avec le Jésuite Giuseppe Valeriano. Il appartient à une tendance que la critique nomme "art intemporel" : peinture de scènes sans véritable contexte historique, qui doivent susciter chez les spectateurs des sentiments de la piété, de dévotion et favoriser la méditation religieuse. Un peintre que nous avons découvert très récemment à l'occasion d'une exposition qui lui était consacrée dans sa ville natale, Gaeta.


La collection comporte de nombreuses œuvres du siècle des Lumières, de plus modeste intérêt artistique : natures mortes, paysages et portraits de notables locaux, comme ce très conventionnel portrait de Jean Fé de Ségeville, seigneur de la Font (1715-1790). D'un auteur anonyme, il rappelle que les négociants des Charentes, une petite bourgeoisie terrienne qui était parvenue à se hisser dans l'échelle sociale par le commerce, les charges et les alliances, avaient à cœur d'être, comme les puissants, portraiturés.

À suivre : Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

mercredi 18 mars 2015

Hors du compassionnel, point de salut ?


Encore une phrase glanée au détour d'une émission qui m'a heurtée et qui vous vaut, patients lecteurs, un petit coup de plume. C'était les informations et l'on avait invité la présidente de la Ligue contre la violence routière, pour parler du dérapage des chiffres en matière de morts sur la route. Ceux de février 2015 sont en hausse, comme le furent ceux de janvier, et avant eux la tendance globale de 2014. Et nos braves journalistes avaient, du moins pour les deux derniers mois, une explication toute prête : les forces de police, mobilisées à la suite des attentats de janvier, pour des taches plus graves de lutte anti-terrorisme, ne seraient plus assez nombreuses pour surveiller nos routes.
On avait donc invité madame Chantal Perrichon, et cette brave dame tentait d'expliquer combien ces tués sur l'asphalte sont importants, inexcusables, et surtout, insupportables. Allez, à une heure de grande écoute, entre la poire et le fromage et coincée entre deux infos insignifiantes, trouver le ton juste qui va faire mouche. Donc cette dame, pour tenter d'expliquer combien il est atroce de voir débarquer un policier ou un maire qui vient vous annoncer qu'un de vos proches s'est tué sur la route, avait trouvé l'argument-massue : "Voyez, disait-elle, combien nous sommes tous touchés et blessés par ce qui s'est passé en Argentine (1), combien nous avons été affectés par le décès de ces personnes si importantes dans notre imaginaire". Et bien, rajoutait-elle, quand on apprend qu'un fils ou qu'une mère vient de succomber lors d'un accident de la route "la douleur est la même, le ravage est absolument identique".
Et là, pardonnez-lui, le sang de votre Michelaise n'a fait qu'un tour : Quoi ?? Comment ?? nous sommes devenus tellement insensibles, tellement imbibés de faits divers qu'il faille, pour nous expliquer ce qu'est la douleur de perdre un proche, faire référence aux émotions superficielles et factices qu'on ressent à l'énoncé des catastrophes qui émaillent le monde ? Mais où en sommes-nous arrivés, d'être obligés, pour comprendre une émotion intime, d'avoir recours à ceux que provoquent la logique émotionnelle et spectaculaire des grands médias audio-visuels ?


Il faut dire que, non contents d'avoir à subir, en direct si possible, tous les avatars des affaires les plus diverses susceptibles de grattouiller nos glandes lacrymales, nos gouvernants, qui ont saisi qu'ils peuvent nous être sympathiques à peu de frais, en étant au diapason, se sont mis de la partie. Sachant que les grands médias audiovisuels sont friands d’« authenticité émotionnelle », ils aiment user de cette logique compassionnelle en multipliant les déclarations en faveur des victimes les plus diverses. C'est ainsi que, régulièrement, les interventions du chef de l’État dans ce domaine font écho aux émissions télévisuelles qui étalent quotidiennement la « subjectivité souffrante ».
Bien sûr, cette faculté à s'émouvoir de tout, au plus haut point, compense l'égoïsme ambiant qui est devenu norme de vie. Notre individualisme crispé, pour qui l’affirmation et l’épanouissement personnels dans le présent deviennent des finalités essentielles, ne nous pousse guère à l'altruisme, il faut bien l'admettre. Le culte de l’ego, le règne de l’image et de la séduction, cette nouvelle « culture narcissique » caractérisée par l’« invasion de la société par le moi » émoussent singulièrement notre capacité à appréhender l'Autre. Alors, nous donnons dans le sentimentalisme, qui rassure et offre, à bon compte, l'impression d'être humains. Nous nous apitoyons, nous nous attendrissons et, du coup, nous nous sentons quelques instants miséricordieux. Nous noyons notre indifférence quotidienne dans des flots d'images émouvantes, nous nous raccrochons aux symboles, petites bougies vacillantes, manifestations "spontanées", et cela nous déculpabilise de notre individualisme forcené.


Mais de là à ne plus être capable de comprendre les émotions les plus simples, comme la douleur de voir mourir un proche, et qu'il faille, pour nous l'expliquer rapprocher l'émotion ressentie de celle que nous avons eue en voyant un hélicoptère écrasé sur quelques personnalités connues, j'ai éprouvé une vraie tristesse. Le dévoiement d'un des plus beaux mots de la langue française me déprime toujours. La compassion, prônée par Bossuet (2), posée par Condorcet comme "vertu républicaine d'humanité", liée à "la connaissance générale des droits naturels de l'homme" (3) est ravalée par notre époque à une réponse instantanée aux sollicitations fluctuantes et fugaces de l'instant. Mais sa puissance, sous différentes formes médiatisées, amplifiée par l'immédiateté des réactions que permet l'internet, serait-elle devenue telle qu'elle nous tiendrait lieu d'affectivité ? D'autres (4) déplorent, à juste titre, la confusion qu'elle engendre entre émotion et analyse : il serait encore plus grave qu'elle remplace en nous la simple faculté d'éprouver les choses au premier degré... comme certains vont, un jour prochain, préférer voir l'éclipse partielle de soleil sur l'étrange lucarne plutôt que de la regarder "pour de vrai". Le "pour de vrai" fait mal, parfois, alors réfugions-nous dans ces déclinaisons rassurantes de frissons par procuration, managés par un chef de l'État qui orchestre le "partage du chagrin" et tant pis si nous y perdons notre âme. Car après tout, un mort seulement, fut-il notre voisin, c'est tout de même moins impressionnant que 10 en Argentine. Et c'est finalement contre cette mithridatisation des émotions, provoquée par le compassionnel exacerbé qui englue notre entendement, qu'essayait, maladroitement, de lutter cette pauvre Chantal Perrichon !

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(1) Accident d'hélicoptère en Argentine du 10 mars 2015... celui de Serbie, survenu quelques jours plus tard et qui fit 7 mots mais sans avoir "la chance" de compter parmi les victimes quelque célébrité, a fait nettement moins parler de lui. Sauf, bien sûr, par ricochet.
(2) Bossuet "Sur l'impénitence finale"
(3) Condorcet Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (Ed° Alain Pons) Flammarion GF 1988, page 230
(4) L'homme compassionnel de Myriam Revault d'Allones parle bien mieux que moi de ce "déferlement compassionnel auquel notre société est aujourd'hui en proie, [et qui] rassemble tous les symptômes d'une grande confusion".
Images "empruntées" ici

dimanche 15 mars 2015

Les violettes du 15 mars

Dans le jardin de Madeleine, le 6 mars 2015

"Samedi je suis médiatrice de la table "violette" (la fleur), j'ai pensé à toi."
Message "secret" reçu il y a quelques matins : l'expéditeur ? Mandarine, ma fille au grand cœur, romantique en diable, sous ses airs bravaches. Tellement secret que j'ai mis quelques instant à en comprendre la teneur. Qu'avais-je donc à voir avec les violettes, mazette ?? J'étais en train de dévorer ce jour-là le dernier livre de Fred Vargas*, Les temps glaciaires, qui m'avait tenue éveillée une bonne partie de la nuit, et, honte à moi, j'ai d'abord pensé à Violette Retancourt. J'avais souri la veille en lisant le bref rappel de l'auteure, destiné à rappeler à ses fidèles lecteurs la personnalité de cette héroïne atypique, déjà croisée dans nombre de ses livres : "Violette Retancourt, à qui ses parents, par quelque malentendu, avaient donné le nom d'une fleur fragile sans prévoir qu'elle atteindrait la taille d'un mètre quatre-vingt-quatre et la masse musclée de cent dix kilos". Pas très romantique comme image : "Une douzaine de ses hommes s'était groupée à la réception autour du brigadier Gardon, tous dominés par la masse de Retancourt, qui semblait équilibrer la composition de l'ensemble, conférer un axe à cette scène un peu picturale."

Toujours le 6 mars, venant du jardin de Madeleine

J'en étais là de mes supputations, persuadée qu'il n'était certainement pas dans les intentions de ma fille de me comparer à ce mastodonte féminin, quand j'ai fort opportunément repris pied dans mes propres souvenirs : Bon sang, mais c'est bien sûr !! Elle voulait évoquer les violettes du 15 mars ... Très sensible vous l'ai-je dit, ma fille ! Elle réveillait cette anecdote dont, parmi tant d'autres bluettes, nous avions bercée son enfance : le jour de notre mariage, nous avions cueilli, un peu étonnés d'une telle aubaine, un bouquet de violettes. À l'époque, je vous parle d'un temps lointain, des violettes au 15 mars, en Périgord de surcroît, avaient quelque chose de rare, comme une promesse de bonheur éternel, d'effluves bénéfiques et de lendemains ensoleillés. Aujourd'hui, réchauffement climatique aidant, les violettes du 15 mars sont devenues monnaie courante, surtout au bord de l'estuaire où le climat est tout de même plus clément qu'en Périgord. Mais la magie de la protection de ces "herbes de la Trinité" a opéré : nous saluons chaque année, sans faiblir depuis presque 40 ans, l'étonnant mystère, en ces temps incertains, de la survie d'un couple, envers et contre les intempéries de la vie et à contre-courant d'un hédonisme ego-centré.


Mandarine, moins oublieuse que sa Retancourt de maman, évoquait aussi par ce gentil clin d’œil une autre anecdote qui me vaut, régulièrement quelques cadeaux embarrassants. De mon enfance, en des temps où les papas n'avaient qu'un rôle très limité dans l'éducation des petites filles, je n'ai gardé que quelques échos de gestes ou d'attentions d'un père très aimant, mais fort peu interventionniste. Des souvenirs d'autorité, oui : il considérait, à raison d'ailleurs, que c'était son rôle. Mais des délicatesses, moins. Leur mémoire n'en est que plus précieuse. C'est ainsi qu'un jour, revenant de Toulouse, il m'avait rapporté des violettes confites. Du coup, forcément, j'aime bien le goût de ces petites fleurs. Cela me vaut, je le disais, d'avoir à faire face vaillamment à des pastilles parfumées, des pétales cristallisés dans le sucre ou des liqueurs fleuries. Et comme tout mon entourage tord le nez sur ces produits très aromatisés, je dois tout manger et tout boire, et consommer avec des mines de chatte ces douceurs exotiques ! Qui me valent bien sûr, l'inévitable sourire d'Alter qui affirme à qui veut l'entendre que j'ai "des goûts pervers".

Dédié à Alter bien sûr
mais aussi à Mandarine ... et à Koka
qui ont souvent été associées à  nos anniversaires de mariage !

jeudi 12 mars 2015

De l'insulte comme un des beaux arts.


C'est la fin de ma journée de cours, je rejoins ma petite auto sur le parking boueux du lycée, une espèce de bourbier calcaire où tout essai de porter des escarpins se solde par une foulure de cheville. Devant moi des jeunes sautent, et crient, très excités. L'un d'entre eux tient à la main ce petit jeu bien démodé auquel nous jouions étant gosses : une cocotte à laquelle on fait faire quelques révérences avant de proposer au choix d'un tiers son intérieur, et d'ouvrir, d'un air mystérieux, le volet correspondant. Apparaît alors un message qui peut être d'inspiration diverse : citation, gage, récompense, pensée profonde, plaisanterie, bref, votre cocotte est ce que vous décidez d'en faire.

Il existe même des cocottes de ramadan !!

Je me dis "tiens, ils sont mignons ces galapiats, de jouer ainsi à des jeux de mômes". Celui qui tient la cocotte bondit, gambade et s'amuse follement. Il crie à un copain "tu veux jouer, dis, tu veux jouer ?". L'autre propose un chiffre, le détenteur de la cocotte fait galoper sa petite pyramide, s'arrête, ouvre la couleur choisie par le premier et se met à hurler "Enc... tu as trop d'chance, oh quel enc...". Et voilà, Michelaise  qui retombe brutalement sur terre. Scotchée derrière son volant, votre servante prend un air hagard et se répète au moins trois ou quatre fois "Mais pourquoi enc... ? Pour quelle raison le traite-t-il d'enc...". Perplexe et déçue de voir l'enfance se dissoudre dans l'adolescence, avec ce qu'elle a de plus bravache et inutilement provocatrice, Michelaise démarre et regagne ses pénates en écoutant France Inter.


Sur la route du retour, elle laisse en bruit de fond l'émission assez drôle de Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice, Si tu écoutes, j'annule tout. L'invité du jour est Babouse, le dessinateur de L'Humanité qui collabore aussi à Charlie Hebdo. Et là, c'est un festival d'enc..., de b... dans l'c..., j'en passe et de plus illustrées. Au point qu'un des journalistes finit par demander à l'invité s'il est toujours aussi scatologique dans ses propos (ses dessins sont pourtant plutôt softs !). Michelaise, qui en a son comptant pour la journée d'images salaces teintées de relents injurieux, éteint la radio et se promet d'en faire un billet. Pour tenter d'éclaircir ce qui nous vaut cet étalage de termes crus et, finalement, presque violents.
La voici donc sur son moteur de recherche préféré, cherchant sur la toile quelques informations sur cette tendance fort bien portée dans les cours de lycée. Et voilà que le premier site sur lequel elle tombe lui propose le livre d'un agrégé de lettres, Gros mots, petit dictionnaire des noms d'oiseaux. Gilles Guilleron y propose 300 gros mots, injures et autres goujateries pour parsemer vos colères de touches originales et insulter votre prochain dignement ! Ou au moins, en sachant ce que signifie ce que vous avancez ! On y apprend ceci :

Et, quitte à se cultiver, Michelaise qui est originaire du Sud-Ouest où l'on use et abuse d'un terme que le savant magister propose de traduire en langage soutenu par "essai de la nature", en profite pour se documenter plus avant !


Il faut vous dire que Michelaise a une prédilection pour les injures en registre soutenu, avec leur petit air désuet et leur sens parfois à la limite du compréhensible. Elle préfère traiter ceux qu'elle veut assaisonner de fesse-Mathieu, blanc-bec et autre coquin, faquin, gredin, polisson, pleutre, bellâtre - super celui-là, avec son â - infâme ou scélérat ! Quand elle est gentille, elle vous qualifie de galopin, de zazou, de croque-lardon, ou, pourquoi pas, de fat ! Finalement, cela a tout de même plus de saveur qu'enc... qu'on trouve à toutes les sauces et parfois hors de propos.
Accompagné de "de ta race", éventuellement précédé de "p..." pour donner "p... d'enc... de ta race maudite", il frise l'apostrophe raciale et peut vous valoir la prison. La 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris eut à en juger en 2005 et, décidant que l'injure n'était pas raciste intrinsèquement, relaxa le prévenu. Ce qui est amusant, ce sont ses attendus ! Elle releva d'abord le caractère commun de l'expression : « assez largement répandue dans certains milieux, notamment chez beaucoup de jeunes gens, quels que soient leur « origine » ou leur sentiment d'appartenance ». Puis se livra à son analyse sémantique : « Exprimant généralement un violent dépit mêlé d'une incoercible colère, elle est indifféremment utilisée sous forme d'interjection — la présence d'un tiers n'est pas indispensable — ou d'insulte particulièrement blessante, l'origine du tiers victime n'étant alors nullement déterminante. […] Comme d'autres insultes de la même veine, désormais devenues courantes — sinon communes — telles que « ta race », « fils de ta race », « putain de ta race », « je sodomise ta race », « va niquer ta race », « la putain de sa/ta race », « j'ai niqué ton chien », l'expression poursuivie ne stigmatise pas l'origine particulière ou identitaire réelle ou supposée de l'autre en le renvoyant à la race imaginaire de tous ceux que le locuteur entend, à cet instant, distinguer de lui. […] En renvoyant son interlocuteur à une race — mot à très forte charge émotionnelle et unanimement proscrit — non autrement qualifiée, ni précisée, le propos se veut performatif, faisant naître sur l'instant la race métaphorique et indistincte des gêneurs et des fâcheux à maudire. ». Pas de doute les juges se sont sacrément documenté, et se sont donné beaucoup de mal pour comprendre l'apostrophe. Le tribunal finit par une analyse contextuelle, faisant observer que « les propos comprenant « ta race » sont fréquemment utilisés entre personnes de même origine, que ce soit dans le « spectacle de rue » ou dans les œuvres de fiction ».


On le sait, quoiqu'injurieux, le terme est (presque) passé dans le langage courant.  Les jeunes, qui en usent et en abusent, l'utilisent comme un jeu oratoire, une sorte de mise en scène, une joute entre copains. C'est un code de reconnaissance plus qu'une véritable insulte. Le ludique est plus important que le dessein de nuire ou de blesser. Il n'empêche que, malgré toutes ces arguties et autres façon de couper les cheveux en quatre, Michelaise reste fidèle à elle-même et trouve beaucoup plus drôle, car finalement moins banal, de maugréer "vieille baderne, tête de pioche, babouin ou ... plus simplement "analphabète" quand elle est aux prises avec l'aridité des rapports humains.

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