A la fin des années 60 Alain Pacquier, fils de cheminot, journaliste à Sud-Ouest, remarqué par Henri Amouroux pour une série d'articles sur le printemps de Prague, se passionne pour la musique. La "contemporaine", celle qui règne en maître à cette époque encore à Royan, mais qui laisse les salles vides en affirmant d’un ton péremptoire que le public manque d’éducation. Mais aussi la musique ancienne, qui commençait alors à être redécouverte et relue par certains "agitateurs" allemands ou hollandais, émergeant, dans ces lontaines années, dépoussiérée de ses atours romantiques.
Pacquier à l’époque, il l'affirme bien haut, n’a aucune culture, aucune référence, et il dira plus tard que c’est cette ouverture d’esprit, ce terrain vierge qui a fait, pour lui comme pour son public, le succès de Saintes. "Je ne peux pas dire comment c'est venu ; un peu d'observation, beaucoup d'intuition. Je voulais le mélange parce que le mélange est toujours fécondant, mais je ne voulais pas de moderne désertifié, non plus que du baroque de patronage, avec les plumes dans le c..".

Une autre idée le tient : sortir ce magnifique monument de l’Abbaye aux Dames de son purgatoire. "L'abbaye aux Dames était alors une poubelle ; ses murs étaient recouverts de parpaing, sa toiture s’effondrait en plusieurs endroits et quand on entrait dans la cour, on était saisi par la puanteur ». Avec l’aide de quelques passionnés, des élus locaux qui acceptent de le soutenir, et malgré les aléas de la politique qui mirent plusieurs fois le projet en péril, l’idée est lancée : faire revivre l’abbaye, grâce et avec la musique. Et un mélange de musique ancienne et de créations audacieuses.

Les grandes saisons de l’utopie "Pacquienne" commencent. On assiste alors à des choses surprenantes, Jordi Savall, totalement inconnu, à minuit dans la crypte de Saint Eutrope : concert a capella éclairé aux chandelles… les folles journées au château de la Roche Courbon se terminant par un feu d’artifice au son de la Water Music, des concerts éparpillés dans les bosquets du Château du Douhet, avec tous ceux qui seront, plus tard les étoiles de la musique baroque, des concerts dans des lieux alors improbables et totalement éloignés de toute forme de culture "classique", Vandré, Talmont, Fontaine d’Ozillac… tout est nouveau, passionnant et fou. On n'y connaît rien, mais on suit. Parce que l'ambiance est légère. Et on apprend, petit à petit, sur le terrain. Certes, en ces temps-là, il était rare qu’un instrument à cordes reste au diapason jusqu’à la fin du concert et cela se terminait souvent en pugilat acoustique, mais l’enthousiasme était tel qu’on oubliait ces infimes inconforts. On défrichait !!
Nous avons assisté aux deux dernières éditions de Saintes, version Pacquier, à notre arrivée dans le pays en 1980. L’année suivante Pacquier décida d’abandonner à d’autres ses utopies et d’aller porter ses rêves ailleurs. On a beaucoup dit qu’il avait laissé un trou abyssal dans les caisses du Festival, mais s’il est vrai qu’en 1977 Saintes avait connu le déficit le plus important jamais enregistré par un festival français, trois ans plus tard le trou financier était comblé. Il n’existait plus la moindre dette et Pacquier partit sans regret et sans état d’âme. Ce n’était pas un abandon, il avait fait le tour, et préférait inventer autre chose (
comme la restauration d'instruments et la réédition de musique baroque latino-américaine à Cusco)
En 1982 donc, Philippe Herreweghe succède à Alain Pacquier et prend la direction artistique du festival. Saintes avait besoin d’un musicien car sa réputation de "festival" était établie . Herreweghe dit «
j’avais peur de ne pas être à la hauteur du retentissement énorme qu’avait su lui donner Alain. Le complexe du petit Belge… Un moment, je me suis même demandé s’il ne s’agissait pas d’un cadeau empoisonné." Son Collegium vocale, au départ, un simple groupe d’étudiants aimant la musique ancienne, avait une dizaine d’années et commençait à s’imposer sur la scène baroque. Non sans controverse : retrouver dans Bach l’authentique fraîcheur de l’acte de création, lui redonner de l’éclat sans la pompe, réhabituer l’oreille à sa clarté, n'était pas sans écueil. Ce fut d'ailleurs le cas pour l’ensemble du mouvement de réhabilitation de la musique baroque*. Aux chœurs épurés s’ajoute bientôt la pratique des instruments anciens. Nouvelle avancée, nouvelle controverse… En 1977, Philippe Herreweghe crée la Chapelle royale. Qui permettra plus tard la naissance de l’Orchestre des Champs Elysées.
Nous avons donc découvert, cotoyé, applaudi, apprécié tous ces baroqueux à leur « naissance », suivi leur parcours, leurs erreurs, leurs hésitations. Puis, quand Saintes est devenu un festival trop consacré, un peu répétitif, fréquenté par la "bonne société locale ou parisienne", aux concerts parfois ennuyeux et pédants, trop courts pour venir les écouter entre deux rendez-vous, trop chers pour y passer des journées entières, trop courus pour avoir la patience d’affronter des queues interminables, nous avons pris du recul et gardé dans un coin de notre mémoire le souvenir ébloui des premières années. Un joyeux happening, tout était neuf et inédit, inattendu et plein d’avenir.
J'avais encore oublié mon appareil photo ! Le téléphone reste, surtout de nuit, un pis aller !
Aujourd’hui, bénéficier de la visite d’un ensemble issu de l’Orchestre des Champs Elysées à Saint Georges de Didonne est présenté par la presse locale comme un honneur incommensurable fait aux provinciaux que nous sommes. C'était une formation en trio, quatuor ou quintette qui nous a honorés de sa présence. On s'est sentis rajeunir : des gamins, des jeunes enthousiastes, qui prenaient un plaisir évident à jouer pour nous. Hilary Metzger, la violoncelliste y mettait une joie et une fougue pleines d'allant ! Solenne Guilbert, la violoniste prit la peine de nous présenter chaque oeuvre de façon didactique et détaillée, ce qui au vu de la légèreté du programme, rendait l'écoute plus intéressante. Benoît Laurent, le hautboïste (nous espérions Ponseele mais il n'est pas venu), s'attira un joli succès avec son corps anglais, instrument dont le nom est sujet à débat** : le sien était véritablement "anglé" et la courte pièce de Mozart qu'il interpréta le mettait à l'honneur.

Cependant, il faut bien avouer que l'acoustique du cinéma de Saint Georges, qui accueillait le concert, murs, sol et plafond en moquette, ne mettait guère en valeur les sonorités discrètes de ce petit ensemble. Il y avait là des conditions trop feutrées, pour des instruments par nature peu brillants, et c'est ce qui fait leur charme. Certes, les nuances étaient détaillées, mais malheureusement certaines approximations du pianofortiste donnaient à cette prestation un côté un peu laborieux. Dommage pour le travail et l'engagement des autres.
* Je ne peux m'empêcher de citer "L'abbaye aux âmes" : La renaissance du baroque a commencé "par les grands ancêtres comme Gustav Leonhardt, Ton Koopman, René Jacobs, Alfred Deller ou Nikolaus Harnoncourt, à suivre avec Jean-Claude Malgoire ou William Christie… À une exception près, tous des habitués de l’abbaye aux Dames ! "... j'avoue ne pas trop savoir moi-même quel est l'intrus, je pense que cela ne peut être que Deller, âgé dans les années 70 de plus de 60 ans et mort en 79 !
** cor anglais, anglé, anglès ou anglet !!
re PS et s'il vous plait de venir (re)découvrir la musique baroque, à sa source, de visiter la belle ville de Saintes et de pratiquer un Festival qui reste fidèle à ses origines tout en évoluant vers d'autres horizons toujours renouvelés, cette année c'est le 40ème Festival de l'Abbaye aux Dames.