dimanche 20 avril 2014

ZURBARAN : BOZAR (2)

Plat avec citrons, panier avec oranges et tasse avec rose Vers 1633 -
 Norton Simon Foundation, Los Angeles
4 citrons dans une assiette métallique ; dans un panier d'osier tressé, des oranges surmontées d'une branche de fleurs d'oranger ; et, à gauche, la tasse fétiche de Zurbarán, accompagnée d'une rose coupée ras. Un subtil équilibre entre les tons dorés des fruits et du panier, et les tons froids des assiettes d'étain et de la tasse, entre la rugosité de la peau des agrumes et le poli des plats, de la tasse, voire même de la table donne à l'ensemble un air de profonde sérénité, comme une invitation à la méditation. Les trois motifs seraient d'ailleurs une allusion à la Sainte Trinité, les fleurs d'oranger, la rose et l'eau étant, elles, un hommage à la pureté de Marie.

SALLE 4 - Natures mortes

Quoique rare, la production de natures mortes par Zurbarán reste d'une originalité sans précédent. Certains éléments de ces natures mortes étant présents dans des compositions religieuses de plus grande envergure -c’est notamment le cas de la Tasse d’eau et rose qui réapparaît, entre autres, dans la peinture La Guérison miraculeuse du bienheureux Réginald d’Orléans - on pourrait penser à des études préparatoires. Pourtant le travail minutieux de leur mise en espace, le soin jamais pris en défaut du choix de l'éclairage, de la composition et la description minutieuse des textures, des couleurs, des matériaux, en font des oeuvres d'art à part entière dont la simplicité poétique nous séduit particulièrement.

Tasses et vases - Vers 1633 - Musée du Prado, Madrid 
Une nature morte "minérale" : rien de corruptible ni d'organique ici, rien qui évoque la leçon de morale habituelle des natures mortes classiques : les ravages du passage du temps. Rien de symbolique non plus, aucun objet qui évoque la Bible ou quelque saint. Le sujet du tableau ici c'est exclusivement la lumière.

Les objets sont choisis avec goût et précision par le peintre, dans une perspective à la fois symbolique et poétique. Arrangés avec soin pour capter au mieux l'éclairage qui les baigne, il les dispose avec une simplicité presque ostentatoire devant un fond obscur, neutre, qui les met en valeur. La lumière traverse la pénombre. Et le peintre s'attache à décrire avec minutie textures, couleurs et matériaux. Derrière une apparente simplicité, les objets les plus humbles prennent sens et vie, Zurbarán les peint d'un trait ferme et vigoureux, il leur donne relief et leur confère ainsi une sorte de dignité intemporelle.

Tasse d’eau et rose, ca 1630 London, The National Gallery

Un de ses thèmes de prédilection en la matière est la tasse blanche, élégante avec ses deux petites anses recourbées, posée sur une assiette d'étain aux reflets discrets sur le bord de laquelle on a négligemment posé une rose aux teintes douces. L’eau limpide et pure qui emplit la tasse de porcelaine fine évoque, confirmée par la fleur, la maternité virginale de Marie. Le sujet le plus sobre du monde prend, sous son pinceau sans emphase, presque minimaliste, une dimension résolument méditative.

Agnus Dei 1635-1640 - Socorro, Madrid

SALLE 5 - Passion et compassion

Tout au long de sa carrière, Zurbarán réalisa un grand nombre de Christ en croix, thème particulièrement prisé par les défenseurs de la Contre-Réforme. Une autre image hautement dramatique, celle de La Sainte Face ou Voile de Véronique, rappelle, en le magnifiant, le moment où le Christ a pris le chemin du mont Calvaire. Mais on retient surtout de cette salle l'agneau du sacrifice qui fascine encore le spectateur. L'Agnus Dei, isolé devant un fond plongé dans une obscurité totale, un agneau aux pattes entravées, est d'une efficacité mystique redoutable : il symbolise le Christ livré sans défense au supplice, comme l’a prophétisé Isaïe (Is 53, 7).

Agnus Dei, ca 1634-1640 
San Diego, The San Diego Museum of Art, donation de Anne R. & Amy Putnam

Celui présenté à Bruxelles, la version du musée de San Diego (ci-dessus) est encore plus vulnérable que celui de Madrid, doté de cornes naissantes et plus naturaliste. Celui de San Diego est tellement jeune, tellement fragile qu'il incite à la pitié immédiate.

Détail de l'Adoration des bergers du retable de Jerez - 1638-39
 Musée des Beaux-Arts de Grenoble

On le retrouve dans d'autres toiles du maître, que ce soit, comme dans l'Adoration des Bergers, abandonné les pattes liées et l'air misérable, préfigurant le sacrifice de l'Enfant qu'on adore...

Détail de "Vierge à l'enfant avec Saint Jean-Baptiste", 1662
Musée de Bilbao.

... ou figurant paisible, mais pourtant symbolique, dans la Vierge à l'Enfant et Saint Jean du musée de Bilbao, oeuvre de la fin de sa vie qui montre combien le peintre était attaché au sujet.


SALLE 6 - Peintre de cour

En 1634, Zurbarán est appelé à la cour pour contribuer à la décoration du salon des Royaumes, centre des cérémonies du palais du Buen Retiro, à Madrid. Chargé de peindre deux grandes scènes de batailles représentant la défense du site de Cadix, ainsi que les Travaux d’Hercule, le peintre aborde là, pour l'unique fois de sa carrière, le domaine de la mythologie.
Mais ce passage à la cour est surtout pour Zurbarán l'occasion de pouvoir contempler la collection royale de peintures, ce qui marquera son oeuvre, avec l’ouverture de ses compositions au paysage et l’emploi d’une palette plus haute en couleur. Il peint aussi des portrait, dans lesquels l’influence de Vélasquez est sensible comme celui de Don Alonso Verdugo de Albornoz, où l’aristocrate se détache sur un fond sombre, comme chez son ami.

La Vierge enfant endormie, ca 1655-1660 
Jerez de la Frontera, Cabildo Catedral de San Salvador 

SALLE 7 - La mystique du quotidien

Zurbarán aime aussi faire appel à une forme d'émotivité religieuse plus immédiatement accessible, moins mystique. Il peint des moments intimes propres à toucher et émouvoir le spectateur, situant l'action dans la vie terrestre des saints personnages, désacralisant leur quotidien, qui est aussi le nôtre, nous touchant par la même avec plus d'immédiateté que par la représentation de l'extase, réservée aux "grandes âmes". La fillette vêtue de rouge, qui tient encore fermement, dans sa main gauche, un livre dont elle marque la page de l'index, ne dort pas, comme le suggère le titre mais elle médite, les yeux clos. Appuyée contre la chaise près de laquelle elle est assise, à terre, comme une Vierge d'humilité, elle se laisser bercer par la musique des mots, sacrés, qu'elle vient de lire.


Le fond de la toile est sombre, presque uni, pourtant Zurbarán y pose délicatement, sur une table au tiroir ouvert, une assiette d'étain, brillante, dans laquelle se reflète une élégante porcelaine contenant trois fleurs emblématiques de la jeune fille représentée : le lys, qui dit sa pureté et sa virginité, la rose sans épine qui évoque l'universalité de son amour et enfin l'oeillet qui annonce la Passion du Christ et la victoire de l’amour sacré dans le monde divin 


La Maison de Nazareth, 1635
Musée des Beaux-Arts de Cleveland : ce thème, longtemps connu uniquement par des répliques d'atelier, a été identifié dans les années 60 comme étant de la main du maître. L'original, connu pour être sorti d'Espagne durant les guerres napoléoniennes (signalé lors de sa vente à Paris par le ministre danois, le comte de Walderstoff en 1821) pourrait bien être cette version, qui n'était pas celle exposée à Bruxelles.

Dans La maison de NazarethZurbarán propose une composition audacieuse : au ras du sol, les deux personnages sont assis sur des tabourets bas, leur visage arrivant tout juste au niveau de la table de bois à la perspective relevée à laquelle nous a habitués l'artiste. Le peintre a organisé l'espace autour de la diagonale qui va du jaillissement de lumière divine en haut à gauche jusqu'au couple de colombes, en bas à droite. A la "pyramide" imposante de la Vierge, correspondent celles, de plus en plus discrètes, de Jésus vêtu d'une ample robe bleue, des deux pigeons, et, plus aplatie, de la corbeille de linge, au centre. La scène, imprégnée d'une douceur domestique un peu mélancolique montre Jésus enfant, blond, bouclé, en train de tresser une couronne de ronces. Il s'est piqué le doigt et contemple son index blessé, sans doute pour tenter d'en retirer l'épine qui le blesse. Sa mère, assise près de lui, interrompt son travail de couture pour regarder son fils, le visage imprégnée d'une infinie tristesse. L'anecdote est, bien sûr, symbolique de la Passion future et la lumière divine qui éclaire la scène par la gauche marque au sceau de la fatalité. Mais ce qui est admirable dans cette toile est l'ambiance simple et sereine qui émane de cet épisode intimiste.


La corbeille de linge posée aux pieds de la Vierge, les livres abandonnés sur la table de chêne, dont un encore ouvert évoque une lecture en cours, de nouveau le tiroir entrouvert, la tasse posée en bas à gauche... la maison vit, il y règne même un aimable désordre, animé par le délicieux bouquet de fleurs posé à droite et par les poires restant d'un précédent repas.

La Maison de Nazareth, 1644-45
Madrid, Fondo Cultural Villar Mir

L'autre caractéristique remarquable du tableau dont la version de Madrid présentée à Bruxelles est la plus éclatante démonstration, c'est son chromatisme extraordinaire. La version de Cleveland est, à cet égard, de moindre qualité me semble-t-il. Dans celle de Madrid les couleurs explosent et chantent, contredisant par leur harmonie contrastée le calme apparent de la scène : au bleu légèrement violine de la robe de Jésus, répond le rouge ardent du manteau de Marie, repris par la tranche du livre posé sur la table. Soulignés par l'éclat immaculé de quelques linges blancs, deux taches de vert (le coussin sur lequel s'appuie Marie) et de bleu (le vêtement qui sort de la corbeille), francs, presque purs, construisent une seconde diagonale qui croise la première, suit l'inclinaison pensive de la Vierge, et va se perdre dans la fenêtre ouverte entrevue en haut à droite. C'est à la fois savant et d'une simplicité confondante.



L’Immaculée Conception, ca 1635 Sigüenza, 
Museo Diocesano de Sigüenza (Fundación Perlado Verdugo, Jadraque)

SALLE 8 - Images de la Vierge

Le 8 juin 1630, le conseil municipal de la ville de Séville commande à Zurbarán un tableau de l’Immaculée Conception, bien que le sujet représenté ne soit pas encore considéré comme un dogme. Marie est très jeune, pleine de pureté virginale et de candeur, elle repose sur un piédestal composé de têtes de chérubins et par un croissant de lune quasi transparent. Au-dessous d'elle, la partie terrestre de la composition est composée d'une marine, où l'on distingue un port et un navire, toutes voiles déployées. La partie céleste s'organise en un fond de nuages dorés où flottent des angelots et où s'estomptent les symboles des litanies : la port du ciel (porta celi), la tour de David, la cité de Dieu, la fontaine, le puits, le miroir sans tache et enfin le jardin clos. Zurbarán cultivera ce schéma d'une Vierge toute jeune, en le reprenant tout au long de sa vie, comme le montre notamment la peinture conservée à Langon, exécutée en 1661 avec une technique infiniment délicate. Il représente aussi la Vierge d’intercession ou la Vierge protectrice des frères chartreux ou mercédaires, pleine de tendresse et de délicatesse.


Voir aussi :
Zurbarán : l'exposition Bozar (1)
Zurbarán : l'exposition Bozar (3)


La plupart des reproductions de ces articles proviennent de Wikipaintaing ou du site de l'exposition Zurbarán de Ferrare
Ouvrages utilisés pour les données historiques et biographiques : Zurbarán par Paul Guimard aux Editions du temps et le catalogue de l'exposition Bozar.

vendredi 18 avril 2014

ZURBARAN : BOZAR (1)


Il est de bon ton, mode aidant, d'apprécier particulièrement aujourd'hui les oeuvres de jeunesse de Zurbarán, caractérisées par un éclairage dramatique et un naturalisme dans lesquels on aime à déceler l'influence du Caravage, mais l'exposition couvre l'ensemble de sa carrière, pour terminer par ses dernières toiles, plus poétiques et personnelles. Nous l'avons vu, l’oeuvre de Zurbarán aborde principalement des sujets religieux, tableaux représentant la vie de saints, de martyrs et de moines, que les églises et les ordres religieux lui ont commandés tout au long de sa vie. Très influencé par la pensée catholique et la Contre-Réforme, il s'est mis au service de commanditaires qui voulaient en diffuser l'esprit, suivant leur doctrine et leurs exigences iconographiques, tout en développant, d’un point de vue stylistique, un langage visuel très personnel. Ses tableaux, caractérisés par une grande quiétude, surprennent par leur intemporalité, et, aiment à dire les critiques, comme s'il s'agissait là d'une qualité étonnante, leur modernité.

L’exposition suit un parcours thématique et chronologique qui n'est peut-être pas d'une grande originalité mais a le mérite de présenter le peintre de façon très claire et passe en revue les principales caractéristiques de son oeuvre peint.


SALLE 1 - Premiers travaux sévillans

Adolescent, Zurbaran s’installe à Séville, où il forge sa carrière et affirme son style. Il y développe les grands cycles de peintures que lui commandent les principaux ordres religieux implantés dans la ville, déployant une activité impressionnante pour répondre à des commandes qui ne cessent de se multiplier.
La première des ces grandes commandes est destinée au couvent dominicain Saint-Paul (San Pablo el Real) pour lequel il s'engage à réaliser vingt-et-une peintures qui ont pour thème la vie de saint Dominique et de différents pères et docteurs de l’Église. Il est très bon marché, stratégie qui lui permit dans doute d'accéder au marché sévillan plus facilement. L'exposition présente, de ce cycle, la Guérison miraculeuse du bienheureux Réginald d’Orléans et Saint Dominique à Soriano, ainsi que trois pères de l’Église parmi lesquels figure le Saint Grégoire et un Christ en croix, d'une présence impressionnante.

La Guérison miraculeuse du bienheureux Réginald d’Orléans (détail)


Professeur de droit canonique aux universités de Paris et de Bologne, il est réputé pour avoir reçu  l'habit de l'Ordre dominicain des mains de la Vierge Marie. Prédicateur efficace, il attira de nombreux frères à la suite de saint Dominique. C'est après avoir rencontré ce dernier, et reconnissant d'avoir été guéri miraculeusement grâce à une intervention de la Vierge, que ce chanoine d'Orléans, né en 1180, décida à 40 ans de rentrer dans les ordres. La scène de sa guérison, doucement éclairée par une lumière céleste, s'orne d'une délicate nature morte dont le sujet, cher à Zurbarán, reprend la tasse posée sur une assiette d'étain où repose une rose épanouie.

Apparition de saint Pierre crucifié à saint Nolasque, Madrid, Museo Nacional del Prado.

SALLE 2 - La commande du couvent de la Merci chaussée

Le succès de ces premières oeuvres conduit, en 1628, à la signature du contrat portant sur la deuxième des grandes commandes de Zurbarán, émanant du couvent de la Merci chaussée, toujours à Séville, commande qui le consacrera définitivement aux yeux des commanditaires. Il s'agir d'un cycle illustrant des scènes de la vie de saint Pierre Nolasque, fondateur de l’ordre mercédaire, qui fût d'ailleurs canonisé peu de temps après. L'exposition présente l’Apparition de la Vierge à saint Pierre Nolasque, La Vision de saint Pierre Nolasque et La Présentation du relief de la Vierge d’El Puig à Jacques Ier d’Aragon. Alors que très souvent les commandes étaient exécutées dans l’atelier du peintre, situé dans sa propre demeure, pour celle de 1628  le contrat stipulait que le peintre devrait s’installer dans le couvent avec ses assistants, le temps de l’exécution du cycle.

Francisco de Zurbarán, La vision de Saint Pierre Nolasque, Madrid, Museo Nacional del Prado.


Pierre Nolasque était le fils d'un chevalier normand, né en 1189 près de Carcasonne. D'origine noble, sa grand-mère aurait même été une fille illégitime du roi Henri Ier d'Angleterre, il suivit Simon de Montfort, général de la croisade contre les Albigeois. C'est, alors qu'il était en Espagne qu'il eut une vision de la Vierge, dans la nuit du 1er au 2 août 1218, qui lui recommanda de fonder un ordre. Ce qu'il fit, avec saint Raymond de Penyafort, créant l'Ordre de Notre-Dame de la Merci, pour le rachat des captifs chrétiens, en particulier des chrétiens capturés par les pirates barbaresques pour les revendre comme esclaves en Afrique. En plus des trois vœux habituels de pauvreté de chasteté et d'obéissance, les membres de cet ordre, surtout présents en Espagne, s'engageaient, par un quatrième vœu, à demeurer comme otages si cela était nécessaire pour la délivrance de leurs frères chrétiens, quand ils n'avaient pas l'argent nécessaire pour les racheter. La toile qui conte cette vision montre le saint dormant près d’un livre ouvert posé sur une table à la perspective très relevée. Près de lui, un ange habillé d'un camïeu délicat rose et de bleu tend le bras vers des nuées qui s’ouvrent sur la Jérusalem céleste. La scène, illuminée d'une lumière intense provenant de la gauche, est à la fois instable, le saint est comme projeté vers l'avant par ce songe grave, et sereine : l'harmonie des blancs lumineux de l'habit du saint et les tissus chatoyants aux teintes pastel de la robe du saint la baigne dans une ambiance onirique très douce. Il semble que le moment représenté ne soit pas celui de la vision qui entraîan la création de l'Ordre mais un songe réconfortant : le saint, accablé par les difficultés qui marquèrent les premiers temps l'Ordre
L'apparition de Saint Pierre crucifié à Saint Pierre de Nolasque est un chef d'oeuvre de composition, avec son oblique hardiment insolite, et la gradation savante de ses blancs, chair de Saint Pierre, le périzonium qui le couvre, puis, éblouissant, le blanc plus doré de la robe de Nolasque qui concentre toute la lumière dans une profusion de plissés somptueux.


SALLE 3 - Visions et extases

Un nombre important d’œuvres de Zurbarán témoigne d'une spiritualité exaltée par la littérature mystique espagnole du XVIe siècle – dont sainte Thérèse d’Ávila et saint Jean de la Croix sont les représentants les plus célèbres –  qui relate l'émerveillement de la rencontre spirituelle avec Dieu. Ses œuvres illustrent le moment où le sujet est touché par la grâce divine, que ce soit dans un moment d’extase, par la vision de la cour céleste ou par une sainte inspiration qui lui permet de rédiger des écrits sous la conduite de l’Esprit Saint. Le propos de ces peintures, nullement destinées à être admirées, est d'exalter la personnalité d'un saint mais aussi, et surtout, d'inviter à l'imiter dans la recherche de l'inspiration divine.

Au bout de l'enfilade des trois premières salles, le prodigieux Saint-François de 2 mètres de haut accueille le visiteur subjugué. Visage baissé, capuche dressée sur le crâne, il tient au creux de ses mains jointes, un crâne qui semble lui faire face. On le voyait dès l'entrée, surgissant de la pénombre, captant tous les regards, avec une sorte d’attraction magnétique incontournable. La réussite de l'oeuvre tient à la conjugaison impressionnante de sa composition d'une sobriété totale et de son chromatisme, brun et terreux, et pourtant d'une luminosité toute en vibrations contenues. De cette silhouette sculpturale, creusée des plis nets et fermes de la bure, concentrée dans une réflexion palpable, émane un mysticisme porteur d'un message fort. 

Voir aussi :
Zurbaran : l'exposition Bozar (2)
Zurbaran : l'exposition Bozar (3)


La plupart des reproductions de ces articles proviennent de Wikipaintaing ou du site de l'exposition Zurbarán de Ferrare
Ouvrages utilisés pour les données historiques et biographiques : Zurbarán par Paul Guimard aux Editions du temps et le catalogue de l'exposition Bozar.

mardi 15 avril 2014

GRATUITÉ ??


Voilà !! Vous êtes en train de chercher tranquillement quelques renseignements pour votre prochain article, et vous ouvrez une nouvelle page qui commence par un encadré rouge auquel vous lancez un coup d’œil distrait :


INFORMATION : Si vous souhaitez la survie d'un accès gratuit aux sites web, nous vous remercions de bien vouloir désactiver votre bloqueur de publicité ou de nous mettre en liste blanche. Merci de votre compréhension afin de nous aider à continuer de vous fournir gratuitement de l'information de qualité.


Quoi quoi ?? Comment ??? Faut dire que ce INFORMATION, en rouge, et en majuscules (les majuscules sur un écran c'est parler très fort, certains disent même crier), ces caractère gras, pas moyen de les éviter : et puis, on a pris sur le net des habitudes de lecture inconsciente et rapide dont les publicitaires jouent pour nous convaincre d'acheter leurs produits. Bref, vous vous dites "mais c'est pas vrai, comment savent-ils que j'ai mis AdBlock sur mon ordi, on ne peut plus être tranquille chez soi maintenant". Et vous voilà reparti à grommeler contre les intrusions dans votre vie privé. Pfff... vie privée, tu parles ! Bref, en bas du message, à droite, un lien vers plus d'explications : "Bon, "ils" m’interpellent, "ils" me font la morale en prime, allons voir leurs arguments".


Ça commence mal : "Nous avons constaté que vous semblez utiliser sur votre ordinateur un système permettant de bloquer l'affichage des publicités diffusant sur GAMERGEN, ou bien que ce blocage a été mis en place par votre entreprise." Voyez-moi ça : "nous avons constaté", mais "ils" se prennent pour qui ceux-là ?? le nouveau régulateur de vos installations ??? Allons, restons calmes, lisons " Nous tenons à vous signaler que l'affichage de ces publicités est indispensable au bon fonctionnement du site car il s'agit de notre seule source de revenus permettant de conserver la gratuité d'accès aux contenus que vous consultez." Nous tenons à vous signaler, voilà qu'ils y croient à leur pluriel de majesté !! Bref, indispensable à la gratuité d'accès ! Ben voyons, et au cas où nous n'aurions pas la comprenote aiguisée, suit une explication détaillée "En effet, tout comme pour la télévision, notre site ne vit que grâce à la diffusion de la publicité pour laquelle nous sommes rémunérés lorsque vous cliquez dessus mais également lorsque vous vous contentez de l'afficher. C'est ce dernier point qui explique pourquoi le fait de bloquer la diffusion de la publicité, même si vous ne cliquez pas dessus, génère une baisse de nos revenus." On y ajoute quelques déclarations d'intentions, bonnes, comme de bien entendu, et destinées à nous dire que toutes ces fenêtres qui polluent nos écrans sont là pour notre bien : " Nous ne revendons pas vos informations personnelles (email, adresse, ...) ou vos habitudes de navigation comme peuvent le faire d'autres sociétés. Nous ne sommes liés à aucun groupe média, ne dépendons d'aucun annonceur privé, et ne touchons aucune subvention de l'état. Nous menons une politique respectueuse des utilisateurs, en limitant au maximum les éventuelles nuisances, et en interdisant l'affichage des publicités les plus intrusives."


En gros, on est des gens bien, altruistes, dévoués et vous, petit internaute mesquin, vous sciez notre jolie branche car : "La publicité nous permet de :
  • proposer du contenu gratuit et de qualité
  • payer nos salariés (journalistes, développeurs, ...)
  • assurer nos coûts de diffusion (hébergement, maintenance, ...)
  • poursuivre le développement de GAMERGEN."
En gros, si vous continuez à saper notre travail en bloquant les publicités, vous serez à l'origine de licenciements, de la faillite d'une entreprise et tout ça, alors que nous vous offrons un contenu de qualité ! Vous devriez avoir honte, et d'ailleurs vous avez honte et la conclusion vous cueille, tout pantelant de remords :  "C'est pourquoi nous vous remercions par avance de votre aide et de votre soutien en veuillant bien désactiver votre bloqueur de publicité ou en nous mettant en liste blanche (1) comme expliqué ci-dessous. Merci de votre compréhension", tout à fait disposé à appliquer le mode d'emploi détaillé qui suit...  "Voici comment procéder pour le désactiver pour le site GAMERGEN uniquement" ...ayant oublié que ces vertueux développeurs ont, au passage, détecté sur VOTRE ordi, VOTRE AdBlock... et vous ont infligé au passage une leçon de "morale"... Certains sites vont plus loin et, ayant détecté AdBlock, vous enjoignent de le désactiver sous peine de vous interdire l'accès à leur propre contenu.

Evidemment, si nous installons tous - et nous installons tous pour naviguer en paix - AdBlock sur notre ordi, le modèle économique de fonctionnement d'internet prend du plomb dans l'aile. Mais d'où vient-il ce modèle ? De la conviction, au début d'Internet, que tout devait y être gratuit ! Sans prendre en compte la valeur des échanges impulsés, le coût lié à la mise en ligne et tout ce que suppose comme frais la maintenance d'un site de qualité, au motif que les internautes ne voudraient jamais payer les services offerts, la gratuité est devenu le cap obligatoire et quasi incontournable. Et comme il fallait bien financer les dépenses liées au développement de l'information en ligne, plusieurs modèles se sont développés. Le premier d'entre eux fut donc ce système contre lequel AdBlock tente de nous protéger : l'« Advertised Free » : la publicité est, encore, le premier moyen cité par les entreprises pour monétiser un service gratuit qui, par nature, ne génère aucun revenu. Sur le principe, l’entreprise attire les consommateurs avec un produit attractif et gratuit, d’une part puis elle vend de l’espace publicitaire à des annonceurs, d’autre part. Ce modèle pose, qu’à partir d’un certain trafic, la publicité permet de couvrir les charges de production et de mise en ligne du produit ou du service. Le modèle s'est même étendu aux blogueurs qui prétendent, si leur blog est très fréquenté, monayer des emplacements publicitaires pour générer quelques revenus.


Beaucoup de grandes entreprises se tournent vers le Freemium : datant des années 2005 environ, ce modèle s’appuie sur le calcul selon lequel 10% des utilisateurs payants permettent de financer 90% d’utilisateurs dits « clandestins ». Le principe est de conjuguer deux types d'internautes : une partie des utilisateurs ne paient pas et la plupart d’entre eux ne paieront jamais, se contentant d'un service de base : c'est la partie Free. La seconde partie des utilisateurs paient un service avec une certaine valeur ajoutée, ce qui permet de financer les utilisateurs non payants : ils choisissent alors, en la payant, la version Premium).
Conjugué avec une proportionnalité exactement inversée, 90% d’internautes payants qui financent 10% d’utilisateurs non-payants, cela devient l'Insurance Model. L’appellation de ce modèle vient du monde de l’assurance dans lequel les cotisants paient régulièrement de petites sommes d’argent pour se protéger en cas d’accident ou d’un événement ponctuel mais financièrement très lourd.

Le mérite de ces nouvelles réflexions sur l'économie d'Internet est de démystifier l’idée de gratuité incontournable, qui semble difficilement viable sur le long terme. Mais, à y bien réfléchir, est-ce si anormal d'avoir à payer pour des services de qualité, est-ce naturel d'imaginer que toute cette information, disponible sans restriction et demandant une énergie impressionnante pour être mise en oeuvre, doit ne rien nous coûter ? Certes, le net fonctionne, en partie, grâce à la mutualisation, mais même si les intervenants bénévoles et pourtant consciencieux, restent légion, il ne faut pas rêver : tout a un prix en ce bas monde, et il est juste de le payer ! Alors, on désactive AdBlock ou on s'abonne ???





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(1) Je cite encore Wiki : La liste blanche autorise l'affichage des publicités jugées « non intrusives» par les développeurs. L'activation par défaut de cette liste a été critiquée, même s'il reste possible de la désactiver après avoir installé Adblock Plus. Depuis juin 2013, Adblock Plus ne filtre plus les publicités de Google en raison d'un accord financier entre les deux groupes7. Par la suite se sont développés des forks d'Adblock Plus, à l'instar de TrueBlock, Adblock Lite (plus développé) ou Adblock Edge, possédant les mêmes fonctionnalités qu'Adblock Plus mais dont la possibilité d'afficher les publicités non intrusives a été retirée. L'autorisation des publicités par défaut de la liste blanche a pour but de soutenir les sites qui ont besoin de l'argent des annonceurs, et aussi de participer à rendre Internet meilleur pour tous les utilisateurs. Selon le point de vue du publicitaire, la publicité serait acceptable s'il n'y a ni animation, ni son, ni image accrocheuse, ni dissimulation de contenu, ni dépassement d'environ 230 px de hauteur, et si elle n'est ni située au milieu du contenu, ni supérieure à environ 340 px de large, s'il y a indication « publicité » à côté de l'annonce avec une couleur d'arrière plan différente de la publicité6. Toutes les pubs acceptables ne sont pas affichées car c'est impossible techniquement6. 

dimanche 13 avril 2014

ZURBARAN : SA VIE


"Dans la ville de Fuente de Cantos, le 7 novembre 1598, le Sr Diego Martinz Montes, curé de ladite ville, a baptisé un fils de Luis de Zurbaran et de sa femme Isabel Marquez. Les parrain et marraine furent Pedro Garcia del Corro, prêtre et la sage-femme, Marie Dominguez, auxquels ont été rappelés les obligations et liens qu'ils contractent. L'enfant a reçu le nom de Francisco". Il est confirmé un an après sa naissance par un évêque irlandais réfugié, avec ses frères et sœurs et tous les enfants du pays nés depuis la dernière visite épiscopale, dix ans auparavant. 

Son père, Luis, est "tendero", boutiquier : dans sa "tenda", on trouve un peu de tout, épicerie, mercerie, droguerie, et sans doute aussi des couleurs. Très vite, l'enfant reçoit des leçons d'un artisan local, et, à 15 ans à peine accomplis, son père l'envoie à Séville pour poursuivre ses études. Le 15 janvier 1614 il est confié pour 3 ans au peintre Pedro Diaz de Villanueva : le contrat d'apprentissage fait foi qu'il sait déjà fort bien peindre. Le jeune Francisco recevra de son maître le vivre et le couvert, tandis que son père fournira le vêtement et la chaussure. S'il tombe malade, le maître le soignera pendant 15 jours, et ensuite, c'est son père qui assurera les frais des soins. Le maître s'engage à enseigner son art "sans négligence", comme il le sait et sans rien en cacher. Et "pour qu'il enseigne avec plus de bonne volonté", il reçoit 16 ducats payable par moitié, l'une d'avance et l'autre au milieu de l'apprentissage. En contrepartie de quoi l'élève promet de cherche le profit de son maître en tout circonstance, de lui obéir en tout ce qui sera honnête et réalisable, et le père est tenu de réparer tout préjudice qu'il causerait volontairement. Il est par ailleurs convenu que si Francisco veut travailler les jours de fête, tout ce qu'il gagnera devra être pour lui sans que le maître puisse en retenir quoique ce soir. On pense que c'est à cette peinture du dimanche qu'il doit de signer, deux ans plus tard, sa première Immaculée.


Le maître de Zurbaran est un peintre à peu près obscur : pas nécessairement médiocre car à Séville abondent à cette époque les peintre de qualité, mais certainement titulaire d'un petit atelier produisant surtout des images pieuses. C'est de cette époque que date son amitié avec Vélasquez, amitié qui durera jusqu'à l'automne de leurs vies puisqu'en 1658, alors que Vélasquez a besoin de prouver par témoignage qu'il est de sang chrétien pur et n'a jamais commercé pour devenir chevalier de Santiago, c'est à son vieux complice qu'il s'adresse qui assure volontiers que ni lui si ses parents "n'ont jamais exercé aucun métier mécanique ni vil". C'est aussi de cette époque que datent plusieurs toiles restée "indivises" quant à l'attribution à chacun des deux peintres. On peut alors penser que Zurbaran eut ainsi l'occasion de fréquenter l'atelier de Pacheco, où se réunissaient tous les artistes et beaux esprits de Séville, même si (jalousie, inquiétude pour  la carrière de son futur gendre) Pacheco n'en parle jamais. 

Séville est à cette période non seulement une ville de peintres mais aussi la métropole d'une très brillante cole de sculpture. Et s'il n'est nullement prouvé que Zurbaran ait pratiqué durant son apprentissage ce genre de travaux, la monumentalité de nombre de ses compositions montre combien il fut influencé par l'ambiance sévillanne.


Il a moins de 19 ans lorsqu'il se marie, vraisemblablement en 1617 puisque le 22 février 1618 sa première fille Maria, est baptisée. Bientôt suivie de Juan, le 19 juillet 1620 et d'Isabel Paula, le 13 juillet 1623. Sa première femme, Maria Paez, frise la trentaine. Elle appartient à une famille modeste de Llerana, où le jeune couple s'installera. Son père est "châtreur de porc" un de ces vils métiers dont il était question plus haut. Elle meurt quelques années plus tard, peut-être à la naissance de sa seconde fille, en tout cas dus 1625, il apparait que Zurbaran a une autre épouse. Beatriz de Morales, toujours âgée de 10 ans de plus que lui, est veuve et, de ce second mariage ne naîtra qu'une fille Jeronia, qui dut mourir en bas âge puisqu'on n'en entend plus parler dans les actes notariaux ultérieurs.

Durant toute cette période, il est évident que le peintre, ne serait-ce que pour nourrir sa famille, vécut de commandes locales, décor d'une porte de la ville, dessin pour une fontaine de la ville, décor du piédestal d'une statue processionnelle pour la Confrérie Madre di Dios, retable pour une église de Fuente de Cantos et quelques rares tableaux, comme un Christ à la colonne et bien sûr la toute première Immaculée de 1616.


C'est à partir de 1626 que sa carrière commence véritablement avec la commande, signée le 17 janvier avec le prieur dominicain du couvent San Pablo el Real, de vingt et un grands tableaux – quatorze scènes de la vie de saint Dominique et sept Pères de l'Église – à exécuter en huit mois pour la somme modeste de 4 000 réaux (1). De plus, l'artiste précise : « Au cas où certaines [de ces peintures] ne donneraient pas satisfaction audit père supérieur, elles pourront m'être retournées, je consens à l'accepter et à recommencer ». Les deux années suivantes sont décisives : de provincial inconnu Zurbaran passe au rang de jeune maître, et dès lors, les commandes pleuvent, le fixant pour longtemps à Séville. Les cycles monastiques se multiplient, quatre grandes toiles pour les franciscains conventuels (1628-1629), vingt-deux scènes de la vie de saint Pierre Nolasque (1628-1634) pour le couvent de la Merci chaussée (actuel musée des Beaux-Arts), un retable pour les trinitaires chaussés (1629), des grands tableaux d'autel pour les jésuites (1630) et les dominicains de Santo Tomas (1631), de nombreuses œuvres pour des églises et plus tardivement l'extraordinaire décor de la chartreuse de Cuevas (1655). Et en juin 1629 le Conseil municipal de Séville, désireux que le peintre reste dans la ville, lui offre un poste "subventionné" de peintre de la ville. Les années qui suivent voient la réalisation de nombre d’œuvres maîtresses, et d'ensembles importants.


En 1634, sans doute à l'instigation de Vélasquez, il se rend à Madrid pour participer au décor du Salon Grande du nouveau palais royal du Buen Retiro. Il y peint deux grandes Batailles et dix scènes des Travaux d'Hercule. Mais, discret, un peu sauvage et désorienté dans la jungle courtisane, il est pressé de regagner Séville, où il s'honore du titre de « peintre du roi », et où il rapporte des inspirations venant des peintures admirées à la cour et chez les nobles madrilènes. Sollicité sans relâche par les communautés d'Andalousie ou d'Estrémadure, il réalise de nombreux décors religieux, dont seul demeure en place celui de la sacristie du monastère hiéronymite de Guadalupe (1638-1645). Son style, sans rupture, se transforme : les mêmes éléments, les mêmes types, les mêmes thèmes réapparaissent mais avec plus de plénitude, plus de velouté, plus de maturité. 


Durant ces années deux faits marquants marquent un tournant de sa vie familiale : deux de ses enfants quittent le foyer paternel. Sa fille aînée se marie et il doit emprunter pour la doter. Mais surtout, le 29 mai 1639 sa seconde épouse meurt : la blessure qu'il éprouve sera longue à cicatriser et ouvre la parenthèse de 10 années déconcertantes. Le flot pressé des commandes semble ralenti, sinon tari. La mort de son épouse provoque, outre une réelle peine, un pénible conflit d'intêret avec la plus jeune de ses filles et la succession est épineuse. Juan, son fils, devenu "mondain" (il se fait appeler Don Juan) s'émancipe : il fréquente une Académie de danse à la mode, se révèle des dons de poète (contourné et hyperbolique) et affiche même des prétentions nobliaires. Zurbaran quitte la maison où il a vécu heureux avec Beatriz de Morales, pour d'ailleurs y revenir bien vite et se remarier au début de 1644. Cette fois-ci il épouse encore une veuve, mais beaucoup plus jeune que lui : il a 46 ans et Leonor de Tordera en a 28. Une nouvelle vie s'organise, il change encore de maison, fait dans sa nouvelle demeure des travaux somptuaires, terrasses, grilles, boiseries, qui  représentent de lourds investissements !! Et les enfants naissent, en "rangs serrés" : Micaela Francisac le 24 mai 1645, José Antonio le 2 avril 1646, Juana Micaela le 9 février 1648, et Marco le 9 avril 1650. Tout cela coûte fort cher, et il doit monnayer sa renommée et "industrialiser", trop à son gré, sa production. Les commandes monastiques se raréfiant au point de disparaître, il se tourne vers une autre clientèle, privée et, en très large mesure, américaine. Le marché colonial, sans doute moins exigeant, rémunérateur et suivant de moins près la mode (des jeunes aux dents longues plaisent mieux aux confréries séduites par Murillo) prend de plus en plus de place dans son carnet de commande. C'est ainsi qu'en 1648, il s'engage à réaliser pour l'abbesse de la Encarancion de Lima un cycle de dix scènes de la vie de la Vierge et "24 vierges en pied", thème qu'il reproduira d'ailleurs par la suite. Ainsi, un contrat de 1649 lui donne reçu pour Felipe de Atienza Ibanez de Buenos Aires d'un chargement de tableaux "15 Vierges Martyres, 15 rois et personnages fameux, 24 saints et patriarches, 9 paysages flamands (??), six livres de couleurs et des toiles". Sa jeune épouse et sa petite nichée entraînent de sérieux frais ! L'exécution de ces toiles est, on s'en doute, fort inégale, et si certaines versions comptent parmi ses chefs d'oeuvre, des séries entières se révèlent assez pauvres, sèches et sans doute peintes entièrement par ses élèves. Vraiment apprécié par ces exilés pour lesquels il reste le grand peintre sévillan, ces commandes finissent elles aussi par diminuer.


En 1649, une grave épidémie de peste bubonique s'abat sur Séville, et il perd son fils, enterré le 8 juin : le coup est dur car Juan travaillait avec lui, spécialisé en particulier dans les natures mortes. Ses moyens diminuant, il change encore un fois de maison, pour un logis plus modeste, mais les économies sont insuffisantes, et deux enfants supplémentaires viennent augmenter une maisonnée déjà lourde à entretenir : Eusebio naît le 8 novembre 1653 et Augustina Florencia le 2 novembre 1655. Il est temps de réagir : courant 1658, Zurbaran quitte Séville, pour Madrid, sans doute assuré de l'amitié et du soutien de Vélasquez qui occupe la charge envie d'"aposentador mayor", et lui procure des commandes. Il apporte aussi quelques tableaux de Séville qu'il vendra sans problème. Le séjour à Madrid se prolonge, même si le peintre se considère toujours comme "citoyen de Séville". On a volontiers dit que sa peinture tardive, influencée par la mode impulsée par Murillo, se serait affadie mais ses dernières peintures gardent sa touche particulière, une réserve mélancolique que le protège de toute fadeur. Il meurt le 27 août 1664, laissant peu de bien, nombre de ses meubles ayant été mis en gage durant sa maladie. 


On ne dispose quasiment d'aucune effigie de lui, sauf le petit crayon du Louvre qui semble la reproduction du seul véritable portrait de lui. Mais on peut cerner assez bien le moral du personnage : simple et droit, profondément croyant, artisan consciencieux, dur au travail et médiocrement instruit, c'était avant tout un homme d'intérieur, aimant son foyer et ses proches. Affectueuse et timide, il était, dans la vie sociale, modeste, loyal et discret. Il mena une vie calme, sans aspérités à part, bien sûr les douleurs et les deuils communs, une gloire précoce et une vieillesse solitaire. Ses toiles, intérieures, lumineuses et pleines "d'âme", le décrivent mieux que de trop romantiques discours.


Voir aussi :
Zurbaran : (re)découverte
Zurbaran : l'exposition Bozar (1)
Zurbaran : l'exposition Bozar (2)
Zurbaran : l'exposition Bozar (3)


La plupart des reproductions de ces articles proviennent de Wikipaintaing ou du site de l'exposition Zurbarán de Ferrare
Ouvrages utilisés pour les données historiques et biographiques : Zurbarán par Paul Guimard aux Editions du temps et le catalogue de l'exposition Bozar.

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(1) à titre de comparaison, un contemporain de l'artiste, Francisco Varelo s'engage au même moment à peindre 3 figures de saints isolées pour 1650 réaux.

vendredi 11 avril 2014

ZURBARAN : LA (RE)DÉCOUVERTE


C'était en 1968... j'avais 13 ans et demi, vous dire si j'étais minote ! Après avoir fait pleurer notre prof d'allemand en l'accueillant debout les bras croisés à côté de notre bureau dont nous claquâmes, en signe de révolte contre je ne sais quel abus supposé d'autorité, le couvercle en pente - et ce fut là, ma seule participation active aux mouvements printaniers, mais j'étais chez les bonnes sœurs ! -, après avoir passé le brevet, on appelait cela le BEPC, dans des conditions de confort absolu, j'obtins de mes parents le droit de partir seule à Marseille, pour le mariage d'une quelconque cousine. L'été de mes premières émotions d'adolescente ; qu'elles soient affectives ou artistiques. Les premières étaient la découverte de l'amitié, avec un grand A, un Eden dont je ne me suis jamais remise tant j'en garde une nostalgie vivace. Pour les émotions artistiques, les cousins qui m'hébergeaient n'avaient guère envie de me distraire, alors je prenais le bus et, déjà, courais musées et salles obscures... Un homme et une femme, par exemple, que je n'ai jamais eu envie de revoir tant le souvenir en reste teinté d'un souffle d'émancipation délicieux. Et, au musée des Beaux Arts de la capitale phocéenne, deux découvertes majeures, en tout cas pour moi à l'époque : un coup de foudre pour un paysage de Ruysdaël, qui m'a fait découvrir les paysagistes néerlandais du siècle d'Or. Et une révélation pour Zurbarán, un peintre encore peu connu, puisque, à l'époque les peintres espagnols en cours se limitaient à Vélasquez, Goya ou Greco. J'ai gardé un vif souvenir des deux toiles admirées à l'époque, oeuvres dont j'ai appris depuis, à ma grande déception depuis que ce ne sont "que" des attributions, et dont les sujets, on ne peut plus classiques chez ce peintre sont le Reniement de Saint Pierre et un Franciscain. J'espère les revoir bientôt lors d'un prochain passage à Marseille !!

Le Zurbarán de Bordeaux, signalé par Joconde, que je n'ai jamais vu !! Il représente un épisode de la vie de Saint Pierre Nolasque. Il semble pourtant qu'il ait été restauré en 1968.

Il fallut attendre la passion de Maria Luisa Cartula pour ce peintre et la grande exposition rétrospective organisée en 1987-1988 qui s'est tenue successivement à New York, Metropolitan Museum, Paris, Galeries nationales du Grand Palais et Madrid, Musée national du Prado, pour mieux cerner cet artiste majeur du XVIIème siècle espagnol. Et ce n'est que 6 ans plus tard que le Francisco de Zurbarán de María Luisa Cartula fut édité et traduit en français par Odile Delenda. Laquelle consacra un nouvel ouvrage au peintre en 1999, opportunément intitulé "Sur la terre comme au ciel, Zurbarán". Cependant, le premier catalogue raisonné du peintre en français fut publié en 1960 par Paul Guinard et réédité en 1988, à l'occasion de l'exposition au Grand Palais, par les Editions du Temps.
Cet ouvrage explique, en introduction, les raisons de la méconnaissance des peintres espagnols du XVIIème, auteurs de centaines de grands ensembles monastiques dont très peu sont encore visibles et répertoriés. Presque tous les maîtres du Siècle d'Or ont peint, pour des couvents, des ensembles qui firent leur renommée et dont beaucoup ont disparu sans laisser de trace, ou subsistent, éparpillés dans différents musées, souvent incomplets, isolés de leur contexte et ayant perdu une grande partie de leur sens. Certes, en France, nous avons connu pareille dispersion à la suite de la Révolution Française, en Italie les épopées napoléoniennes ont fait bien des dégâts, mais les vicissitudes connues par les grands cycles espagnols sont encore plus graves.

Le repentir de Saint Pierre : au musée des Beaux Arts de Marseille, attribué à Zurbarán, qui  a inclus cette scène dans le retable de la chapelle Saint Pierre à la cathédrale de Séville (vers 1635). Il y a des rapports stylistiques évidents entre le retable de Séville et le tableau de Marseille. On trouve une identité frappante dans la facture et la tonalité générale, le traitement de l'anatomie et de la barbe, la posture pathétique des mains jointes.

Jusqu’au XVIIIème, protégés dans les couvents où, en l'absence de guerres religieuses ils continuaient à s'entasser,  tenus à l'écart de la convoitise des grands collectionneurs et des marchands à cause de l'inconfort des voyages et de l'austérité des sujets qu'ils traitaient, ces ensembles restèrent en place jusqu'en 1808, ignorés des amateurs d'art mais intacts. Après l'invasion française de 1808 à 1814, accompagnée de destruction et saccage de nombre de couvents (1), les mesures prises contre les ordres religieux entre 1809 et 1868 furent dramatiques pour ces chefs d'oeuvre. Pendant plus d'un demi-siècle, les bourrasques se succèdent, les couvents ferment, les œuvres d'art sont entassées n'importe où, on prévoit de les réunir dans des musées qui ne voient jamais le jour, les monastères se dégradent lentement et les fresques qu'ils contiennent disparaissent peu à peu. Les tableaux, eux, sont recueillis par milliers dans des dépôts de fortune, granges, sociétés savantes locales, où l'on ne sait trop qu'en faire et, pour la plupart, vont pourrir dans des greniers ou sont vendus à tort et à travers. Ainsi, alors que l'inventaire du musée de Séville compte en 1840 pas moins de 2094 numéros, il n'en a plus, en 1854 que 444 jugés utiles, auxquels s'ajoute, dans un inventaire annexe 357 tableaux "inutiles" dont on perd rapidement la trace.

La Sainte Apolline du Louvre

Louis-Philippe, souhaitant répondre au vœu de l'opinion qui, à travers la presse, déplorait la quasi absence de l'école espagnole au Louvre, décida, pour combler cette lacune, de profiter de la suppression des couvents espagnols pour acquérir des œuvres d'importance. Il mandata une mission qui, pendant 18 mois parcourut la péninsule et réunit 500 toiles, payées sur les fonds personnels du souverain, et qui furent souvent, appât du gain aidant, soustraites aux musées eux-mêmes. La collection fut installée au Louvre où elle resta jusqu'en 1848, mais Louis-Philippe l'emporta avec lui quand il fut obligé de se retirer, elle lui appartenait en propre ! Au cours des années qui suivirent, la dispersion des collections, comme celle du Prado, continua sans coup férir, faute de place, faute de moyens pour les entretenir ou, plus simplement, par appât du gain, vendues au plus offrant.
Après un demi-siècle de calme, la guerre civile de 1936-39 allait faire subir de nouvelles épreuves aux peintures monastiques restées en Espagne. Eglises incendiées, monuments détruits, tableaux arrachés à leur lieu d'origine ... les avanies furent, certes, moindre qu'au XIXème mais cette dernière époque fut encore très néfaste à la peinture monastique du XVIIème, pourtant si riche.
Zurbarán, dont l'oeuvre fut en majeure partie commandée par des couvents, n'échappa pas à ces tempêtes dévastatrices, et seul un cycle de sa main, celui du Guadalupe, est encore visible dans le cadre pour lequel il fut peint. On comprend mieux, à l'énoncé de ces calamités, pourquoi le peintre est resté longtemps mal connu et combien une exposition comme celle des BOZAR de Bruxelles est importante pour mieux redécouvrir son oeuvre. Car celle-ci s'inscrit dans la longue et riche histoire de la peinture monastique en Espagne, initié à l'aube du XVIIème siècle à l'occasion de la véritable frénésie de construction qui vit se multiplier les fondations religieuses et leur décoration par une foule d'artistes dont Zurbarán était sans doute l'un des plus talentueux.

L'immaculée Conception de Langon, peinte en 1661, exécutée avec une technique infiniment délicate, pendant les dernières années d’activité du peintre. Il confère au manteau un remarquable mouvement ondulant, qui évoque, dans un bleu éclatant d'un velouté idéal, une voile agitée par le vent. 

A l'occasion de la "redécouverte" du peintre, des recherches efficaces et éclairées ont permis de mettre au jour des archives importantes qui permettent de mieux connaitre sa carrière. Jusque là sa vie relevait plutôt de la légende, romantisée pour en faire "le Caravage espagnol", exemplaire pour son application à peindre d'après nature. L'ouverture, au début des années 20, d'archives notariales longtemps inaccessibles permit aux chercheurs d'enrichir et d'améliorer leur approche critique et permit le renouvellement des études consacrées au peintre. C'est après la tourmente de la Guerre Civile qu'intervient celle à qui Zurbarán doit sa véritable renaissance : Maria Luisa Cartula. Cette "femme du monde" qui rédigeait des essais pleins de finesse comme critique d'art, se vit commander par un éditeur une monographie de Zurbarán, pour une collection qui voulait "décrire l'évolution d'un être humain qui fut peintre". Exigeante, Maria Luisa Cartula ne put se satisfaire de l'exploitation de la pauvre documentation existante sur le peintre, et partit prospecter les archives municipales et paroissiales d'Estrémadure, région dont il était originaire, les archives notariales de Séville et de Madrid, où il mena une grande partie de sa carrière. Et à partir de ces travaux, menés avec un sérieux et un enthousiasme jamais pris en défaut, les toiles du peintre purent être identifiées, retrouvées dans le monde entier (en particulier en Amérique du sud), les datations furent précisées, les attributions révisées et l'exposition de 1988 posa les bases d'une véritable approche raisonnée de son oeuvre.
C'est dire l'importance, du point de vue de l'histoire de l'art, de l'exposition de Bruxelles qui constitue, en quelque sorte, le point d'orgue de presque cinquante années de recherches qui ont totalement modifié et reconstruit l'approche de ce peintre qui reste, pour moi, l'objet d'un émerveillement enfantin ... Un petit aller et retour à Bruxelles s'imposait, qui nous a permis d'en savoir plus !
A suivre :
Zurbaran : l'exposition Bozar (1)
Zurbaran : l'exposition Bozar (2)
Zurbaran : l'exposition Bozar (3)

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(1) Le Général Lejeune raconte ainsi dans ses Mémoires "Pour se garantir mieux de la fraîcheur des nuits, les soldats avaient apporté au camp tous les tableaux qu'ils avaient pu retirer des églises ou des couvents dont ils s'étaient emparés, et ces toiles, peintes ou vernissées, le abritaient parfaitement contre le soleil, la pluie, le froid, l'humidité... Cette exposition de peintures ressemblait à celle qu'on voyait autrefois à la place Dauphine lorsque les jeunes artistes n'étaient pas encore, en 1972, admis à l'honneur d'exposer leurs ouvrages au Louvre. Ce spectacle semblait faire plaisir à nos braves polonais qui sont catholiques et, en général, pleins de piété..."



La plupart des reproductions de ces articles proviennent de Wikipaintaing ou du site de l'exposition Zurbarán de Ferrare
Ouvrages utilisés pour les données historiques et biographiques : Zurbarán par Paul Guimard aux Editions du temps et le catalogue de l'exposition Bozar.


mercredi 9 avril 2014

TROIS FILMS TENDRES

The Lunchbox 
un film de Ritesh Batra


J'en avais beaucoup entendu parler, et je me désolais qu'il n'ait pas atteint ma contrée reculée mais néanmoins riante !! C'est chose faite, il est passé hier soir pour une unique séance et je n'ai pas été déçue : The Lunchbox est vraiment un petit joyau à voir si on aime le cinéma d'auteur, ou le cinéma "humain" tout simplement. 

Le synopsis selon Allociné : Ila, une jeune femme délaissée par son mari, se met en quatre pour tenter de le reconquérir en lui préparant un savoureux déjeuner. Elle confie ensuite sa lunchbox au gigantesque service de livraison qui dessert toutes les entreprises de Bombay. Le soir, Ila attend de son mari des compliments qui ne viennent pas. En réalité, la Lunchbox a été remise accidentellement à Saajan, un homme solitaire, proche de la retraite. Comprenant qu'une erreur de livraison s'est produite, Ila glisse alors dans la lunchbox un petit mot, dans l'espoir de percer le mystère.

Le propos peut sembler mince, mais ne vous y trompez pas, c'est un film plein de leçons de vie, touchant, dépaysant et délicat. Tout en finesse. Les acteurs sont impeccables de justesse, le rythme, soutenu : un vrai challenge, il ne se passe rien, cela dure presque 2h et on ne s'ennuie pas. Simplement parce que les personnages sont terriblement attachants et proches. S'y ajoute un portrait passionnant de la ville (Bombay) et une métaphore simple mais efficace sur les gares, les trains et le rêve d'une autre vie. Il y est aussi question de la vie au bureau, de la vie de couple, de la famille, de la solitude, des regrets stériles, et de tout ce qui fait notre quotidien, en Inde ou ailleurs ! Le coup de génie du film, à mon sens, est le dialogue qu'entretient l'héroïne avec sa voisine du dessus, coincée chez elle par un mari grabataire, voisine qu'on ne voit jamais mais qu'on entend ! Comme une conscience, comme un révélateur de rêves. Pour finir, et ce n'est pas le moins intéressant, le film a réellement été tourné en s'appuyant sur une très sérieuse étude de l'Université de Harvard, sur le système indien des Dabbawallahs, c'est à dire sur la livraison quotidienne des déjeuners sur le lieu de travail des employés, repas préparé le plus souvent à domicile par leur épouse, voire par un restaurant. 

Les Dabbawalas, littéralement porteurs de gamelles en Hindi, sont regroupés au sein d’une association - Mumbai Tiffin Box Supplier Association – dont la mission est de collecter et livrer tous les jours plus de 200 000 repas au cœur de la ville de Bombay. L’histoire a commencé dans les années 1890, lorsqu’un banquier indien a demandé un jour à un jeune garçon des rues de récupérer son déjeuner à son domicile dans une banlieue de Bombay et de le livrer à son bureau au centre ville. Ce jeune garçon originaire de la région de Pune, qui était venu à Bombay pour gagner sa vie et faire vivre sa famille, a rapidement compris qu’il existait une demande pour ce type de service et a fait venir d’autres personnes de sa région pour démultiplier son offre auprès de nouveaux clients. Aujourd’hui, ce sont près de 5 000 Dabbawalas qui tous les matins, pour 350 roupies par mois (environ 6 euros) récupèrent au domicile de leurs clients dans les banlieues plus ou moins éloignée de Bombay les boîtes en métal contenant le déjeuner « fait maison ». A pied, à vélo et surtout grâce au réseau performant des chemins de fer, ils livrent avant 13 heures ces repas dans les bureaux ou sur les chantiers du cœur économique de la ville. Dans l’après midi, ils ramènent les boîtes vides dans les foyers d’origine.

 Alors si vous avez la chance que le film passe près de chez vous, n'hésitez pas, c'est vraiment un film à voir, et vous rirez souvent (discrètement, avec nostalgie parfois) !!

Je profite de ce billet pour présenter un autre film que j'ai vraiment adoré :

Le Vent se lève, il faut tenter de vivre 
de Miyazaki


Un film, dont il nous dit qu'il sera le dernier, de MAÎTRE Miyazaki... Pas moyen de rater cela !! Même si la salle de cinéma, comble, était pleine de vieux (dont moi, bien sûr !!) c'est un incontournable !!! 

Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre! 
L'air immense ouvre et referme mon livre, 
La vague en poudre ose jaillir des rocs! 
Envolez-vous, pages tout éblouies! 
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies 
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

 "Le Vent Se Lève" dont le titre est inspiré du premier vers de la dernière strophe du poème « Le Cimetière Marin » de Paul Valéry, nous invite à suivre la vie de Jiro Horikoshi, un ingénieur aéronautique japonais qui s’illustrera dans son pays en créant le fameux chasseur Zéro, tristement célèbre pour avoir été un facteur déterminant dans la victoire japonaise lors de la terrible bataille de Pearl Harbor... Le film débute par le rêve d’un petit garçon qui rencontre un créateur d’avions italien ( Giovanni Battista Caproni) l’invitant à grimper dans l’un d’entre eux pour aller voguer au-delà des nuages, puis au réveil de ce garçon qui affirme que plus tard il inventera des avions... 

Puis, toujours entrecoupé de passages oniriques, le film raconte l'histoire de ce jeune homme, qui ne faillira jamais à sa promesse et tentera tout pour créer un avion révolutionnaire : on partage ses ambitions, on est confronté aux aléas de la vie qu’il rencontre, on rit avec lui aux de moments de bonheur simples et on souffre lorsque des malheurs le frappent de plein fouet. Ancré dans l’Histoire avec un grand « H », le film aborde des sujets graves et sensibles tels que le tremblement de terre du Kanto de 1923, la Grande Dépression, la terrible épidémie de tuberculose, l’entrée en guerre du Japon ou encore les ravages même de cette guerre... 

La réalisation est irréprochable et la qualité de l’animation presque parfaite. Et l'ensemble est sublimé par la musique merveilleuse et langoureuse de son éternel ami Joe Hisaishi (d’ailleurs, le thème principal du film restera dans les mémoires ne serait-ce que par sa puissance émotionnelle, au même titre que ceux de "Mononoke Hime" ou "Mon Voisin Totoro"). Voilà, "Le Vent Se Lève" est un formidable chant du cygne, moins merveilleux et plus "adulte" qu’à l’accoutumé. 



Ce n'est pas LE chef-d’œuvre de Miyazaki ( difficile de surpasser Le Château dans le ciel, Mon voisin Totoro, Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro ou Le Château ambulant) mais cela a des allures de testament : tour à tour ample, confondant de beauté, puissant, doux, lumineux, bouleversant, sombre, triste... Cela vous tirerait presque des larmes, malgré le côté un peu convenu de l'histoire d'amour qui sous-tend l'histoire !! Car il y a aussi une histoire d'amitié, et une histoire d'amour dans ce long-métrage. Un très beau moment de cinéma, de poésie pure et de beauté formelle ...


Tel Père, tel fils 
un film de Hirozaku Koreeda

Danielle en parlait ici, et je me suis aperçue que j'avais oublié d'en parler, et pourtant c'est un film que j'ai adoré.

Le synopsis selon Allociné : Ryoata, un architecte obsédé par la réussite professionnelle, forme avec sa jeune épouse et leur fils de 6 ans une famille idéale. Tous ses repères volent en éclats quand la maternité de l'hôpital où est né leur enfant leur apprend que deux nourrissons ont été échangés à la naissance : le garçon qu’il a élevé n’est pas le sien et leur fils biologique a grandi dans un milieu plus modeste

Ce film est une très belle plongée dans la société japonaise, ses modernismes, ses traditions et leurs contradictions, qui traite avec finesse du thème de l'inné et de l'acquis. Aucun effet inutile et pourtant le film est d'une étonnante efficacité pour évoquer la difficile relation père-fils, mais aussi l'inéluctable problème transgénérationnel, celui des histoires et blessures familiales qu'on ne veut surtout pas reproduire et qu'on traîne comme des boulets derrière soi.
L'affaire de l'échange des enfants n'est qu'un prétexte pour analyser les tenants et aboutissants de l'amour paternel : sur quels malentendus il se construit, sur quelles faiblesses il tente de se développer, quelles erreurs doit-il surmonter pour parvenir à s'épanouir ?
Les comédiens sont absolument parfaits : d'une justesse incroyable dans des rôles difficiles et très émouvants. Tous ! La comparaison des milieux dans lesquels évoluent les deux familles est tissée de détails passionnants et fort révélateurs des mœurs japonaises (Madeleine, qui en connait un morceau, m'a confirmé combien ces anecdotes sont justes). L'histoire surtout, est admirablement menée, d'une façon très subtile et tout doucement, d'une façon feutrée, ciselée. Ce film, qui suggère, avec virtuosité, tant de non-dits et d'incompréhensions qui blessent, est un travail d'orfèvre. A voir aussi, absolument !



lundi 7 avril 2014

SIXTY IN PÉTIGNAC


60 bougies !! Et oui, nous approchons tous, peu ou prou, de l'âge des dizaines arrondies, alourdies par le temps, celles dont on se dit qu'il est encore décent de les fêter dignement, en regroupant autour de l'intéressé une famille émue, heureuse de se retrouver pour une occasion joyeuse, et  un panel d'amis encore fringants, assez nombreux et forcément ravis de la fête. Ce genre de complot demande, pour être réussi, un certain nombre de condiments difficiles à doser : il faut d'abord que l'intéressé ne prenne pas ses jambes à son cou au moment fatidique, voire avant s'il se doute du piège qui l'attend (j'avoue que, personnellement, c'est ce que je ferais si on me concoctait pareil traquenard). Il faut ensuite, pendant des mois, organiser l'affaire, convoquer les uns et les autres en obtenant, sport délicat, que personne ne vende la mèche. Il faut bien sûr assurer l'intendance et enfin œuvrer pour que la sauce prenne au jour J, entre des gens fort dissemblables, quoique tous de très bonne volonté,  afin que l'ambiance soit au diapason de l'événement, qu'on désire inoubliable ! Tous ces ingrédients étaient présents à Pétignac ce week-end pour fêter, en un 24 heures non-stop de musique, le maître des lieux selon une formule que ceux qui l'ont partagée ne sont pas prêts d'oublier.


Les lecteurs de ce blog connaissent déjà, peu ou prou - pour l'avoir admiré sur son tripianoteur, dans ses œuvres d'accordeur, ou encore lors d'un de ces concerts "privés" qui n'ont, heureusement, pas l’outrecuidance de s'appeler ainsi mais qui sont réservés à de vrais amis - le Tryphon du piano, le jongleur de la clé d'accordage, le génie du Steinway bien préparé !! Et Gérard, qui aime qu'on l'aime, est entouré d'amis qui, sincèrement, mouraient d'envie de lui faire plaisir. Et, forcément, ces amis sont souvent des musiciens. Des vrais, des pros, et des amateurs, au sens noble du terme, des gens qui aiment la musique.


C'est ainsi que, pendant des mois, l'un d'entre eux a comploté, fédéré les énergies, accordé les dates (largement aussi compliqué que d'accorder un piano cette affaire : vous imaginez le tour de force qui cela représente de faire se rencontrer au fin de fond de la Charente profonde, des gens dont les agendas, gérés par d’irascibles imprésarios, sont pleins à l'avance depuis deux ans et regorgent de concerts aux quatre coins du monde), harmonisé les intentions et assuré toute la partie "casting" de l'événement. Car vraiment, cela en était un !! De son côté, Fabienne, l'épouse de Gérard, assurait avec le talent et l'efficacité qu'on lui connait, la logistique de tout ça... Et n'allez pas croire que c'était simple : les tivolis à monter, 3 repas chauds à assurer, des apéros, une cave sans cesse sollicitée, les invitations à lancer, instructions à l'appui, 90 personnes à contacter dans la plus grande discrétion, venant de partout, les artistes à héberger... le plus dur, dans tout cela, étant, je vous le donne en mille... la gestion de l'agenda de Gérard qui ne devait, en aucun cas, accepter la moindre obligation professionnelle ce week-end là ! Vous imaginez la catastrophe s'il avait annoncé le vendredi à sa chère moitié qu'il avait accepté un accord à Poitiers pour le dimanche. Il fallait aussi que les deux pianos de concert soient au Domaine tout le week-end, donc refuser toute location, quitte à para^tre kamikaze.


Je vous passe les anecdotes croustillantes qui ont émaillé la préparation et les affres par lesquelles sont passés les deux valeureux organisateurs. Soleil aidant, samedi à midi, l'ambiance était fébrile au Domaine Musical : le héros de la fête opportunément éloigné depuis deux jours de chez lui, précaution nécessaire pour préparer les lieux, était attendu, suivi au radar avec éclaireurs, complices et avant-courrier. Les invités piétinaient, riaient, imaginaient sa surprise, les tripianoteurs, trompettes et maracas s'agitaient en tous sens... Et soudain : "Il est au rond-point" ... le tout nouveau sexagénaire ému, éberlué, abasourdi, stupéfait, comprenant par à-coups mille détails étranges qui avaient émaillé son quotidien depuis quelques jours, fut entouré, fêté, acclamé...


La succession d'abbracci qui s'ensuivit est à noter dans les annales : Gérard est la champion toutes catégories de l'abbraccio authentique, le vrai, celui qui enveloppe, serre, tapote, rigole et larmoie, bref, l'embrassement rempli d'une vraie et sincère émotion. Et là, croyez-moi, ce fut un festival.


D'ailleurs, durant ces deux-jours tout fut festival : l'amitié, la chaleur humaine, la gourmandise, le jeu, la bonne humeur, et, bien sûr, la musique. Imaginez 24h de musique ininterrompue... (on a un peu dormi tout de même)... servie par les plus grands (par discrétion, je ne citerai pas les interprètes présents, mais pas moins de huit "pointures" que vous reconnaîtrez peut-être sur les photos), qui se sont complètement "éclatés".


Chansonnette, jazz, classique, tous les styles bien sûr, tous les rythmes, tous les tempi... Des moments inoubliables comme le concerto pour la main gauche de Ravel, sans partition, l'un faisant le soliste, l'autre reconstituant l'orchestre avec un à propos jamais pris en défaut... les études en forme de canon de Schumann, le Sacre du Printemps... Debussy, Piaf, Carmen, Nougaro, Aznavour, Dvorak, que sais-je encore... des pianistes enthousiastes, qui se répondaient, improvisaient, déchiffraient à vue, riaient, s'interpellaient, changeaient de piano, chantaient, se passaient la main sans faiblir une minute !! Et nous qui ne savions pas où donner de l'oreille, extatiques, amusés, ravis, séduits...


Et au milieu de cette aimable bacchanale musicale, Gérard aux anges, extasié, rayonnant et quelque peu ébaubi : jamais fête si décontractée et pourtant d'une telle qualité ne fut donnée en l'honneur d'un sexagénaire !!


Rien de convenu, rien de compassé, chaque minute de cet incroyable week-end était à la mesure du héros de la fête : harmonieuse. Nous avions déjà des souvenirs impérissables de Pétignac, mais celui-là restera le point d'orgue !


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