samedi 25 juillet 2015

La logique de la tomate


Réflexion de saison : il faut dire qu'Alter a fait fort cette année. En tant que digne néo-retraité, il s'est mis corps et âme (oui, j'insiste, âme : il leur parle à "ses" tomates, et plus encore à "ses" olives qu'il soigne avec une attention jalouse, car il escompte cette année une "production" d'huile hors norme !) au jardinage. Modeste, certes, bien qu'il m'ait planté une citrouille genre terroriste, qui envahit tout et me promet une récolte qu'il va falloir que j'écoule sur le marché de Meschers ... surtout centrée sur la plantation phare de l'été : la tomate.


Et, soins méticuleux aidant, les plants, dressés contre un mur plein sud qui leur renvoie toute la chaleur du soleil à la puissance deux, "ses" tomates donnent tellement qu'on en est déjà à la phase "congélation". Cela provoque, chaque matin, des séances de pelage, épépinage, découpage, mijotage et tutti quanti ... intensives et, même si on essaie de varier les usages, cela tourne autour du velouté, froid ou chaud, des soupes diverses à base de tomate, toujours, des minestrones, salades, tartes, ratatouilles, des sauces ou gaspachos... j'en passe et de plus succulents.


Or ce matin, où l'exercice fut assez long pour favoriser l'introspection durant ces tâches un tantinet répétitives, il m'est venu à l'idée que finalement, la logique de la tomate, c'est un peu la logique de la vie. On part de graines (merci Madeleine !!! c'est elle qui élève nos plants) qu'on dorlote avec une tendresse particulière et qu'on chouchoute jusqu'à leur mise en terre. Et là, on commence à les arroser, avec ferveur et intensité, on les abreuve, on les souhaite grosses, rondes, épanouies, riches en sucs divers et parfumés. Et quand, enfin, elles sont belles et mûres à point, on les cueille d'une main sûre et rapide : clac, au panier. Dès lors, on n'a plus qu'un objectif : les faire réduire. Toute cette eau généreusement dispensée pour les rendre appétissantes et girondes, on la fait s'évaporer de façon à n'en conserver que les saveurs les plus pures. Se donner tant de mal dans un sens pour finir par s'appliquer à faire exactement l'inverse, voilà ce que j'appelle "la logique de la tomate".


Ainsi va la vie ! Nous avons aussi arrosé les nôtres (de vie) de mille occupations "importantes", incontournables, chronophages, couru après les heures, accumulé les impératifs, vibrionné jusqu'à l'épuisement, persuadés que nous étions que tout cela était de première urgence. Nous avons rempli, entassé, amassé, jalousement, frénétiquement, et surtout avec le sentiment profond que nous devions agir ainsi. Un devoir sacré, qui nous rendait "vivants". Et nous voilà, quelques mûrissements plus tard, encombrés et marris : il faut "devenir" sages et apprendre à élaguer, relativiser, ne conserver de nos outrances et de nos ferveurs que le plus important. Réduire, à petit feu, dompter d'abord, soumettre nos espoirs et nos attentes, pour les rabattre ensuite, doucement pour commencer, et plus drastiquement ensuite. Il nous faut ordonner, trier, jeter beaucoup de nos envolées adolescentes et de nos ambitions adultes, pour en revenir à l'essentiel. Cela s'installe sans crier gare et cela s'appelle, selon les cas et les circonstances, la circonspection, la tempérance, la prudence ou simplement la retenue. Plus de révoltes, ou maîtrisées, plus de colère ou positivées, nous devenons plus calmes, plus philosophes, modérés en un mot. C'est un apprentissage, un chemin vers l'essentiel auquel la vie et ses avatars mortifiants nous contraint quoi qu'on die ! Et je ne vous parle des réductions ultimes, celles dont nous constatons, angoissés, les effets sur les personnes que le grand âge plie et soumet. En gros, me disais-je ce matin en touillant ma ratatouille et en goûtant mon minestrone, la vie, c'est la logique de la tomate. Et qui sait si la visite, hier soir, à un "monsieur" qui fut grand (et qui l'est encore), pugnace, exalté et chargé d'idées à défendre, et qui, sans perdre rien de sa force de caractère, s'extasiait avec une candeur émouvante sur la beauté de "ses" roses, ne m'a pas convaincue encore plus que, finalement, cette logique est belle et source de sérénité.

Il paraît que nous en auront le double l'an prochain : quand le Moulin du Puits salé de Saint Martin de Ré aura pressé "notre récolte" !!

mercredi 22 juillet 2015

Manessier : Du crépuscule au matin clair


Le musée Mendjisky, auquel il faudra que je consacre un billet, accueille jusqu'au 15 octobre une exposition importante, au titre prometteur et qui mérite amplement la visite : Manessier : du crépuscule au matin clair.
Alfred Manessier est né en 1911 à Saint-Ouen dans la Somme. Son grand-père Ovide, pendant que son père était sur le front, avec une grande tendresse et beaucoup de bonhomie, l'initie aux secrets et aux beautés de la nature. Et, tout enfant encore, il éprouve un véritable émerveillement devant les paysages de la Baie de Somme, qui parcourt durant ses vacances. À 14-15 ans, il se lève la nuit pour observer les premières lueurs de l'aube sur le bord de l'eau et les transposer sur la toile. À 16-17 ans, son parrain, le journaliste Émile Buré lui offre un livre sur Rembrandt, déclenchant chez lui une profonde admiration qui lui faisait dire de ce peintre qu'il était "son père en peinture".

1928 - Aube sur le cimetière marin 

Après des études aux Beaux-arts d'Amiens, il est reçu à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en section architecture. Pourtant, malgré son admiration pour Le Corbusier, la peinture l'attire plus que l'architecture et il se met à l'école des maîtres, Tintoret, Titien, Rubens, Renoir, et surtout Rembrandt, en allant au Louvre faire des copies des grands du passé.  Il dira par exemple : « En faisant la copie de Bethsabée, j'ai compris l'analogie qui peut exister entre Rembrandt et van Gogh, la lumière exprimée était à la fois totale et intérieure. ».

1929 - Le phare de Brighton

Il lit et relit le Libro dell'arte de Cennino Cennini, l'annotant et s'intéressant aux recettes du XIVe siècle de  la préparation de la peinture à l'huile, à l'oeuf ou à la colle. C'est devant La Pourvoyeuse de Chardin qu'il fait la connaissance de Jean Le Moal qui deviendra son ami. Bien que poursuivant sagement ses études d'architecte - c'est ainsi que lors d'un voyage d'études en Hollande, il découvre, dans le bureau d'un architecte des toiles de Mondrian - il continue à peindre et s'initie même à la fresque avec Roger Bissière : il participe au Salon des Indépendants de 1934 et fréquente plusieurs amis peintres. Sa passion pour la peinture devient telle qu'à 26 ans, il refuse de passer l'ultime examen clôturant ses études d'architecture, il vend les biens de son père décédé deux ans auparavant, prend sa mère avec lui et décide d'affronter les risques d'une vie de peintre à Paris.

1938 - Catastrophe

Les années qui suivent sont difficiles pour Alfred : il doit faire son service militaire, déménage est rappelé sous les drapeaux en 39, et enfin, heureusement, rencontre Thérèse, sa future femme dont il sera toujours très proche et très amoureux. C'est l'époque où il élabore des oeuvres surréalistes, obsédé par les cruautés de la Guerre d'Espagne, par la prémonition d'une prochaine catastrophe et baignées d'un effroi latent. Après la démobilisation, il rejoint Thérèse réfugiée chez Roger Bissière à Boissiérettes dans le Lot, et il travaille comme garçon de ferme et bûcheron dans l'exploitation agricole de son ancien professeur. Son fils naît le 3 août 1940, la famille s'installe dans une ferme à Bénauge. C'est sur l'appel de Bazaine, chargé de la section des arts plastiques au sein du groupe Jeune France (1) qu'il rentre dans la capitale pour participer à l'exposition soutenue par Bazaine, Jean Vilar, Jean Desailly, Pierre Schaeffer, Lucien Lautrec... En mai 1941 il retourne à Paris, la peinture et la campagne normande, son art devenant pour lui un moyen de lutter contre le défaitisme, en célébrant une vie simple et paisible. Le surréalisme, au milieu de cette gigantesque conflagration, lui semble futile, d'ailleurs Thérèse n'en apprécie ni les couleurs acides, ni l'esprit trop subversif.  Elle a fait, elle aussi, de la peinture et est une fervente de Bonnard. Même si elle ne s'est jamais engagée dans la peinture de son mari, les discutions entre eux sont vives et, peu à peu, il aspire à "concilier l'inconciliable, c'est à dire les deux cubistes Braque-Picasso et Bonnard"(2), sa lumière et son bonheur de peindre. Ses toiles, dès lors, proposent un nouveau regard sur monde, introduisant dans sa recherche un espace de liberté et une volonté de cohérence. Ses teintes évoluent vers des couleurs plus joyeuses, des rouges chaleureux et des bleus calmes. "L'aube pointe derrière les ténèbres" (3) et c'est comme un vent de fraîcheur qui souffle dès lors que ses œuvres.

1943 - Port au soleil couchant

En mai 1941, il participe à une exposition de jeunes artistes français - avec Tal Coat, Édouard Pignon, Suzanne Roger, Charles Lapicque et bien d'autres - à la galerie Braun, et c'est perçu comme une provocation à la censure nazi qui considère (et interdit) l'art abstrait comme art dégénéré. Deux officiers de la Propagandastaffel viennent au vernissage et repartent, sans dire un mot. Pourtant il ne s'agissait pas à proprement parler d'abstraction et l'expression tradition française permit sans doute de rassurer l'occupant.

1945 - Le Bignon, la nuit

Après la dissolution de Jeune France (1) en mars 1942 par le gouvernement de Vichy, Manessier achète une modeste maison au Bignon où il continue à peindre. Il reçoit la visite de nombreux amis et c'est ainsi que le jeune étudiant à la Sorbonne Camille Bourniquel qui est aussi écrivain, vient visiter l'atelier de Manessier pour lui acheter plusieurs petites toiles. C'est le début d'une longue amitié, et lorsqu'en septembre 1943 Camille annonce qu'il a l'intention de faire une retraite à La Trappe de Soligny, cela intrigue fort Manessier, qui le suit, par curiosité. Les deux amis font, durant ces trois journées monacales, une expérience spirituelle qui aura une grande importance dans l'orientation du peintre. Il dira de sa conversion "Je suis entré dans l'Église pour être libre" (4), et c'est de la conquête de sa liberté intérieure qu'il voulait parler. En deux années - lourdes en événements, les peurs de l'occupation en 1943, l'espoir d'une libération, puis le déchaînement des armes en Normandie en 1944 - il se libère peu à peu de la figuration qui est, pour lui, devenue comme une gêne, voire un obstacle pour dire sa transfiguration spirituelle et, de fait, picturale. Usant des couleurs comme le ferait un musicien des notes ou un poète des mots, il cherche à en faire émerger un accord lui permettant de communiquer avec son spectateur. Il peint l’exact opposé de la violence pour ne pas céder au déesepoir et affirmer sa foi en une certitude de voir vaincues les forces du mal. Malgré l'apparente sérénité de sa vie campagnarde, il cache dans sa cave parisienne l'imprimerie du réseau clandestin "Résistance" et ne doit son salut qu'à l'intervention intrépide et providentielle d'un agent de la Poste qui intercepte une lettre anonyme à la Kommandantur le dénonçant aux allemands.
En 1945, il participe avec ses fidèles amis au Salon de mai organisé par la galerie Maurs et, dès lors, et même si son succès est, au début, fragile, il commence à pouvoir vivre de son art. Dans son livre qu'il consacre à leur amitié, Jean-Pierre Bourdais distingue plusieurs période dans la vie du peintre :

1956 -  Forces nocturnes

- Celle de l'après-guerre, où il commence à réaliser des toiles événementielles (5) dont aucune n'était présente à l'exposition dont ce n'était pas le propos, et de œuvres mystiques, dont l'illustration des Cantiques spirituels de saint Jean de la Croix en 1958.

1964 - Vent du soir sur Tolède

C'est aussi l'époque où il découvre la Provence, dont les lumières exaltent sa palette et délient son dessin, et l'Espagne (découverte en avril 63) dont il célèbre dans ses toiles les saisons lumineuses et austères. C'est enfin la période de ses deux séjours canadiens, dont il ramène des toiles à la lumière moins modulée, où les tons sont plus contrastés et les noirs plus présents. De cette période l'exposition présente surtout des paysages espagnols.


- Les années 70 que l'auteur nomme "les années de passion". Cette décennie, commencée par la série des toiles, aquarelles et lithographies sur le Procès de Burgos (6), est, elle aussi, une décennie engagée (7). Mais c'est aussi l'époque où il peint la série de ses Moissons et, en 1974, La joie champêtre. Une période délicate pour l'artiste qui, suite à la vente par l'Institut Pasteur de l'immeuble qu'il habite à un promoteur, se retrouve mis à la rue. Grâce à un ami avocat, il parvient à obtenir une indemnité mais cela lui vaut de travailler au bruit des démolitions et de se réfugier dans l'aquarelle, n'ayant plus d'atelier pour y monter ses toiles. À cette même période, le décès du maître-verrier pour lequel il travaille, met en péril l'atelier Lorin et, là encore, Manessier se bat pour permettre à l'entreprise de continuer à vivre jusqu'au rachat qui assurera sa pérennité. Il se bat aussi pour la restauration des vitraux de Chartres, menacée lors de leur dépose, en 1975, de se ternir et de perdre leur éclat, suite à de mauvaises manipulations (8). Enfin, en 1976; sa mère âgée de 88 ans, tombe gravement malade et Alfred s'en occupe avec un patience et une attention indéfectibles : il arrête totalement de peindre.

1974 - Rochers au couchant

Après le décès de cette dernière, il reprend le chemin de la Baie de Somme, nostalgique et avide de souvenirs d'enfance, et sous le charme intact de ces paysages apaisants, il reprend ses pinceaux  pour le plaisir d'étudier les variations de la lumière sur le sable, sur la mer, et au milieu des marais picards. Pour lui, c'est le "Temps retrouvé", et il aimait à dire que Proust avait un oeil de peintre.

1981 - Soir sur le port (Le petit Cabellou, Finistère)

- Les années 80 sont, toujours selon J-P. Bourdais, celles de l'apaisement. Il peint ses Passions (9), mais aussi  nombre de paysages, présentés dans cette exposition et qui sont autant de chants fervents à la nature retrouvée. En 1987 et 1988, il partage douloureusement la souffrance des otages du Liban, l'un d'entre eux étant le gendre d'un ancien camarade lors de ses études d'architecture. Il signe des pétitions, bat le pavé de Paris et, en 1987, peint l'Otage, son tableau le plus désespéré. En mai 1988, les otages étant enfin libérés, il peint l'Hymne à la joie, en demi-teintes, car la mort de Michel Seurat, un des quatre otages, vient assombrir l'issue heureuse ce dernier combat du peintre pour l'homme et la fraternité.

Les vitraux d'Abbeville

Les années 80 sont aussi celles de la réalisation, difficile, des vitraux de l'église du Saint Sépulcre d'Abbeville pour lesquels il dut attendre 6 longues années que le financement soit enfin décidé par les pouvoirs publics. L'attente lui est si pénible qu'il développe un zona extrêmement douloureux.

1990-91 Flotille au petit matin 

- Les années 90 enfin, sont celles de la sérénité. Il réalise de paisibles Espaces Marins. Une rétrospective de sa peinture du Grand-Palais en 1992, un nouvel atelier à Clamart, la pose des vitraux d'Abbeville lui apportent joie et douceur. Le 28 juillet 1993, il est victime d'un accident de la route dans le Loiret, et il meurt le 1er août 1993 à l'hôpital d'Orléans la Source.

1992 - Petit port au matin

Le 5 août, ses funérailles ont lieu dans l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville. Il est enterré dans son village natal. Sur son chevalet reste inachevée Notre amie la mort selon Mozart, ultime méditation picturale sur un passage d'une lettre de Mozart à son père.

1983 - La petite source

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Notes
(1) Jeune France est une association, créé sous l’égide du Secrétariat général à la jeunesse du gouvernement de Vichy en décembre 1940, pour faire adhérer les jeunes à la Révolution nationale, à travers une politique culturelle de création et de diffusion. Infiltrée par les gaullistes, elle est dissoute à la demande du gouvernement en mars 1942.

(2) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 27

(3) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 28

(4) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 29

(5) Comme la première, peinte en 1946, Les cloches de Notre-Dame évoquant la Libération de Paris le 25 août 44, ou Requiem pour novembre 56, en hommage au peuple hongrois qui s'était soulevé contre l'oppression soviétique... ou enfin comme Hommage à Martin Luther King, toile commencée le 4 avril 1968, le soir même de l'assassinat du pasteur noir américain, et dont il interrompit le travail peu après pour participer physiquement aux manifestations de mai à Paris.

(6) Encore des oeuvres non présentées à l'exposition et dont le thème était le scandaleux procès qui se déroula en décembre 70 contre 16 nationalistes basques jugés pour un attentat contre un policier espagnol. Le procès était public et la violence de la répression franquiste contre les indépendantistes basques fut révélée au grand jour, au milieu d'invectives et de manifestations de rue où les accusateurs haineux brandissaient des crucifix. Voir l'article de l'Express.

(7) Ainsi Vietnam-Vietnam (1972) qui dénonce les morts, le napalm et les défoliants qui détruisent les forêts et même les embryons humains, Onze septembre 1973, colère d'un démocrate contre le coup d'état meurtrier du Chili, Pour la mère d'un condamné à mort, hommage à la douleur de la mère du jeune insurgé espagnol garrotté en 1975, Tortures, Passions espagnoles ... Il peindra aussi, vers 1978, après sa rencontre avec Dom Elder Camara, 5 grandes favelas pour dénoncer la misère insidieuse et ses prolongements sociaux. En 1980, il peint un Hommage à Mgr Romero, assassiné brutalement alors qu'il célébrait la Messe.

1966 - Lumière matinale

(8) Extrait du livre de Jean-Pierre Bourdais (pages 42 à 44) : La grande verrière de L’Arbre de Jessé située au-dessus du portail royal de Chartres avait été déposée pour restauration par l’administration des Monuments historiques. Le 3 janvier 1975, vaguement inquiet, Alfred est allé voir sur place le résultat de la repose : dépit et indignation ! La verrière avait perdu toute sa richesse, ses points lumineux qui brillaient au soleil tels de petits diamants, l’éclat et l’harmonie de ses coloris ; elle était devenue terne, sans vie réelle, vaguement recouverte d’un léger voile jaunâtre, en quelque sorte passée au papier-calque.
Sous l’impulsion de ses experts, le professeur Grodecki dans le domaine de l’histoire de l’art et de M. Froidevaux dans celui de l’architecture, fière de la découverte d’une nouvelle méthode de protection des vitraux, l’administration avait fait enlever la patine des vitraux, abraser leur face externe et appliquer une pellicule de matière plastique ; pour expérimenter cette découverte, elle n’avait rien trouvé de mieux que de l’appliquer sur un des ensembles les plus prestigieux qui soient et se proposait de traiter tous les autres vitraux de Chartres, puis des grandes cathédrales de France.
De ce jour et pendant deux ans, Alfred a très peu travaillé ; il a consacré son temps à organiser l’ADVF avec Jean Bazaine et à entrer dans la polémique.
Il se trouve qu’une dizaine d’années auparavant, nous nous étions assis tous les deux, Alfred et moi, dans la nef de la cathédrale de Chartres près de l’allée centrale, tournés vers l’ouest. C’était une belle après-midi d’été finissante, le soleil illuminait encore L'Arbre de Jessé. Très longuement nous sommes restés devant cet enchantement coloré et ses projections. Alfred m’a confié dans le détail pourquoi il s’enthousiasmait toujours avec la même ferveur pour la composition de toute la verrière. À cette distance, les vitraux ne pouvaient qu’être « abstraits » et les figures ne pouvaient être discernées. Il m’a célébré les talents de coloristes de ses prédécesseurs du Moyen Âge, l’audace de leurs choix et des passages entre les fenêtres, et aussi la justesse de leur conception qui devenait un hymne coloré. Il imaginait aussi la complicité indispensable entre les maîtres-verriers, les fabricants des verres et les exécutants pour parvenir à une telle perfection. Ce plaidoyer était un signe prémonitoire...
Notre combat autour d’Alfred Manessier et Jean Bazaine a été loyal, mais très sévère. Nous imaginions facilement combien l’administration des Monuments historiques nantie de ses experts, sûre de ses bonnes intentions de protéger les vitraux les plus célèbres de France, consciente de sa suprématie sans partage pouvait se sentir frustrée. À la « certitude » scientifique, nous opposions l’évidence artistique et artisanale.
Vous me permettrez ici de rendre un hommage spécial aux amis qui, en s’opposant à cette fâcheuse initiative, ont affronté avec courage une administration dont ils dépendent sur le plan financier ; je veux parler des maîtres-verriers et des artistes peintres qui ont signé notre pétition. A posteriori, vous ne pouvez imaginer combien une administration prise en défaut peut être virulente ; tous les coups sont permis ; les esprits se sont vite échauffés ; la presse a trop souvent pris parti, Le Figaro en particulier, sur des a priori. Des esprits libres, un « col rouge » de l’administration et André Malraux, contactés par Alfred Manessier et Jean Lescure ont été vite convaincus du bien-fondé de notre démarche et ont obtenu l’arrêt d’une expérience néfaste. En 1979, l’administration a enfin appliqué une méthode douce et efficace que notre association a acceptée. Nous pouvons ajouter qu’elle n’a pas été revancharde, mais la bataille a vraiment été rude !
De notre côté, avec Alfred Manessier, l’ADVF n’a pas triomphé, elle a voulu l’apaisement, mais elle n’oublie pas qu’il reste une victime innocente : L’Arbre de Jessé qui a définitivement perdu sa féerie colorée et risque fort de subir le jaunissement de la matière plastique appliquée à tort. Toujours au nom d’Alfred Manessier et de ses amis, au-delà du retour au calme, nous insistons vigoureusement auprès des futures générations pour qu’elles restent vigilantes ; une restauration des œuvres anciennes, peintures, vitraux notamment, peut être nuisible dès qu’elle manque de modestie.



(9) Sollicité par le fondateur du musée de Dunkerque pour peindre, à l'occasion de la visite de Jean-Paul II aux mineurs polonais du Nord de la France, il envisage une nouvelle Passion de Saint Matthieu, pour la mettre en parallèle avec celle réalisée en 1948. Or Thérèse, sollicitée pour donner son avis, trouva que l'ensemble des couleurs et l'atmosphère lumineuse évoquaient plutôt l'Évangile selon saint Jean. Manessier peignit donc trois autres Passions, en terminant par celle de Saint Matthieu !

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Sources des informations contenues dans ce billet :

Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004... un excellent bouquin dont je recommande vivement la lecture et qu'on trouve encore à la boutique du Musée Mendjisky.
Le très complet article de Wikipedia sur l'artiste
Catalogue de l'exposition Manessier, en ligne, gratuitement ! Bravo au musée pour son initiative...


1983 - Aube sur les étangs, hommage à Monet
1983 - Aurore sur les étangs

dimanche 19 juillet 2015

4 otages décapités - L' enlèvement au sérail, Aix en Provence 2015


3 juillet 2015 … Flash spécial : les quatre otages européens ont été exécutés. Sans faire de quartier. On le comprend aux linges sanguinolents que tend le furieux Osmin au pacha horrifié sur la scène du théâtre de l’Archevêché à Aix en Provence, où se déroule la première de l’Enlèvement au Sérail mis en scène par Martin Kušej. A la même heure, en Isère, 400 personnes assistent au dernier hommage rendu à Hervé Cornara, le chef d’entreprise décapité par Yassin Salhi. Ainsi les familles des malheureux qui subissent l’exécution d’un proche diffusée sur Internet, pourront, s'il leur en prend l'envie, se mettre un peu dans l'ambiance visuelle d'une prise d'otage en regardant cet Enlèvement au Sérail tendancieux qui fait le buzz du Festival aixois. Sauf que les têtes des otages apportées à la fin dans des sacs en plastique - dernière image prévue dans la mise en scène initiale de l'autrichien Martin Kušej - ont été, à la demande du directeur du Festival, changées en ...


... pastèques roulant sur le sable, pastèques mûres à souhait que le pacha tranche allègrement, en en faisant jaillir un jus écarlate. D’aucuns ont crié à la censure et Dieu sait que le mot roule joyeusement sous les plumes des journaleux à la moindre suspicion de liberté écorchée. D’autant que le metteur en scène a aussi été prié de supprimer les inscriptions arabes du drapeau noir qui sert de fond à la prise de vidéo des otages ligotés, à genoux autour de Pedrillo enterré dans le sable et dont seule la tête dépasse, entourés de leurs geôliers menaçant de lui couper la tête à grands coups de sabre. Par mesure de sécurité, et pour éviter que les images détournées puissent en être utilisées sur internet hors contexte, aucun filage photo de la production n’a été réalisé. Il m'a d'ailleurs été très difficile de trouver des images pour illustrer cet article.


Que penser de cette mise en scène sulfureuse qui mêle djihadistes enturbannés, vieux fusils (pas kalachnikov tout de même comme le disent de nombreux articles, car on est en 1915) en bandoulière et campement militaire en plein désert ? Après réécriture des dialogues, elle présente l’opéra comme se déroulant dans les années 15-20, au moment où de graves conflits ébranlèrent la Palestine (1). Mozart l’écrivit en 1782 ; Vienne vivait encore dans le souvenir de la terreur qui s’était emparée de la population cent ans plus tôt, quand l’armée turque était aux portes de la ville. Dans le souci de dédramatiser ces peurs et d’affirmer sa foi en l’avenir, portée par les idéaux de cette fin de XVIIIe siècle, le musicien présente des Européens prisonniers d’un Pacha ottoman qui dépasse ses propres haines, sa rancœur, voire même sa jalousie et se comporte avec magnanimité et tolérance. Un vrai humaniste.


Pour éviter la « turquerie », sans doute considérée comme ringarde, le metteur en scène modifie le texte du Singspiel de Mozart en parlant des puits de pétrole, des 70 vierges promises aux martyrs et de haine raciale. Le tout dans une approximation historique dérangeante (1). La réécriture, dans un Singspiel, du synopsis n'a, en soi, rien de choquant. Même s'il est un peu énervant qu'on nous le serve en anglais, assorti de quelques jurons, dans un opéra allemand sous-titré en française. D'ailleurs le texte des parties chantées, écrit par Johann Gottlieb Stephanie, lui, est intact. Et, c'est vrai, ce texte dénonce la folie meurtrière d’Osmin, en particulier quand il énonce dans un air fameux ce qu’il a envie de faire à Pedrillo « D’abord, décapité, puis pendu, puis embroché sur des barreaux brûlants, puis brûlé, puis ligoté, et noyé, pour finir écorché ». Mais justement, le personnage d’Osmin est prévu par le librettiste comme un faire-valoir à la sagesse et à la maîtrise de soi du pacha. Et Kušej s’arroge avec arrogance le droit de changer complètement le sens profond et la morale de l’histoire.


J’ai trouvé, quant à moi, et sans vouloir faire polémique, que cette inversion des valeurs, allant dans le sens des modes et flattant les inquiétudes face à des extrémismes comme l’Histoire en a connu bien d’autres, est une facilité dangereuse et, surtout, affiche un total mépris de ceux qui souffrent de ces troubles : que ce soit ceux dont les familles sont en danger ou les musulmans dont les valeurs n’ont rien à voir avec le terrorisme et qui ne se reconnaissent pas dans ces caricatures. Je suis sortie du spectacle terriblement mal à l’aise et fortement perturbée par ce jeu inconsidéré avec des choses graves et qui nous dépassent, trouvant que la provocation n’avait, en la matière, aucune justification et n’était porteuse d’aucun message clair. Or le flou, fut-il artistique, ne sied pas quand on prétend parler de Daesh. C’est trop grave. Je trouve que c’est une question de respect et que les trublions qui bravent la décence se font, d’abord et surtout, plaisir à bon compte.


Martin Kušej fait un spectacle qu'il prétend édifiant parce qu'il le met aux prises avec l'actualité : et que veut-il démonter quand il rajoute à la fin mozartienne où le bon pacha libère ses prisonniers qui célèbrent en chantant sa tolérance et son humanité, une image choc qui glace le public d'effroi. La musique s'arrête et Osmin revient sur scène en brandissant des chemises ensanglantées qu'il tend avec défi au pacha. Que prétend-il encore quand il fait du même pacha un personnage complexe, manifestement occidentalisé et aux limites de la folie, qui se livre à un étrange rituel sadomasochiste en se roulant sur un lit de roses dont les épines le déchirent, comme les flèches d'un Saint Sébastien de pacotille ? Il ne dénonce rien, ménage les djihadistes dont il fait une peinture soft (au moins jusqu'à la dernière image) et semble plus soucieux de provoquer que de réfléchir.

N'est-il par barbare à souhait Osmin, quand il offre à Blonde, pour lui prouver son amour, le coeur encore palpitant de la bête que ses hommes viennent d'égorger, en lui disant que c'est un morceau de roi... morceau qu'elle finira par dévorer quelques instants plus tard, taraudée par la faim.

Quant à la qualité musicale, je partage l’avis général des critiques qui s’accordent à dire que le ténor qui chante Belmonte, Daniel Behle, domine la distribution. J’ai, quant à moi, peu aimé la voix de Jane Archibald qui interprète Constance. Non qu’elle chante mal, au contraire, mais c’est une question de timbre, et on a en déjà parlé sur le blog de JF, cela ne se raisonne pas ! L'excellent basse Franz-Josef Selig doit renoncer aux ressorts comiques du rôle d'Osmin, qui "s'entendent" dans la musique de Mozart et, cruel et méchant barbu, est obligé de chanter tous ses airs avec le plus grand sérieux. Les autres rôles avaient des voix plutôt agréables mais désavantagées par le plein air. Comme étaient pénalisés les instruments baroques de l’excellent Freiburger Barockorchester, très finement dirigés par l’excellent Jérémie Rohrer, totalement décalé en comparaison avec les brutalités que nous montre la scène ... mais n’offrant que des sons un peu désincarnés, secs et minces, étalés qu’ils étaient dans cette longue fosse à l’air libre de la cour inhospitalière du théâtre de l’Archevêché. Qui est un vrai supplice pour l’acoustique.


Article illustré de quelques rares photos trouvées sur le Net
la plupart sont Patrick Berger/ArtComArt © Pascal Victor
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Note
(1) Mais j’avoue n’avoir pas très bien saisi cette transposition historique car l’affaire est la suivante.
En 1916, une révolte arabe contre l'empire ottoman éclate dans le Hedjaz, dirigée par le chérif de La Mecque. Les troupes ottomanes défendent Médine, terminus du chemin de fer du Hedjaz. L'émir Fayçal, le fils du chérif, prend la tête d'une partie de l'armée chérifienne, accompagné par l'officier de liaison britannique TE Lawrence et poursuit au nord de Médine les actions de guérilla.
Les actions se termineront en 1918 quand, après une dure bataille, les anglais finissent par vaincre les ottomans, et la SDN crée la Palestine sous mandat britannique en 1920, au profit des arabes. On ne voit pas très bien dans ces conditions comment des arabes auraient pris des anglais en otage en 1915 ou 1920 ?? Ce sont donc forcément des turcs qui agissent contre l’ennemi britannique. Le metteur en scène en fait donc des djihadistes, ce qui me semble une sacrée liberté prise avec l’Histoire.


jeudi 16 juillet 2015

De Giotto à Caravage : Les passions de Roberto Longhi

Roberto Longhi et, en bas, Saint Jean L'Evangéliste et Saint Laurent de Giotto di Bondone - Vers 1320 - Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi

Pour qui s'intéresse un peu à l'Histoire de l'Art, Longhi est un incontournable : devant tant et tant d’œuvres, nous avons entendu parler de lui car il a beaucoup fait avancer la recherche et les attributions. C'est, avec Berenson, Federico Zeri et Michel Laclotte, les noms qu'on retrouve dans tous les commentaires, dans toutes les présentations. Mais Longhi, dans cette illustre cohorte de critiques d'art, tient une place à part : il a, en effet, révolutionné l'histoire de l'art du au XXe siècle en proposant une lecture renouvelée des grands noms, en mettant en lumière de nouveaux artistes encore mal connus et en faisant dialoguer anciens et modernes. Car il aimait aussi l'art moderne, ami de Morandi, amateur de Cézanne et de Derain. Et comme nombre de critiques, il a réuni, à titre privé une collection importante de quelques 200 oeuvres, car c'était aussi un collectionneur forcené. Et d'un goût très sûr, l'exposition du Musée Jacquemart-André qui se tient jusqu'au 20 juillet en est la preuve.

Amour endormi par Caravage - 1608 - Florence, galerie du Palais Pitti

Organisée de manière non chronologique, l’exposition s’ouvre sur une section consacrée à l'artiste emblématique pour lequel Roberto Longhi s’est passionné, Caravage, et présente, outre le célèbre Garçon mordu par un lézard de la Fondation Roberto Longhi (Florence), plusieurs toiles du maître : le couronnement d'épines de Vicence et l'Amour endormi du Palazzo Pitti (Florence), ainsi que des dessins de ces toiles réalisés par Longhi lors de ses observations. Longhi et Caravage, c'est une longue histoire d'amour qui dura jusqu'à sa mort. 

Garçon mordu par un lézard de Caravage - Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi - 1594 - Avec un dessin de la toile par Longhi et la version du même sujet présente à la National Gallery (Londres)

C'est dans les années 20 que le jeune critique découvrit la version du Garçon mordu par un lézard qui se trouve à la National Gallery. Quelques temps après, il acquit la seconde version, celle qui est présentée à l'exposition, donnée dès l'achat pour un original. Or, à cette époque, l'idée que le peintre lombard ait répété l'un de ses tableaux était inconcevable ... alors qu'aujourd'hui, grâce en particulier aux études de Longhi, il est unanimement accepté qu'on puisse avoir plusieurs exemplaires du même tableau de la main du maître.

Le couronnement d'épines par le Caravage - 1602-1603 - Vicence, collection de la Banque Populaire de Vicence)

Le couronnement d'épines existe aussi en deux versions, une à Vienne, et celle de la collection Cecconi, aujourd'hui à la Banque Populaire de Vicence qui était à Jacquemart-André. Longhi la présenta d'abord, en 1928, puis de nouveau en 1943, comme une copie, puis, en 1951, il accepta l'attribution à Merisi, et la restauration a révélé d'incontestables caractéristiques qui donnent cette attribution pour certaine.

Judith avec la tête d'Holopherne de Carlo Saraceni - 1618 -  Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Suit une section, abondamment fournie, de Caravagesques. La frontière a longtemps été très ténue (et elle l'est encore) entre certains œuvres des suiveurs et celles du maître. Il était donc tout naturel que Longhi s'y intéresse aussi de près.
Carlo Saraceni (vers 1579 – 1620) et Bartolomeo Manfredi (1582-1622) ont contribué à populariser les thèmes travaillés par Caravage – figures du Christ, scènes bibliques… – et à les diffuser. Du second, l'exposition proposait le Couronnement d'épines attribué soit à Valentin soit à Manfredi quand Longhi commença à s'y intéresser en 1943. Il penchait alors plutôt pour Manfredi, avec un léger doute pour son caractère original.

Le couronnement d'épines de Bartolomeo Manfredi - vers 1615 - Musée de Tessé au Mans

Il fallut attendre plusieurs décennies et la restauration récente qui a débarrassé la toile de son vernis jauni qui masquait la qualité picturale et fait apparaitre des repentirs prouvant que cela ne pouvait être une copie, pour voir confirmée l'intuition de Longhi : la toile est maintenant reconnue comme étant de la main de Manfredi.

David avec la tête de Goliath de Giovanni Manfredi - vers 1617 - Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Dans cette section on admire aussi un superbe Giovanni Lanfranco, David avec la tête de Goliath que Longhi acheta à la famille Gavotti, à Rome, dans les années 20. Présent dans l'inventaire après décès de Domenico Maria Gavotti, mort assassiné à l'âge de 43 ans en 1703, la toile a pu être assez précisément datée car l'on sait que le peintre résida via Gregoriana, où se trouvait aussi le palais romain des Gavotti, de 1617 à 1619.
Toujours classé dans les caravagesques mais bénéficiant dans l'exposition d'une salle dédiée, qu'il partage avec Van Barburen et Mathias Stomer, Ribera tient une place de choix dans l'exposition qui se termine avec ses trois étonnants apôtres d'une série de cinq que Longhi et sa femme achetèrent en 1921 au même marquis Gavotti.

Saint Thomas - Saint Barthélémy - Saint Paul de Ribera - Vers 1612
Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Il attribua d'abord modestement ces peintures à Guy François, en relevant pourtant dès l'abord des similitudes avec le style de Ribera. Mais petit à petit, grâce à de nombreux rapprochements et surtout à la découverte de la provenance de ces œuvres, ayant appartenu à Pedro Cussida (qui avait en réalité un "apostolado" entendez une suite des 12 apôtres), représentant commercial du roi d'Espagne à Rome et dont on sait, par la foi d'inventaires, qu'il avait acquis l'ensemble de la main du jeune Ribera. Autant dire, qu'une fois encore, Longhi fit preuve d'une belle intuition en achetant ces toiles.

L'annonce de la naissance de Samson à Manoach et sa femme de Matthias Stomer - vers 1630-1632 
Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Les deux Matthias Stomer sont, eux aussi, de toute beauté. L'annonce de la naissance de Samson à Manoach et sa femme, unanimement reconnue comme de Stomer, fut renommée par Longhi après qu'il l'eut achetée. On y voyait en effet l'annonce de la fuite en Egypte, ou encore l'Archange Rapahël et la famille de Tobie. Longhi en identifia le sujet et travailla sur sa datation.
L'épisode biblique, qui n'a pas connu aucune fortune iconographique,  se trouve dans le Livres des Juges (XIII, 10-21). L'ange de l'Éternel vient annoncer à la femme de Manoach, stérile, que celle-ci enfantera un fils qui « délivrera Israël de la main des Philistins ». Il lui annonce en outre qu'elle ne devra prendre « ni vin ni liqueur forte, et ne mange rien d'impur, parce que cet enfant sera consacré à Dieu dès le ventre de sa mère jusqu'au jour de sa mort ». Elle fait alors le récit de cette rencontre à son mari, qui à son tour va voir l'ange, ce dernier lui confirmant ce qui a été dit à sa femme.
Quant à la guérison de Tobit, elle fut offerte au critique par Giannino Marchig et l'on admet qu'il s'agit d'une réplique autographe d'une peinture qui se trouve à Milan.

Suzanne et les vieillards de Mattia Preti - Vers 1655-1660 
Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Derniers caravagesques présentés à Jacuemart-André, deux Mattia Preti, dont cette Suzanne et les vieillards dont la femme était, quand Longhi l'acheta, nettement moins dénudée : pour d'évidentes raisons de pudeur, le corps de Suzanne avait été habillé vers la fin du XVIIe siècle, ce qui en gachait un peu la lisibilité. La restauration, exécutée au microscope avec une pointe de platine pour le nettoyage des couches postérieures, a rendu à cette toile sa splendeur première. Dans un long passage très détaillé du livre de Daniel, Suzanne, épouse de Joachim, est présentée comme "une femme d'une grande beauté et craignant Dieu". Alors qu'elle se baigne dans son jardin, deux vieillards libidineux qui l'épiaient depuis un certain temps tentent de la séduire. Comme elle les repousse, ils l'accusent de s'être compromise avec un jeune homme. Condamnée à mort, elle est sauvée par Daniel qui dénonce le faux témoignage des deux parjures. Ouf !!
Mais Longhi s'intéressait évidemment à toutes les époques, et l'exposition propose, pour chacune, une suite d'oeuvres emblématiques de son goût et de ses intuitions.

Pour le Trecento, un Vitale da Bologna, un Pietro de Rimini et surtout deux Giotto que Nelly Jacquemart-André acheta pour aménager l'abbaye de Chaalis qu'elle venait d'acquérir en 1902, et que Longhi identifia comme étant du maître dans les années 30 (voir la première photo de l'article). Ce dernier, dans le cadre de ses recherches sur les primitifs italiens, identifia 4 panneaux ayant appartenu au même ensemble (on les a vus rapprochés à l'exposition du Louvre de 2013, et la démonstration était probante : ceux de Nelly J-A, un au Louvre et l'autre à Strasbourg. On admire aussi, toujours en provenance de la collection Longhi, un Luca di Tommè dont l'attribution revient au critique qui proposa en outre, de le dater des années 1360 et le rapprocha d'un polyptyque aujourd'hui conservé à Sienne.

Vierge à l'enfant dite Vierge à la Chatouille de Masaccio - Vers 1426-27
Florence, Galerie des Offices

Pour le Quattrocento, le choix est encore plus impressionnant. On admire d'abord deux œuvres majeures, judicieusement rapprochées car on sait que leurs auteurs étaient complices. Et que si l'un fut le maître de l'autre, ce dernier, quoique plus jeune, impulsa au premier un modernisme qu'il n'aurait pas connu sans la présence de son brillant élève. Je veux parler de Masolino da Panicale et de Masaccio. Pour le premier, le musée du Vatican a accepté de prêter la Crucifixion avec la Vierge et Saint Jean pleurant,  alors que figure à côté, la sublime Vierge à l'Enfant de Masaccio, qui fut la plus grande découverte de Longhi concernant la peinture du Quattrocento. Oeuvre totalement inconnue jusqu'à ce que, en 1950, le critique lui consacre un article dans lequel il l'attribue formellement à Masaccio, avec une datation des environs de 1426. Vous imaginez l'accueil plutôt froid des spécialistes : pourtant cette attribution est, aujourd'hui, presque unanimement admise et le panneau, prêté par les Offices, est une des œuvres majeures du musée.
Longhi soulignait le caractère "courtois" du thème du tableau : devant le rire grandissant et presque enflammé de l'enfant que sa mère chatouille de deux doigts dans le cou, cette dernière, absorbée, lèvres pâles et serrées, sourcils presque froncés, contemple le bébé avec une gravité nostalgique. Longhi y voyait "la puissance d'une maxime dantesque" (Longhi 1950).

Deux bienheureux de l'Ordre franciscain de Colantonio - 2ème moitié des années 1440
Bologne Musée Morandi

Deux panneaux appartenant à un même retable, réalisé dans la deuxième moitié des années 1440 par Colantonio, ont pu être rapprochés à l'occasion de l'exposition. Le premier, représentant Gilles, un bienheureux franciscain, fut repéré et acquis par le critique chez un antiquaire en 1948. L'autre, acheté par l'institution à peu près à la même époque, représente Jean, un autre bienheureux du même ordre et a été prêté par le musée Morandi de Bologne. À l'époque, le peintre était presqu'inconnu, mais son grand mérite est qu'il fut le maître d'Antonello da Messine. On pense aujourd'hui qu'il faut y voir la main du grand sicilien dans ces pièces, ornant les pilastres d'un polyptyque installé dans l'église de San Lorenzo Maggiore à Naples, oeuvre majeure de Colantonio,  et auquel on sait que le jeune peintre collabora. Un Piero della Francesca, Un Cosmè Tura, superbe quoiqu'un peu sombre, et un Francesco del Cossa complètent cette période.

Un saint dominicain et Saint Pierre Martyr de Lorenzo Lotto - vers 1540-45
Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Le Cinquecento enfin, est illustré par un Dosso Dossi, un Battista del Moro et deux Lorenzo Lotto, tous en provenance de la collection de Longhi. Ces derniers, d'une beauté formelle impeccable, ont été attribués au peintre par le critique, et ne semblent pas appartenir à un retable mais plutôt à un petit triptyque de dévotion privée. Les rapports étroits du peintre avec l'ordre dominicain trouvent leur origine dans la première activité de Lotto quand, entre 1506 et 1508, il exécute pour les moines de San Domenico di Recanati le célèbre polyptyque homonyme, inaugurant une relation qui se poursuivra jusqu'à la peine maturité de l'artiste et s'achèvera au sanctuaire de Lorette où le peintre devient oblat en 1554.

Garçon à la corbeille de fleurs de Dosso Dossi - 1524
Florence fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi 

Vous l'avez compris à mon ton : cette exposition qui a largement bénéficié de prêts de la fondation d'études d'histoire de l'art Roberto Longhi que ce dernier a créée à Florence, est l'occasion de mieux connaitre une importante figure de la critique d'art, érudit et amoureux de l'art figuratif italien, qui fut aussi un collectionneur passionné, doté d'une très grande sensibilité artistique et propriétaire ou découvreur d’œuvres de premier plan. La présentation, aérée et judicieuse, favorise une visite enrichissante : les rapprochements sont pertinents, les peintures exposées retraçant avec fidélité les choix et les goûts du célèbre piémontais de l'histoire de l'art. Elles permettent aussi de comprendre comme s'est formé son œil et comment il a œuvré, sans jamais faillir, à l'évolution de la connaissance des grands maîtres. En se centrant sur Caravage et les Caravagesques, elle respecte parfaitement ce qui fut le fil rouge de sa carrière :  la reconnaissance de cet artiste de la fin du XVI, encore mal apprécié au début du XXe, et la mise en valeur du courant pictural apparu à Rome au début du XVIIe, comme une sorte de réaction au classicisme prôné par les Carrache et caractérisé par la prédominance de scènes aux puissants contrastes de lumière et d'ombre, transcendées par la maîtrise virtuose du clair-obscur.

Détail d'un Bienheureux dominicain de Lorenzo Lotto

mardi 14 juillet 2015

Avignon Off 2015 : le bilan


Avignon Off 2015 : 1336 spectacles joués par 1071 compagnies ! Comme le disait pensivement Alter "C'est une super-nova qui a explosé et qui est en train de se transformer en trou noir du théâtre". Même si la comparaison n'est pas très sûre du point de vue astro-physique, c'est un peu l'impression que l'on a : cette inflation hallucinante laisse pantois. Et le théâtre n'y trouve pas son compte. L'affaire est devenue trop juteuse pour les loueurs et autres profiteurs sur le dos des troupes et compagnies qui rêvent d'une vitrine. On le sait, une salle est louée pour le temps d'un spectacle, temps durant lequel la troupe doit arriver, s'installer, jouer, se laisser applaudir (pas trop) et enfin démonter, et ranger pour faire la place aux suivants. Le temps était traditionnellement de 2h... mais les loueurs ont fait un calcul simple : en gagnant une demie heure par troupe on s'assure une ou deux plages horaires de plus dans la journée ... kling ! Nous avons vu ainsi des troupes de plus en plus prises par le temps, des spectacles qui avaient du mal à boucler... Une troupe nous disait avoir commis l'erreur d'annoncer un spectacle d'une heure et de s'être vu attribuer 1h 20... autant dire que c'était la panique pour s'installer et commencer, tous les soirs en retard.


Sans compter qu'il faut se loger et vivre durant tout le festival. Une maison, avec 8 chambres certes, mais située à quelques kilomètres de la ville et sans luxe aucun, se loue 8 000 euros pour les trois semaines... re-kling ! Résultat, les troupes et les acteurs doivent rentabiliser leur séjour, et joue dans deux, voire trois ou quatre spectacles. Fatigue, galère, approximation... on se demande comment certains font encore pour être aussi bons !
La ville d'Avignon n'étant pas florissante, le moindre commerce de fringues ou petit bistrot est nettement plus rentable transformé en salle de théâtre. Les salles se multiplient (127 lieux !!) et les mouchoirs de poche ... kling encore !... deviennent légion : comment s'en sortir au niveau des recettes possibles avec 50 ou 60 places ?? D'autant que les premier jours les troupes sont loin de faire le plein (nous étions souvent 5 à 10 par séance). Il est nettement plus rentable de jouer dans la rue, sans frais. La moindre chanteuse isolée avec guitare se fait une centaine d'euros par soirée, les spectacles un peu plus élaborés gagnent facilement 200€ par jour.


L'exiguïté des salles, l'étroitesse des créneaux horaires obligent les troupes à monter des spectacles raccourcis, et interdisent presque drastiquement la mise en scène de "vraies" pièces. Les troupes qui le font ont un courage énorme, car la concurrence est telle qu'elles sont noyées dans la masse, doivent supporter des charges énormes et sont sans doute terriblement déficitaires. Et tout cela fait boule de neige : car les responsables de programmation des salles qui passeront ces spectacles pendant l'année suivante viennent faire "leur marché" ici, et, de plus en plus, les centres culturels ne diffusent plus que des manifestions "dans le goût d'Avignon", courts et faciles.
De plus en plus de spectacles donc, mais pas forcément un choix énorme quand on vient faire ici sa cure de "théâtre". Nous en avons tout de même vu, avec bonheur, 25, dont voici, comme chaque année, nos impressions sous forme d'étoiles. Et comme toujours, nos goûts sont très proches.


Pour les détails :


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