lundi 29 décembre 2014

UN NOUVEAU CARAVAGE ???


Quelle est la bonne ?? 
La tête rejetée en arrière, le blanc des yeux révulsés, la bouche légèrement ouverte dans un silencieux frisson d'amour, c'est presque la vision d'une agonisante que cette femme en extase. Sa belle chevelure couvrant l'épaule droite, la gorge découverte, la lumière divine la frappe de façon crue, presque diaphane, venant du haut et semblant lui percer le cœur. On pense un peu à la sculpture Sainte Thérèse du Bernin où la lumière a pris l'apparence de l'ange avec la flèche qui menace le cœur de la sainte. La robe blanche,s'efface devant la teinte livide de la peau, pendant que le tissu rouge du manteau évoque l'ardeur de l'amour divin. Les mains paisiblement jointes semblent l'acceptation par la sainte de cette brûlante expérience mystique.

Quand ma lectrice italienne Siù m'a prévenue de cette découverte, j'avoue avoir froncé le nez : les nouveaux Caravage, exhumés de derrière les fagots et, si possible assortis d'une histoire un peu romanesque, c'est devenu la bouteille à l'encre. On en sort un à chaque nouvelle exposition, tant il est vrai que pour ces peintures "nouvelles", la labellisation d'avoir figuré dans une grande manifestation consacrée à l'artiste est précieuse. Cela fait une ligne de plus sur le CV de l'oeuvre !!
Mais là, il faut bien admettre que tout est convaincant, de l'experstise du découvreur au tableau lui-même, en passant par la vraisemblance des faits. Je vous raconte cela, d'après l'article de la Republicca du 24 octobre 2014 que Siù m'avait signalé le jour même ! Une nouvelle de cet acabit cela ne se laisse pas sous le boisseau.

La toile qui aurait été "découverte" par Mina Gregori, dans une collection privée "européenne" est une toiles mythiques du peintre : la Madeleine en extase dont on connaissait jusque là nombre de copies ou d'attributions douteuses disséminées de par le monde (1). La toile, dont on connait parfaitement l'histoire, du moins du vivant de Caravage, fit couler d'autant plus d'encre qu'on aime, en nos temps inventifs, "romantiser" le peintre, en faire un être maudit des hommes et rejeté par Dieu, un réprouvé, un révolté dont l'image plait à notre époque en rupture de parias héroïques. Il vivait "avec son temps, et dépendait donc, pour vivre, des commandes des puissants et des évêques, partageait forcément la foi en usage à son époque et même s'il fut, à certains égards, un "marginal", il ne rêvait que de vendre ses toiles, d'en vivre et d'être reconnu et célébré par tout ceux que son siècle comptait comme mécènes. Le catholicisme était la religion commune et la valorisation des préceptes de la Contre-Réforme faisait partie de son "fond de commerce". Nul doute, quoique veulent en penser les "romantiques" de tous poils, que Caravage fut un grand artiste "religieux", même s'il a, à sa manière, bouleversé l'iconographie traditionnelle. Même s'il aimait à traiter ses sujets en exprimant que Dieu se manifeste à l'homme par des voies étroites et humbles, préférant souvent les exclus et les plus petits, cela ne pouvait que plaire à certains de ses commanditaires. Dans cet esprit, il a volontiers traité les expériences mystiques de divers personnages, rappelons l'appel de Matthieu, la conversion de Saul , l'extase de saint François, et aussi cette toile mythique : l'extase de Marie-Madeleine, qui remonte à 1606 . On sait, grâce à plusieurs de ses biographes (2), que Caravage a peint, à l’été 1606, une Madeleine en extase représentée à mi-corps, probablement pour Costanza Colonna, la riche épouse romaine de Francesco Sforza, seigneur de Caravaggio, la ville d’origine du peintre.


Madeleine dite Klein, collection particulière, attribuée à Caravage

Or l'année 1606 est, pour le peintre, une année noire. Le 28 mai 1606, il a tué Ranuccio Tomassoni au cours d’une rixe provoquée par une dispute au jeu. Caravage, de nombreux rapports de police le prouvent (3), avait le sang chaud, la dague facile et était volontiers querelleur. Cétait plus grave que d’ordinaire et il fallait fuir, se mettre à l'abri de la justice pontificale qui ne pouvait laisser impuni un crime de sang. Il part alors pour Malte où il a la chance de trouver un protecteur, qui lui passe plusieurs commandes (4), il est même admis comme chevalier de l'Ordre de Malte mais là encore, son tempérament irascible reprend le dessus et de nouveau, il a un différend avec un personnage important de l'île qu'il blesse grièvement : mis en prison, il réussit à s’échapper, forcément aidé par des tiers, et s'enfuit pour la Sicile. Syracuse, Palerme et Messine, il se fait des amis et retrouve Mario Miniti, un ancien assistant de son atelier romain qui lui fait rapidement obtenir des commandes officielles. Mais la célébrité et la fortune sont à Rome, à la cour papale et il se lasse vite de cette vie "provinciale". Il fait intervenir des amis puissants, qui plaident sa cause auprès du pape et, convaincu qu'il obtiendra le pardon lui permettant de revenir dans la Ville Éternelle, il s'embarque pour Rome, sans avoir reçu la lettre d'amnistie, mais certain qu'il la trouvera à son arrivée. On sait qu'il transporte avec lui, dans le bateau qui le ramène vers la Campanie, trois toiles, deux Saint Jean baptiste et cette fameuse Madeleine en extase. Débarqué à Naples, il décide de reprendre la mer pour Palo au nord de Rome, et, de là, de gagner la ville papale. Pour des raisons mystérieuses, il est arrêté à Palo (méprise ? lettre de grâce non encore arrivée, de cela on est certain, elle arrivera juste après sa mort) et son navire continue sa route vers Porto Ercole, en Toscane, avec ses toiles à bord. Sorti de prison après avoir payé une grosse somme afin d'être libéré, le peintre cherche désespérement à rejoindre Porto Ercole pour récupérer ses tableaux, mais il tombe malade, une très forte fièvre. Il doit s'aliter, l'hospice de la Confraternité de Saint Sébastien le recueille, mais la maladie est la plus forte : il est emporté en quelques jours. Son corps est enterré dans la fosse commune du cimetière de l'hospice.
La nouvelle de sa mort à peine connue, des voix s'élèvent pour récupérer les toiles rapportées de l'exil. On sait (5) que les tableaux sont confiés dans un premier temps à la marquise de Caravaggio qui réside à Naples, chez son neveu et qui avait vraisemblablement hébergé Caravage lors de son arrivée en provenance de Sicile. Scipion Borghèse, l'Ordre de Malte et même le vice-roi d'Espagne tentent de faire valoir leurs droits sur ces toiles pour les récupérer. On sait que l'un des Saint Jean Baptiste est finalement remis à Scipion Borghèse, mais on ne sait rien des deux autres, toujours pas identifiés avec certitude. La Madeleine en extase avait donc disparu en 1610.


Madeleine en extase de Louis Finson (1612), musée de Marseille

Le tableau eut pourtant, en son temps, un retentissement sans précédent et toute l’Europe du XVIIe siècle se trouva rapidement inondée de compositions inspirées par la toile du peintre lombard peinte pour les Colonna. La plus proche, semble-t-il de l'original fut la copie de Louis Finson (1612), conservée au musée de Marseille et jouant souvent le rôle "d'utilité convaincante" dans les expositions consacrées à Caravage. Tous les spécialistes du peintre se sont livrés à la chasse au trésor :
ainsi, en 1951, l’italien Roberto Longhi, présenta une version du tableau conservée dans une collection particulière à Palerme qu’il estimait être l’original (6). Une autre version, restée à Naples jusqu’en 1873 chez une princesse Carafa-Colonna, et connue comme la Madeleine Klein du nom de l’un de ses récents propriétaires a été présentée comme l’originale par quelques spécialistes, mais ne fait pas l’unanimité. Pourtant, faiblesses dans le modelé, inégalités dans le traitement de la lumière etc... aucune de ces toiles n'a, jusqu'au 24 octobre 2014 emporté l'adhésion incontestable de LA critique. Sur les 18 versions et copies connues, seules 8 sont en lisse pour le titre de l'authentique, mais personne ne les a jamais départagées.
Et voilà que, parmi celles-ci, surgie du fond d'une collection inconnue, mais auréolée de signes forts d'authenticité, une d'entre elles a été élue par LA grande spécialiste du Caravage, Mina Gregori. Qui a déclaré avec emphase et conviction, selon la Repubblica : "C'est elle". 
Pour appuyer son identification, Mina Gregori fournit, dans l’article, un historique très succinct du tableau : si l’on estime qu’il s’agit bien là de l’original, d'abord attesté à Naples, puisqu'on sait que la copie peinte par Finson fut réalisée dans cette ville, le tableau serait ensuite passé à Rome à la fin du XVIIe siècle comme le prouve, d’après Gregori, un sceau en cire appliqué au revers de la toile. Puis plus rien. 

Selon une très sommaire photo du journal la Repubblica, voici à quoi ressemblerait la "vraie" Madeleine en extase.

Et voilà qu'une « famille européenne », peu empressée jusque là à le faire identifier, faute de connaissances suffisantes selon la critique, en histoire de l'art, l’aurait possédé de génération en génération jsuqu'à aujourd'hui, sans que l’on connaisse la date à laquelle elle l’a acquis. Alors sur quoi se base Gregori pour prouver une fois pour toutes (elle se dit « sûre d’elle à 100% ») qu’il s’agit, sans aucun doute possible, de la Madeleine peinte par Caravage en 1606 ? Sur un petit billet écrit avec une graphie typique du XVIIe siècle, retrouvé au dos du tableau, qui mentionne que la toile est l’œuvre de Caravage, qu’elle a été ramenée à Chiaia (un quartier de Naples) pour être donnée à Scipione Borghese, le puissant cardinal-neveu du pape Paul V. Et la communauté internationale des historiens de l’art est en émoi, forcément : comment, mais d'où sort ce petit billet dont on avait jamais entendu parler auparavant ?? Et que, cela jette le trouble, les propriétaires du tableau n'auraient jamais remarqué avant l'intervention de Madame Gregori ?


D'un peu meilleure qualité, la photo du site de la Repubblica

Cette dernière, conforté par ce document, se dit certaine à 100% de l'attribution, et étaye son diagnostic par une analyse stylistique imparable : elle est, et reste malgré des 90 ans, LA grande spécialiste du peintre : « la carnation du corps, aux tons variés, l’intensité du visage, les poignets forts et les mains aux tons livides avec d’admirables variations de couleur et de lumière et avec l’ombre qui obscurcit la moitié des doigts sont les aspects les plus intéressants et intenses du tableau. C’est le Caravage ». 





Les commentaires stylistiques de Mina Gregori, rapportés par La Repubblica

Dont acte, mais elle est seule à avoir vu la toile, soigneusement cachée et protégée : on ne connait pas les propriétaires, ils veulent rester anonymes (au motif que la toile, alors serait en danger, ce qui, de l'avis d'autres experts est absolument faux : ils la savent très bien préservée). Et un seul "oeil", aussi compétent soit-il, ne peut en aucun cas l'emporter : l'affaire est trop "juteuse" pour qu'on en reste là !


Le Christ à Emmaüs de Van Megereen : 
vous trouvez vraiment que cela ressemble à un Vermeer ??


Selon un étrange hasard, j'étais, lorsque Siù me fit parvenir cette info, en train de lire "La double vie de Vermeer" de Luigi Guarnieri, qui conte, sur un style efficace et enlevé, l'intéressante histoire de Van Megereen, ce faussaire inspiré des années 30 qui s'employa à rouler la critique avec de faux Vermeer. Le livre développe comment, désireux de se venger d'un historien d'art qui l'avait desservi, Van Megereen soigna admirablement, surtout d'un point de vue technique, sa première copie, et surtout insiste sur le fait que le critique en question, désireux depuis toujours de trouver des Vermeer "religieux" craqua complètement en voyant le Christ à Emmaüs que lui avait concocté le faussaire. Il était, lui aussi, très âgé, plus de 80 ans et cette "découverte" venait confirmer une vie de travail sur Vermeer et surtout illustrer et confirmer sa thèse selon laquelle Vermeer n'avait pas peint que des scènes de genre. Puis, ce qui fut dans un premier temps une satisfaction d'amour-propre (avoir berné le spécialiste de Vermeer) devint une drogue pour Van Megereen qui continua, la guerre aidant, à produire d'autres imitations, de plus en plus mauvaises et de plus en plus nulles. Mais le pli était pris, et sans un procès qui lui fut intenté pour haute-trahison pour avoir vendu un Vermeer à Goering, il aurait continué à abuser longtemps musées et collectionneurs.

"Madalena reversa di Caravaggio a Chiaia ivi da servare pel beneficio del Cardinale Borghese" : les mots magiques, trouvés à point pour mener une expertise à 100% certaine, pourcentage quasi impossible dans les attributions !!

Loin de moi l'idée qu'il y ait derrière cette Madeleine, connue depuis longtemps, un complot de ce genre, mais par contre, ce qui m'a frappé c'est l'âge avancée de l'experte et son enthousiasme devant la découverte, qu'elle est seule à avoir approché et analysée jusqu'à présent. Mais l’historienne a-t-elle pu être abusée ? Pour régler le problème, une seule mesure s’impose : exposer l’œuvre avec le billet, les faire analyser de manière indépendante, transparente, et publier les résultats. Car  s’il s’agit bel et bien d’un Caravage, l’enjeu est de taille, la cote du peintre est impressionnante et surtout, on a l'habitude de voir surgir autour de son nom nombre d'histoires farfelues de redécouvertes de tableaux perdus, autour desquels s’engagent d’incessantes batailles d’experts. Tout est ici presque trop beau pour être vrai, avec ce billet jamais vu et pourtant bien présent qui tombe à pic pour authentifier la toile. Caravage, star mondialement connue du grand public, attise (comme c'est le cas pour Vermeer) les passions et attire l’attention de tous les médias dès que la moindre petite information le concernant paraît : notoriété justifiée par la valeur de l’artiste mais néanmoins un peu passionnelle (des artistes de la même époque tout aussi importants, comme Carrache, Poussin ou Rubens ne jouissent pas d’un tel engouement auprès du public). La qualité de ses toiles en est la principale raison, mais c'est surtout le très petit nombre de celles qui nous sont parvenues – une centaine tout au plus – qui permet les fantasmes. Auxquels d'ajoutent, comme je le disais plus haut, une fascination quasi romantique pour la vie scabreuse du personnage – violent, assassin, fuyard – et sa mort supposée mystérieuse. Il est devenu, aux yeux de nos contemporains, le prototype parfait de l’artiste maudit et incompris, sur lequel on peut construire toutes les chimères et inventer toutes les théories : les soi-disant « découvertes » et scoops sur l’artiste lombard s'enchaînent à un rythme soutenu ces dernières années, fort appréciées par la presse en veine de sensationnalisme ... avant d’être systématiquement désavouées par la critique. 
Alors, Madeleine pénitente authentique ou énième bonne copie de l'oeuvre ? L'avenir nous en dira peut-être plus ... 

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(1) On parle de 18 copies recensées, chacune rêvant ou ayant rêvé d'être l'authentique ! Et parmi elles, 8 possibles ...

(2) Mancini, Baglione et Bellori

(3) Au cours de ses patientes recherches dans les archives romaines, Bertolotti a retrouvé les traces des poursuites judiciaires auxquelles ont donné lieu les nombreuses escapades de Caravage. Ainsi que le rapporte Bellori, il se promenait fièrement dans Rome, vêtu de velours comme un gentilhomme ou couvert d'un manteau déchiré, selon l'état de sa bourse; mais, riche ou pauvre, il avait toujours l'épée au côté et malheureusement il savait s'en servir. D'après les découvertes de Bertolotti, les démêlés de Caravage avec la police commencent en 1600 et se poursuivent sans entracte jusqu'en 1606. On a là, par des pièces officielles - dépositions de témoins et jugements - la preuve que ce rude bretteur, si prompt à jouer de la lame, méritait sa méchante réputation. Bien qu'on le traitât avec indulgence, il fut plus d'une fois saisi par les sbires et emprisonné. (source Cosmovision)

(4) Il s'agit d'Alof de Vignacourt qui, depuis 1604, était grand-maître de l'ordre des Hospitaliers. Caravage fit un très beau portrait de son protecteur (musée du Louvre) et travailla pour les églises.

(5) d'après la correspondance publiée par Vincenzo Pacelli, entre Scipion Borghèse et Diodato Gentile, évêque de Caserte et nonce apostolique à Naples.

(6) On ne connaît qu’une photographie de cette version qui n’a jamais été exposée et, faute d’analyses, les historiens de l’art hésitent naturellement à la considérer comme un original.

Sources
l'article de la Repubblica du 24 octobre 2014
La règle du jeu ici et encore ici

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