mercredi 1 juillet 2015

Procrastination : numéro 1800

NUMÉRO 1800


Si l'on en croit son site, le Robert a mis cette année un nouveau mot à son dictionnaire. Entre bistronomie (1), dermographe (2), femen (3), mooc (4) et lapette (5), on croise, un peu étonné, procrastiner. C'est pourtant un mot en usage depuis fort longtemps, depuis le XVIe siècle semble-t-il... même s'il a fallu attendre le XIXe pour que son usage devint fréquent.
Les atermoyeurs, procrastinateurs et lambins de mon acabit sont justement de ceux qui ne finissent rien et même ne commencent pas davantage (Amiel, Journal,1866, p.455).
Proust lui-même use du substantif "Cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination... "(Proust, la Prisonnière,1922, p.86)... et après lui Colette emploie le verbe "Je remercie à présent chacun des contretemps qui m'empêchèrent d'approfondir ma connaissance de la forêt rambolitaine: la paresse, l'âge, le penchant à procrastiner, et aussi le plaisir que j'eus d'habiter trop peu de temps (...) un de ses sommets "(Colette, Pays connu,1949, p.8). Alors comment peut-il se faire qu'il soit cité dans les nouveaux mots entrant au dictionnaire cette année ? Il faut dire qu'on trouve aussi dans ces "nouveautés" s'évader (6) !! En est-il des mots comme des saints dans le calendrier : comme on en a trop, on en fait sortir quelques uns pour en faire rentrer d'autres, et ainsi les mots "tournent" ??

Saint Expédit à Royan

Enfin qu'importe, mon propos n'est pas de railler le Petit Robert mais plutôt de rebondir sur ce mot charmant, jugé encore il y a peu comme étant désuet et qui reprend du galon. Et qui a son saint protecteur : Saint Expédit.
La première fois où j'ai rencontré Expédit, je me suis demandé ce que pouvait bien fabriquer un centurion romain en cuirasse dans une église. 
C'est alors que j'ai découvert cette délicieuse légende qui, vous le vérifierez par vous-même, vous incitera à crier "cras, cras, cras" quand, par hasard on aurait tendance à se laisser aller à ce mal du siècle. Cette maladie terrible qui consiste à remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui. Il semble que 20 pour cent des hommes et des femmes américaines soient des « procrastinateurs chroniques. » Et comme les américains ne font pas des études de ce genre pour s'apitoyer sur les errances psychologiques de leurs ressortissants, l'étude a chiffré que le montant perdu aux États-Unis par les employés procrastinateurs, serait de plusieurs milliers de milliards de dollars par an. Pff, moi, j'avoue ne même pas savoir ce qu'est un milliard de dollars, alors des milliers, pensez ! Mais faut dire qu'Internet favorise joyeusement la procrastination : la preuve ?


Cette étude de The Enonomist qui avance qu'avec les 140.000.000 heures que l’humanité a passées à regarder « Gangnam Style » sur YouTube, (deux milliards de clics), nous aurions pu construire au moins 20 Empire State Building (mais ça, bof, si c'est pour les bousiller avec des avions, vaut encore mieux regarder ce "truc-style"... dont je vous parle en ignorant superbement ce que c'est !!) ou quatre pyramides à Gizeh. Quant à savoir pourquoi notre société devient de plus en plus procratinante, on peut hésiter entre une saine résistance au règne revendiqué de la productivité et une tendance naturelle de l'homme à rechercher, vaille que vaille, une certaine sérénité. La procrastination pourrait alors traduire le besoin de se détendre  en "zonant", après trop de pression, ou l'évitement de nouvelles normes qui, si nous les respections, nous rendraient fous... à moins que ce ne soit la paresse pratiquée comme un des beaux-arts, ou tout simplement la brusque découverte que, finalement, le monde tourne tout aussi bien (ou tout aussi mal ?) sans que nous y mettions notre nez ?


Mais revenons à notre légionnaire ! Expéditus (7), centurion romain, commandait en chef la XIIe légion romaine, dénommée la Fulminante (8), qui tenait ses quartiers dans la ville de Mélitène, chef-lieu de la province romaine d’Arménie. Cette XIIe légion, entièrement constituée d’Arméniens chrétiens, avait déjà protégé Jérusalem contre les assauts des Barbares. Ceux qui la composaient étaient en effet des autochtones chrétiens évangélisés dès l’aube du christianisme par les apôtres Thaddée, Simon et Barthélemy. L’Arménie fut, dès le milieu du IIIe siècle, presque entièrement acquise à l’Église du Christ par l’action évangélisatrice de Saint Grégoire l’Illuminateur (240-332). La XIIe Légion avait, quant à elle, pour mission de veiller sur la protection de la frontière orientale continuellement menacée par l’invasion asiatique, que Rome appréhendait et redoutait vivement. Saint Expédit était donc investi d’une fonction stratégique de tout premier ordre. Et forcément, notre romain, entouré de chrétiens, décida de se convertir au christianisme. Or le diable - qui a plus d'un tour dans son sac - lui apparut sous la forme d’un corbeau. Et le sinistre volatile, pas très ravi de voir son concurrent faire une nouvelle recrue, se mit à tourner autour de lui en criant (on sait que le chant des corbeaux n'est pas très agréable !!) «cras, cras, cras ». Or, en latin, cras signifie «demain». Expeditus, saisi d'une sainte colère, piétina l’oiseau en criant victorieusement, «hodie ! hodie.. » ... autant dire «aujourd’hui !» .


Ce qui permit à notre bon Expeditus d'être sauvé du point de vue chrétien, mais sacrifié, au passage, pour sa foi dérangeante. Il est évident que l’importance de son poste le désignait tout particulièrement, en tant que chrétien, à la haine des dirigeants romains peu soucieux de voir ces illuminés semer la zizanie ! Le 13 des calendes de mai, soit le 19 avril 303, il fut  flagellé jusqu’au sang puis décapité par le glaive à  Mélitène, aujourd’hui Malatya. Quant à son corps, il fut sans doute être jeté aux égouts de la ville, laissé en pâtures aux bêtes ou mystérieusement enseveli par de courageux catéchumènes. Et les chrétiens en firent, par la suite, le saint patron de la procrastination. On trouve nombre de statues de lui, généreusement fleuries, à La Réunion où il est très honoré. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Les réunionnais ne sont pas plus procrastinateurs que les autres, au contraire, ils essaient courageusement de se réformer !! On le prie pour des causes toujours liées à une certaine urgence : réussir un examen - c'est aussi, d'ailleurs, le patron des écoliers -, obtenir, enfin (!), son permis de conduire, réussir une « bonne » affaire...

L'Église (9) est très réservée sur la réalité de ce saint - aucun témoignage historique ne prouvant que ce soldat ait réellement existé - et en 1905, Pie XI demanda qu'il soit rayé du martyrologue et qu'on retire des églises statues et images. C'était sans compter sur la ferveur populaire ! Saint Expédit est toujours là ! C'est surtout depuis 1930 que Saint Expédit a «envahi» La Réunion. On prétend que ce saint aurait son origine dans l'arrivée - il y a longtemps - d'un colis venant de Rome et reçu par une communauté de religieuses de l'île. Après un long voyage par mer, l'emballage était très abîmé ! Les religieuses étonnées (elles n'attendaient rien) ont fini par déchiffrer sur le papier « expédit »... (Sans doute les restes de l'oblitération ?) : le colis contenait la statue d'un soldat romain, sans plus d'explication : une légende était née !


Son iconographie (rarement antérieure au XXe... faut-il y voir un signe confirmant le caractère contemporain de la procrastination ?) est parlante, et si vous en croisez un dans une église, vous le reconnaîtrez aisément : vêtu de l'uniforme de centurion de l'armée romaine, il est toujours en train d'écrabouiller un vilain volatile noir, le corbeau de la légende, et souvent accompagné d'un sablier pour nous rappeler que le temps est précieux et qu'il ne faut pas l'user en vain en le laissant couler entre nos doigts. Vous l'avez, j'imagine, deviné : pour atteindre le billet numéro 1800, alors qu'on me demande sans cesse "mais comment fais-tu?", une seule chose est nécessaire : ne pas s'adonner à la procrastination ! Donc, fournir abondamment Saint Expédit en cierges, lumignons et invocations appropriées (10) !!


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Notes

(1) Bistronomie n. f. (marque déposée ; motvalise, de bistrot et gastronomie) Cuisine gastronomique proposée dans un cadre convivial et à des prix abordables. ‚ adj. bistronomique

(2) Dermographe n. m. (marque déposée) Appareil électrique servant à réaliser des tatouages.

(3) Femen Groupe de contestation féministe créé en Ukraine en 2008. Le mouvement, devenu cosmopolite, se bat contre toute forme d'aliénation des femmes, en particulier religieuse et politique, et mène ses actions les seins nus.

(4) Mooc n. m. ou MOOC [muk] n. m. inv.(mot anglais, abrév. de Massive Online Open Course Cours d'enseignement diffusé sur Internet. - recomm. offic. cours en ligne ouvert à tous.

(5) Lapette n. f. (de laper) français de Belgique, fam. Café trop léger. → lavasse.

(6) S'évader v. pron. 1 (latin evadere, de ex- et vadere « s'avancer » → aller [il va, etc.]) 1. S'échapper (d'un lieu où l'on était retenu, enfermé) → s'enfuir, se sauver ; évasion. S'évader d'une prison. 2. Échapper volontairement (à une réalité). → fuir. S'évader du réel par le rêve. Je vous ai mis la signification afin que vous puissiez en vérifier toute l'originalité !!

(7) Expédit, Expeditus en latin, signifie célérité, rapidité. A cette époque, il était usuel de conférer à certaines personnes des sobriquets inspirés de leur état, de leur physique, de leurs qualités morales ou civiques. De plus, chez les Romains, le nom de famille n’était couramment employé que pour la haute aristocratie. Le peuple se contentait de prénoms, appelés patronymes chez les chrétiens.
Une autre interprétation qui se rapporte à ce que nous venons de dire, prend sa source dans le fait que les légions romaines comportaient deux catégories de soldats : l’expeditus armé légèrement et dépourvu de bagage, et l’impeditus ou fantassin de seconde ligne. On présume que la troupe commandée par saint-Expédit était un corps d’expeditus. (source)

(8) Le nom de Fulminante donné à cette légion, provenait d’un fait d’armes miraculeux. C’était sous le règne de Marc-Aurèle. L’armée romaine, engagée dans la pénible campagne de Germanie, s’était retranchée dans un oppidum fortifiées de la région des Quades, dans le nord-est de la Hongrie, mais surprise par tes Barbares, elle s’était laissée encercler. On se trouvait en plein coeur de l’été. L’eau finit bientôt par manquer totalement. Mourants de soif, les soldats romains n’avaient plus la force de combattre ; leur moral déclinait rapidement. Faisant appel aux augures qui accompagnaient inévitablement les troupes en campagne, et prédisaient sur la foi de pratiques magiques, la bonne ou la mauvaise issue d’une opération, Marc-Aurèle ordonna que des prières publiques fussent adressées aux dieux. Tandis que le reste de l’armée s’adonnait à de stériles invocations, la Fulminante sortit du camp, s’agenouilla dans la plaine, et avec une ferveur décuplée par l’épreuve, fit monter vers le Dieu Tout-Puissant la seule et véritable prière qui soit sous les cieux. 
Ils étaient là, six mille guerriers, implorant les bras étendus comme on priait alors : ce spectacle était à la fois si inattendu et si majestueux, que l’ennemi interdit, n’osa attaquer. Leur prière achevée, d’un même élan, les soldats se dressent et courent sus aux Barbares. A cet instant, une pluie torrentielle se met à tomber. Dans leurs casques, dans leurs boucliers les soldats recueillent cette eau providentielle, s’en abreuvent à longs traits sans cesser de combattre, sentant aussitôt renaître, plus vivaces que jamais, leurs forces précédemment épuisées. De plus, le combat à peine engagé, avant même que les autres légions fussent accourues à la rescousse, un terrifiant orage éclate. La foudre crible littéralement les rangs des Barbares. D’énormes grêlons s’abattent, si gros qu’ils assomment comme des pierres de fronde, crèvent les boucliers, lacèrent les chairs des chevaux qui, se cabrant de douleur, désarçonnent leurs cavaliers épouvantés... Sous ce déchaînement des puissances célestes, dont les chrétiens se trouvent miraculeusement préservés, l’ennemi perd pied, recule et finalement, harcelé par les Romains, se débande en proie à la panique... C’est en commémoration de ce miracle que la XIIè légion romaine reçut ce nom de Fulminante. (source Nominis)

(9) Source L'église en Lot-et-Garonne
Autre source : Nominis

(10) Prière à Saint-Expédit, où il est surprenant de constater qu'on ne l'invoque pas pour être libéré de la tendance à procrastiner, mais afin que lui-même agisse sans attendre pour nous aider !!
O Saint Expédit, confiant dans ta promptitude et la force de ton intercession, je te supplie d’intervenir pour moi, auprès du Seigneur. Voici la grâce que je sollicite (…) Je suis indigne de tout bien, mais j’ai confiance en toi et en la Vierge Marie. Que le Seigneur daigne exaucer ton ardente prière et qu’Il me rende digne d’être un jour capable comme toi de répandre mon sang pour l’amour du Christ. Amen. 

4 commentaires:

  1. Après avoir lu la note n. 10 et la prière... vite, vite, un commentaire à cet article pour te dire que j'ai bien aimé ! Mais ne me remercie pas : c'est pas moi (qui aurais plutot procrastiné ;-)) qui l'ai écrit. C'est Saint-Expédit !!

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    1. Quel courage, jusqu'à la note 10 !!! Bravo ! et merci ...

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  2. ...je répondrais plus tard...,-)))

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