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mardi 25 août 2015

Pensons-nous toujours de la même façon ?


« Ces dernières années, j'ai eu la désagréable impression que quelqu'un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Je ne pense plus de la même façon qu'avant. C'est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. [...] Désormais, ma concentration commence à s'effilocher au bout de deux ou trois pages. [...] Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s'écoulant rapidement. Auparavant, j'étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. » Ces lignes de l'essayiste et blogueur américain Nicholas Carr, publiées en juin 2008 dans un article du magazine The Atlantic de juin 2008,  ont déclenché un immense débat, qui ne cesse de caracoler sur la Toile.
Toute invention technologique inquiète, c'est un truisme que de le rappeler. Platon déjà, faisait dire à Socrate que l'écriture "ne produira[it] que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire ..." ajoutant "ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir." (1)


Conrad Gesner, un naturaliste suisse du XVIe siècle, est troublé par le surcroît d'informations que l'invention de l'imprimerie allait engendrer, créant à son avis "une situation déroutante et nuisible"(2). C'est ainsi que, pour organiser un peu tous ces savoirs dont l'abondance l'alarme, il s’attelle dès l'âge de 25 ans, à produire un catalogue bibliographique de toutes les œuvres écrites en latin, grec et hébreu, imprimées ou manuscrites (3) – devenant en quelque sorte le "père de la bibliographie". Son objectif était de montrer, pour la masse des ouvrages existants, une totalité cohérente et identifiable au premier coup d’œil, grâce à une présentation tabulaire. Cette volonté de recenser, d’indexer et de classer les ouvrages répond également à l’inquiétude que la multiplication des livres – autrement dit, l’excès d’information – conduise à la perte d’un certains nombre des textes hérités et conservés par la tradition (4). D'autres se sont insurgés, invoquant des dangers prévisibles sur la santé mentale de leurs contemporains, contre la liberté de la presse ou l'alphabétisation des masses, ou encore, contre le diffusion de l'éducation. Que n'a-t-on dit de la radio, suspecte détourner les enfants de la lecture et de diminuer leurs performances scolaires, et plus encore de la télévision, accusée quant à elle de mettre en péril la radio, la conversation, la lecture, et même le noyau familial. Le pire de ses maux étant qu’elle nous pouvait que provoquer une vulgarisation accrue de la culture américaine.


La démocratisation de l'ordinateur personnel et la multiplication de moyens d'accès immédiats et faciles à internet ne peut, dans une telle habitude de protection contre la nouveauté, qu’entraîner à son tour des réflexes de repli et des relents de chasse aux sorcières. D'autant que, comme lors de chaque évolution technologique, les "anciens" se sentent un peu dépassés et trouvent rassurants de se réfugier dans leurs anciennes méthodes (5). Alors entre le soupçon que les mails puissent être plus dangereux pour le QI que le cannabis, très sérieusement émis par CNN, l'affirmation par The Telegraph que Twitter et Facebook nuisent aux valeurs morales ou, pire, rendent ceux qui l'utilisent, incapables de tisser du lien social, on n'hésite devant aucune accusation pour crier "haro" sur la nouveauté. Témoin le Daily mail qui accuse le même Facebook d'augmenter les risques de cancer.
Cependant, sorti de ces excès qui sont propres aux angoisses de l'inconnu que provoque l'évolution pas toujours contrôlée des nouvelles technologies, certains faits sont patents et incontestables, qui nous tourneboulent les méninges et l'on ne peut s'empêcher de se poser des questions basiques du genre "mais comment tout cela va-t-il se terminer ?". Nul ne doute plus aujourd'hui que l'addiction à l'information soit devenue une vraie dépendance, comme le souligne le New-York Times et comme nous le constatons dès nous sommes entre amis : dès que surgit un doute sur un événement, une date, une recette ou une définition, il se trouve toujours quelque bonne âme qui sort sa tablette et qui donne la réponse aux assistants ravis de voir l'affaire si vite résolue. Mais rien ne semble pouvoir démonter scientifiquement que, comme l'affirme Nicholas Carr, Internet (Carr parle quant à lui de Google) nous rende idiot. A l'inverse de la télévision dont le recul permet de dire, étude à l'appui, son écoute intensive dès la petite enfance soit associée à des problèmes d'attention à l'adolescence, indépendants des problèmes d'attention précoces et autres facteurs de confusion, troubles dont les effets peuvent être de longue durée.
Pourtant ...


Pourtant, peut-on sérieusement nier qu'Internet a pris une place considérable dans nos vies, voire dans nos modes de pensée ? Il est, dans ces conditions, naturel de s'interroger sur ce que vont devenir ceux que Benoit Sillard nomme, dans son livre Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ?, des "Homo Zappiens"... autant dire les digital natives. Mais l'auteur, après avoir justement souligné les avantages indéniables que procure à l'esprit la fréquentation assidue de la Toile, s'inquiète du prix à payer : érosion de la faculté de concentration, et, partant, de réflexion(6).
La faculté de concentration sur Internet, parlons-en : c'est vrai qu'elle en prend un coup. Un site spécialisé dans le conseil en communication et qui se pique de donner des conseils pour retenir les internautes sur votre site, note (la page est de février 2015) que "lorsque l’internaute moyen navigue sur le web, son temps d’attention est d’environ huit secondes. Et selon une étude du National Center for Biotechnology Information, cette période d’attention est à la baisse puisqu’elle était de douze secondes en 2000. Huit secondes, c’est court. Et pour bien insister là-dessus, l’étude cite le temps d’attention moyen du poisson rouge qui est de… neuf secondes! En fait, notre temps d’attention est tellement à la baisse que si une page web met plus de quatre secondes à s’afficher, 25 % d’entre nous sommes déjà ailleurs. Quel que soit le site visité, la moyenne d’une visite se situe entre 30 et 60 secondes et les entreprises n’ont que 15 secondes pour nous intéresser." Et d'ajouter plus loin que "le site de mesure de performance Chartbeat affirme que 55 % des internautes ne sont pas actifs dans une page plus de 15 secondes. C’est particulièrement étonnant pour les sites qui offrent des articles de fond. Ça veut dire que les gens cliquent sur l’article, mais ne le lisent pas !". Pire "Chartbeat a étudié 10 000 articles et ils ont constaté qu’il n’y a absolument aucun lien entre le nombre de partages et le temps d’attention qui lui a été consacré. Encore plus curieux, les gens partagent des articles qu’ils n’ont même pas lus !".
Sommes-nous en train de devenir des obèses mentaux, gavés d'informations, ravagés par la surconsommation et, partant, la "malbouffe" ? À ceci près que ces informations, nous ne les assimilons pas, vous les effleurons, nous les survolons, et que, loin de nous enrichir, elles nous appauvrissent souvent en nous donnant la triste habitude de zapper, de passer comme l'éclair, curieux d'autre chose, de plus de variété, insatiables sur la découverte et l'inédit. Que celui qui n'a jamais proclamé, triomphant : "tu as vu telle fadaise" – forcément exotique, parfaitement inutile et certainement mal référencée –, jette la première pierre.


Anne Pichon, dans son excellent article de Psychologie, propose en introduction une expérience originale et, selon elle, carrément dépaysante : ouvrir un livre (papier, un vrai) au hasard, et lire une phrase, s'en délecter, s'y noyer juste entouré de mots "nus". "Pas de mot souligné en bleu pour indiquer une explication cachée, pas d’échappatoire vers un lien hypertexte, juste une phrase têtue, qui ne veut pas délivrer son sens, et encore moins disparaître." C'est à cet égard la plus grande curiosité des badauds qui vous voient aborder une liseuse : "comment ? pas de couleur, pas de lien vers internet, rien que des phrases ? et cette désespérante allure de livre de poche noir sur blanc ?" Et l'auteure de l'article qui souligne au passage que "Lire, se détendre, suivre une conversation, être à l’écoute de ses proches, se « poser », tout simplement, ne va plus de soi."  se demande si une révolution silencieuse ne serait pas en train de se produire à l’intérieur de nos crânes ?
Pour nous, je ne sais trop ce qu'il en est : nous avons grandi sans télévision, et notre méthode de pensée s'appuie encore sur l'écrit traditionnel qu'on peut, à condition d'y être attentif, continuer à pratiquer comme un des Beaux-Arts, soit en le pratiquant, soit, au moins, en le lisant, à travers les lignes et dans sa forme la plus classique, imprimée.
Certes, nous sommes forcément soumis au phénomène de saturation de la mémoire qu'engendre la fréquentation d'Internet.(7) Et le danger est grand, en vieillissant, quand la mémoire justement devient paresseuse, de se laisser envahir par une paresse salutaire, et de s'en remettre simplement au clic pour résoudre tous nos problèmes de souvenance.
Et si nous pratiquons Internet, nous savons, en principe, réévaluer, réorganiser ce qui nous apparaît à l’écran. Grâce à la « plasticité cérébrale », notre cerveau est capable de s'adapter et notre formation "classique", humaniste, nous donne les outils pour ne pas nous laisser submerger. Même si notre œil est trop sollicité par l'organisation des signes sur l'écran, nous savons et pouvons le reposer dans la lecture linéaire d'un bon vieux bouquin "imprimé". Car nous savons, et nous aimons lire. Et nos acquis culturels préservent, normalement, notre esprit critique devant la marée d'informations que nous propose la Toile. Et d'y trier ce qui permet de nous "tenir à jour", devant l'obsolescence inévitable de nombre d'entre elles.


Mais pour les jeunes générations, non pourvues de nos antiques facultés de réflexion, lentes mais méthodiques, ancrées sur un vaste matelas de références qui nous apportent des outils de mesure et ce qu'il est convenu d'appeler le sens des valeurs, qu'en est-il ? On nous apprend que, aux Etats Unis en tout cas, à partir de 5 ans, plus de la moitié des enfants utilisent régulièrement un ordinateur ou un tablette, proportion qui passe à 95% pour les teens agers (12 à 17 ans) et que 80% zonent sur les réseaux sociaux. Et, de fait, nous avons tous croisé, ces derniers temps, des ados plongés dans leur smartphone et dont les parents tentaient, vaille que vaille mais sans y parvenir, de limiter le temps d'accès à Internet. Se demandant jusqu'à plus soif ce qu'ils pouvaient bien fabriquer avec leurs copains, pour y passer tant de temps.
Et on ajoute, sans le démontrer cependant, que ces jeunes digiborigènes souffrent d’une incapacité à lire attentivement, sont surchargés d’informations au point de ne plus savoir comment s’organiser, et parce qu’ils font 50 choses en même temps, sont incapables de se concentrer et d’apprendre.
N'en doutons pas, Internet va redéfinir l'intelligence, pas de raison qu'il la fasse disparaître. François Taddei, chercheur en génétique, explique que la forme de cohérence qui nous permettait de juger du niveau d'intelligence de quelqu'un n’est déjà plus pertinente. « Il nous faut apprendre à vivre avec des informations instables, des réponses partielles, dans un monde mouvant. » Il voit dans Internet « une chance de combiner toutes nos intelligences ». Pas de doute possible, de nombreux travaux le prouvent, on est plus intelligent à plusieurs : la dernière étude en date fait valoir qu’un groupe dominé par une ou deux personnes est moins capable d’aboutir à une solution que lorsque la distribution de l’expression se fait de façon plus égale. Internet bouscule nos certitudes, remet en cause la transmission et la répartition du savoir et, forcément, nous déstabilise, voire nous inquiète.
Ceci étant, ceux qui sont arrivés jusqu'ici l'auront compris : cet article est une vraie provocation ! Au pays du "8 secondes par page", une telle diatribe n'a pas lieu d'être et se révèle totalement anachronique. Mieux, elle n'y a pas sa place. Et pourtant, Internet me permet, en tout impunité, voire en parfaite désinvolture, de me livrer à l'exercice, voire d'y prendre un certain plaisir ! Celui des mots "presque" nus ... même si l'article s'habille, par souci de correction, de pas mal de liens vers les écrits qui l'ont soutenu. Et qui sait, il y aura peut-être même quelques lecteurs qui, parvenus à ce niveau du texte, feront, eux aussi, mentir les prévisionnistes alarmistes : non, Internet ne rend pas forcément idiot, mieux, il incite à "prendre la plume", chose que je n'aurais pas forcément faite sans ce blog !



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Notes

(1) Dans Phèdre de Platon (pages 120 à 124, traduction de Victor Cousin)

PHÈDRE.
Plaisante question. Mais dis donc ce que tu as appris des anciens ?
SOCRATE. J'ai entendu dire que près de Naucratis, il y eut un dieu, l'un des plus anciennement adorés dans le pays, ... ce dieu s'appelle Theuth. On dit qu'il a inventé le premier les nombres, le calcul, la géométrie et l'astronomie ; les jeux d'échecs, de dés, et l'écriture. L'Égypte toute entière était alors, sous la domination de Thamus... Theuth vint ... trouver le roi, lui montra les arts qu'il avait inventés, et lui dit qu'il fallait en faire part à tous les Égyptiens, Celui-ci lui demanda de quelle utilité serait chacun de ces arts, et se mit à disserter sur tout ce que Theuth disait au sujet de ses inventions, blâmant ceci, approuvant cela. Ainsi Thamus allégua, dit-on, au dieu Theuth beaucoup de raisons pour et contre chaque art en particulier. Il serait trop long de les parcourir ; mais lorsqu'ils en furent à l'écriture : Cette science, ô roi! lui dit Theuth, rendra les Égyptiens plus savants et soulagera leur mémoire. C'est un remède que j'ai trouvé contre la difficulté d'apprendre et de savoir. Le roi répondit : Industrieux Theuth, tel homme est capable d'enfanter les arts, tel autre d'apprécier les avantages ou les désavantages qui peuvent résulter de leur emploi; et toi, père de l'écriture, par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage, tu l'as vu tout autre qu'il n'est : il ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Tu n'as donc point trouvé un moyen pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n'offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité; car, lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu'ils auront de, leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie.
.........
PHÈDRE. 
Tu as raison de me reprendre, et il me semble qu'au sujet de l'écriture le Thébain a raison.
SOCRATE.
Celui donc qui prétend laisser l'art consigné dans les pages d'un livre, et celui qui croit l'y puiser, comme s'il pouvait sortir d'un écrit quelque chose de clair et de solide, me paraît d'une grande simplicité ...
PHÈDRE.
C'est fort juste.
SOCRATE. Car voici l'inconvénient de l'écriture, mon cher Phèdre, comme de la peinture. Les productions de ce dernier art semblent vivantes; mais interrogez-les, elles vous répondront par un grave silence. Il en est de même des discours écrits : vous croiriez, à les entendre, qu'ils sont bien savants; mais questionnez-les sur quelqu'une des choses qu'ils contiennent, ils vous feront toujours la même réponse. Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il n'est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni résister ni se secourir lui-même.

(2) Conrad Gesner, Bibliotheca universalis, Zürich, 1545, sig.*3v, cité dans : Blair, Ann. “Reading strategies for coping with information overload ca.1550-1700″ in Journal of the history of ideas, vol. 64, n° 1, (Jan. 2003), p. 11-28

(3) Ce projet abouti en 1545 avec la publication chez Froschauer de la Bibliotheca universalis, où ils recensent 10 000 œuvres de 3 000 auteurs différents, par ordre alphabétique d’auteur. Pandectarum sive partitionum universalium libri XIX., publié en 1548, est le second tome de cette Bibliotheca universalis. Cette fois-ci, l’ouvrage comprend également des écrits en langues vulgaires. Les œuvres ne sont plus classées alphabétiquement, mais par discipline. Cet arrangement systématique répond à une division des savoirs qui est présentée sous forme d’un tableau dans le livre même.
Source Bibulyon

(4) ... ce qui peut sembler un paradoxe. Cette inquiétude est exprimée par Henri Estienne dans deux petites dédicaces à Gesner en grec et en latin : Néanmoins il faut maintenant louer ta volonté/ de sauver les textes que tu peux du naufrage.

(5) Dans The Salmon of Doubt (2002),  l'écrivain Douglas Adams explique que ce qui existait déjà quand nous sommes nés nous semble normal, qu'on se jette avec avidité sur tout ce qui apparaît avant nos 35 ans, et enfin, qu'on se méfie de tout ce qui est inventé après.

(6) « Pour moi, comme pour d'autres, le Net est devenu un média universel, le tuyau d'où proviennent la plupart des informations qui passent par mes yeux et mes oreilles. Les avantages sont nombreux d'avoir un accès immédiat à un magasin d'information d'une telle richesse, et ces avantages ont été largement décrits et applaudis comme il se doit. [...] Mais cette aubaine a un prix. [...] Les médias ne sont pas uniquement un canal passif d'information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s'écoulant rapidement. Auparavant, j'étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. »
Cité par le JDN

(7) Les quelque deux cent mille informations visuelles qui parviennent au cerveau toutes les secondes sont beaucoup plus difficiles à mémoriser, parce qu’elles ne lui parviennent pas avec la même cadence, avec la même cohérence : publicités intempestives, dédales de liens hypertextes…, sur Internet beaucoup trop de données nous font perdre le fil, interrompent nos processus cérébraux. Cela se traduit directement par une surchauffe de notre mémoire de travail, celle qui nous permet, par exemple, de retenir quelques secondes un numéro de téléphone, une date, nécessaires pour enchaîner l’action suivante : téléphoner, griffonner une note dans un agenda… S’il est possible d’enchaîner rapidement ces actions, comme en « pilotage automatique », il est surhumain d’essayer de tout faire à la fois. Et pourtant, c’est ce type d’effort qu’Internet exige de notre cerveau. Et en jet continu. « Cela dit, précise François Taddei, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), le corpus de savoir de l’humanité est immense, et plus personne ne peut prétendre tout connaître, comme au temps de Diderot. » L’apprentissage scolastique, l’intelligence du « par coeur » n’ont plus cours. La question n’est donc plus de mémoriser le savoir, d’autant que « le savoir est disponible partout, tout le temps ».
Source Psychologies

samedi 25 juillet 2015

La logique de la tomate


Réflexion de saison : il faut dire qu'Alter a fait fort cette année. En tant que digne néo-retraité, il s'est mis corps et âme (oui, j'insiste, âme : il leur parle à "ses" tomates, et plus encore à "ses" olives qu'il soigne avec une attention jalouse, car il escompte cette année une "production" d'huile hors norme !) au jardinage. Modeste, certes, bien qu'il m'ait planté une citrouille genre terroriste, qui envahit tout et me promet une récolte qu'il va falloir que j'écoule sur le marché de Meschers ... surtout centrée sur la plantation phare de l'été : la tomate.


Et, soins méticuleux aidant, les plants, dressés contre un mur plein sud qui leur renvoie toute la chaleur du soleil à la puissance deux, "ses" tomates donnent tellement qu'on en est déjà à la phase "congélation". Cela provoque, chaque matin, des séances de pelage, épépinage, découpage, mijotage et tutti quanti ... intensives et, même si on essaie de varier les usages, cela tourne autour du velouté, froid ou chaud, des soupes diverses à base de tomate, toujours, des minestrones, salades, tartes, ratatouilles, des sauces ou gaspachos... j'en passe et de plus succulents.


Or ce matin, où l'exercice fut assez long pour favoriser l'introspection durant ces tâches un tantinet répétitives, il m'est venu à l'idée que finalement, la logique de la tomate, c'est un peu la logique de la vie. On part de graines (merci Madeleine !!! c'est elle qui élève nos plants) qu'on dorlote avec une tendresse particulière et qu'on chouchoute jusqu'à leur mise en terre. Et là, on commence à les arroser, avec ferveur et intensité, on les abreuve, on les souhaite grosses, rondes, épanouies, riches en sucs divers et parfumés. Et quand, enfin, elles sont belles et mûres à point, on les cueille d'une main sûre et rapide : clac, au panier. Dès lors, on n'a plus qu'un objectif : les faire réduire. Toute cette eau généreusement dispensée pour les rendre appétissantes et girondes, on la fait s'évaporer de façon à n'en conserver que les saveurs les plus pures. Se donner tant de mal dans un sens pour finir par s'appliquer à faire exactement l'inverse, voilà ce que j'appelle "la logique de la tomate".


Ainsi va la vie ! Nous avons aussi arrosé les nôtres (de vie) de mille occupations "importantes", incontournables, chronophages, couru après les heures, accumulé les impératifs, vibrionné jusqu'à l'épuisement, persuadés que nous étions que tout cela était de première urgence. Nous avons rempli, entassé, amassé, jalousement, frénétiquement, et surtout avec le sentiment profond que nous devions agir ainsi. Un devoir sacré, qui nous rendait "vivants". Et nous voilà, quelques mûrissements plus tard, encombrés et marris : il faut "devenir" sages et apprendre à élaguer, relativiser, ne conserver de nos outrances et de nos ferveurs que le plus important. Réduire, à petit feu, dompter d'abord, soumettre nos espoirs et nos attentes, pour les rabattre ensuite, doucement pour commencer, et plus drastiquement ensuite. Il nous faut ordonner, trier, jeter beaucoup de nos envolées adolescentes et de nos ambitions adultes, pour en revenir à l'essentiel. Cela s'installe sans crier gare et cela s'appelle, selon les cas et les circonstances, la circonspection, la tempérance, la prudence ou simplement la retenue. Plus de révoltes, ou maîtrisées, plus de colère ou positivées, nous devenons plus calmes, plus philosophes, modérés en un mot. C'est un apprentissage, un chemin vers l'essentiel auquel la vie et ses avatars mortifiants nous contraint quoi qu'on die ! Et je ne vous parle des réductions ultimes, celles dont nous constatons, angoissés, les effets sur les personnes que le grand âge plie et soumet. En gros, me disais-je ce matin en touillant ma ratatouille et en goûtant mon minestrone, la vie, c'est la logique de la tomate. Et qui sait si la visite, hier soir, à un "monsieur" qui fut grand (et qui l'est encore), pugnace, exalté et chargé d'idées à défendre, et qui, sans perdre rien de sa force de caractère, s'extasiait avec une candeur émouvante sur la beauté de "ses" roses, ne m'a pas convaincue encore plus que, finalement, cette logique est belle et source de sérénité.

Il paraît que nous en auront le double l'an prochain : quand le Moulin du Puits salé de Saint Martin de Ré aura pressé "notre récolte" !!

mercredi 13 mai 2015

Pour un blog qui "marche"


Comment faire pour "faire du chiffre" sur son blog ? Pour certains, monnayant leurs pages (les méthodes sont aussi nombreuses qu'imaginatives en la matière et j'en ai, je crois, déjà parlé), l'affaire est d'importance puisqu'ils "gagnent leur croûte" au clic. Et, nous dit-on, l'affaire peut être juteuse.
Pour d'autres, quand il s'agit de blogs vantant des produits à vendre, on nous apprend qu'il existe des officines qui font commerce de faux avis et de faux commentaires. En la matière, vous avez le choix, dès lors que vous acceptez de payer, entre le démolissage en règle de vos concurrents et les appréciations laudatives sur votre produit. Le recours aux faux avis pour vanter sa marque ou dénigrer celle d'un rival sur le Web serait devenue une pratique courante, et, comme il se doit, mondiale. En juillet 2012, Facebook annonçait ainsi que 83 millions de ses 955 millions de comptes étaient des faux servant, entre autres, à gonfler artificiellement le stock de fans d'enseignes en mal de notoriété, et on imagine que depuis le phénomène ne cesse de se développer. C'est la guerre des avis, les pour et les contre, les frustrés et les fans, les maniaques et les enthousiastes, l'instantané et le passé, l'info et l'intox, le rire et les larmes... en un mot, le pire et le meilleur. Et surtout, pour le visiteur lambda, pressé et persuadé qu'il est bien informé, c'est une jungle dans laquelle il a de plus en plus de risques de devenir un pigeon. Quant aux sites de bonne foi, c'est pour eux une foire d'empoigne dont les naïfs et les gentils ont de plus en plus de mal à sortir indemnes.


Au point que certains, ayant pignon sur rue, vendent des services "de gestion des réseaux sociaux" de plus en plus sophistiqués. Foin des avis anonymes mal rédigés, dans un français approximatif et selon une syntaxe improbable par de petites mains éparpillées dans le monde et cliquant à longueur de journée des "plus" ou des "moins" selon la nature du service attendu. Il y faut du solide, du convaincant et certaines agences déploient, pour offrir des "clics" de qualité un gros effort d'imagination. Prenez l'Agence 910* : oh certes, son site est assez mystérieux quant à la réalité des services offerts. Mais le discours est là : "… il n'y a aucune raison pour subir ! Une réputation est longue à construire et rapide à détruire ? Ce n'est pas si vrai. Une réputation construite et installée dans le temps, avec un vrai programme d'ambassadeurs et d'alliés, avec des contenus de marque forts et des éléments de preuve, est une réputation maîtrisée et stable qui résistera mieux en période de turbulence."


Et d'expliquer, car il faut quand même dévoiler un peu la teneur de l'offre "Pour construire une réputation stable en phase avec sa communauté, il ne faut pas se contenter de se protéger, il faut aller à la rencontre de ses publics.... L'entreprise peut recruter et fidéliser ses publics avec des dispositifs efficaces et mesurables." Un peu plus loin, on en sait plus : "La création et les dispositifs déployés se doivent d'être particulièrement originaux pour émerger & clarifier la lecture ! 910* met à la disposition des entreprises une équipe de seniors spécialisés dans la création et la production de dispositifs digitaux exploitant l'ensemble des possibilités offertes par le web." C'est ainsi que 910* vous propose "une veille adaptée et constante ... permet[tant] de mieux décrypter et de piloter les phénomènes d'opinion, en particulier en situation de communication sensible ou de crise. Elle permet également d'alerter en temps réel en cas de signal faible, dangereux ou à risque." Et en cas de crise (crisis dit avec pédanterie le site, comme s'il était besoin de compliquer un mot simple à comprendre pour lui donner encore plus de force) "910* met à la disposition de l'entreprise une équipe technique à même de réaliser des supports et de lancer des campagnes de référencement et de déréférencement. Une équipe qui peut mettre en place des dispositifs de conversation interne et externe avec des community managers expérimentés, qui travaillent avec des outils et process éprouvés." Sapristi qu'en termes alambiqués ces choses-là sont dites !!


Bon, je sais, je vous donne peut-être l'impression de tout mélanger, car les faux avis, ou "maquillage de notoriété" sont en général réservés aux sites marchands, soucieux de se débarrasser des concurrents ou d'affirmer, (faux) témoignages à l'appui, leur supériorité. Une abondance d'avis dithyrambiques sur les forums et d'interventions enflammées sur Facebook (1), la modification à la marge de commentaires afin de les amener à dire ce que la marque veut entendre (2) sont pratiques courantes, voire admises comme autant de moyens de concurrence. Et mon titre parle, plus modestement, "de blog qui marche" : il faut bien vous avouer que, comme souvent, je me laisse égarer.


Le déclencheur de l'article n'était qu'une petite surprise alors que je passais par l'outil "statistiques" proposé sur la page conception du blog. Et, consultant les chiffres mensuels - car j'ai beau être modeste, j'aime bien être lue, ou au moins, visitée - j'y vis que ce bon Saint Joseph, célébré chaque année le 19 mars, avait fait ce mois-ci un petit regain d'intérêt puisqu'il avait reçu, en mars 2015, 213 visites. Pour un article vieux de 5 ans et qui, il faut bien l'admettre, ne cassait pas trois pattes à un canard. Sagement entouré de Pâques et le fait religieux au XXIe siècle, qui n'en est qu'à son démarrage et les violettes du 15 mars, il avait relégué "mon" article le plus lu, mon "fonds de commerce" en quelque sorte, à la 5ème place mensuelle. Lucian Freud et ses toiles angoissantes ne fait pas recette au printemps ! Et il m'est simplement venu la réflexion suivante "pour faire du chiffre, il faut faire dans l'actualité". Remarque basique s'il en est, la presse a déjà compris cela depuis deux ou trois siècles, et qui, vous l'avouerez, fait un bien piètre départ pour un billet sur ce blog !


Poussée par le lucre (mot bien excessif en l'espèce car ce blog n'est que plaisir éprouvé à l'écrire, parfois agrémenté d'une petite fierté à l'idée d'avoir été lue, avec, qui sait, un peu d'intérêt), j'allais illico vérifier mes classiques en fréquentation totale : Lucian qui caracole toujours fièrement en tête, indétrônable, suivi à distance respectueuse par NON, puis par la fidèle Mertensia et, bien plus loin, alors qu'elle eut, en son temps, son heure de gloire, par la Mique sarladaise. Et d'ajouter in petto "pour faire du chiffre, il faut faire dans le placement à long terme !". Des sujets qui durent : finalement les peintres et l'art ont une durée de vie qui se renouvelle sans cesse, cela ne se démode pas, contrairement à l'actualité.
Tu es satisfaite Michelaise ? C'est pour nous dire quelques banalités sans conséquence que tu as pris la plume aujourd'hui ? Un billet, c'est certain qui ne "fera pas de chiffre", ne te berce pas d'illusions, ce  n'est pas avec de telles considérations que tu vas augmenter tes visites !



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(1) A l'instar des 300 000 faux fans d'Orangina sur Facebook en 2012.

(2) Certains sites de vente ou de comparaison gèrent les avis de consommateurs de manière discutable afin de ne pas froisser un gros client ou un annonceur récurrent, par exemple. Il est pour eux facile de sortir une appréciation de son contexte, de le traduire approximativement ou de corriger les fautes d'orthographe afin de doper sa crédibilité. “ Or en français, l'ajout d'un point d'exclamation ou d'un adverbe est susceptible de transformer un avis négatif en une remarque neutre ”, observe Thierry Spencer, vice-président marketing de TestNtrust, un site d'avis de consommateurs. (source)

samedi 4 avril 2015

Pâques et le fait religieux au XXIe siècle en France

Préambule :
Le schéma est toujours le même : cela se passe en général au moment d'une période de consumérisme effréné. Je pars d'une anecdote (souvent radiophonique) ... elle m'inspire une réflexion que j'éprouve le besoin d'approfondir (ici, les dommages culturels de la déchristianisation galopante de notre temps), je me perds au passage dans les dédales du pourquoi du comment (j'en ai profité pour rappeler, ce que je n'aurais osé faire il y a seulement 10 ans tant cela m'aurait semblé trivial, les arcanes des multiples célébrations pascales : un propos qui, si l'on en croit l'idée de départ, n'est pas inutile actuellement) ... et, au total, je vous inflige, amis lecteurs, un article beaucoup trop étoffé mais, toujours, convaincu ! A vous de faire le tri et d'en tirer, peut-être, une ou deux réflexions propres à rebondir !!


17ème jour de grève à France Inter : pour des résistants de la première heure à l'étrange lucarne, abreuvés en tout et pour tout de bulletins d'informations radiophoniques, 17 jours de diète, c'est long. Oh certes, on y trouve un certain confort à éviter les rabâchages au sujet des résultats déprimants de certaines élections, des faits divers cancaniers, des catastrophes démultipliées et des angoisses médiatiques diverses qu'elles entretiennent. Mais tout de même, la musique en continu, émaillée de temps à autre par l'incontournable "en raison d'un appel à la grève portant sur les difficultés budgétaires et la défense de l'emploi à Radio, nous ne sommes pas en mesure d'assurer l'intégralité de nos éditions habituelles, nous vous prions de nous en excuser", c'est répétitif, et on finit par se demander ce que devient le monde. Au point de tenter hier, une incursion vers d'autres cieux... c'est ainsi que, sur ce qu'on appelait autrefois une radio périphérique, j'ai eu droit à quelques remarques fort peu étayées mais plutôt révélatrices quant au comportement de nos contemporains à l'égard du fait religieux. Le journaliste disait avoir tenté de demander à nombre de personnes de son entourage, genre micro trottoir, de lui expliquer ce qu'était, selon eux, la fête de Pâques. Et admettait avoir fait, entièrement, chou blanc. On imagine que le sondage n'était pas forcément très scientifique mais le fait est remarquable et, surtout, symptomatique, selon lui, d'un changement d'époque.


Je me demande s'il a connu, ce chroniqueur qui traitait du sujet comme d'un exotisme, le temps où Pâques constituait LA fête principale de l'année des chrétiens, au point de justifier qu'on inaugure ce jour-là LE costume tout spécialement commandé pour assister à la messe pascale. Mon oncle était tailleur et nous disait, chaque année, combien les commandes étaient nombreuses, toutes à terminer pour cette date fatidique. Même les plus mécréants n'auraient pas osé manquer l'événement et se pressaient, endimanchés et empruntés, sur le parvis animé. Mais il s'agit ici de mœurs et de folklore, l'idée de notre journaleux allait plus loin : plus personne ne sait pourquoi les flyers de supermarché proposent des monceaux de nourritures luxueuses, pourquoi leurs rayons regorgent des lapins et d'oeufs aux teintes folles, pourquoi enfin on se gave de chocolats ou on bénéficie d'un week-end prolongé, prétexte à évasions lointaines, escapades originales ou balades en amoureux. Les hôtels affichent "complet", les restaurants font le plein et les panses se distendent. Mais la raison de cette effervescence consumériste échappe à la majorité de ceux qui s'y livrent avec délectation, voire superstition. Personne ne sait qu'il s'agit de la célébration de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ, personne ne sait même trop qui était ce fichu bonhomme. Le petit Jésus, à Noël, passe encore : malgré la pudibonderie de certains, on croise encore quelques crèches et l'image d'un enfant couché sur la paille, sans forcément savoir à quoi cela correspond, cela marque assez les esprits pour qu'il reste encore quelques personnes "cultivées" qui en ont entendu parler et ne se contentent pas de penser que Noël est la fête du père homonyme. Mais un grand gaillard écartelé sur une croix, l'image est nettement moins fun et plus personne ne s'attarde à en saisir la raison.

La tentation sur la montagne (vers 1320) Duccio di Buoninsegna

Pourtant le cheminement est intense pour les chrétiens pratiquants jusqu'à ce jour apothéose qui, alors, mérite qu'on y fasse la fête. L'affaire commence 46 (1) jours plus tôt avec l'ouverture d'une période de réflexion, de méditation et d'intériorité. Le premier jour (2) de cette période, nommée - le mot a pris des connotations péjoratives en nos temps d’hédonisme forcené - le Carême, les chrétiens sont marqués au front d'une trace leur rappelant leur condition mortelle : des cendres, obtenues en brûlant les Rameaux (3) de l'année précédente, signent que la fin de toute chair est inéluctable et qu'il est bon d'en garder conscience.

Entrée du Christ à Jérusalem (vers 1320) Pietro Lorenzetti

Ce temps de préparation à la commémoration de la Passion et de la Résurrection du Christ est, pour les fidèles, une période d'approfondissement, de prière et de détachement des biens matériels. Au bout de 5 semaines, pointe la période de renaissance et d'espoir. Elle s'ouvre par le dimanche des Rameaux qui rappelle l'entrée du Christ à Jérusalem. Jésus, qui sait pourtant que l'affaire est risquée  (4) car il dérange trop le pouvoir central, revient une dernière fois dans cette hostile ville de pèlerinage. La foule qui l'accompagne crie Hosanna (sauve-nous) et le désordre est tel que les grands prêtres et les scribes s'en émeuvent. L'affaire commence à sentir le roussi et les disciples le supplient d'arrêter ses provocations (5). Dans mon enfance, on fêtait cette journée avec force branchages enrubannés, certains étant même ornés, petit luxe coloré en temps de privations, de bonbons et douceurs. Puis l'on rapportait pieusement à la maison les rameaux bénis qu'on accrochait au-dessus des divers crucifix de la maison, ceux de l'année précédente devant été brûlés lors du feu pascal. Certains ont conservé le côté superstitieux du symbole et tiennent à avoir leur petit mort de bois sec, au cas où ... ils pourraient bien chasser les mauvais esprits de nos maisons !!

Jésus lavant les pieds des Apôtres de Tintoretto (Musée du Pardo) 1548-49

C'est dans la semaine qui suit, dite aussi Semaine Pascale, que commence le Triduum de la Passion. Le Jeudi a lieu, en souvenir du geste réalisé par Jésus auprès de ses compagnons, le lavement de pieds et la dernière Cène, qui évoque le dernier souper du maître avec ses disciples. Celui où le fauteur de troubles réunit une dernière fois les siens et, après avoir institué l'Eucharistie, prédit, désabusé, que l'un d'entre eux le trahira. De fait, dès le lendemain, les choses tournent mal pour lui, les grands prêtres s'énervent, l'arrêtent sur dénonciation monétisée de Judas, le jugent rapidement et, enfin, le condamnent à mort.

Christ portant sa croix, Lorenzo Lotto (Musée du Louvre) 2ème quart du XVIe siècle

Il faut dire que cet agitateur se présentait, non sans ambiguïté, comme le véritable interprète de la Loi (la Torah) et bâtisseur du temple. L’autorité des chefs religieux en prenait un coup, ce qui ne pouvait que les irriter. Alors quand l'homme répond « C’est moi », à leur question perfide « Est-ce que tu es le Messie, le Fils du Dieu que nous adorons ? » (Marc 14.61), l'affaire est entendue : on l’accuse d’être un faux prophète coupable de blasphème, ce que la loi juive condamne sans appel. Mais il faut aussi tenir compte de l'occupant romain qui seul, peut rendre exécutoire la sentence. On traîne donc le prisonnier devant Pilate : « Nous avons trouvé cet homme en train de pousser notre peuple à la révolte. Il empêche les gens de payer l’impôt à l’empereur. Il dit qu’il est lui-même le Messie, un roi. » (Luc 23.2 ; Matthieu 27.11 ; Marc 15.2.). Pas vraiment intéressé par les affaires judiciaires, Pilate prenait en outre un malin plaisir à faire l’inverse de ce que les chefs des juifs demandaient.

Ecce Home d'Antonio Ciseri

Du coup, il commence par s'opposer à l'exécution (Jean 19.21-22). Alors les autorités juives rameutent les foules, et Pilate, soucieux de préserver son avenir politique, laisse les rancœurs de pouvoir et les fausses accusations prendre le pas sur la justice, et, avec un cynisme parfait, s'en lave les mains (Matthieu 27.24-26). Pour faire court, tout cela est commémoré le Vendredi Saint, jour où l'on célèbre la montée au Calvaire, lieu de supplice des condamnés à mort, sous la forme du Chemin de Croix, et le soir, on fait mémoire de l'agonie de Jésus : c'est la célébration de la Passion.

Déploration sur le Christ mort (Van Dyck)

Le lendemain, l'espoir renaît et on procède à la veillée pascale qui est l'annonce du mystère, dûment constaté par les saintes femmes lors de leur visite au tombeau, et corroborée ensuite par les disciples, de la Résurrection du Christ. La cérémonie commence en dehors de l'église, dans la nuit totale : on a préparé un bûcher qu'on enflamme et auquel on allume le cierge pascal qui distribue ensuite sa lumière à tous les participants. Les réjouissances peuvent commencer. Vous comprendrez pourquoi, après un tel cheminement, triste et méditatif, le dimanche de Pâques est forcément un jour de grande liesse. D'autant que, pour les chrétiens, ce "sacrifice" (Jésus savait fort bien ce qui l'attendait) et sa résolution par une Résurrection salvatrice révèlent, en accomplissant les promesses de l'Ancien Testament, la puissance de Dieu, confirment la divinité de Jésus et annoncent la rédemption et la résurrection des hommes que la faute originelle avait éloignés de l'amour divin.

Résurrection du Christ par le Pérugin (musée de Rouen)

Que reste-t-il de tout cela ? De mon temps, autant dire il y a une bonne cinquantaine d'années, tout le monde connaissait sur le bout des doigts les tenants et aboutissants de toute cette histoire et si certains suivaient encore avec ferveur les célébrations incontournables, d'autres se contentaient d'un mépris affiché pour ces bondieuseries obscurantistes. A-t-on idée de croire en la résurrection et d'y voir un message d'espoir. Mais au moins, ils savaient ce qu'ils mettaient en doute ! Aujourd'hui, on festoie et on s'empiffre, sans rien remettre en question (allez expliquer aux mécréants qu'on va supprimer le Lundi de Pâques férié, au motif que cela ne veut plus rien dire pour personne !!), seulement informé qu'il y a là-dessous une affaire commerciale ou une tradition à base d’œuf et d'agneau. Les plus informés se rappellent vaguement qu'on ne doit pas consommer de viande le Vendredi Saint, occasion rêvée pour se faire une "bonne bouffe de la mer". Les traditionalistes s'en tiennent à la cuisson attentive d'un bon gigot pascal, les autres cédant aux sirènes de la modernité, foie gras, homard, huîtres et toutes victuailles appropriée,s en nos temps d’opulence, à un repas festif.


Est-ce grave Michelaise, si l'on n'a aucune conviction religieuse, de ne garder que le prétexte et d'ignorer la trame ? Que nenni, nous vivons, d'aucuns l'ont souvent affirmé, une époque moderne et la foi en des dogmes établis n'est plus de mise. Chacun se concocte un syncrétisme commode, orné de quelques valeurs variables dans l'espace et le temps, et tache de s'en accommoder pour mener sa barque à bon port. Avec, souvent, beaucoup d'honnêteté morale et une bonne volonté sans faille (6). Pourtant ce qui me tracasse c'est l'évolution d'une morale altruiste, basée sur le respect, voire l'amour, de l'autre, vers une forme d'égocentrisme juvénile, qui fait bramer à tue-tête "Plus jamais ça, mon frère, plus jamais ça" à des foules d'ados en délire qui protestent, certes, mais ne se remettent pas vraiment en question. Si quelque chose va mal de par le monde - et il y a tant de choses qui vont mal qu'on peine à ne pas s'en émouvoir - c'est, encore et toujours, la faute des autres.


Mais laissons là l'évolution des mœurs liée à la déchristianisation, elle est en pleine effervescence et nul ne peut prédire ce qu'il en adviendra. Ce qui vous vaut ce long palabre est plus lié aux conséquences culturelles du phénomène, préparé de haute lutte depuis 2 siècles (7). La laïcité militante, porteuse de mobilisation sociale, caractérisée par un soutien aux valeurs de la République et une lutte contre tous les obscurantismes religieux, se réduit aujourd'hui parfois à une attitude tolérante, d'ouverture à toutes les positions philosophiques et religieuses, ou, pire, à un simple silence supposé n'influencer personne. Le militantisme anticlérical et de l'idéologie laïque et rationaliste ont fait place à une montée de l'indifférence religieuse et promeuvent l'abandon des repères chrétiens. Cette déchristianisation de notre société, non exempte de retours religieux, se traduit par une perte totale de références culturelles. Ce sont 2 000 ans de civilisation occidentale, de repères historiques et symboliques qui sont mis à mal. Il s'ensuit un certain embrouillamini des causes et des conséquences, qui rend la lecture du passé infiniment complexe, voire obscure. La tendance consistant, pour expliquer cela, à évoquer les dérapages réels et parfois supposés, car non remis en contexte, de la morale chrétienne pour en justifier l'abandon, étant un des traits caricaturaux de cette évolution. Avec le dolorisme républicain qui aime à manier la repentance, sans toujours beaucoup de réalisme. Mais surtout, la désaffection cultuelle s'accompagne, à vitesse grand V d'une incuriosité culturelle qui, privant les nouvelles générations de références aisément identifiables, rend carrément impossible la compréhension des événements passés, du déroulement de l'Histoire, des textes classiques ou la simple lisibilité des œuvres d'art, donc de la réflexion qui les sous-tendait. Et, partant, d'une crise d'identité qui fait de nous les jouets d'une instabilité angoissante. J'aurais tendance à croire que seuls les érudits ont encore quelque chance de s'y retrouver.

Toile attribuée à Pietro Bellotti, National Gallery (voir l'original ici)

Mais sans doute mon propos est-il trop alarmiste : nous assistons sans doute à une mutation culturelle. Comme dans la technique du BBZ (8), un nouvel équilibre est recherché et une quête de sens s’initie, faisant émerger de nouvelles attitudes. Ainsi, l’art et la création pourraient trouver à s'affirmer en réintroduisant du sens. Je pense pourtant, en bonne passéiste assumée, que les réponses manquent de corps, n'ayant même plus à s'opposer à ce qu'elles ignorent, mais que, partant sur des sables mouvants, elles auront du mal à construire sur le flou. Une « contre-culture » est une révolte, une réaction face à des modèles culturels dominants ou majoritaires... à condition de les connaître ! Je crains que nos contemporains ne gagnent rien à ignorer le substrat dont ils sont issus : mais peut-être n'ai-je pas saisi l'ampleur de l'évolution incontournable de notre vieille Europe.


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Notes

Pâque juive de Thierry Bouts
panneau de triptyque Retable du Saint Sacrement

(1) On dit, traditionnellement, que le Carême dure 40 jours, cette durée marque la commémoration de la période passée par le Christ au désert, avant le début de ce qu'on appelle "sa vie publique", c'est à dire les trois années durant lesquelles il a prêché et porté la "bonne parole", avant sa fin tragique sur une Croix. Mais comme les dimanches, jours de fête, sont exclus du décompte, il faut remonter 46 jours calendaires avant la date du samedi de Pâques pour faire le compte. C'est pour cela que le calendrier, en termes de jours de la semaine, est immuable. La date de Pâques étant, elle, variable on le sait, puisqu'elle est déterminée d'après le calendrier lunaire : c'est le premier dimanche après la pleine lune suivant le 21 mars. 
Quant à l'origine du nom, Pâques au pluriel, elle fait référence à la première Pâque biblique, celle qui est, encore aujourd'hui, la fête des juifs célébrant l'Exode hors d'Egypte où ils étaient tenus en esclavage, sous la conduite de Moïse, par le sacrifice d'un agneau âgé d'un an. Le terme, Pessah, vient du mot pasah, épargner, qui rappelle la 10ème plaie d'Egypte, la dernier, celle du massacre des premiers nés qui, grâce à une intervention divine, épargna les enfants d'Israël. La fête chrétienne est, quant à elle, plurielle car elle commémore à la fois la dernière Cène (une Pâque juive à l'origine) instituant l'eucharistie, la Passion du Christ et sa Résurrection.

(2) Ce premier jour, le Mercredi des Cendres, est précédé du Mardi-Gras dont la justification est d'autoriser une journée de débordements et d'excès avant une période de jeûne et d'austérité.

(3) Branches d'olivier bénies le jour de la Fête des Rameaux, le dimanche qui précède Pâques.

(4) "Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes… et vous n'avez pas voulu !" (Lc 13, 34).

(5) Luc (Lc 19, 39) nous l'explique : "Maître, disent-ils, arrête tes disciples !" Mais il leur répond : "Je vous le dis : s'ils se taisent, les pierres crieront".

(6) Certains cependant, rappelons-le et pas seulement pour mémoire, véhiculent d'autres valeurs. Certes, entre 1986 et 2012, si la proportion de catholiques en France a chuté de 25 points, c'est pour l'essentiel au profit des personnes se disant «sans religion», le poids de ces dernières ayant un peu plus que doublé. Mais la part des autres religions progresse quant à elle significativement, passant de 3,5% en 1986 à 11% aujourd'hui, essentiellement à cause du renforcement de l'islam. Phénomène qui ne devrait nullement  inquiéter mais qui, malheureusement, se révèle parfois trouble.


(7) Rappelons que la déchristianisation a commencé durant la Révolution française, voire durant le XVIIIe siècle. Le mot vient de Mirabeau, qui dit dans ses derniers moments (en 1973): « Vous n'arriverez à rien si vous ne déchristianisez pas la Révolution. »
C'est une politique qui avait pour but de supprimer le christianisme de la vie quotidienne en France : prêtres déportés ou assassinés, religieux contraints à abjurer leurs vœux, croix et images pieuses détruites, fêtes religieuses interdites, agendas supprimés, et interdiction du culte public et privé.

(8) Le BBZ, budget base zéro, est une technique budgétaire et de prise de décision qui a pour objectif d’allouer les ressources de manière la plus efficace possible en « repensant » chaque dépense. Elle s’oppose à la procédure classique pour établir un budget qui consiste à considérer comme acquis celui de l’année précédente et à travailler de manière incrémentale. Toutes les dépenses doivent donc être justifiées ab initio puisqu’on attribue à chaque poste budgétaire une valeur 0 et que l’on ne l’augmente qu’au vu des résultats attendus.

jeudi 12 mars 2015

De l'insulte comme un des beaux arts.


C'est la fin de ma journée de cours, je rejoins ma petite auto sur le parking boueux du lycée, une espèce de bourbier calcaire où tout essai de porter des escarpins se solde par une foulure de cheville. Devant moi des jeunes sautent, et crient, très excités. L'un d'entre eux tient à la main ce petit jeu bien démodé auquel nous jouions étant gosses : une cocotte à laquelle on fait faire quelques révérences avant de proposer au choix d'un tiers son intérieur, et d'ouvrir, d'un air mystérieux, le volet correspondant. Apparaît alors un message qui peut être d'inspiration diverse : citation, gage, récompense, pensée profonde, plaisanterie, bref, votre cocotte est ce que vous décidez d'en faire.

Il existe même des cocottes de ramadan !!

Je me dis "tiens, ils sont mignons ces galapiats, de jouer ainsi à des jeux de mômes". Celui qui tient la cocotte bondit, gambade et s'amuse follement. Il crie à un copain "tu veux jouer, dis, tu veux jouer ?". L'autre propose un chiffre, le détenteur de la cocotte fait galoper sa petite pyramide, s'arrête, ouvre la couleur choisie par le premier et se met à hurler "Enc... tu as trop d'chance, oh quel enc...". Et voilà, Michelaise  qui retombe brutalement sur terre. Scotchée derrière son volant, votre servante prend un air hagard et se répète au moins trois ou quatre fois "Mais pourquoi enc... ? Pour quelle raison le traite-t-il d'enc...". Perplexe et déçue de voir l'enfance se dissoudre dans l'adolescence, avec ce qu'elle a de plus bravache et inutilement provocatrice, Michelaise démarre et regagne ses pénates en écoutant France Inter.


Sur la route du retour, elle laisse en bruit de fond l'émission assez drôle de Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice, Si tu écoutes, j'annule tout. L'invité du jour est Babouse, le dessinateur de L'Humanité qui collabore aussi à Charlie Hebdo. Et là, c'est un festival d'enc..., de b... dans l'c..., j'en passe et de plus illustrées. Au point qu'un des journalistes finit par demander à l'invité s'il est toujours aussi scatologique dans ses propos (ses dessins sont pourtant plutôt softs !). Michelaise, qui en a son comptant pour la journée d'images salaces teintées de relents injurieux, éteint la radio et se promet d'en faire un billet. Pour tenter d'éclaircir ce qui nous vaut cet étalage de termes crus et, finalement, presque violents.
La voici donc sur son moteur de recherche préféré, cherchant sur la toile quelques informations sur cette tendance fort bien portée dans les cours de lycée. Et voilà que le premier site sur lequel elle tombe lui propose le livre d'un agrégé de lettres, Gros mots, petit dictionnaire des noms d'oiseaux. Gilles Guilleron y propose 300 gros mots, injures et autres goujateries pour parsemer vos colères de touches originales et insulter votre prochain dignement ! Ou au moins, en sachant ce que signifie ce que vous avancez ! On y apprend ceci :

Et, quitte à se cultiver, Michelaise qui est originaire du Sud-Ouest où l'on use et abuse d'un terme que le savant magister propose de traduire en langage soutenu par "essai de la nature", en profite pour se documenter plus avant !


Il faut vous dire que Michelaise a une prédilection pour les injures en registre soutenu, avec leur petit air désuet et leur sens parfois à la limite du compréhensible. Elle préfère traiter ceux qu'elle veut assaisonner de fesse-Mathieu, blanc-bec et autre coquin, faquin, gredin, polisson, pleutre, bellâtre - super celui-là, avec son â - infâme ou scélérat ! Quand elle est gentille, elle vous qualifie de galopin, de zazou, de croque-lardon, ou, pourquoi pas, de fat ! Finalement, cela a tout de même plus de saveur qu'enc... qu'on trouve à toutes les sauces et parfois hors de propos.
Accompagné de "de ta race", éventuellement précédé de "p..." pour donner "p... d'enc... de ta race maudite", il frise l'apostrophe raciale et peut vous valoir la prison. La 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris eut à en juger en 2005 et, décidant que l'injure n'était pas raciste intrinsèquement, relaxa le prévenu. Ce qui est amusant, ce sont ses attendus ! Elle releva d'abord le caractère commun de l'expression : « assez largement répandue dans certains milieux, notamment chez beaucoup de jeunes gens, quels que soient leur « origine » ou leur sentiment d'appartenance ». Puis se livra à son analyse sémantique : « Exprimant généralement un violent dépit mêlé d'une incoercible colère, elle est indifféremment utilisée sous forme d'interjection — la présence d'un tiers n'est pas indispensable — ou d'insulte particulièrement blessante, l'origine du tiers victime n'étant alors nullement déterminante. […] Comme d'autres insultes de la même veine, désormais devenues courantes — sinon communes — telles que « ta race », « fils de ta race », « putain de ta race », « je sodomise ta race », « va niquer ta race », « la putain de sa/ta race », « j'ai niqué ton chien », l'expression poursuivie ne stigmatise pas l'origine particulière ou identitaire réelle ou supposée de l'autre en le renvoyant à la race imaginaire de tous ceux que le locuteur entend, à cet instant, distinguer de lui. […] En renvoyant son interlocuteur à une race — mot à très forte charge émotionnelle et unanimement proscrit — non autrement qualifiée, ni précisée, le propos se veut performatif, faisant naître sur l'instant la race métaphorique et indistincte des gêneurs et des fâcheux à maudire. ». Pas de doute les juges se sont sacrément documenté, et se sont donné beaucoup de mal pour comprendre l'apostrophe. Le tribunal finit par une analyse contextuelle, faisant observer que « les propos comprenant « ta race » sont fréquemment utilisés entre personnes de même origine, que ce soit dans le « spectacle de rue » ou dans les œuvres de fiction ».


On le sait, quoiqu'injurieux, le terme est (presque) passé dans le langage courant.  Les jeunes, qui en usent et en abusent, l'utilisent comme un jeu oratoire, une sorte de mise en scène, une joute entre copains. C'est un code de reconnaissance plus qu'une véritable insulte. Le ludique est plus important que le dessein de nuire ou de blesser. Il n'empêche que, malgré toutes ces arguties et autres façon de couper les cheveux en quatre, Michelaise reste fidèle à elle-même et trouve beaucoup plus drôle, car finalement moins banal, de maugréer "vieille baderne, tête de pioche, babouin ou ... plus simplement "analphabète" quand elle est aux prises avec l'aridité des rapports humains.

dimanche 1 mars 2015

Invasion féline sur Internet

Avec l'aisance qui le caractérise, Internet a refait la légende : en sacrant Harry Pointer inventeur du LOLcat (il a suffi qu'un internaute le prétende et toute la toile le répète en boucle... mais l'époque - les années 1870 - était très porteuse, et le chat habillé est fréquent dans l'imagerie populaire)
Légende de cette image où l'on reconnait parfaitement Pointer en train de fracasser un portrait de chat : "and the LORD said unto Harry, “Come up to me into the mount, and be there: and I will give thee photos of kitties, and humorous subtitles which I have written; so that thou mayest distribute them to the masses.” – Exodus 24:12"


C'est une marotte, c'est une manie et cela vire même parfois à l'obsession : vous ne pouvez plus faire deux clics sur la toile sans vous trouver nez à nez avec ... un chat. Un chat débile de préférence : un en trouve un peu partout, sur les blogs personnels bien sûr où les chats sont des protagonistes très appréciés - le commentaire est facile et le taux de retour conséquent - mais aussi dans notre boîte mail, sous forme de blagues, de mises en scène, etc... et surtout sur les réseaux sociaux où ils font carrément un tabac. Ce sont parfois des photos mais aussi très souvent des vidéos, qui font craquer tout le monde ... ou presque : le chat mignon est celui qui attendrit le plus les foules :


5 200 000 visites 

plus de 17 500 000 visites ...

le top étant atteint avec cette compilation (14 minutes excusez du peu, je vous avoue n'avoir pas eu le courage de regarder !!) qui dépasse les 32 000 000 de visites.

Je pourrais vous en mettre des milliers, toutes avec des records d'audience impressionnants. Mais d'où nous vient ce phénomène ? Qui vire souvent à l'addiction, sans prendre le moins du monde conscience de son côté répétitif, godiche et réducteur. Certes, l'empathie envers les animaux, surtout les animaux domestiques - plus propres à singer nos comportements, donc plus caricaturaux ou, selon les cas, plus attendrissants - permet de créer des fils sur la toile qui font l'unanimité, permettent le commentaire complaisant et facile, et l'éclat de rire à bon compte. Mais sapristi pourquoi le chat ??


Le chat, ou mieux le chaton, a toujours été apprécié des foules avides de "petits riens" pour se distraire...


....on n'a pas attendu les accros de la toile pour en faire un support publicitaire, un sujet de cartes postales ou une illustration de chromolithographies pour enfants sages et parents rassurés. La factrice des années de notre jeunesse proposait, lors de sa traditionnelle visite de vœux, autant de calendriers avec des chats que tous autres motifs confondus, et ce, depuis des lustres.


Rien que de très normal alors que, dans les années 2000, le matou soit devenu l'hôte tous azimuts, décliné à toutes les sauces, des surfeurs en mal d'émotions. Le chat mignon, le chat débile, le chat anthropomorphe, le chat de mauvaise humeur, le chat méchant, tout y passe et chacun y va de sa petite invention pour attirer les clics.

Tout est parti, nous dit-on, à partir "d'une initiative de blogueurs politiques qui, au début des années 2000, ont commencé à poster une photo de leurs chats tous les vendredi. C'était la seule chose qui les mettait d'accord !, raconte un blogueur qui suit de près le phénomène des chats sur Internet. Par la suite, 4chan [un forum hyper actif et très controversé à l'origine de nombreux buzz] a récupéré le mouvement en 2005 en créant le 'Caturday'. Le principe était de publier des photos en ajoutant des légendes rigolotes. C'est ainsi que sont nés les fameux "LOLcats". "Ce sont des photos marrantes de chats qui font des choses étranges avec une phrase humoristique écrite dans un anglais phonétique - un dialecte connu sous le terme de "LOLspeak'"selon Emily Huh, éditrice de Icanhascheezburger.com, le blog qui a popularisé les LOLcats." Au point que la ville de Minneapolis a accueilli le premier festival international du Lolcat le 30 août 2012 où l’on désigne la meilleure vidéo de chat.

Carte de Harry Whittier Frees, 1905

Il s'agissait donc, à partir des photos de nos animaux préférés, de créer un sentiment d’appartenance, ces derniers permettant, de façon indirecte, d’exprimer des émotions, et surtout de les partager avec les autres. Et, en la matière, le chat part avec un capital sympathie nettement supérieur à celui du chien : petit format, facile à prendre en photo, mettant son nez partout, souvent proche de l'internaute, il est facile à saisir pour envoyer très vite un LOLcat sur la toile. Son image, culturellement, est déjà très "reconnue" : vénéré par les égyptiens, diabolisé (c'est utile sur internet) au Moyen-Age, très apprécié dans nombre de civilisations, particulièrement asiatiques, le chat est souvent synonyme de chance, de richesse ou de longévité. Mais surtout, la figure du chat incarne des valeurs comme l’autonomie, la liberté, l’individualisme, voire l'égoïsme, très en pointe dans  la société actuelle.


On a ainsi défini une sociologie des amateurs de chats sur la toile :
Il existerait même une sociologie des passionnés de LOLcats:
– les gens qui aiment les chats et qui partagent ces contenus pour faire sourire
– les geeks qui détournent les LOLcats pour créer des contenus à haute (??) teneur en culture web (ah bon !!) que seuls les initiés comprendront
– les novices qui partagent les contenus de façon occasionnelle
Et pour tous, on s'active à expliquer, études pseudo-scientifiques à l'appui, que regarder des vidéos de chat pendant des heures seraient une excellent échappatoire, un moment de détente bénéfique, voire une source de créativité. Deux chercheuses britanniques en psychologie de l’université du Central Lancashire – Sandi Mann et Rebekah Cadman – viennent même de confirmer cette hypothèse. Les japonais, toujours sur le mode scientifique, ont même démontré que pour bien démarrer la journée il faudrait donc prendre un café, une viennoiserie et un LOLcat ! Du coup, une entreprise a même fait fort,  encourageant, moyennant 5000 yens (environ 35 euros) par mois, ses salariés à venir chaque jour travailler avec leur chat ! On avait déjà les bars à chat, voilà les bureaux miaou !! Et tant pis pour ceux qui sont allergiques au poil de chat ...


Du coup, les gens de marketing n'ont pas laissé passer l'aubaine, car on sait désormais qu’inclure un chat dans une campagne publicitaire attire favorablement l’attention, marque plus sûrement les esprits. Il était donc inévitable que les marques se soient emparées du phénomène. Témoin le sport de Bouyghes, qui a déjà attiré plus de 3 000 000 de clics. Tant pis si vous le trouvez franchement niais, c'est que  vous n'êtes carrément pas dans le coup.



Certains se sont même, sans l'avoir prévu, fourvoyé, ainsi la compagnie d’assurances suédoise Folksam mettant en scène des chats qui s’initient au parachute sur le morceau «I Believe I Can Fly» de R. Kelly, ont, à leur grande surprise essuyé un retour de buzz négatif avec la montée au créneau des associations de protection des animaux qui pensaient qu’ils avaient réellement balancé des chats d’un avion … Toyota met en scène un chat dans son spot pour la Corolla où ce dernier est prêt à tout pour remonter dans la voiture de ses rêves.


Et tant d'autres ... On imagine volontiers que l'une des raisons de ce succès est le caractère fortement individualiste des chats : lorsqu’un félin veut faire quelque chose, il n'attend pas le moment où son maître tourne la tête (comme le chien qui fait des bêtises en douce ou pour attirer l'attention), il le fait quand il en a envie, parce qu'il en a envie, sans autre forme de procès. Il n'en fait qu'à sa tête. Il a, par ailleurs, une autre qualité qui plait en ces temps troublés : il retombe toujours sur ses pattes, contrairement à la malheureuse tartine beurrée de Murphy qui, selon la loi de l'emmerdement maximum, tombe, elle, toujours côté beurre. Et puis, surtout, le chat n'est pas vraiment drôle : il dort 18h par jour, il ne court même pas après la balle qu’on lui envoie et dont il se fiche éperdument, il est souvent arrogant avec sa fâcheuse tendance à n’aller vers  son maître qu’en cas de besoin.. et pourtant, parfois, il prend des poses inattendues, des expressions rigolotes, voire carrément caricaturales. Il n'est pas drôle mais il fait rire.


La dernière caractéristique qui fait du chat le vecteur idéal des plaisanteries sur internet est qu'il est l'animal préféré des introvertis, qui préfèrent la compagnie d’un chat qui n’a pas beaucoup de besoin à celle d’un chien qu’il faut sortir, dont il faut s'occuper, faire jouer, laver, voire à qui il est bon de parler un peu ! Or les geeks, entendez les mordus de techniques informatiques, sont souvent des introvertis, plus à l'aise face à leur écran qu'avec leurs semblables, et ont tendance à passer beaucoup de temps à surfer sur le web... leur chat allongé près du clavier.


Mais ce que les ardents défenseurs de la gent féline et autres irréductibles des chatteries sur les réseaux sociaux ignorent, c'est que finalement, tout cela, tout romantique et attendrissant que cela puisse paraître, n'est qu'une question de toxoplasmose. Or l'élément responsable de la toxoplasmose est un protozoaire appelle le toxoplasma gondii et c'est un parasite. C'est à dire que, pour survivre, il a besoin d'un autre organisme, à sang chaud de préférence. Donc, pourquoi pas les hommes ?? Il se loge à l'intérieur de nos cellules, bien à l'abri de notre système immunitaire. Or, le toxoplasma gondii peut parfaitement vivre dans nos cellules, mais, le malheureux, il ne peut pas s'y reproduire. Il ne peut se reproduire, et c'est là que le bât blesse, que sur les chats.

Voilà, vous avez compris : alors que nous, pauvres humains, ne sommes pour ce parasite que des hôtes intermédiaires, les félins sont eux, leurs hôtes définitifs. Le toxoplasma gondii est, nul ne peut l'ignorer, le responsable d'une infection, la toxoplasmose qui, dans la majorité des cas n'a aucun symptôme. Absolument bénigne, elle ne cause aucun dommage. Pourtant, le parasite, qui s'est, nous l'avons dit, installé dans nos cellules, aime aller se loger dans l'amygdale, une région du cerveau responsable du sentiment de peur, mais aussi de l'émission d'un neuro-transmetteur, la dopamine, mieux connue sous le nom d'hormone du plaisir (ou du désir). C'est ainsi que les rats infectés par le toxoplasma gondii n'éprouvent plus de peur en sentant de l'urine de chat, réaction normale et salutaire qui leur permet de s'en tirer vivants, mais au contraire, damned, ils ressentent de l'excitation sexuelle. Ce qui, bien évidemment, va avoir l'effet inverse de ce qui les sauverait : ils vont aller à la rencontre du chat, au lieu de le fuir. Et cette altération du comportement n'est pas propre au rat : elle touche aussi l'homme ! Qui ressent, du coup, un désir irrépressible d'être au contact de chat, d'en caresser et surtout d'en posséder un. Pour lui refiler son fameux parasite qui, là, pourra enfin de reproduire. Or cette infection parasitaire touche entre 25 et 50% de la population humaine mondiale. Oui, mondiale ... vous saisissez maintenant pourquoi il y a tant d'humains sous influence sur internet qui bêtifient à qui mieux sur les minous, les chatons, les greffiers, les matous, les mistigris et autres félins. Ils sont au service du toxoplasma gondii et dévoués à la cause de sa survie !!! Les pauvres, on n'a donc même pas le droit de se moquer d'eux, ce que, vous avez remarqué, ce billet se garde bien de faire ....

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