jeudi 3 septembre 2015

Émilie - Romagne : de tout, un peu

Nous sommes heureux de voir paraître, selon ce que Michelaise avait programmé, les derniers articles rédigés avant son décès. Le dernier paraîtra le 15 septembre.























lundi 31 août 2015

Delizie estensi : les villas de la région de Ferrare

Nous sommes heureux de voir paraître, selon ce que Michelaise avait programmé, les derniers articles rédigés avant son décès. Le dernier paraîtra le 15 septembre.

En histoire de l'art italien, le terme de "delizia" désigne les manifestations de la vie courtisane et princière, caractérisée par une volonté de profiter à la fois des artifices que procure l'aisance et des plaisirs que procure la nature. On a donc donné aux villas de plaisance, construite par les Este et les gens de leur cour entre la ville de Ferrare et dans la campagne environnante, jusqu'à la mer. Ce sont ainsi 53 pavillons de chasse et refuges d'été qui sont disséminés dans le territoire entre Ferrare et Rovigo, construits entre la fin du XIVe et le milieu du XVIe siècle, pensés comme des lieux de loisir et de divertissement. Les delizie remplissent toutes d'abord des fonctions économiques, agricoles, voire politique et stratégiques, mais sont conçues pour être prêtes à accueillir à tout instant une cour itinérant désireuse de venir chasser ou se distraire.


Inscrites par l'Unesco dans la liste des sites du patrimoines mondial, le critère posé lors du choix en 1995 de cette région par cet organisme était le suivant : "les résidences des ducs d’Este dans le delta du Pô illustrent de manière exceptionnelle l’influence de la culture de la Renaissance sur la paysage naturel". La plupart de ces "délices" étaient reliés à Ferrare par voie d'eau. Nombre de ces résidences ont malheureusement disparu, d'autres sont en piteux état mais nous avons réussi à réaliser un petit circuit significatif dont je vous livre l'itinéraire dans ce billet. (1)

Benvignante


Ce palais, appelé «le Turon" par les habitants, fut fortement altéré au cours des deux derniers siècles.
L'histoire du bâtiment, dont le nom dérive probablement de la vigne cultivée à proximité, est liée à celle de la famille de Teofilo Calcagnini, maître de chambre à la cour des Este : le duc Borso d'Este lui donna, en 1465, un manoir avec ses dépendances, y compris la tour de pigeonnier, un boucher (l'abattage des animaux), une taverne avec hébergement, la maison de l'intendant, un grand parc, un jardin potager, divers hangars et une chapelle ou "chiesolla ", pour laquelle l'orfèvre de Milan Amadio réalisa tasses et gobelets d'or. 


Le bâtiment date de 1464 et est l'œuvre de Pietro Benvenuti. En 1466, sont attestées des interventions pour réaliser des décorations, de Gerardo da Vicenza, Tito-Livio et Luigi Castellani. À la mort du comte Alfonso Calcagnini (1503), on établit un inventaire détaillé de la propriété, qui mentionne, outre l'excellent état du bâtiment, d'importantes surfaces cultivées alentour. Il semble, d'après ces descriptions, que la structure initiale était en quadrilatère, entourant une cour intérieure équipée d'un puits. 


Par contre, les inventaires établis au cours du XVIIe siècle (1612, 1641, 1672) décrivent un aménagement de plus en plus sommaire, une fréquentation de plus en plus rare, et même la location des lieux pour permettre aux propriétaires de faire face à des difficultés financières. Après avoir été hypothéqué en 1809 par le marquis Ercole Calcagnini en faveur de Francesco Thiene Vicence, le bâtiment fut vendu en 1818 au comte Luigi Gulinelli, qui l'a entretenu sans trop d'investissements puisqu'en 1944 une aile entière dut être détruite pour cause de mauvais état.


Par contre, un joli parc fut créé, avec une double rangée de platanes et la plantation d'autres grands arbres, tilleuls, pins, chênes et de cèdres du Liban, malheureusement coupé entre les années 1940 et 1950 pour répondre aux besoins en bois causés par la guerre. 


Aujourd'hui, le corps principal est dominé par les grands créneaux de la tour Gibeline qui surmonte le portail. L'intérieur semble totalement à l'abandon, et le puits actuel, en brique, a remplacé le puits de marbre d'origine. C'est la municipalité d'Argenta (commune proche, propriétaire de l'ensemble depuis 1990), qui a mené, de 1998 à 2010 les travaux nécessaires pour assurer la sécurité du bâtiment, réfection de la toiture, restauration des fenêtres murées et  consolidation de l'escalier menant à la tour. Mais de nombreux travaux restent encore à venir et, d'ici quelques dizaines d'années Benvignante aura peut-être retrouvé une partie de son lustre. 

Belriguardo



Beauregard, dans une plaine aussi plate, cela tient du miracle !! Et, de fait, seule la terrasse surplombant l'entrée semble justifier ce nom un peu usurpé ! Pourtant, dans une lettre datant de mai 1493 (2), Ludovico il Moro évoque, pour sa femme Béatrice d'Este, la forte impression que fit sur ses visiteurs, cette construction, qui est reconnue par les spécialistes comme l'une des inventions architecturales les plus originales de Renaissance. 



Conçue comme une villa antique, avec deux grandes cours intermédiaires, le bâtiment alla jusqu'à mériter le nom de Versailles du Pô, comme en témoigne ce plan ancien des lieux. Autour, documentés dans la cartographie du XVIe siècle, vignobles, vergers, étangs de poissons, fontaines et jardins en assurent la richesse et l'agrément.


La construction, initiée par le marquis de Ferrare Nicolò III d'Este sur le site d'un cimetière romain, a commencé en 1435. L'architecte du bâtiment, sans doute Giovanni da Siena (mais des études récentes proposent le nom de Pietrobono Brasavola) a conçu un schéma qui semble se référer encore à la reconstruction de la maison grecque de Vitruve, comme elle est décrite dans les sources littéraires antiques (première des Epistolae de Pline le Jeune).


Au-delà du grand vivier alimenté par les eaux de la rivière (et qui fut souvent lieu de spectacles aquatiques), on trouve la tour d'entrée majestueuse, donnant accès à un premier porche pénétrant sur une cour où étaient installées les équipements pour faire face aux activités quotidiennes (bûcher, local pour les chandelles, garde-manger, cuisine, etc.) et d'administration agricole de la résidence. C'est dans la seconde cour, que se tiennent les habitations proprement dites, beaucoup plus luxueuses. (3)

Verginese

Le nom de la résidence est sans doute lié à la présence d'un canal ou fossé "Verzenese" qui entourait la plupart des terres de la ferme. Il n'y a pas d'informations sur la chronologie exacte de la fondation de la structure, les premiers documents ne concernant que les trois dernières décennies du XVe siècle, lorsque la possession entière a abouti à l'administration, accordée par la Camera Ducale, par Sigismond Cantelmo de Sora, un nobles les plus estimés de la cour d'Este.


Entre 1485 et 1493 l'architecte Biagio Rossetti a été engagé pour des missions de supervision du bâtiment, tandis que le peintre Giovanni Bianchini recevait paiement des peintures héraldiques sur les cheminées et pour une frise.


Après la mort de Cantelmo la villa passa en usufruit au prince Hercule d'Este (1533). Il est donc probable que d'autres travaux d'amélioration furent réalisés. Par exemple, durant l'été de 1569, fut décidée la construction d'une "gisiolla", à savoir une petite église, probablement sur une structure préexistante. Comme toujours, l'endroit était aussi le centre fonctionnel de l'entreprise permettant de coordonner les activités agricoles, les produits laitiers et le bétail produits dans les terres voisines, générant des revenus importants. Par exemple, une dépense mentionnée en juin 1569 témoigne de la présence de haies de buis, de mûres et de lavandes, taillées régulièrement, de dizaines de poiriers, abricotiers, pêchers et de pommiers, et de 450 peupliers.(4)


En 1590, le prince Cesare d'Este, futur duc de Modène, transmet par succession les «trois possessions et toutes les terres et les usines" à la famille Picchiati. Il y a très peu d'informations sur l'utilisation prévue et sur la vie du domaine au cours du XVIIe siècle. En mai 1771, les frères Antonio et David Bargellesi prennent en charge l'administration de Verginese et y réalisent encore quelques améliorations. En particulier les décorations en stuc de l'intérieur du bâtiment : atlantes, rosaces, corniches, spirales, coquillages, feuillages, fleurs et feuilles d'acanthe qui constituent un ensemble décoratif délicieux, presque rococo, encore visible aujourd'hui.


C'est ensuite la famille Bargellesi (propriétaire jusqu'en 1905) puis le marquis Di Bagno (propriétaire jusqu'en 1932) qui continuent à entretenir les lieux. En 1932, le bâtiment est vendu aux enchères et acheté par la Cassa di Risparmio di Ferrara, qui le revend deux ans plus tard à la famille Fontana, propriétaire jusqu'en 1972, date à laquelle elle fait don du complexe de bâtiments à l'administration provinciale de Ferrare.


On y visite l'intérieur, les jardins et un très intéressant musée archéologique, riche de nombreuses stèles funéraires romaines du Ier et IIe siècle ap J.-C., dite Nécropole Fadienis.


Aux 5 stèles aux inscriptions émouvantes, s'ajoutent tous les objets trouvés dans les tombes, céramiques, terres cuites, verres, tasses, bouteilles, lampes à huile, amphores et objets pour le rituel funéraire, en argent et en bronze.

Mesola (5)


En 1578, lorsque la construction de drainage de l'est de la région Ferrare touchait à sa fin, fut lancé sur l'île de Mesola la construction d'une enceinte, en forme de polygone irrégulier, avec douze tours carrées, à l'intérieur de laquelle fut plus tard rajouté un palais ducal de plan carré (1583), avec des tours. C'est à l'architecte et ingénieur Carpi Marco Antonio Pasi, aidé de nombreux collaborateurs que furent confiés les travaux.


Jusqu'à 1598, date de la dévolution du Duché d'Este aux États pontificaux, Mesola fut conçue non seulement comme un "délice", mais aussi comme la pierre angulaire d'un système de communication, stratégique et commercial, en lien avec la mer et le port de Goro.


D'ailleurs, le lieu resta ensuite possession privée de la famille et ne fut pas inclus dans les possessions papales. C'était, bien sûr, un domaine de chasse mais surtout un domaine stratégique d'un point de vue hydraulique, influançant par des jeux de canaux et de déviations des eaux la morphologie de l'ensemble de la région du delta.


En 1771 Ercole III d'Este, duc de Modène et de Reggio, donna la Mesola en dot à sa fille Béatrice, épouse de l'archiduc Ferdinand de Habsbourg, fils de Marie-Thérèse d'Autriche.


Suivirent plusieurs changements de propriétaire, de l'État pontifical à la République française et en 1911, avec l'intervention de la Société pour la bonification des terres de Ferraresi (SBTF), a commencé une série de travaux d'entretien. Actuellement propriété de la province de Ferrare, le château abrite le centre de visite du parc régional du delta du Pô et accueille des congrès et des expositions.

Torre Abate

Ce n'est pas un "délice" mais une construction hydraulique typique, révélatrice des aménagements en eau conduits par les Este dans la région. Elle témoigne des efforts déployés en matière de défense hydraulique du territoire, et de la remise remise en état entreprise par la seigneurie ferraraise au XVIe siècle.


Ce bel exemple d'architecture hydraulique se développe selon une forme rectangulaire concave pour mieux contrôler le débit de l'eau grâce à un système de portes.


Construit en 1569 pour le drainage de l'eau en provenance des "hautes terres" vers la mer, le bâtiment était équipé de portes "Vinciane", ouvertes uniquement vers la mer afin de permettre l'évacuation à marée basse et fermées pour empêcher le reflux à marée haute.


La construction, utilisée comme tour de guet et de protection du territoire de Mesola, fut rajoutée au XVIIe siècle.

Comacchio


De Comacchio, je ne vous dirai rien ou presque, le lieu étant hautement touristique et faisant l'objet de suffisamment de notices sur Internet pour qu'il soit inutile d'en rajouter, à part quelques photos !


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(1) L'ensemble des Delizie Estensi est admirablement présenté ici, pour qui voudrait faire un circuit plus complet que le nôtre. C'est d'ailleurs de ce site que provient l'essentiel de ma documentation pour cet article.
Vous pouvez aussi lire les Carnets de Voyage de Miriam .

(2) "Non voria per cosa del mondo esser manchato de venire perché ho veduto tanto grande casa, tanto bella et bene intesa et cussì ornata de picture excellentissime, che non credo ch’el mondo abia una simile".
"Je n'aurais pour rien au monde voulu manquer de venir, parce que j'ai vu une maison si belle, si grande, si bien aménagée et ornée de peintures excellentes, telle que je crois n'en avoir jamais vu au monde de semblable."

(3) Parmi les espaces décorés, citons une pièce peinte avec des «sages », une autre avec « Hercule dans le champ vert », d'autres avec des plafonds en bois aux armes des Este, une antichambre avec une «Sybille», trois chambres on l'on retrouve les effigies du duc et de ses courtisans les plus intimes dans différentes versions, le «grand salon », peint en 1493 par Ercole de 'Roberti avec l'histoire de Psyché, thème iconographique de grande fortune pendant la Renaissance. La décoration de la chapelle ducale (1469-1472) fut confiée à Cosme Tura. Le seul espace décoré qui ait survécu est la Sala delle Vigne, une grande salle de 18 x 9 mètres, au sein de laquelle travaillèrent, entre 1536 et 1537, les artisans les plus qualifiés de l'entourage du duc Ercole II : Giovanni Battista Tristano (comme maître d'oeuvre), Dosso e Battista Dossi, Camillo Filippi, Benvenuto Tisi da Garofalo, Tommaso e Girolamo da Carpi, Biagio da Bologna, Giacomo da Faenza, Gabriele Bonaccioli, Tommaso da Treviso, Terzo Terzi et bien d'autres, moins connus. Visite possible dans le cadre de la visite du museo civico, dont la salle de la Vigne acccueille la section renaissance.
La section archéologique, située dans les locaux de la tour d'entrée, expose les découvertes de la nécropole romaine de Voghenza (I-III sec. D. C.), preuves que l'endroit était autrefois un centre administratif de l'empire très important, qui devint plus tard le premier diocèse en territoire padan, jusqu'au VII siècle, lorsque le siège de l'évêque fut transféré à Ferrare.

(4) L'aménagement paysager du jardin placé entre le bâtiment et la Torre Colombaia a d'ailleurs été refait entre 2003 et 2006, conçu comme un musée destiné à améliorer les pratiques horticoles et ornementales typiques des anciens jardins Renaissance de la région de Ferrare.

(5) Le savant Annibale Romei, dans ses discours de 1586, décrit ainsi le palais de Mesola et ses murs crénelés, enfermant des canaux, des forêts et des ménageries pour animaux :
 "Nel fine dell'autunno, Sua Altezza con la signora Duchessa con la Corte, et altri gentilhuomini e gentildonne della città, se ne va a marina, dove tra l'altre habitationi delitiose, sopra il porto di Goro, in un bosco, detto la Mesola, ha edificato un sontuoso Palazzo..."
"A la fin de l'automne, Son Altesse la duchesse avec la Cour, et d'autres gentilhommes et dames de la ville, vont à la mer, où, entre autres villas de plaisir. Parmi elles, au-dessus du port de Goro, dans une forêt appelée la Mesola, se trouve un palais somptueux, ceint d'un mur d'enceinte avec quatre portes...
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