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dimanche 29 avril 2012

JOUONS AUX 10 ARTS

Un jeu pour un long week-end 
(je publierai les réponses dans un nouvel article !)

On vous avait bien dit que Jupiter était un chaud lapin : il suffit pour s'en convaincre de parcourir les salles des musées pour découvrir avec stupéfaction (et avec bonheur !) toutes les misères qu'il infligea à cette pauvre Junon. Et c'était, en prime, le champion du camouflage pour arriver à ses fins : que ce soit sous la forme d'un taureau blanc (Europe), d'un cygne (Léda), d'un nuage (Io), d'une pluie d'or (Danae) ou, comble du cynisme du propre mari de la dame (Alcmène) cela a fort inspiré les artistes et nous vaut tout une collection de scènes fort coquines, que la morale ne réprouvait pas au motif qu'elles étaient mythologiques !


Non content de ces frasques à répétition, et je n'en ai évoqué qu'une petite partie, il s'éprit encore, sous les traits d'un berger, de la fille d'Ouranos (le Ciel) et de Gaia (la Terre). Séduit par la belle, et doté, nous le savons, d'un tempérament fort convenable, il rendit visite à Mnémosyne pendant neuf nuits consécutives et, neuf mois plus tard, cette dernière donna naissance aux 9 Muses. Filles de Mémoire, elles se virent tout naturellement affectées par les Anciens à la protection des Arts, des Lettres et des Sciences.  
Pour la suite, je dois faire appel aux ressources d'internet car il en est des Muses - en pire - comme de tout ce qui fait nombre : les vertus cardinales qui sont au nombre de 4, les théologales qui ne sont que trois, les péchés capitaux qui sont 7 ou les 5 zéros qui sont... enfin bref, dès lors qu'on essaie de les retrouver, il en manque TOUJOURS un !!! Alors les Muses, vous imaginez !!! Au mieux on en retrouve deux ou trois... les bons jours.

  • Calliope : couronne d'or, livre, tablette et stylet, trompette (le « bien dire » éloquence, poésie épique)
  • Clio : couronne de laurier, cygne, livre ou rouleau, tablette et stylet, quelquefois trompette(épopée histoire)
  • Érato : couronne de myrte et de rose, tambourin, lyre, viole, cygne(élégie et poésie amoureuse, érotique et anacréontique a évolué vers art lyrique et choral)
  • Euterpe : flûte simple ou double et un autre instrument de musique (pour la musique à danser, puis, plus simplement la musique)
  • Melpomène : cor, couronne de pampre de vigne, épée, masque tragique, sceptre à ses pieds(pour le chant, puis, plus tard la tragédie)
  • Polymnie : couronne de perles, instrument de musique (souvent un orgue) patronne les chant nuptiaux, de deuil ou la pantomime, puis la rhétorique
  • Terpsichore : couronne de guirlande, instrument de musique à cordes (viole, lyre par exemple)(pour la poésie légère, puis finalement la danse)
  • Thalie : couronne de lierre, instrument de musique (souvent viole), masque comique, rouleau : poésie pastorale et ensuite la comédie
  • Uranie : compas, couronne d'étoiles, globe (l'astronomie)
Mais l'avantage des Muses est qu'elles président aux Arts, qui après avoir été mineurs et majeurs durant la Renaissance italienne (encore un joli casse-tête cela, à retrouver, qui est quoi ??) sont fixés à 3 au XVIIIème siècle, passent allègrement à 5 au XIXème... pour finir à 9, comme leurs protectrices, actuellement. Pour les arts, même au nombre de neuf, on arrive à en retenir une grosse majorité ! Le seul souci est qu'il faut aussi leur conserver leur rang, car ils ont un ordre ! Et là, attention aux trous de mémoire :
  • 1er art : l’architecture ;
  • 2e art : la sculpture ;
  • 3e art : la peinture ;
  • 4e art : la musique ;
  • 5e art : la poésie ;
  • 6e art : la danse, le mime, le théâtre et le cirque, aujourd’hui les « arts de la scène » ;
  • 7e art : le cinéma ;
  • 8e art : la radiodiffusion, la télévision et la photographie, regroupées en « arts médiatiques » ;
  • 9e art : la bande-dessinée.
Et oui, c'est Marie-Josée, tenante avérée de l'art de la BD qui m'a soufflé l'idée de cet article en parlant, à son propos, de 9ème art !!!


Le but du jeu est de vous donner la parole  : à vous de voter pour le 10ème art... Quoi quoi, Jupiter et  Mnémosyne n'ont consommé que 9 fois ? Allons donc, il avait du tempérament ce bon Zeus et rien ne dit qu'il n'y ait pas eu un petit "revenez-y" !! Quelques suggestions pour vous aider : les arts numériques, le jeu de rôle, le jeu vidéo, le modélisme (et par extension, ce qui tourne autour du maquettisme), le graphisme ou arts graphiques, la calligraphie, le vidéo-clip, le spot publicitaire, le défile de mode, l'art du disk-jockey, le graffiti, la fête, le journalisme... ???
J'ai, quant à moi, une idée bien arrêtée sur la question (un art qui ne date pas d'hier, et qui eut en son temps son heure de gloire, comme il l'a retrouvé aujourd'hui du reste) que je vous livrerai plus tard afin de n'influencer personne... il n'est pas dans la liste que je propose !

vendredi 27 avril 2012

CREDO


 La gentille vendeuse m'ayant interdit de photographier le Credo clignotant du magasin, je vous propose celui du prospectus !

C'est une affiche lumineuse qui, en ce beau dimanche romain, a attiré mon attention. En même temps d'ailleurs que l'odeur délicieuse qui s'échappait de la boutique ouverte. Alter, devant la vitrine, me dit alléché :
- Tiens, ils vendent aussi du fromage.
Bon, je sais, on devrait sortir un peu plus souvent de notre trou, parce que Lush, apparemment, tout le monde connait : témoin Madeleine, à qui j'ai rapporté deux petits shampoings en souvenir de notre voyage, qui me déclare, ravie :
- Ah ! Super, Lush !! j'adore ...
- Oups ? quoi ?
- Lush ...
- Tu écris ça comment ?
- L.U.S.H... j'aime beaucoup, j'y vais à Bordeaux quand je vais voir les enfants.

Moi qui pensais la surprendre, c'était raté. Je n'avais même pas noté le nom de la boutique. Simplement, il me semblait que ce produit en forme de macaron, à la cannelle et aux plantes, "qui stimule le cuir chevelu et les bonnes idées", valait qu'on lui décerne une médaille. Comme ce credo qui m'avait clouée, stupéfaite, en face de la porte avant de la franchir pour ces achats parfumés. 
Notre CREDO :
Crediamo ....
Crediamo ....
Crediamo ....
Vous savez, cette prière que disent les catholiques à la messe chaque dimanche et que je connais encore en latin pour l'avoir dite longtemps, malgré Vatican II, dans mon enfance. Ce symbole de la foi chrétienne fut élaboré, dans un premier temps, au cours du Ier concile de Nicée, en 325, réuni par l'empereur Constantin Ier. Il s'agissait de rétablir la paix religieuse et de construire l'unité de l'Église, mise à mal par des dissensions multiples en édictant un dogme commun à tous les chrétiens. Ce texte qui fut plus tard la raison officielle du schisme de 1054 entre Rome et Constantinople, les orthodoxes refusant l'ajout du fameux "filioque". Cette mention de l'Esprit Saint "procédant du Père et du Fils" a en effet coupé, pour la première fois, les chrétiens en deux. Prière qu'on demande aux parrain et marraine de proclamer au nom de l'enfant qu'on baptise le jour de la cérémonie. Bref, un texte qu'on peut, qu'on soit laïque, chrétien ou musulman, considérer comme sacré.

Et le voilà repris à la sauce biomarketing, genre écoblanchiment, un style qui fait florès et qui, surtout, est très lucratif en nos temps troublés !! C'est nettement plus frappant en italien qui parle de CREDO, terme générique pour désigner la prière des chrétiens : le site français, plus sobre, ne porte pas à la même confusion. 


Oui, ces produits sont naturels (ou presque !), comme tant de choses qu'on nous vend à prix d'or, car nous sommes devenus très sensibles à l'argument commercial du "naturel" qui "ne contient ni... ni...". Oui, ces produits sont originaux et sentent fort bon, même s'il est un peu absurde de prétendre qu'un shampoing, fut-il à la cannelle, puisse stimuler les bonnes idées !! Vous remarquerez, si vous visitez la page des shampoings en français que Karma est censé nous apporter la paix intérieure, alors que le site italien, déclare sans rire qu'il permet de penser positivement ! En le vendant tout de même presque un euro de moins qu'en France !!



Mais de là à affirmer que "des gens heureux fabriquent des savons qui rendent les gens heureux", il y a un pas que je n'aime pas franchir. Car la jeune femme qui travaillait le dimanche, les mains dans l'eau pour montrer comment faire mousser ces pains colorés, sourire commercial vissé aux lèvres, payée sans doute un tout petit SMIC (je ne sais si la notion se pratique à l'identique en Italie) était sans doute heureuse, mais pas nécessairement grâce à son employeur.

Le management prend des formes qui deviennent perverses et j'avoue avoir de plus en plus de mal à l'enseigner, sachant combien il est vain de vouloir prêcher "la technique" miracle qui permettra de gérer les hommes et l'entreprise le plus efficacement possible. Je suis gênée aux entournures d'égrener des théories d'autant plus creuses qu'elles affichent de bons sentiments, là où il n'y a que les derniers outils à la mode en matière de motivation et de communication. Outils souvent mal compris, mal perçus et fanfreluches hypocrites qui cachent une réalité souvent pénible.
C'est comme ce bric à brac de bon aloi qu'utilisent les entreprises pour "vendre vert", dans le but de se donner une image écologique responsable pour attirer le chaland. Quand, en plus, on affuble de simples cosmétiques de vertus magiques, on frise, à mon sens, le comble de l'hypocrisie commerciale d'autant que, si l'on en croit certains, ce que pratique Lush est plus proche de l'écoblanchiment que de la vraie responsabilité sociétale.

Photo trouvée sur le net, je n'y suis jamais arrivée !!

Alors si vous voulez faire naturel, faites comme moi, essayez donc de faire mousser de la saponaire !! Fascinée dans mon jeune âge que cette plante ait été utilisée, me disait-on, par nos grands-mères pour faire leur lessive, je m'étais mis en tête d'en user de la sorte !! Mais j'eus beau brasser, écraser et mélanger des quantités de fleurs et de feuilles à mon eau de lavage, je n'obtins jamais la moindre trace de réaction moussante ! Le vrai bio est nettement plus compliqué qu'on ne le croit ! Et s'il doit, pour réussir, prendre les clients pour des demeurés susceptibles de s'enduire le crâne de produits colorés pour penser plus juste, il fait, du moins en ce qui me concerne, chou blanc.

mercredi 25 avril 2012

LONDON OTHERWISE


Partout les œufs "de Fabergé", une gigantesque chasse aux œufs organisée dans la capitale à l'occasion des fêtes de Pâques.

Quand la Tamise scintille....



Un délicat hommage rendu aux "femmes de la Seconde Guerre Mondiale"

Un vrai ciel romain !!

Si, si, je vous assure, elle bouge la main droite en petit salut au peuple : désolée, ma photo ne reproduit pas le mouvement, mais les couleurs y sont ! Ouf !!!

Et notre appartement, judicieusement baptisé "Soho Diva", pas mal côté couleurs aussi !!

lundi 23 avril 2012

LE MONSTRE DOUX


Au départ, l'histoire est sympathique, mieux même, exemplaire. Christophe Germain travaille chez Badoit et, en 2008-2009 son fils, Mathys, est atteint d'un cancer incurable. Vous imaginez sans peine la douleur et la souffrance de cet homme, dont l'enfant se mourrait doucement alors qu'il devait, il faut bien gagner sa vie, aller travailler. Ses collègues, et en particulier son chef, le prirent en pitié et, désireux de l'aider, décidèrent de lui offrir la seule chose qui avait alors encore une valeur aux yeux de ce père éploré : du temps. Du temps pour rapatrier son fils à la maison, l'hospitaliser à domicile, s'occuper dignement de lui et vivre le plus intensément possible les derniers jours qui étaient comptés. Tous se mobilisèrent et ce fut ainsi 170 jours de RTT qui furent, avec l'accord de Badoit, offert à cet homme qui put ainsi profiter des derniers souffles de son enfant malade.

Tout le monde est prêt à s'extasier de cet élan de solidarité et l'histoire est rendue publique. Découverte par un député de la Loire, Paul Salin, ce dernier a alors l'idée d'en faire ... un texte de loi !!!
En gros cela donne cela : "Un salarié peut, sur sa demande et en accord avec l'employeur, renoncer anonymement à tout ou partie de ses jours de repos non pris (...) au bénéfice d'un autre salarié de l'entreprise qui assume la charge d'un enfant âgé de moins de 20 ans atteint d'une maladie, d'un handicap ou victime d'un accident d'une particulière gravité rendant indispensables une présence soutenue et des soins contraignants", précise le texte. , qui devrait s'appliquer aussi à la fonction publique.

Et voilà, on transforme un bel acte de générosité, en une corvée obligatoire*. Pourquoi diable légiférer, si ce n'est que, comme aimait à le dire maman, l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Passons sur les mesures qui "bordent" cet élan du cœur : "Un certificat médical attestant de ces deux dernières conditions est exigé pour que fonctionne le dispositif"... "Pour bénéficier de cette donation, le salarié doit ne plus avoir en réserve des jours de congé, de récupération ou encore des RTT. Une contrainte toutefois : les salariés souhaitant faire don de leurs jours ouvrables ne peuvent descendre au-delà d'un minimum de 24 jours de congé annuel".  Passons aussi sur les réticences, gênées, des uns et des autres "Nous aurions préféré avoir le temps et l'occasion, avec les partenaires sociaux, de renforcer les droits existant, de les améliorer, de les regrouper dans un droit plus général et valable pour tous", dit l'un, "Malgré la générosité affichée par ce texte, il n'en reste pas moins que la remise en cause du droit au repos l'emporte", dit l'autre.

Passons aussi sur le fait que cette loi a pour mérite de résoudre (en partie seulement) un problème que la nation ne sait, ni ne veut traiter : il existe en effet, pour les parents désireux de s'occuper d'un proche malade, une allocation journalière de présence parentale, prévue par le code de la Sécurité sociale. Mais elle est tellement ténue et faible qu'elle implique une perte de salaire pour les parents contraints d'y recourir. Une anomalie qu'il serait bon peut-être, de corriger. Certains pointent aussi le risque d'inégalités entre les entreprises : la mobilisation sera plus ou moins importante en fonction du niveau de vie des salariés, de la taille des effectifs, etc... le cas des salariés de petites entreprises sera toujours aussi délicat malgré ce nouveau texte. De plus, la loi ne prévoit que le cas des enfants, les proches dont on peut ou on doit s'occuper étant, on le sait bien, parfois des conjoints, parfois des parents, pourquoi laisser de côté ces misères humaines tout aussi respectables ?


Ce qui me contrarie surtout dans cette législation (je n'ose écrire "légifération" !!) c'est la nécessité que notre État ressent de se mêler de tout, à tout propos et de mettre en coupe réglée la sécurité, la prévention et la générosité. Et ce faisant, transforme ce qui était spontané, en un devoir quasi incontournable. Donc, par définition, pesant et mal perçu. Mais surtout, elle prive les auteurs de tels gestes de leur propre estime. Ils ne le feront plus pour se sentir utiles ou par désintéressement. Ils y seront plus ou moins contraints et l'exceptionnel perdra de sa valeur. Le don sera ravalé au rang de "ça se fait" ou de "comment faire autrement". Et ce qui aurait pu être accordé, librement, à titre de libéralité voire de magnanimité, sera encadré, jaugé, pesé, jugé justifié ou non. Du coup, la beauté du geste se perdra dans les arcanes de dossiers à établir, de pièces justificatives à fournir et de situations à expliquer à des décideurs suspicieux, décidant si oui ou non, l'altruisme a lieu d'être.


C'est ce qu'il est convenu d'appeler une fausse bonne idée, et surtout c'est la preuve, s'il en était besoin, que notre État s'arroge le droit de tout surveiller, même les bons sentiments et leur usage. N'est-ce pas ce que Tocqueville appelait un monstre doux ? Un modèle tentaculaire et diffus de culture puissamment attirante, qui promet satisfaction et bien-être à tous, en s'assurant de l'endormissement des consciences par la possession et la consommation, tout en entretenant la confusion entre fiction et réalité. Qui laisse de moins en moins de part à la conscience privée, l’État résoudra tout pour nous, et gomme tout malaise dû à l'exercice, ou non, de notre sens des responsabilités. Plus besoin de se sentir impliquer, humainement parlant, par le malheur de votre voisin ou collègue et de décider, en toute liberté, de lui venir en aide, en inventant un modèle nouveau, dont on sera à bon droit, fier. L'État y pourvoit bonnes gens ! Une forme de despotisme rassurant, le monstre doux de Tocqueville est un nouveau souverain absolu ne dominant plus les humains de façon frontale, autoritaire, mais prompt à se placer «à côté de chacun d’eux  pour le régenter et le conduire » (Tocqueville).


Cette entité immatérielle et invisible, pourvoyant à tout, en notre lieu et place, a pour vocation de seconder chacun pour son bien et surtout, de le décharger du lourd fardeau de toute prise de conscience. Elle dégrade les humains sans les faire souffrir, juste en résolvant tout par avance, et « ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie et les dirige » (Tocqueville). Et elle les dépouille, au passage, de leur mérite propre en régulant, régentant, édictant, promulguant, au détriment de l’initiative privée et de la générosité simple et chaleureuse. J'avoue que cette loi, qui éprouve le besoin de créer une coque réglementaire à ce qui est, et reste possible au titre de l'initiative individuelle ou d'un élan de solidarité, me fait l'effet d'une récupération malsaine, comme s'il s'agissait, pour notre monstre doux, de s'attribuer le mérite de ce que les citoyens savent encore faire, sans qu'on le leur ait prescrit. S'exprime ainsi "un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer (notre) jouissance et de veiller sur (notre) sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à (nous) fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?"**


* De la difficulté d'être généreux : nous sommes, actuellement, confrontés à un problème de cet acabit dans le cadre de mon travail. Il s'agit d'aider une jeune femme qui vient de perdre tragiquement son époux et se retrouve, de fait, dans une situation financière difficile. Et bien croyez-moi, entre ceux qui sont pour et ceux qui, au motif que la compassion ne peut se traduire par une aide financière, sont contre, ceux qui pensent que c'est bien mais ne bougent pas, ceux qui s'en remettent aux autres, et ceux qui adorent tout discuter, l'initiative lancée par un collègue pour une simple enveloppe, jugée indécente par certains, a du mal à se concrétiser. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais que la loi s'en mêle : il est bon de se coltiner avec les difficultés pour avancer. Et nous avançons.
** Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840), Édition Gallimard, pp. 347-348.

dimanche 22 avril 2012

MODISSIMA...


Dédié à celles (dont Norma !!) que les chaussures affolent : après la mode des bouts pointus, en poulaine et autres inventions effilées et piquantes, voici la nouvelle tendance façon "Roma Capitale" ! 12 centimètres ?? que nenni, c'est dépassé, aujourd'hui on domine la situation : 18, voire 20 cm... on se perche sur des talons filiformes, on se juche sur des échasses périlleuses, on cherche son centre de gravité, et avanti ! Su ! Coraggio !!! On essaie de ne pas tanguer, on garde sa dignité et l'on peut enfin se pendre au bras de sa moitié sans avoir l'air d'une midinette ! Tout le monde comprend que, délicatement posée en équilibre sur de pareilles hauteurs, on ait besoin d'un bras musclé pour tenir le cap. Bon, les messieurs semblent avoir rapetisser et bientôt, il leur faudra des talonnettes... ce qui risque de freiner en France la diffusion d'une telle mode : la talonnette est mal portée chez nous en ce moment !!


D'aucuns se livrent à de savantes études sociologiques pour tenter d'expliquer comment et par quel tour de passe-passe le féminisme vire à la revendication Louboutiniste ... Enfoncé Louboutin !! En tout cas les vitrines romaines nous ont offert un panel de talons vertigineux qui aurait pu laisser sceptique si l'on ne n'avait croisé, déjà, ces chaussures aux pieds des romaines. Du coup, la passeggiata du Corso a pris des allures sénatoriales, pas question de faire de la marche sportive avec de tels équipages. Le plus stupéfiant est la façon dont elles évitent, l'air de ne pas y toucher, d'un pied alerte et déjà expérimenté, le piège des grilles et des pavés. On a même vu certains restaurants installer devant leur porte au paillasson un peu trop torsadé, une plaque lisse pour permettre aux dames de franchir l'entrée sans encombre. Les italiens ont le sens de la mode et de l'à propos !!


Et, forcément, les touristes sont repérées du premier coup : vous vous imaginez arpentant les musées avec un pareil attirail ? C'est indéniablement un des avantages de cette mode folle qui promet aux impétrantes de beaux maux de dos et quelques chevilles luxées : au moins, elles se démarquent des hordes négligées qui sillonnent la ville !!



On "admire" exactement les mêmes modèles dans les boutiques londoniennes, et sans doute aussi, déjà, dans les rues de Paris ! Mais les petites anglaises les portent avec nettement moins de panache que les romaines, aussi à l'aise dans cet équipage qu'en ballerines ! Quant aux parisiennes on ne les a pas encore vues à l’œuvre.  Quand vous pensez que cela va arriver sous peu à  Royan  !!

vendredi 20 avril 2012

LEONARDO DOPO MILANO

Suite de LEONARDO A MILANO


Été 1982... notre  6ème voyage en Italie. Après avoir, comme il se doit, découvert la Toscane en 1978, parcouru les plaines ravennates en 1979 pour y apprendre la mosaïque, pérégriné dans la campagne vénitienne à la découverte de Palladio en 1980, nous avions cette année-là envie de visiter l’Étrurie après avoir lu, avec enthousiasme, "les petits chevaux de Tarquinia" !! 
Florence venait d'accueillir, mais nous ne le savions pas, une exposition consacrée au Codex Hammer, précieuse collection d'écrits scientifiques de Léonard de Vinci, 72 pages de dessins et d'écrits qui fascinent les collectionneurs depuis 5 siècles. Il appartint d'abord à des artistes, peintres, sculpteurs, puis fut vendu en 1717 à Thomas Coke, comte de Leicester. Ce qui lui valut son premier nom "Codex Leicester". Resté à Norfolk jusqu'en 1980, il fut cette année-là vendu chez Christie's à un certain Armand Hammer* qui l'installa au cœur de son musée californien de Los Angeles. Il l'avait donc prêté, sous le nom de Codex Hammer, au musée des Offices pour une exposition exceptionnelle, décidée pour fêter le 5ème centenaire de l'arrivée de Léonard à Milan, au service des Sforza. L’Italie fêtait dignement son héros et, aux multiples conférences, séminaires et autres colloques consacrés à l'étude de son œuvre, s'ajoutaient de nombreuses expositions, donc celle de Florence fut sans doute, avec ses 350 000 visiteurs (oui, plus que Londres 2012 !!) la plus impressionnante.

Nous étions encore fort ignorants de tout cela, et notre approche de l'art et de la peinture était aussi enthousiaste que naïve. Ainsi, nous n'avions pas imaginé que le nom du trop célèbre auteur de la Joconde puisse venir de son village d'origine. Imaginez quelle fut notre joie d'avoir, Google n'existait pas, l'impression d'avoir découvert une donnée fondamentale de l'Histoire de l'Art en abordant Vinci. Car, sachant que le lieu où l'on nait vous façonne et vous modèle, nous étions certains de mieux comprendre Léonard après avoir visité les lieux de son enfance. Nous étions donc arrivés, tout fringants et fort curieux dans ce petit sanctuaire de la mémoire, jusqu'à la maison natale pieusement conservée sur la route d'Anchiano, à un jet de pierre de la ville. Fruit d'amours ancillaires, Léonard était le fils illégitime de Piero de Vinci, notaire, et de Caterina, probablement domestique de la maison. Son grand-père, Antonio de Vinci, enregistra sa date de naissance, 15 avril 1452, sur la dernière page du livre de notaire de son père, mais n’en précisa pas le lieu. Toutefois, on admet couramment que les bâtiments d’Anchiano, existant dès 1427 et situés sur les terres qui appartenaient à la famille de Vinci depuis la fin du XVe siècle, sont très probablement sa maison natale.

 La Madonna dei Fusi, telle que nous l'avons admirée à Vinci (collection américaine). Elle aurait été payée 150 millions de dollars, ce qui en fait une des peintures les plus chères de tous les temps.

Ensuite, nous avions décidé de visiter le musée consacré à Léonard, histoire de découvrir "pour de vrai" la mise en volume des dessins qui nous avaient tant intrigués. On ne voyait guère encore, à l'époque, ces maquettes de machines volantes, d’automobiles, de ponts, de poulies compliquées, comme on s'est plu à les multiplier depuis. Et là, au cœur du château des comtes Guidi, dans une salle doucement éclairée, présentée comme un joyau inattendu à nos yeux éblouis, s'est révélée pour nous seuls, une petite peinture (50 x 36 cm) qui défrayait, parait-il, alors la chronique du monde de l'Art. Il s'agissait de la Madonna dei Fusi, que nous avons reçue avec une telle intensité que, 30 ans plus tard, nous nous en souvenons avec la même intensité.


Le groupe de la Vierge et de l'Enfant domine un paysage montueux où certains ont relevé une orographie dolomitique, qui serait le fruit des observations de Léonard lors de son séjour en Vénétie. Les deux figures sont disposées harmonieusement de part et d'autre de la diagonale du tableau. La Vierge, tournée vers la droite, retient l'enfant et l'observe avec une expression triste et résignée, typiquement léonardesque. L'enfant, potelé et coquin, se projette vers la droite et admire un dévidoir  à laine qu'il tient à la main. L'image est admirable : l'instrument cruciforme, utilisé pour préparer les laines du tissage, devient un symbole de la vie, le fil de la vie, mais aussi de la mort du Christ, car il a une forme de croix. Et, sous-tendant l'ensemble, le fait que le sacrifice de Jésus sera Rédemption pour les hommes. Bien plus complet comme symbolisme que l'habituel chardonneret ou l'agneau qui n'évoquent que le sacrifice (le chardonneret car il se nourrit de fleurs de chardon qui évoquent la couronne d'épines).

La ville de Vinci avait organisé une exposition intitulée "Leonardo dopo Milano" qui regroupait œuvres, écrits et dessins du maitre et de ses élèves autour d'une seule peinture, récemment nettoyée et appartenant à un collectionneur américain, désireux sans doute de consolider au mieux sa toute nouvelle attribution. Certains en effet, comme à chaque nouvelle œuvre donnée à Léonard, en contestaient l'originalité, et n'y voyaient que pâle copie ou mieux, travail d'élèves. 

 La version d'Edimburg : volée dans des conditions rocambolesques et assez violentes en 2003, et retrouvée intacte après de vaines tentatives de demande de rançon, dans une étude notariale, en 2007.

L’œuvre originale fut peinte, on le sait par une lettre de Fra Pietro da Novellara à Isabelle d'Este et datée du 14 avril 1501, pour Florimond Robertet. Il s'agit d'« une Vierge en train de dévider un fuseau tandis que l'enfant pose le pied sur la corbeille de fuseaux et regarde attentivement les quatre branches en forme de croix. » Le tableau décrit dans cette lettre est donc identifié comme la version originale de la Madone aux fuseaux, due à la main même de Léonard. De nombreuses copies en furent réalisées, et, chaque détenteur prétend avoir l'original. C'est absolument rigolo de lire les notices de chacun sur Wikipedia : celle d'Edimburg présente deux photos : la "sienne" donnée DE Léonard, et dessous celle des États Unis, donnée comme copie. Si vous allez sur le site en italien, vous trouvez exactement la disposition inverse. On en trouve même une, qui ne fait pas parler d'elle, au musée des Beaux Arts de Dijon !

 La copie de Dijon

L'émotion ressentie en 1982 est restée intacte et, pour nous, Vinci a pris ce jour-là tout son sens : en espérant avoir l'occasion d'y retourner un jour puisque la maison natale de Léonardo doit rouvrir en 2012. La peinture que nous y avons admiré en 1982, nous a paru splendide et pour nous, à l'époque, les organisateurs de l'exposition ne nous laissaient aucun doute, c'était l'originale.   Elle figure d'ailleurs, dans le catalogue "officiel" (mais américain !!) des œuvres de Vinci  et son propriétaire, continue de la prêter de-ci, de-là, pour en consolider l'attribution ! Comme le propriétaire du Salvatore Mundi a vu dans l'exposition de Londres l'occasion idéale pour accréditer la "découverte" selon laquelle cette peinture serait autographe. Mais c'est une autre histoire !




* Depuis, revendu en vente publique en 1994 et acquis par Bill Gates qui, soucieux de mériter son titre de "bienfaiteur de l'humanité", le prête chaque année pour des expositions à travers le monde (il était en 2004 à Chambord) et a assuré une édition de l’œuvre en CD qui a permis sa vulgarisation. Il lui a redonné son nom de Codex Leicester.

mercredi 18 avril 2012

MÊME LES PIÉTONS "ROULENT" À GAUCHE !


Samedi après-midi, le temps est estival, les soldes fleurissent aussi fort que les tulipiers... Oxford Street est noire de monde et nous remontons péniblement le courant. Soudain Alter, saisi d'un trait de génie, s'exclame "Même les piétons roulent à gauche", et, de fait, en se déplaçant vers la partie gauche du trottoir notre progression se trouve du coup grandement facilitée !!! Visite de London Classic !









dimanche 15 avril 2012

RETROSPECTIVE LUCIAN FREUD


Il est mort l'an dernier, à l'âge de 88 ans. De lui, l'autre soir, Georges Steiner disait dans l'émission Hors-Champs, "le petit fils, c'était un géant.... si le grand-père avait pu peindre comme le petit fils, cela aurait été bien mieux !". Et voilà que la National Portrait Gallery rend un hommage appuyé à cet immense portraitiste : 130 œuvres, venues du monde entier, retracent l'évolution et la carrière de celui qui n'eut même pas "à se faire un prénom", tant son talent crève la toile.

Leigh Bowery, en haut? peu avant son décès du sida en 1994 à l'âge de 33 ans, en bas à droite, avec sa femme.

Lucian Freud, nous l'avons découvert il y a peu : c'était en 2007 à l'exposition British Vision organisée à Gand dans le cadre de l'Europalia consacré à la l'Europe. L'impression avait été très forte et lorsque j'ai vu que Londres lui consacrait une exposition, j'ai voulu y aller. Oh, certes, pas sans une certaine anxiété, j'avais peur de l'effet "coup de poing", accentué par l'accumulation de peintures jamais complaisantes, toujours menaçantes, et que j'imaginais violentes. Pourtant, bien que n'ayant pas réussi à décrocher de billet tant la manifestation a du succès, j'ai accepté de faire la queue dès 9h pour une ouverture à 10, ayant appris que chaque jour le musée mettait en vente 500 entrées de dernière minute. Et bien nous en a pris, car en prime, entrés dans le musée parmi les premiers et ayant commencé par la fin simplement pour être au calme, nous avons subi de plein fouet mais avec ravissement le vertige de ces mises en scène toujours un peu déformées, la fascination de ces toiles sans joliesse mais tellement fortes. Un rendez-vous hallucinant, dans ces salles encore désertes, avec ces portraits tonitruants de présence humaine.

Après cette prise de contact musclée, nous avons repris le sens chronologique du parcours, pour apprécier l'évolution du peintre. Ses débuts, assez vêtus et pourtant déjà spectaculaires : linéaires, précis, et déjà si pleins d'acuité.

Kitty

Sa première femme par exemple, Kitty, est peinte avec un immense regard de chatte égyptienne, tenant à pleine main une rose épineuse, brandissant un chaton dont on se demande si elle n'est pas en train de l'étrangler, plus tard surprise dans son intimité en peignoir, le museau de son chien affectueusement posé sur sa jambe. Peu après cette dernière toile, où brille encore à la main du modèle l'alliance de leurs noces, le couple se séparait.

 Caroline Blackwood et Rolla de Gervex

Lucian Freud venait de rencontrer Caroline Blackwood qui sera sa deuxième femme. Elle aussi subit les foudres de l'usure du pinceau au fil du temps. Blonde, pensive et alanguie en 52, elle se retrouve enfouie sous un drap sans promesse dans Hôtel Bedroom, peint en 54 et qui est une sorte "d'anti-Rolla", au moins en ce qui concerne la sensualité. Le désir est mort et le regard que pose Freud sur son épouse est plus empreint de pitié que de colère ou d'exaspération. Ils divorceront en 57.


Je parlais de Gervex, cela peut sembler pédant, mais il est avéré et palpable que Lucian Freud revendiquait une grande culture classique : la toilette de Vénus de Vélasquez, les Baigneuses de Courbet, les portraits de Ingres, le Pierrot de Watteau, et bien sûr l'Origine du Monde font partie de son univers iconographique, et il ne trahit pas ses maîtres ni leur inspiration.

 Andrew Parker par Freud et Burnaby par Tissot

Par exemple quand il peint son ami Andrew Parker en 2003 sous le titre"Le Brigadier", il se réclame ouvertement du portrait de Frédéric Burnaby de James Tissot. Une mise en scène brillante : à première vue, le costume de Parker est resplendissant, du brocard doré du col aux bottines polies soulignées par la virgule d'un éperon altier en passant par la brochette de médaille, tout est militaire et a fière allure. Pourtant le charme est rompu par la veste négligemment déboutonnée, qui révèle une panse charnue. Si l'on ajoute le coin tombant de la bouche et l'air désabusé du visage du modèle, cela suggère une vulnérabilité qui contraste avec la splendeur apparente du costume et des médailles.


Freud n'a presque jamais peint son père mais, s'alignant en cela sur d'illustres prédécesseurs comme Rembrandt ou Whistler, il a souvent portraituré sa mère. Surtout après le décès de son époux, disparition qui a plongé cette dernière dans une profonde dépression. Il disait qu'elle était, du fait de son apathie, devenue un modèle idéal "ayant perdu tout intérêt pour tout, même pour moi. Alors je l'ai peinte pour la réconforter, pour lui donner quelque chose à faire".

Il la peint lisant un livre sur l'histoire de la peinture égyptienne qui fut sa référence à ses débuts (1939), étendue sur un lit avec les bras levés comme un petit enfant, enfouie dans une robe de chambre dont les motifs de cashmere furent un vrai casse-tête pour le peintre, ou encore au repos, le regard perdu dans le lointain et vêtue de vêtements dont la blancheur donne à la composition un aspect quasi mystique. Ce sera le dernier grand portrait de la mère de l'artiste.

Les trois (discrets) sourires de l'exposition

Plus les années passent, plus le caractère spectaculaire de ces descriptions de l'âme, mise à  nu devant le chevalet de l'artiste, s'accentue. Jusqu'à devenir gênant, oppressant quand les modèles sont trop décortiqués. Cette descente au cœur du secret de l'humain, sans concession, sans sourire, prend un côté obsessionnel qui retient, attache, accroche, interpelle et, finalement, séduit.

Certes tous ces personnages sont infiniment tristes, on ne compte que trois sourires dans l'exposition, et Freud déclare que "sans drame, la peinture n'est que de la couleur sortie du tube et étalée sur la toile". Autant dire qu'au cours de ces longues séances de pose qu'il partageait avec ses modèles, sourcilleux jusqu'à exiger qu'ils soient présents même lorsqu'il peignait le fond, chacun devait, passés les échanges courtois des premiers instants, "rentrer" en lui-même et s'y noyer. Comme nous nous noyons dans l'âpre grisaille qui éteint le regard de certains modèles. Beaucoup regardent vers le bas, l’œil obstinément baissé, d'autres, les nus souvent, ont un regard vide, évoquant presque des morts aux yeux pas encore clos.

Sue Tilley photographiée sur le divan où Lucian Freud la représenta endormie.

Les nus, parlons-en. Ils sont frappants car souvent extrêmes : étalés sans pudeur, abandonnés dans des positions improbables, ouverts, avachis, alanguis dans des tas de draps d'hôtel froissés, le sexe provocant, les chairs impudiques... Le summum de la complaisance est atteint avec son ami Leigh Bowery (années 90)... celui de la provocation avec la série de portraits de Sue Tilley, l'assistante sociale obèse (années 95). Et  une impression d'intimité violée s'affirme sans détour dans les dernières toiles qui décrivent, le mot est juste, son ami et amant David Dawson.

David Dawson. A droite : cette toile grumeleuse et inachevée est la dernière œuvre que la peintre ait laissée sur son chevalet à sa mort... car il voulait peindre encore et encore, peindre, disait-il, sa propre mort... 
Il faut avoir eu un whippet pour sentir combien, dans ces toiles, l'attitude du chien est, elle aussi, saisie avec virtuosité. On a même parlé, à propos de la toile de gauche, d'un "portrait" d'Eli (le chien).

Freud disait qu'il connaissait David mieux que quiconque, et, de fait, ces peintures, brossées trait à trait, lentement, et dont l'une reste inachevée, traduisent clairement le respect réciproque et la compréhension mutuelle qui unissait les deux hommes.


Quant aux auto-portraits, nombreux, fréquents, échelonnés tout au long de sa carrière, ils offrent un mélange détonnant de beauté et de rigueur sans concession. Il s'astreignait régulièrement, nous dit-il, à cet exercice, pour éprouver et ressentir les rigueurs du processus de pose qu'il imposait à ses propres modèles. Il les vivait comme un moment de "mise à nu, d'honnêteté et de solitude". Une sorte d’introspection qui, l'âge venant, se fait de plus en plus âpre. Il ne se peindra nu que tardivement, en 1993, brandissant son pinceau comme une épée et sa palette comme un bouclier, presque guerrier !

Au total, un parcours absolument passionnant, prenant, "envoûtant" même. Nous avons dû partir au bout de trois heures, pour assister à la demie-finale du concours de quatuor à cordes, mais serions volontiers restés encore un long moment, tant la visite nous a paru courte. Je n'aurais jamais cru avoir un tel "feeling" pour ce peintre de la désespérance ! Mes craintes étaient oubliées et seule l'admiration me poussait d'une toile à l'autre. Pas de gêne, pas de malaise : passé le coup à l'estomac reçu à l'arrivée, on se familiarise avec ces hommes et ces femmes qui, des heures durant, ont posé pour Freud et se sont exposés, puis dévoilés et enfin révélés. Un grand moment que nous ne sommes pas prêts d'oublier ! Et qui vous vaut cet article particulièrement encombré de reproductions (toutes extraites du catalogue de l'exposition) ...

le 17 avril 2012 :


Pour répondre au commentaire de GF sur la question des influences, une présentation de l'exposition 2010 au Centre Pompidou que certains ont vue et appréciée : il y est question d'une toile, qui n'était pas à Londres, qui est relecture d'"une après-midi à Naples" de Cézanne ( à 2:28)... petite vidéo trouvée alors que je cherchais l'émission dont me parlait Marisol.



Commentaire de Siu (qui correspond exactement à ce qui nous est arrivé à Londres) : 
Moi aussi j'avais vu l'exposition au Correr en 2005, et à l'unisson avec Anne "j'en ai été bouleversée et enthousiasmée à la fois."
Je me rappelle parfaitement qu'après avoir arpenté les salles, me perdant dans la contemplation d'un tableau, et puis d'un autre et d'un autre encore pendant je ne sais plus combien de temps, je m'étais enfin acheminée vers la sortie mais... et bien non, je n'étais pas du tout capable de franchir cette porte, j'ai du revenir en arrière et encore une fois me perdre dans au moins quatre ou cinq tableaux. 

Pour découvrir, avaler, savourer tout ce qu'il y avait dedans, la vie probablement, sans que rien de tout ce qu'elle a de critique, de crucial, de névralgique dans le sens aussi bien d'essentiel que de douloureux, y soit caché.
Révélation sans aucune gêne, accouchée par un talent de génie associé à une sensibilité exacerbée, écorchée, qui n'a peut-être pas d'égale dans l'histoire de la peinture (on pense bien sûr à Bacon, mais sa tendance à la déformation en rend quand même les œuvres moins frappantes, du moins c'est mon avis).
Pour finir, en revenant à ma gaucherie vénitienne... cet aller-retour entre salles et sortie, sortie et salles s'était répété maintes fois : effet élastique dû surement au fait que, j'en suis tout à fait convaincue, "cette descente au cœur du secret de l'humain, sans concession, sans sourire, prend un côté obsessionnel qui retient, attache, accroche, interpelle et, finalement, séduit."

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