dimanche 31 août 2014

MANTEGNA À CORREGGIO


Correggio, située dans la Plaine du Pô, fut une petite capitale de la culture renaissante italienne. Du fait de son emplacement, assez central dans la plaine, ce fut le lieu de rencontre d'artistes et de lettrés, en particulier grâce au mécénat des Correggio, vassaux de Mathilde de Canossa qui en furent durant 6 siècles les seigneurs (1009-1635).


La ville accueillit ainsi Rinaldo Corso, Claudio Merulo, Veronica Gambara, Ludovico Ariosto (dit L’Arioste), Pietro Bembo, Francesco Maria Molza, Bernardo Tasso, Nicolò Postumo... C'est aussi et surtout, la ville natale d'Antonio Allegri, plus connu chez nous sous le nom du Corrège. Fils d'un notable de Correggio, il se destinait à une profession libérale, mais il prend goût à la peinture au contact de son oncle Lorenzo qui fut son premier maître. C'est à Correggio, auprès d'Antonio Bartolotti (~1450-1527), qu'il poursuivit sa formation d'artiste. En 1511, fuyant la peste qui sévissait à Correggio, il se rend à Mantoue où il découvre et étudie les œuvres d'Andrea Mantegna (1431-1506) et travaille avec Lorenzo Costa l'Ancien (1460-1535), auteurs des peintures du studiolo d'Isabelle d'Este. Peu attiré par Rome, il préfère rester dans sa province natale et, en 1519, il exécute à Parme le décor d'une voûte au couvent Saint-Paul (dit chambre de l'abesse) dont j'ai déjà parlé dans ce blog. Cette œuvre exécutée à l'âge de trente ans, fait sa réputation : c'est sa "Sixtine" ! Il reçoit dès lors de nombreuses commandes et devient un des peintres dont l'influence sera la plus déterminante pour l'évolution de l'art pictural des décennies suivantes.
La ville est de toute petite taille et ne conserve que peu d’œuvres de son célèbre enfant. Pourtant le musée présente quelques œuvres insignes qui font qu'il mérite la visite.


Et oui ! Un Mantegna... le Rédempteur date 1493, c'est une oeuvre tardive de l'artiste mort en 1506. Il représente le Christ tenant un livre sur lequel est écrit, en grande partie effacée, la célèbre phrase issue de Matthieu 14, 22-23 et de Luc, 24, 36-43 "Ego sum : nolite temere". Destiné à la dévotion privée, la toile est de petites dimensions (55x43) et possède une intense puissance émotionnelle. Le visage de Jésus, plein d'une mélancolie déchirante et empreint d'une infinie tristesse, s'impose par une force expressive impressionnante. Dépourvue des instruments propres à l'iconographe du Rédempteur (main bénissant ou globe tenu dans la main), la toile est sobre, et ce Salvator Mundi serait, selon certains, peut-être plutôt un Christ des douleurs. Son visage, dont la lividité est accentuée par le fond sombre, est entouré par la lueur d'or pâle d'une auréole lumineuse, de forme cruciforme. Il est présenté frontalement, sans artifice, ce qui accentue la très légère dissymétrie du regard, intensifiant son air déchirant.


Sur la bordure gauche on lit, en lettres d'or, "Momordite vos met ipsos ante effigiem vultus mei', ce qui, bien que le Mo du début soit moderne, signifierait  en gros "déchirez-vous, vous aussi, devant l'image de mon visage". Le style de cette inscription dont certaines lettres sont tournées à 45° vers la droite alors que d'autres sont verticales, est courant chez Mantegna.


L'oeuvre est signée [AND(REAS) MANTIN] A PCSD[ONO] D[EDIT] MCCCCLXXXX[III] D[IE] // V // IA[NUARII], ce qui confirme encore plus son authenticité. D'autant que son pedigree, avant l'achat par la commune de Correggio en 1997, est bien connu et sûr.


Moins insigne, mais de très belle facture, la Vierge à l'enfant entre St Roch et St Sébastien, a été peinte par Geminiano Benzoni (connu de 1489 à 1513), un peintre actif à Ferrare à la fin du XVème siècle. Quoiqu'il s'agisse aussi d'un panneau de dévotion privée, on pense qu'il a été commandé pour une occasion particulière, les deux saints Roch et Sébastien étant invoqués en cas d'épidémie.


De facture très soignée, velours de prix, fermail précieux sur la cape de la Vierge, globe de cristal tenu par l'enfant, l'oeuvre dénote un commanditaire raffiné. La richesse de la gamme chromatique, l'expression délicate et intense des personnages sont révélateurs du climat artistique qui régnait à la cour de Ferrare où Benzoni était apprécié.


A part une reproduction ancienne et de belle qualité, et un très beau dessin, le musée ne possède que deux toiles du Corrège : une pietà qui lui a été rendue il y a peu,  à cause de sa veine riche et sombre, comme si la lumière se faisait matière ....


... et un portrait du Christ, dont l'effigie est devenue presque iconique : ainsi, elle fut reprise par Mignard au XVIIème siècle et par d'autres suiveurs admiratifs du style d'Antonio Allegri, au point de faire perdre à ce dernier sa saveur première, parant ce genre d'interprétation d'une douceur "sucrée" qui n'est pas dans la manière du maître.

Le musée possède bien d'autres oeuvres intéressantes, pièces d'archéologie, tapisseries de Bruxelles, une galerie de toiles du XVIème au XXème siècle, des expositions temporaires, mais c'est la salle Renaissance, avec ces quelques œuvres de qualité, qui reste la plus intéressante. A parcourir studieusement, avant une petite halte charcutière bien sympathique !


jeudi 28 août 2014

EDGAR MOREAU : JEUNE ET SI PROMETTEUR


Il a grandi depuis cet époque où Autour du Puits nous parlait déjà de lui, mais il reste un jeune prodige, comme aiment à l'annoncer les journaleux de service, dépêchés aux concerts, pour y pondre quelqu’article de bon aloi. Cela ne se laisse pas passer, ne serait-ce que pour vous dire fièrement dans quelques années "vous en souvient- il ? j'y étais ! " . Mais non, je plaisante ... il s'agit seulement de vous parler d'un jeune violoncelliste plus que prometteur, et qui, si sa carrière est bien conduite, devrait compter parmi les plus grands dans les décennies à venir. Vous le connaissez peut-être, car la bienheureuse manifestation des Victoires de la Musique Classique l'a déjà mis sur le devant de la scène. Bienheureuse, dis-je, malgré mon aversion dûment répertoriée pour la chose télévisuelle, car il faut bien avouer que sans passage à l'étrange lucarne, les plus talentueux restent de pauvres inconnus. Et s'il faut en passer par là pour promouvoir les talents, passons allègrement.


Donc Edgar Moreau, que nous avons entendu, excusez du peu, dans 4 concerts, me semble idéalement devoir devenir un grand violoncelliste. A peine 20 ans, mais déjà un jeu "habité". Une technique irréprochable, de celles qui permettent d'offrir au public béat ces petits tours de force ''paganiniens"qui, enfin de concert entraînent des acclamations nourries, mais aussi un son rond, chaud, profond ... des attaques impeccables et, surtout, un sens très aigu de la partition... tous les ingrédients sont là pour assurer à ce tout jeune homme un avenir brillant. Invité par le quatuor Modigliani dans le cadre d'une"carte blanche" des Jeudis Musicaux royannais, il nous a d'abord offert un concert en soliste, Bach, Crumb et Ligeti. Plus tard, dûment "couvé" du regard par les quartettistes attentifs, il a interprété avec maestria le quintette avec violoncelle de Schubert. Puis, c'est dans le cadre du Festival du Périgord Noir, que nous l'avons retrouvé pour une carte blanche, deux jours plus tard, à Saint Léon sur Vézère. D'abord en duo, avec le très talentueux Pierre-Yves Hodique au piano, pour des oeuvres de Brahms, Chopin, Beethoven et Paganini. Et le soir, en quatuor avec sa petite soeur, Raphaelle, un peu tendue - mais elle a encore un an de moins que lui - et avec Adrien La Marca  à l'alto et l'excellent David Kadouch au piano. Au programme des œuvres de Mozart, Schumann et Tanguy.


Pour en revenir à notre "héros" du jour, je vous assure qu'il a un potentiel étonnant ce minot ! Car non content de manier l'archet avec une virtuosité rarement prise en défaut, il a une "vraie" sensibilité. Edgar Moreau est aussi pianiste, il a même décroché des prix d'interprétation à cet instrument, et ceci explique peut-être son approche particulièrement fine des œuvres. Immergé dans la partition, il fait preuve d'une maturité et d'une autorité qui "habillent" ses interprétations d'une présence idéale.
L'ampleur et l'élégance de son jeu doivent aussi, il ne faut pas le nier, au merveilleux instrument qu'il a la chance de posséder : un David Tecchler de 1711 qui, chose rare, lui appartient ou du moins appartient à sa famille. Le père d'Edgar étant antiquaire, il a eu l'occasion d'acheter et de faire restaurer cette pièce rare du luthier autrichien, qui après avoir vécu à Salzbourg, travailla aussi à Venise et à Rome où il se rendit célèbre pour ses violoncelles remarquables. Peu d'instrumentistes ont la chance, surtout à 20 ans (en fait il le joue depuis le concours Rostropovitch gagné en 2009), d'avoir une pareille merveille.


Un drôle de phénomène que de voir cet enfant tenir sous le charme une assemblée de mélomanes chenus, un peu "revenus" de tout et ayant, souvent, entendu tous les disques, comme d'autres ont, en leur temps, lu tous les livres. Il vous prend, à écouter ainsi ces tout jeunes artistes, des états d'âme sur la vie que mènent ces enfants surdoués. Pas forcément privés de jeunesse mais pour le moins soumis à une discipline de fer, des heures de gammes et de travail ingrat et répétitif, la pression permanente des concours, le stress impitoyable de la compétition; les attentes exigeantes de l'entourage... tout cela pour exercer un métier ingrat, courir de pays en sous préfecture, logeant de-ci, de-là, supportant des publics divers, pas toujours très attentifs, plus ou moins mélomanes et n'appréciant pas forcément à sa juste valeur l'étendue de votre talent. Quel mérite alors de donner, comme le fit Edgar Moreau tant à Royan qu'à Saint Léon, le meilleur de soi-même... Juges-en en écoutant l'émission de France Musique le concert de midi : écoutez cet archet, puissant, précis et tellement convaincant ! Un vrai plaisir... Pourvu que sa carrière soit bien menée, pourvu qu'il soit porté par un entourage aimant et attentif pour affronter cette vie difficile de soliste ou de chambriste (un sacerdoce parfois !!), pourvu qu'il soit encore longtemps jeune, généreux et heureux de jouer pour nous.





Et pour en terminer avec Saint Léon, notre autre coup de cœur a été pour le tout nouveau trio "Les Esprits", créé en 2012 par Adam Laloum avec la violoniste Mi-sa Yang et le violoncelliste Victor Julien-Laferrière. Ayant une prédilection marquée pour le pianiste (que nous allons écouter vendredi prochain à Fontaine d'Ozillac), je vous avoue que j'attendais avec impatience ce concert. Non seulement mes attentes n'ont pas été déçues, mais j'ai été proprement enthousiasmée, prête à courir aux quatre coins du pays pour les entendre : une complicité sans égale, trois talents de haute volée qui jouent avec beaucoup d'humilité, chacun ayant à cœur de mettre les autres en valeur, et surtout un engagement rare et une sensibilité proprement idéale. Tout cela malgré un accord proprement calamiteux du piano (qu'Adam Laloum a subi avec une incroyable gentillesse : il a juste désiré reprendre en bis le mouvement complètement gâché du Mozart afin de ne pas nous laisser avec une mauvais impression !!), je suis certaine que si Gérard avait commis une pareille ineptie, il se serait fait hara-kiri dans l'heure ! Vatel s'est suicidé pour moins que cela. A suivre de très près ce trio !! Sublime...

lundi 25 août 2014

FESTIVAL DES JARDINS DE WILLIAM CHRISTIE 3ème


En réalité pour nous ce n'était que la seconde édition, mais nous commençons à nous sentir comme des habitués. Habitués de William Christie, cela c'est une antienne que je vous ai déjà chantée cent fois : Christie que nous avons connu tout jeune, à Saintes, au tout début de sa carrière... et dont le talent est toujours plus sûr, même s'il a pris, comme nous, quelques ans et quelques rides. Habitués de ses jardins que nous avons découverts avec bonheur un jour de juin 2001 à l'occasion d'un Festival des Jardins, et que nous revoyons avec d'autant plus de plaisir chaque année qu'ils ne cessent de s'embellir. Habitués maintenant de "leur" Festival que nous avions fort apprécié l'an dernier et pour lequel nous n'avions qu'une envie : y retourner. C'est chose faite et comme cette année nous avons "fait l'ouverture", il me faut en parler bien vite pour les heureux mortels qui, se posant la question, auraient la velléité d'y aller à leur tour durant les prochains jours : qu'ils n'hésitent pas, l'édition 2014 est aussi magique que les précédentes.



On retrouve à Thiré, intact, le même bonheur de courir dans les bosquets pour y entendre les musiciens des Arts Florissants (avec William Chistie lui-même ou son fidèle Bryan Feehan, le théorbe "historique" du groupe, ou encore le superbe ténor Paul Agnew) ou des Arts Flo junior, les solistes du Jardin des Voix de l'année ou des années antérieures (Reinoud Van Mechelen, soliste 2011, Elodie Fonnard, 2011 elle aussi, Sean Clayton, soliste 2009 et tant d'autres) ou les musiciens de la Julliard School, qui nous enchantent avec un répertoire toujours inventif et toujours soigneusement adapté au cadre champêtre.


Un joyeux pêle-mêle où l'on croise Michel Lambert (1610-1696), maître de chant et compositeur fort apprécié à la cour de Louis XIV et dont la fille épousera Lully, Sébastien Le Camus (1610-1677), moins connu mais pourtant violoniste, théorbiste et compositeur, surintendant de la musique de la reine Marie-Thérèse et auteur de fort agréables mélodies, on y entend quelques airs des Indes Galantes, des trios de Boislambert, une sonate de Vivaldi et cent autres merveilles, chaque jour renouvelées. Cela se passe, les noms à eux seuls sont promesses d'évasion, au Théâtre de Verdure, au Jardin Rouge, au Mur des Cyclopes, au Jardin Chinois ou encore dans le petit cloître reconstitué à côté du Logis de Thiré. Le vent chante dans les peupliers, les oiseaux accompagnent les flûtes traversières et le zéphyr n'est pas que dans les paroles sucrées qu'égrènent les chanteurs. Ces promenades musicales sont délicieuses, un peu magiques et très rares : des moments qu'il faut savourer doucement, sans arrière-pensée, en se livrant sans contrainte à la magie des ces airs de cour ou de ces canons de taverne qui sont d'un autre temps, mais pourtant si proches de notre sensibilité.


Enfin, le soir, après une pause repas qu'on peut prendre dans la Pépinière ou d'un pique-nique qu'on peut concevoir délicat, au diapason - comme le fut le nôtre avec un foie importé en ligne directe du Périgord, un Montbazillac à damner un évêque et un cake au citron d'anthologie (reconnaissez-là la griffe de notre ami blogueur 100% fin gourmet) - c'est le spectacle sur le miroir d'eau. Un petit lac qui se la joue Versailles en miniature, et offre au concert un décor de conte de fées, tout à fait à propos. Lors du premier week-end, dont nous étions, c'était "Rameau maître à danser" (il fallait bien célébrer dignement le 250e anniversaire de la mort du musicien (1683-1764)) : un pur divertissement composé de deux pièces aussi inédites l'une que l'autre.
La pastorale héroïque Daphnis et Eglé, créée pour égayer les parties de chasse de la cour ne fut, semble-t-il, jamais jouée car la reine s'en offusqua et l'interdit après en avoir vu la générale. L'argument, en un acte, est des plus simples, mais, pour une épouse trompée, des plus énervant : Daphnis et Églé, persuadés de s'aimer d'amitié, partent joyeusement vers le Temple de l'Amitié pour échanger des serments. Or quelle n'est pas leur surprise et leur déception que de se voir refouler par le grand prêtre furibard, tonnerre et éclairs à l'appui, qui leur reproche de ne point s'aimer comme il le faut pour entrer en ces lieux. Après s'être accusés mutuellement de trahison, ils finissent par comprendre, aidés en cela par l'intervention d'un angelot armé d'un arc, que le sentiment qui les lie est amoureux et doit être célébré dans le temple de Cupidon. L'allusion implicite à la liaison entre Louis XV et Madame de Pompadour déplut fort, on l'imagine, à la reine qui sans doute, obtint qu'on remise cette partition au plus profond des placards versaillais.
La deuxième pièce interprétée lors du premier week-end était aussi légère : il s'agissait d'un ballet chanté, commandé à l'occasion de la naissance du duc de Berry, futur Louis XVI, célébrant quant à lui La Naissance d'Osiris. L'oeuvre, on l'imagine, n'a guère été reprise ensuite, et la mise en scène de Thiré était absolument délicieuse : chanteurs et danseurs, costumés avec goût (dans une gamme de teintes passées mais colorées et fort délicatement déclinées : costumes très réussis d'Alain Blanchot) interprétaient, sous la houlette de Sophie Daneman pour la mise en espace et de Françoise Denieau pour la chorégraphie, une charmante pastorale dont l'argument reste vraiment très secondaire !! Un spectacle plein d'esprit, où tout était soigné dans les détails, jusqu'à la distribution de superbes bouquets à toutes les femmes de la scène, apportés dans une brouette par un jardinier très XVIIIè !!


La semaine prochaine le spectacle du soir sera Actéon de Marc-Antoine Charpentier, précédé de pièces de Luly et de De Lalande, encore prétexte à de joyeux et élégants ballets, le miroir d'eau se prêtant à merveille au "divertissement". Tous les soirs, l'église de Thiré accueille aussi les émouvantes "Méditations de l'Aube à la Nuit", les soirées de semaine sont consacrées à des concerts aux chandelles, l'après-midi parfois, on découvre de jeunes talents (je recommande en particulier le joueur d'archi-luth Thomas Dunford qui a un toucher, une musicalité et une finesse de jeu vraiment sublimes. Enfin, nouveauté de l'année, on peut aussi suivre, après les spectacles du week-end, une toute nouvelle initiative "Dans le silence de jardin" où un conteur vous charme par ses dits captivants, "mis en gestes". Quant à la visite des jardins de nuit, après le concert, elle réserve même à ceux qui connaissent les lieux pour les avoir vus de jour, mille surprises vraiment féeriques.


Au point que, si Dieu nous prête vie, l'an prochain nous resterons un peu plus longtemps pour mieux profiter de tout cela. D'autant que le Festival est, du point de vue financier, une "vraie" démocratisation de la musique : les prix défient ici toute concurrence et une telle débauche musicale, d'une telle qualité pour un tarif aussi doux, c'est carrément généreux !


L'an dernier nous avions profité de notre passage à Thiré pour retourner voir les Jardins de la Court d'Aron. Cette année nous avons découvert un jardin plus discret, plus"naturel" quoique très sophistiqué : celui du logis de Chaligny à Sainte Pexine. Je me suis engagée, nous étions sur une propriété privée, à ne pas diffuser mes clichés, mais vous incite vivement à aller en prendre vous-mêmes en allant visiter ces jardins remarquables et très "à échelle humaine", qui ont été, nous a-t-on raconté, restaurés par l'ancien jardinier de l'Elysée. Jardin d'agrément, potager, fruitiers, nymphée, tout incite à la halte et à la rêverie, même le bois qui s'étend derrière le domaine a été aménagé dans ce goût très "savant" qui mêle naturel et rigueur, à l'anglaise et à la française, pour un résultat vraiment original. Le nec plus ultra étant la possibilité de pique-niquer sous la pergola, une longue tonnelle qui conduit jusqu’au bois, couverte de vignes chargées de grappes sombres, de rosiers éclatants et de clématites lumineuses, où tables et fauteuils offrent la halte déjeuner la plus sympathique qu'on puisse imaginer. Prévoyez un panier repas à la hauteur du séjour, parfumé, léger et gouleyant.

La pergola n'étant pas située dans l'enclos de la propriété mais proche du parking et accessible à tous, je n'ai pu résister à vous donner un avant-goût de cette visite pleine de charme.
Vous aurez un aperçu de ces deux jardins extraordinaires dans la bande annonce de l'émission Des Racines et des Ailes du 4/06/2014... qui nous  valu quelques difficultés au moment de réserver, début juillet : c'était la panique à bord ! Mais qu'on se rassure, "la foule" reste mesurée, à cause des contraintes de jauge (oui, on est en plein air, mais il existe tout de même une jauge, imposée par la taille des lieux de replis prévus en cas de pluie... et s'il fait beau ?? Eh bien, on vend quelques places "beau temps" à la dernière minute, à l'entrée du domaine. Une bonne surprise pour ceux qui n'ont pu avoir des places sur internet.


vendredi 22 août 2014

LE MUSÉE DES FAUX À REGGIO NELL'EMILIA


Bien sûr il ne s'appelle pas ainsi ! Son "vrai" nom est "Galleria Parmeggiani" mais l'histoire de ce musée et, surtout, la personnalité incroyable de celui auquel on le doit, méritent de se laisser conter. Déjà, vu de l'extérieur, le bâtiment prête à sourire : avec son air de château médiéval de pacotille, créneaux faussement guelfes et gargouilles d'opérette, on se demande ce qu'il peut bien abriter.


Le "palazzina" de style gotico Renaissance dresse son inutile tour au coin de la grande place de Reggio, et l'on sourit en l'apercevant tant tout cela est flambant neuf. Mais, ayant entendu parler d'un Greco et habitant à 50 mètres de l'endroit, nous avons décidé de tenter la visite. On franchit le seuil par un portail pas si neuf qu'il y parait puisqu’il date du XVème siècle et provient de Valence. Il fut inclus dans cette construction récente, réalisée entre 1925 et 1928 par Luigi Parmeggiani pour y exposer ses collections d'art. Le hall abrite une collection de marbres et de pierres antiques disposées comme dans un lapidaire romain. A droite et à gauche, deux salles, celle "des joyaux" et celle "des armes". Et là, commence le folklore.
Dans la salle des armes, armures, épées, mousquetons et poignards qu'on regarde d'un œil torve. N'y connaissant pas grand chose en matière d'armes, on s'empare de la documentation mise à la disposition des visiteurs à l'entrée de la salle et l'on apprend que la pièce contient deux groupes d'armes : certaines authentiques, anciennes, datent du XVII au XIXème siècle. Les autres, nettement plus intéressantes nous dit-on, ont été fabriquées au début du XXème siècle et proviennent de la boutique Marcy, atelier de faussaires fort prisé par le marché de l'art et les musées américains. Ah bon ??

Un lutrin d'inspiration espagnole, XIVème, réalisé par la boutique Marcy : au centre une rosace directement inspirée des églises gothiques, aux 4 coins les symboles des évangélistes dans de très vraisemblables "émaux limousins", à ceci près que le lion représente non pas Saint Marc mais Saint Luc, erreur qui trahit le faux. Ce modèle était très apprécié des amateurs d'objets médiévaux, puisqu'on en connait au moins 5 autres exemplaires. Les motifs sont directement inspirés de pièces du Trésor de la Cathédrale de Séville et du tabernacle de la Cathédrale de Gérone, aujourd’hui au Louvre.

On passe ensuite dans la salle dite des Joyaux, et là on admire une série de pièces d’orfèvreries médiévales dans un état de conservation incroyable, mais un peu surprenants, tant par leurs thèmes, inhabituels, que par leurs matériaux. Ainsi une fort élégante Vierge à l'Enfant, tout à fait XIIIème siècle parisien, déhanchée avec grâce est ici en bronze, et comme elles sont normalement en ivoire, on ne peut s'empêcher de se poser des questions. Coupes, coffrets, chandeliers, statues de saints, émaux de Limoges, tout semble ancien mais on trouve de curieux mélanges des genres, entre inspiration arabo-musulmane et plus pur style d'Allemagne du Nord. Bizarre, bizarre !! Il s'avère que, là encore, tout est faux, réalisé au début du XXème par la fameuse boutique Marcy.


Après une salle des costumes, vide lors de notre visite, on accède à une très vaste pièce, aux murs rouge pompéien, éclairée par une grande verrière centrale, et dont la disposition évoque l'impluvium d'un atrium romain. Sur des crédences, des chevalets et autres consoles, dont disposées des œuvres d'art, pendant que sur les murs sont accrochés de nombreuses toiles dont certaines semblent de fort belle qualité. C'est hétéroclite, un peu trop chargé et présenté sans aucune logique.

Escosura : salon de la maison Parmeggiani à Paris (titre donnée par Parmeggiani lui-même, de façon usurpée puisqu'en fait il s'agit du salon parisien de la maison d'Escosura !!! encore un mensonge du fieffé malin !)
La toile représente l'idéal de "l"art total" qui était celui des collectionneurs de la fin du XIXème, et illustre parfaitement la façon dont on présentait alors ses collections

En effet, lorsque le musée a été restauré en 1988, on a décidé de conserver la scénographie et la présentation d'origine de la galerie, en respectant la mise en espace de Luigi Parmeggiani pour recréer l'ambiance d'une collection privée européenne de la fin du XIXe siècle. Il est temps alors de s'intéresser à ce Luigi, à sa collection de faux et à sa passion pour l'Antique sous toutes ses formes. Et là, on découvre un personnage haut en couleurs, tout à fait surprenant et hors du commun. Un aventurier qui s'est patiemment construit une respectabilité. Ecoutez plutôt (1).


Le Beau Louis

Né à Reggio Emilia en 1860 (2), Luigi Parmeggiani fut dès 12 ans apprenti typographe avant d'entrer dans un atelier de bijouterie (3). C'est à 18 ans qu'il entre en contact avec le groupe d'anarchistes internationaux de Reggio, et l'année suivante il s'exile en France où il rencontre Marie Carronis avec laquelle il vivra durant plusieurs années. En 1881, le couple s'installe à Lyon, et nous les retrouvons en 1885 au 42 rue Bert à Paris, où il reçoit volontiers anarchistes et anciens communards. Dès 1887 (4), on pense qu'il est employé comme apprenti dans l'atelier de faussaires de Victor Marcy. Il continue activement ses engagements anarchistes. Son groupe prône l’idée de l’expropriation comme instrument révolutionnaire et, il participe à de nombreux vols, préparation d'engins explosifs et même agression à coups de couteau d'un espion du gouvernement italien. Tant et si bien qu'en août 1887, il est arrêté et condamné à deux mois de prison pour contravention à un décret d’expulsion.
Il part alors pour Bruxelles, puis, brièvement pour Londres, tout en continuant à militer, en particulier en publiant un journal, « Le Cyclone ». Une brève feuille aux propos véhéments, dans laquelle il attaque plusieurs de ses anciens amis communards, les accusant d'avoir abandonné la cause de la révolution sociale. En février 1889, il retourne en Italie avec un ami, et ils poignardent un certain Cerretti à Mirandola. Trois jours après ils sont interceptés par la police pendant qu’ils se dirigent vers Reggio Emilia. Obligé de fuir en France, Parmeggiani entre en contact avec la maison Marcy-Escosura (5), puis se réfugie à Londres, Green Street, où, sur la demande du gouvernement italien, il est arrêté par la police anglaise. Pourtant, la demande d’extradition est repoussée et c'est par contumace qu'il est condamné en Italie à 30 ans de réclusion. Il s'établit donc à Londres, où il continue à publier des feuilles anarchistes, à réunir autour de lui des sympathisants de la cause, et à financer leurs actions en participant à de nombreux vols. C'est l'époque où, par souci de respectabilité, il se déclare ... cordonnier !

Luigi Parmeggiani devant la vitrine de sa boutique, posant devant des faux manifestes

En septembre 1892, il tente de se réinstaller en France sous faux nom, mais il est de nouveau arrêté pour infraction à interdiction de séjour. Il reste en prison jusqu’en juin 1893, et revient à Londres. Il ouvre alors avec Victor Marcy un magasin d’antiquités dans les environs du British Museum et, à la mort de ce dernier, il gère une galerie de plus en plus prospère. Visité par le représentant culturel de la reine Victoria et par l’impératrice allemande, il fournit même des objets au British Museum, qui en conserve une belle collection. Au début du XXe siècle, Parmeggiani délaisse Londres et revient à Paris, où il acquiert une fortune considérable comme gérant de la galerie et comme expert d’art, en utilisant le nom de Marcy. En 1903 il est de nouveau arrêté par la police française pour contravention au décret d’expulsion et condamné à cinq mois de prison. Dans sa maison la police trouve une collection d’objets d’art évaluée plusieurs millions de francs. En 1905, Parmeggiani dénonce dans une brochure les diffamations d’un ancien inspecteur de Scotland Yard qui, dans un livre de mémoires, l’avait décrit comme un dangereux anarchiste et receleur. Lors du procès qui s’ensuit, Parmeggiani nie résolument avoir jamais adhéré au mouvement anarchiste. Bien que continuant à publier des écrits polémiques, notamment contre Cipriani, il exerce avec succès son activité florissante de marchand d'art. En 1920, après le décès de la veuve Escosura, il épouse la petite fille de Victor Marcy, Anna Detti, âgée de seulement 39 ans (il en a 60).

Parmeggiani âgé, devant sa cheminée

En 1924, Parmeggiani ferme sa galerie parisienne et s’établit définitvement à Reggio Emilia où il mène, dès lors, une vie de rentier aisé. Mussolini lui fait même l'honneur de venir visiter ses collections en 1926. Il construit cette étonnante maison néo-gothico-renaissance pour y abriter ses objets, ensemble qu'il cède à la ville en 1932. Il meurt prospère et respecté le 17 juin 1945.

La personnalité de cet anarchiste, casse-cou, violent, voleur, reconverti en amateur d'art solidement embourgeoisé, a de quoi réjouir. Dès l'aube du nouveau siècle, il fait tout pour faire oublier son passé politique, s'inventant un passé aux mille métiers honorables. C'est surtout grâce à la famille Marcy qu'il parvint, liaison, héritages et mariage aidant, à se constituer une respectabilité. La fille de Victor Marcy, Augustine Marie Thérèse avait épousé Leon y Escosura et était dès les années 1900 la vraie responsable de la galerie Escosura-Marcy. Quand Escosura mourut, "le Beau Louis" comme on l'appelait alors, prit sans complexe le nom de jeune fille de la veuve et devint Louis Marcy, tout en partageant la couche de Marie-Thérèse, même s'il se présentait comme son frère. Ce qui lui permit de mettre la main, au passage, sur ses immenses collections. Faussaire, se livrant à des douteux trafics d’œuvres d'art, il n'hésitait devant rien pour s'enrichir.

Cesare Detti : portrait de Juliette Detti, la fille de l'artiste : la jeune fille est habillée à l'antique et le portrait, intemporel, célèbre sa beauté et sa pureté. Au portrait s'ajoute un bouquet virtuose. Ce portrait, qui avait été initialement donné par le peintre à sa commune natale, Spoleto, fut échangé par Anna Detti, la soeur du modèle et la femme de Parmeggiani, contre quatre toiles de son père afin de garder auprès d'elle, dans sa maison de Reggio un souvenir de Juliette, morte à 22 ans.


Son mariage avec Anna Detti lui permit enfin de compléter ses collections, en s'accaparant la dot de la jeune femme, héritière de Victor Marcy !! Anna-Blanche Detti était en effet la fille de Juliette Marcy (fille de Victor) et d'un peintre italien, Cesare Detti dont la Galerie conserve de nombreuses toiles, comme elle compte aussi de nombreux Escosura, les deux peintres étant, par ailleurs, des poulains de la Maison Goupil.


Il semble que la pratique du faux existait dès la création de la boutique par madame Marcy et son époux Victor. Marcy avait l'habitude de dire que les antiquités qu'il vendait venaient de quelque monastère espagnol inconnu, et faisait travailler une petite armée d'artisans de talent, qui copiaient, inventaient et patinaient avec génie. Un des chefs-d'œuvre de cet atelier de contrefaçon fut la supposée épée d'Édouard III, qu'il tenta de vendre au British Museum, heureusement sans succès. Mais les musées londoniens regorgent d'objets de ce genre, et ce n'est que récemment qu'on a découvert qu'il s'agissait de faux. Faux dont on loue grandement la qualité : ils sont très recherchés et très appréciés en tant que tels.

Escosura : Charles V dans l'atelier du Titien. 
Quand il ne peignait pas des faux, parfois très talentueux, l'espagnol était le spécialiste toutes catégories d'un genre très à la mode à la fin du XIXème : la scène de genre historique. Célébrant l’admiration que portait Charles V au grand maître (le nommant en 1533 Comte du Latran, et l'honorant de l'ordre des Chevaliers de l’Éperon d'Or, avec chaîne et épée, cette reconstitution très Disneyland avant la lettre met en scène l'atelier inventé de l'artiste où un modèle aux formes généreuses se repose en jouant avec un perroquet. ¨Pendant que Titien montre à l'empereur admiratif une de ses dernières oeuvres, le tout dans un ambiance faussement renaissance


Même si la galerie appartenait au départ à Victor Marcy et à sa femme, le cerveau de cette organisation était Ignacio León y Escosura, responsable d'un bon nombre de copies et pastiches de Velázquez, qui sont restées pendant des années aux cimaises de la National Gallery à Londres et du Louvre. Vous imaginez s'il est difficile de juger de la qualité des toiles de la collection laissée à Reggio. Toutes suspectes, elles ont fait l'objet de nombreuses études pour reconnaître les pièces authentiques, car il y en a !! Ainsi le Greco que nous étions venus admirer mérite le label !!


De même que l'excellent portrait de mathématicien, peut-être Archimède, par Ribera.




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(1) Selon le Dictionnaire biographique des anarchistes italiens, volume II, de I à Z, Biblioteca Franco Serantini, 2004, p.297-299. Traduction : Andréa des Editions Eleuthera, cité par le blog d'Alexandre Jacob, l'honnête cambrioleur. Notice rédigée par Pietro Di Paola. Et selon la notice du musée sur Luigi Parmeggiani.
(2) le dictionnaire ci-dessus indique comme année de naissance 1858, mais je pense à tort car le site du musée précise, dans sa rubrique bibliographique, qu'il est né en 1860 à Villa Ospizio à Reggio Emilia.
(3) La notice du Dictionnaire des anarchistes le dit "cordonnier", ici aussi sans doute à tort.
(4) mais dit la notice du musée, le témoignage qui l'affirme est tardif et suspect
(5)  Selon certains, mais cette hypothèse n'est pas vérifiée, ce premier contact aurait eu lieu à l'occasion d'une tentative de vol dans la bijouterie Marcy-Escosura.

mercredi 20 août 2014

PLUS JAMAIS SUSPECTE


Je vous avais, en des temps reculés, déjà dévoilé l'intérieur de mon sac à main (oups, c'était en 2010 !), avec une impudeur qui en fit rire certain(e)s. Mon sac à main : un puits sans fond, une grotte obscure, un inépuisable bric-à-brac qu'il me fallait vider chaque fois que je cherchais un objet introuvable, tant il faisait noir et sombre là-dedans. Mes étudiants avaient pris l'habitude de ces exhibitions homériques, et Alter supportait vaillamment que je m'accroupisse pour déballer sur le pavé l'ensemble de ce que contenait ma besace. Chaque année, il était question de trouver ENFIN le sac idéal, celui dans lequel tout serait accessible, avec de multiples rangements et mille autres rêves jamais réalisés. 
Et voilà qu'un jour, j'ai croisé dans une vitrine, le sac idéal : un sac transparent. J'ai d'abord, vieux réflexe maternel et sans doute aussi à cause de ses couleurs acidulées, envisagé de l'offrir à ma cadette. Mais, las, quand je lui ai annoncé, triomphante, le superbe cadeau que je voulais lui faire, elle a tordu le nez, la vilaine (j'ai compris pourquoi ensuite !!). Du temps a encore passé, et un matin, je me suis réveillée "vieille dame indigne", selon l'expression adoptée par maman quand elle faisait, enfin, ce qui lui faisait envie. Je me suis fait offrir LE sac en question. 


Et depuis, je nage en plein bonheur musette : d'abord, on voit à l'intérieur comme en plein jour, mais surtout, surtout, il suffit de le retourner pour avoir une vision panoramique de toutes les bricoles tombées au fond : on plonge alors une main qui n'hésite pas et l'on extrait, sans tâtonner, l’objet visé ! Quoi de plus génial ?? Je ne perds plus mes clés, la moindre pièce égarée est visible et je ne passe plus mon temps à étaler mes petites affaires sur le trottoir ! Certes, (et j'ai compris les réticences de ma cadette) quand je vais à Paris ou même à Bordeaux, je change soigneusement de gibecière : pas question de tenter le diable en montrant mes "trésors", et de risquer le coup de cutter assassin. Mais, dans ma campagne reculée, pas d'angoisse de ce type, je peux balancer fièrement ma valisette transparente, personne ne la menace.
Par contre, les réactions sont amusantes à observer. 
Les hommes d'abord : certains rigolent franchement, ravis de découvrir sans détours les secrets d'un sac de femme. D'autres détournent pudiquement les yeux, craignant d'y voir des choses inavouables.
Les femmes ensuite : si certaines admettent volontiers que cette lumière et cette transparence sont tout confort, la plupart prennent un air choqué et me regardent un peu comme une renégate à la cause féminine. 
Mais la réaction la plus drôle fut celle de la jeune caissière saisonnière, qui me déclara, tout de go "Il est génial votre sac ! On nous demande de vérifier les sacs des gens ... "suspects". Avec vous, pas besoin... on voit tout !". Ben voyons !!

Pourtant, le concept n'a manifestement pas eu de succès : preuve en est que le fabricant a arrêté le modèle translucide... et Alter a été prié de m'en acheter un autre (en soldes forcément !!) à m'offrir quand celui-là sera devenu trop opaque ... Il sera mauve et vert, je crois !!!

lundi 18 août 2014

ANAMORPHOSE

Petit souvenir du musée de Carpi : une anamorphose dont on pense qu'elle faisait, au XVIIIème siècle, partie d'un jeu destiné à distraire les "belles dames et fiers gentilhommes" de leurs longues journée d'ennui !
Bonne fête KOKA...

samedi 16 août 2014

GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (2)

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C'est en 1926 que Balande peint ces Baigneuses et, là encore, sa touche coloriste, large et généreuse, s'exprime avec volupté. Les corps, sculpturaux, sont ourlés de sombre de façon à mettre le modelé des chairs en valeur. Les reflets rendent l'eau du lac ou du coude de rivière transparente et éclatante de lumière, tandis qu'au premier plan, l'herbe, couchée en touches inclinées, se conjugue dans une vaste palette de verts dorés. Le coup de génie de la robe jaune cirton, aux dentelles discrètes, sur laquelle est assise le modèle de gauche, se conclut avec talent par la toute petite touche de rouge franc, qui surgit sous le vêtement.


Mais surtout, son sens de la mise en espace fait merveille. Pardon de n'avoir pu résister mais je n'ai pas pu m'empêcher de gribouiller cette charmante toile (140 x 170 cm pas une toile de chevalet toute de même !!) pour suivre le regard de l'artiste. Aux deux lignes de force franchement verticales du corps de la baigneuse centrale et du bras de celle qui nous regarde, répondent des lignes doucement inclinées vers la droite, qui forcent presque à pencher légèrement la tête sur l'épaule, pour contempler le tableau. On est alors saisi par l'évidence de ces courbes voluptueuses, qui entourent les femmes comme une main caressante, courbes doucement reprises en écho par la végétation complice. C'est délicat, sensuel et l’œil se plie avec plaisir à cette indiscrétion paisible. Avouez que Balande a un sens très marqué de la composition !!


Moins séduisant au premier abord, L'enterrement à Saint Aignan-sur-Cher (repris au moins trois fois par l'artiste en des versions à peine différentes) date, quant à lui de 1931. 


On imagine volontiers, comme le suggérait Jessica, que Balande était venu planter son chevalet dans un pré surplombant le Cher pour y croquer un simple paysage, quand est arrivé devant la maison jaune un triste corbillard, bientôt suivi par une foule d'amis, venus accompagner un proche à sa dernière demeure. Le peintre n'a pas hésité : il a aussitôt saisi l'ambiance tout à fait particulière de ces funérailles campagnardes. 


Les habits sombres, l'air un peu compassé de la foule encore silencieuse, le cocher assis sur le corbillard la tête penchée en avant ...


puis le curé qui arrive, suivi d'une troupe de servants de messe que ses acolytes ont un peu de mal à "tenir" et à rassembler sagement ...


... et enfin, au fond, la famille en grand deuil qui descend à la queue leu leu le perron de la maison pour venir prendre dignement la tête du cortège. L'air est léger, et l'ambiance est bien celle de ces enterrements de campagne où suivre le corbillard se transforme vite en une gentille promenade où l'on en profite pour parler aux voisins pas vus depuis longtemps. C'est ici le talent de conteur du peintre qui apparait, le peintre qui aimait peindre des foules, des rassemblements, des manifestations en plein air où chacun, même à peine suggéré, occupe une place précise et indispensable. 


On retrouve son amour de la foule et son plaisir de l'anecdotique dans cette Plage de l'île de Ré (108 x 149) que l'artiste traite dans son style "vitrail", franchement coloré et soulignant franchement chaque silhouette d'un épais trait noir. On est en 1950 et si l'île de Ré n'a pas encore la fréquentation qu'elle connait aujourd'hui, les dimanches d'été voient s'y presser de nombreux baigneurs. Au loin, le paysage est traité en larges plages de couleurs soutenues, dessinant un horizon paisible. L'Océan est calme, inondé de lumière, et la foule se presse dans une crique accueillante aux bains de mer. Les vacanciers sont animés, jouant, se baignant, discutant, admirant le large comme les trois personnages vus de dos, juchés sur une petite dune d'herbe, vivants, amicaux même. 


Si vous regardez chacun des personnages, presque tous ont une attitude précise, même s'ils ne sont que suggérés : la femme qui relève ses cheveux devant la spectatrice en jaune, l'enfant au bonnet bleu qui se frotte les yeux a sans doute reçu du sable dans le visage et son copain au bonnet rouge est désolé.... la jeune fille blonde, à la robe blanche rayée de bleue, est heureuse, cela se voit, même de dos, à la façon dont elle enlace son petit frère et sa mère ... l'attention que porte Balande aux individus est, toujours, très pointue, très bienveillante et anime ses toiles d'une ambiance qui lui est propre : celle d'une vie, douce et paisible.


L'attention de Balande aux êtres et aux ambiances, le fait s'intéresser aux manifestations visuelles du développement rapide de l'industrie durant sa fin de vie. Il a vécu toutes les Trente Glorieuses et il en a tiré de nombreuses toiles sur des sujets qu'on n'a pas coutume de voir sous le pinceau des artistes : aciéries, chantiers, hauts fourneaux : comme il peignait les scènes de port et les marins rentrant de la pêche, il n’hésite pas à représenter l'intérieur des usines et les ouvriers au travail. Je vous ai déjà montré la Raffinerie de pétrole du Hâvre de 1960 qui figure à la mairie de Saujon, ou les prévoyants de l'Avenir (12ème photo dans l'article qui en comporte 28 !!), de La Rochelle qui montre la construction d'une "ville nouvelle" en 1960 aussi. La mairie de Saujon conserve une autre toile, un peu plus ancienne : La fusion de l'acier à Knutange date de 1956 et s'émerveille devant le jeu des couleurs que provoque le fourneau à la gueule béante situé sur la gauche de la scène. Les hommes, caparaçonnés de protections illusoires mais lourdes, y font face vaillamment, à la manière de chevaliers héroïques des temps modernes. Inclinés vers la flamme menaçante, ils brandissent de dérisoires lances comme pour attaquer le monstre redoutable. Ici encore la composition, les couleurs, la simplification des formes, tout concourt à rendre le sujet d'une grande efficacité visuelle.


La toile la plus récente du peintre exposée à Saujon est cet étonnant Pierrot de 1962. Balande a 82 ans quand il peint cette scène et son pinceau n'a pas pris une ride. On est sur la place de la République de La Rochelle (on reconnait à droite la façade de la cathédrale Saint Louis) et au milieu d'une foule bigarrée et mouvante, le Pierrot montre son chien savant. Installés sur une estrade, les saltimbanques offrent à la foule joyeuse un spectacle  vers lequel les petits enfants tirent leurs parents.


Peut-être que la femme au fichu mauve, n'avait pas trop envie de s'approcher mais ses deux gamins l'ont convaincue de venir. Le barbu, à sa gauche, peut-être le père des garçons, ne boude pas son plaisir et s'amuse autant que les enfants !!


De l'autre côté, une mère en robe à pois, brandit son bébé pour qu'il profite du spectacle, autour d'elle les enfants rient et s'extasient ! Il faut dire que la scène est cocasse :

au centre de l'estrade, un Pierrot plus blanc que blanc, a installé une voile multicolore, une vraie toile abstraite dans le tableau !! Elle figure sans doute un bateau sur lequel son chien, "vêtu" en Pierrot lui aussi, tient une rame et s'apprête, sur l'ordre de son maître, à pêcher à la ligne. Le petit chien savant regarde fort attentivement son équipier, pendant qu'à droite, une Colombine aux allures espagnoles lit sans doute une histoire au public émerveillé. Comme toujours, le trait est vif, la couleur franche mais sans excès, et le pinceau va droit au fait. L'art de Balande est ferme, vigoureux et toujours d'une grande rigueur plastique. Et il s'attache à décrire ce qu'il observe, avec une bienveillance jamais prise en défaut, pour faire participer le spectateur à l'ambiance saisie, au plus proche. Il a style vraiment personnel, du caractère et, nous l'avons largement souligné, un vrai talent de coloriste et de metteur en scène. Jamais il ne cédera aux sirènes de modes picturales qui ne lui convenaient pas. Peu avant sa mort, il déclara à un ami venu le visiter à Lauzières "C'est affreux; j'ai depuis un certain temps déjà, la visite de marchands de tableaux qui, profitant de mon âge avancé et de ma faiblesse, veulent m'acheter des peintures à vil prix, sachant bien qu'après ma mort, ces toiles aujourd'hui dépréciées, puisque ne correspondant plus à la mode d'aujourd'hui, retrouveront de la valeur. Ce matin même j'ai eu la visite de l'un d’eux que j'ai mis à la porte en lui disant son fait". J'avoue que l'anecdote me rend le peintre encore plus sympathique : Balande avait foi en ce qu'il faisait et n'entendait pas se commettre à changer sa manière "pour plaire". Il peignit jusqu'à la fin et ses toiles ont toutes, d'une façon ou d'une autre, une histoire à raconter. Nous irons, un jour prochain, à Nieuil sur mer, au moins pour voir sa tombe et, qui sait, approcher de son atelier !! En tout cas, nous verrons aussi les endroits où il s'installait pour peindre sur le motif. Vous êtes menacés d'un "Balande, troisième" !!!

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