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lundi 15 avril 2013

LE TITIEN NON INVITÉ : l'homme aux gants d'Ajaccio





Lors de la réouverture en 2010 du Palais Fesh à Ajaccio, le musée proposait une exposition dossier particulièrement passionnante dont l'objectif était, après de longues et sérieuses investigations, de "ré-attribuer" à Titien l'Homme aux gants "du" Louvre. Attention, pas l'Homme au Gant pendu aux cimaises de notre grand musée national, et classé parmi les chefs d'oeuvre des collections, reconnu, salué, adulé par les amateurs du peintre vénitien. Non, un petit frère jumeau à la carrière nettement moins prestigieuse, mais qui, pourtant, présente de très vraisemblables accointances avec son illustre aîné. Un de ces mystères qu'adorent les historiens de l'art et, surtout, les directeurs de musées possédant de pareilles promesses. Qui s'insurgent, à juste titre, contre l'adulation dont font l'objet les "people" du Louvre alors que leurs toiles, oubliées dans des musées de province, ne sont regardées que d'un oeil négligent par les "spécialistes", un peu méprisants, toujours condescendants. Un autre aspect de la problématique déjà évoquée du "régionalisme" !

Portrait de Gian Giacomo Bartolottida par Titien, Parma 1520

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos "courtisans". Car il est bien question ici, comme dans la grande majorité des portraits d'hommes du Titien, d'un courtisan à la manière que propose Baldassar Castiglione : habit noir et sobre, à peine éclairé par le détail discret d'une chemise d'un blanc éclatant, pas d'anecdote, fond sombre, sans fioriture, aucun élément décoratif inutile, ni sur l'habit ni comme accessoire, à part, bien sûr, ces gants qui sont l'élément le plus convaincant et le plus probant de la ré-attribution. Mais voyons l'histoire.
La toile, on le sait, du moins on l'a prouvé depuis, figurait en 1666 dans la collection d'E.Jabach* qui la vendit cette année-là à Louis XIV. C'est ce même collectionneur qui vendit au souverain, en 1672, avec de nombreuses autres toiles, le tableau vedette du Louvre, l'Homme au gant "officiel". Le tableau de 1666 est donné comme une "manière de Giorgione" (excusez du peu, mais normal à une époque où Giorgione était sans doute plus estimé que son élève Titien) et est installé dans les appartements de Monsieur, frère du Roi. Malheureusement pour lui, en 1683, il est victime, à l'occasion de l'inventaire de Le Brun, d'une erreur de numérotation, et est alors considéré comme "perdu" **. Pourtant, lors d'un inventaire ultérieur, non identifié puisqu'ayant perdu sa numérotation initiale, il est, de nouveau, attribué à Titien. Puis, déclassé en "école vénitienne" quelques décennies plus tard. En 1930, William Suida *** le découvre dans les réserves du Louvre et, à l'occasion d'un article "coup de tonnerre" dans l'Histoire de l'Art, l'attribue sans l'ombre d'une hésitation à Titien, suivi par Berenson et d'autres critiques. En 1965 Pierre Berenson, un des plus importants biographes du Titien, avalise cette attribution en soulignant la mise en page de l'oeuvre, son aisance d'exécution et sa sereine mélancolie.

 Portraits d'homme par Giovanni Cariani : pour comprendre en quoi la touche du Titien est nerveuse, cernant avec une acuité jamais prise en défaut le caractère des personnages !

Malheureusement une australienne passant par là en 1971, l'examine à son tour et, péremptoire, l'attribue à Giovanni Buso ****, dit le Cariani, un peintre maniériste italien actif au début du XVIème siècle à Venise et à Bergame. Une étude attentive des autres portraits connus du Cariani, montre des visages assez doux, sans grand caractère, exécutés avec une aisance certaines mais avec un pinceau nettement plus "mou" que celui du Titien. Et souvent, en arrière-plan, des paysages, ou, avec le personnage lui-même des accessoires qui montrent un goût certain pour l'anecdote. Rien de Tizianesque donc. Ce sont sans doute des arguments de ce type qui ont été mis en avant par ceux qui, en 1975, ont définitivement récusé l'attribution au Cariani pour l'homme aux gants d'Ajaccio. Qu'importe, le mal, de nouveau, était fait et le doute est de retour en ce qui concerne l'attribution au grand maître vénitien.
C'est le nouveau directeur du musée Fesh qui, avec une grande ardeur et plus de moyens sans doute, a repris le flambeau. Le problème de toutes les discussions précédentes est que, la plupart des critiques ayant émis de doctes avis, n'avaient tout simplement pas vu l'oeuvre de près : elle était d'abord dans les réserves du Louvre, donc pas très accessible, puis, en 1956, elle fut attribuée au musée d'Ajaccio, et peu nombreux furent ceux qui firent le déplacement pour aller la contempler de visu. On entreprit donc une étude détaillée et approfondie de la toile, d'abord en lui tournant autour, Pierre Rosemberg fut convié à venir l'examiner de près, s'enthousiasma et, surtout, on procéda à de nombreuses études scientifiques et mises en comparaison avec des Titien, pour étudier, enfin, sérieusement ce tableau.
La toile a été conduite au Centre de Recherche et de Restauration des Musées Nationaux  (C2RMN). Des radiographies, rayons X, infrarouges, ultraviolets ... ont permis de l'examiner à fond, en particulier de faire apparaître que l'accusation de repeint presque intégral du visage, interdisant toute attribution au Titien, était totalement infondée. Seules quelques retouches se lisent de-ci de là, et la peinture est presque entièrement d'origine. La découverte de quelques repeints, dans le volume de la chevelure, initialement plus important, et sur l'ampleur du décolleté, réduit par le peintre au cours de la conception du sujet, montre s'il en était besoin, que nous ne sommes pas en présence d'une copie mais bien d'une oeuvre entièrement autographe.

Surtout, à l'occasion de la restauration menée en 2010 après l'analyse par le C2RMF, on a trouvé, en haut à gauche, sous la traverse du châssis l'inscription « h.quin » Pour le restaurateur, Jean-Pascal Viala, cette mention n'a rien de mystérieux : c'est ainsi que signait un de ses illustres prédécesseurs, un bon rentoileur de la fin du XVIIIe siècle nommé François-Toussaint Hacquin. Et, chance, ce dernier a écrit un mémoire dans lequel il décrit précisément l'Homme aux gants d'Ajaccio. Cette archive fort à propos permet de remonter à l'origine du tableau, puisqu'y sont listés toutes les restaurations antérieures, les dimensions et les matériaux employés. La preuve est d'autant plus précieuse que les portraits d'inconnus surnommés par l'usage avec des termes aussi vagues que celui d'«homme au gant» sont légion. Par ailleurs, Titien, dans sa jeunesse - rappelons que la toile est de 1515 -, ne signa vraiment qu'une fois (le portrait du Louvre). Parfois il apposait de simples initiales et la plupart du temps rien du tout. Dès lors, l'attribution ne semble plus remise en question.

 Portrait de Gentilhomme, dit “L’uomo dagli occhi grigi”, ou "le jeune anglais"
Titien, Palazzo Pitti Galleria Palatina, Firenze, 1520

Tout cela a permis à Paul Joannides, professeur à l'université de Cambridge et grand spécialiste de la jeunesse de Titien, d'attribuer définitivement, à la suite d'études stylistiques détaillées et précises, la toile au Titien, ainsi qu'il le pressentait depuis 2001. L'essentiel des doutes, quant à l'attribution, était basé sur le fait que le visage d'Ajaccio serait trop mélancolique, trop minutieux dans sa carnation, pour être un Titien. Outre le fait que l'oeuvre est, très sûrement, datée de 1515, jeunesse du Titien, époque à laquelle il est seulement en train d'affirmer son style (rappelons-nous ses "essais" fort bien mis en valeur dans la salle "1512" des Scuderie, où on le voit hésiter entre Giorgione, Jérôme Bosch, Lotto ou d'autres), une certaine usure de la couche picturale à cet endroit peut expliquer la trop grande douceur du visage. Par contre, et les commentaires sont à cet égard unanimes, la partie basse de la toile, sans repentir, en excellent état, est idéalement titianesque : touche nerveuse, détails évoqués par des virgules de couleur parfaitement suggestives, souci de l'essentiel menant l'art à sa quintessence. Tous s'accordent pour dire que ces gants ne peuvent avoir été faits que par Titien. On ne voit pas pourquoi il aurait alors confié l'exécution du visage à des élèves, que par ailleurs, il était un peu jeune pour avoir. Par ailleurs, parmi les vingt et un portraits individuels d'hommes présumés peints par le maître entre 1508 et 1523, aucun ne présente un ciel ou bien même un quelconque arrière-plan. Les vignettes urbaines ou campagnardes, qui se trouvent communément insérées dans ce type de composition par les contemporains de Titien, sont également absentes. Pour une focalisation maximale sur le modèle. De tels fondements, fragiles en tant que tels, prennent toute leur valeur dès lors que la découverte du mémoire de Haquin vient décrire avec précision l'oeuvre retrouvée.  

Les deux "frères" du Louvre : l'Homme au Gant, actuellement au musée du Louvre et l'Homme aux gants au musée Fesh d'Ajaccio (1520 et 1515)

L'épreuve ultime a été organisée lors de la présentation de la toile restaurée dans le nouveau musée Fesh, récemment restauré, grâce à une confrontation avec six autres portraits masculins du maître vénitien, venus de Londres, Paris ou Florence, fascinant aréopage d'hommes en noir, agrémentés de cette pointe de blanc finement plissé au col « qui offre une clarté morale à leurs traits », écrit à ce sujet Paul Johannides.



Et là, la toile a reçu "les félicitations du jury" : un critique n'hésitant à déclarer, avec une certaine emphase, en le comparant à l'Homme au Gant du Louvre "on a ici l'impression d'une mélodie qu'il commence dans la toile d'Ajaccio et qu'il développe et exalte dans la toile de Paris".

La peinture corse n'était pas présente aux Scuderie, alors que cela aurait été pour elle la "consécration" et la reconnaissance définitive. Le musée d'Ajaccio a-t-il préféré ne pas se dessaisir durant 4 mois de la pièce maîtresse de ses collections, renonçant ainsi à cette participation prestigieuse ? J'en doute... je crains plutôt qu'elle n'ait pas été invitée, peut-être jugée indigne de paraître dans cette rétrospective pure et dure de l’œuvre du maître vénitien. Je n'ai, malheureusement, aucune information à ce sujet, mais regrette que l'homme aux gants d'Ajaccio n'ait pas fait le voyage romain pour retrouver, une fois encore, son grand frère du Louvre et se soumettre à la dure loi d'un voisinage dont il est, une fois déjà, sorti grandi. N'hésitez pas, si vous passez par Ajaccio, à aller vous rendre compte par vous-même de la cohérence de cette attribution !

Pourtant un mystère subsiste, et, sans doute, subsistera : qui est l'homme représenté ? «Contrairement à Raphaël dans les années qui nous préoccupent, estime Paul Joannides, Titien n'était pas encore un artiste de cour. Ainsi, dans la mesure où il ne dépendait pas de mécènes connus, il est improbable qu'on puisse un jour identifier ses modèles. Ceux-ci ne semblent pas avoir fait partie des grands de leur temps, et beaucoup d'entre eux étaient peu connus. C'est un fait que rien ne disparaît plus vite que le souvenir des politiciens mineurs.»


NOTES :

*Everhard Jabach est né à Cologne en 1618. Fils de banquier, il dirigeait un établissement financier à Anvers, qui lui assurait une belle aisance. Il s’installe en France en 1638 et il est naturalisé français en 1647. Collectionneur de peintures, dessins, estampes, marbres et bronzes, sa fortune est évaluée en 1671 à deux millions de livres !
À deux reprises, en 1661-1662, puis en 1671, il cède une grande partie de sa collection à Louis XIV ; les 5 000 dessins de la seconde vente, entrant alors dans les collections royales, constituèrent ensuite le fonds de l'actuel Cabinet des dessins du Louvre.
Selon Wikipédia :
" En 1671 est créée, au sein des collections royales, une section particulière consacrée aux dessins. Cette section est l'ancêtre du département des Arts Graphiques du Louvre. Jabach décide de vendre sa collection. Il écrit le 10 mars 1671 à Gédéon Berbier du Mets (1626-1709), conseiller du roi, intendant et contrôleur général des meubles de la Couronne entre 1663 et 1711 : Considérez, au nom de Dieu, que je me trouve entre le marteau et l'enclume et que j'ay affaire à des gens avec qui il n'y a aucun quartier. Estimée par lui à 581 025 livres, il en avait demandé 450 000. Après de longues discussions, le 11 mars 1671, Colbert fait acheter pour le roi 5 542 dessins et 101 tableaux de la collection Jabach pour la somme de 220 000 livres 9 . Jabach se plaint car ce n'est même pas le prix qu'il avait payé pour leur achat. Cependant le collectionneur Mariette fait remarquer en 1741 : « Monsieur Jabach dont le nom subsistera pendant longtemps avec honneur dans la curiosité, en vendant au Roi ses tableaux et ses dessins, s'étoit réservé une partie des desseins et ce n'étoient pas certainement les moins beaux ». La collection est installée dans l'hôtel de Gramont située à côté du Louvre, acheté en 1665 par le roi, le 4 janvier 1672, pour les 2 631 desseins d'ordonnance collés et dorés, et le 27 mai 1676, pour les 2 911 desseins non collés, estant le rebut de ma collection. Dans les dessins d'ordonnance, il y a 69 pages provenant du Libro de'disegni de Giorgio Vasari que Jabach a fait coller sur un carton en y ajoutant une bande dorée."
A cette époque, l'Homme au Gant faisait déjà partie des collections royales, dont, décidément, cet éminent collectionneur fut un pourvoyeur important : le Portrait d’un sculpteur de Bronzino, Le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte d’Orazio Gentileschi, La Mort de la Vierge du Caravage, L’Allégorie des Vices et L’Allégorie des Vertus du Corrège (provenant du studiolo d‘Isabelle d‘Este à Mantoue), La Mise au tombeau, l’Allégorie d’Alphonse d’Avalos du Titien, provenant aussi bien d’Italie (la collection Ludovisi), des Flandres (collection de lord Arundel, à partir de 1653) ou de la dispersion des biens de Rubens, d'Allemagne, que d’Angleterre (lors des ventes publiques à Londres des collections de Charles Ier d’Angleterre, en 1650-1653). (selon l'article qui lui est consacré, ici)


** On sait à cet égard toute la difficulté de savoir "où est quoi" dans les biens nationaux, et la lecture du livre-enquête ... sur ce sujet laisse complètement pantois sur le devenir des oeuvres d'art appartenant à l'Etat, encore à l'heure actuelle.

*** William Suida est un autrichien, né le 24 avril 1877 et mort à New York le 29 octobre 1959, historien d'art, qui fit de l'époque de la Renaissance Italienne sa spécialité.

**** Giovanni Busi dit le Cariani  né à San Giovanni Bianco, 1480 ou 1485 et mort à Venise, 1547


jeudi 11 avril 2013

TITEN ROME 2013 - Les paysages



Au début des années 1510, Titien a une petite vingtaine d'années (on ne sait pas exactement car il semble que, vieux, il ait triché sur son âge, se rajeunissant sans doute pour ne pas inquiéter ses commanditaires), et il cherche son style. 


S'inspirant tour à tour de Girgione, de Bellini, de Jérôme Bosch, voire de son confrère Lorenzo Lotto à peine plus âgé que lui, il soigne particulièrement ses paysages, et sacrifie bien volontiers à la mode qui veut qu'on construise de vrais panoramas en toile de fond de ses compositions.


Son baptême du Christ (Rome, pinacothèque capitoline - 1512) transforme gaillardement les bords du Jourdain où est sensée se représenter, la scène en étrange paysage vénitien dans un contrejour brumeux.


La grosse maison au toit très incliné, typique de la lagune, enrichie d'une muraille d'enceinte et d'une tour cylindrique se retrouve d'ailleurs dans Tobie et l'Ange de l'Académie (qui n'est pas à l'exposition) et prouve que Titien réutilisait parfois ses dessins pour ses compositions.



Sous cette bâtisse rassurante, quoiqu'inédite sur les bords du Jourdain, le paysage est animé d'une scène lugubre : complétement affolée une silhouette (peut-être un moine ?) fuit, très agitée, un champ désolé où des vautours sont en train de se partager les restes d'une carcasse animale. Une réflexion sur la renaissance que représente le Baptême, passage à une nouvelle vie dans le Christ*.



Il peut même, comme dans "Jacopo Pesaro présenté à Saint Pierre par le pape Alexandre VI"(Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers - 1512-1513) inclure un scène anecdotique qui explicite les voeux du commanditaire. Jacopo Pesaro fut nommé par le pape Borgia évêque de Pafo dans l'île de Chypre, le 3 juillet 1495. Et en avril 1501, le légat lui confia la responsabilité de commissaire des 20 galères pontificales partant en croisière contre les turcs. La flotte qu'on admire donc en fond de toile est celle du pape, alliée vaisseaux de la Serenissime et de l'Espagne qui, constituée en ligue, vainquit l'ennemi à santa Maura lors de la bataille du 23 août 1502. Le mérite en revint essentiellement à l'intervention des navires de Jacopo Pesaro, commandés par son cousin et rival Benedetto. A qui furent donc attribués fort injustement les mérites de la victoire, irritant considérablement Jacopo qui manifesta sa colère auprès du Collège vénitien. Il tenait donc expressément à ce que ses navires figurent en bonne place sur le tableau qu'il commanda à Titien, tableau où figure en bonne place son casque, symbole de la victoire dont il se considérait comme l'artisan principal.


Mais on a le sentiment, en avançant dans l’œuvre du maître, que le paysage n'est pas sa préoccupation majeure. Sa touche, on le sait, en vieillissant s'élargit, elle devient de plus en plus rapide, parfois presque suggestive. Et ses paysages s'en ressentent : ils n'ont dans la toile qu'une place manifestement secondaire, restent rares et presque toujours esquissés. On dirait plus des aquarelles et n'offrent que très rarement de références particulières. 


Certes on croise parfois Venise ((dans la Vierge en gloire d'Ancône mais elle est datée de 1520) ou les monts du Cadore, une bien excusable nostalgie de septuagénaire (dans Vénus bandant les yeux d'Amour de 1560), mais un vrai paysage, détaillé, complexe, reconnaissable comme dans la Crucifixion de l'Escorial, est rare. 


Même là, le trait est léger, "affusolato", presque transparent. Comme si Titien était plus le peintre de l'âme, des sentiments que celui de la nature. Ses toiles accordent le primat au caractère des personnages, à leurs "idées" rendues palpables par une analyse d'une intense acuité, à leurs idéaux, habilement suggérés par une position, par un accessoire, par une mimique. Et c'est sans doute cette profondeur de l'observation de l'intériorité des sujets qui rend si passionnante la visite d'une exposition Titien. Des paysages nous retiendraient moins longtemps.


Alors que là, on se trouve parfois scotché en face d'un être vieux, laid ou difforme, pas nécessairement sympathique, fasciné non par la disgrâce mais par la personnalité de l'homme portraituré. Et on prend le temps de faire sa connaissance, de le jauger, de l'apprécier.


Quitte à, parfois, laisser glisser le regard vers la trouée suggestive de la fenêtre, comme dans le portrait du doge Venier (Madrid Musée Thyssen, 1555) où s'ouvre "un des plus beaux paysages de Titien" selon Briganti. Une vision fantomatique d'un incendie dans le lointain, sans doute voulue comme une allusion au pouvoir de Venise et à sa réaction contre les turcs. Cela pourrait être une vue de la côte des Pouilles. On propose même Vieste, en relation avec un épisode survenu durant l'été 1554, quand le corsaire Dragut, au service de Soliman, prit d'assaut la ville, provoquant de graves torts aux vénitiens en relations commerciales et financières avec les Pouilles. La politique de la Serenissime étant d'éviter les contacts directs avec, ou plutôt contre, les turcs, il ne restait plus au doge Venier que le recours à la voie diplomatique. Ceci fut efficace puisque, dans l'année qui suivit, Dragut partit continuer ses exactions sur la côte tyrrhénienne et abandonna les côtes adriatiques.

FIN


* Par le baptême, nous rejouons le scénario de notre création : en Genèse 1, nous voyons l'univers et la vie émerger de l'océan primordial, des eaux mortes, figure du néant. Scénario, donc, de notre naissance... Cette seconde naissance s'opère dans la foi, c'est-à-dire dans la confiance en la volonté d'amour du « géniteur », Dieu. Elle réalise donc une renonciation totale à ce qu'il peut y avoir de défiance dans l'accueil de la « première » naissance. Renoncer à « Satan, ses pompes et ses oeuvres », c'est renoncer à la foi en la mort. (ici)

vendredi 29 mars 2013

TITEN ROME 2013 - Les accessoires

Pour vous reposer des considérations parfois un peu trop développées sur l'exposition Tien aux Scuderie de Roma, une autre suite de détails, ces savoureux accessoires dont Titien n'était pas extrêmement friand et qui n'en ont, dans sa peinture, que plus de saveur.


jeudi 28 mars 2013

TITEN ROME 2013 - Les autoportraits



Il est toujours émouvant d'admirer, dans une exposition, des autoportraits du peintre exposé. Certains se sont adonnés à cet art avec délectation, voire avec complaisance.
Ce n'est pas le cas de Titien, dont on connait peu ou pas de portraits jeune mais qui se représenta surtout durant les dernières années de sa vie, les autoportraits prenant alors une couleur de réflexion sur la vieillesse, encore plus touchante et émouvante pour le spectateur d'aujourd'hui.


Dans l'autoportrait de 1562 de Berlin, Titien ne respecte pas la pose classique, tournée vers le spectateur et l'englobant en quelque sorte dans le tableau en le sollicitant du regard. Aucun recours au traditionnel miroir qui permettait aux peintres de s'auto-représenter. Ici, Titien est appuyé sur une table, la main droite donnant l'impression de pianoter avec impatience sur la table, comme s'il était impatient d'avoir à garder la pose. Impression accentuée par la main gauche posée sur son genou, dans l'attitude de celui qui s'apprête à se lever. Ces mains, d'ailleurs, la qualité de la photo permet mal d'en juger (désolée pour les reflets,pas moyen de les éviter pour celle-là), sont juste esquissées, à peine finies, comme le fond, voire même l'habit, suggéré à grands traits nerveux. Toute l'attention du peintre s'est portée sur le visage, au regard aigu et intense, perdu dans un lointain auquel nous n'avons pas part.


C'est la vivacité et l'intelligence de ce regard qui, depuis des siècles, fascine les critiques. Rien de consensuel dans cet autoportrait : aucun instrument de travail venant rappeler le métier de l'homme, aucune déférence à l'égard du spectateur, aucune tentative de séduction ou d'affirmation de sa propre valeur. L'homme est là, puissant, vif et "vert" pour son âge, on sent qu'il ne peinera pas à se lever et que son corps est parcouru d'une énergie sans faille. Jodi Cranston a dit qu'il s'agit d'un portrait à "la troisième personne" : il a raison dans le sens où le "je" ne tient nulle place dans cette représentation volontairement distante, sans fioriture et sans ego surdimensionné. Mais pourtant Titien ne s'est pas vraiment peint comme un tiers. Il habite ce portrait de toute la force de son âme, qu'on devine profonde à travers ces yeux qui regardent vers l'infini.
Ce portrait, vraisemblablement à usage privé et destiné à rester dans la boutique de l'artiste 1, concentre donc toute l'attention du spectateur sur l'homme, et s'attache à être expressif, empreint d'une charge émotive très lourde. Le peintre est inspiré, et la toile est presque une représentation métaphorique de "l'idée", de la "pense" qui l'animent. Ce portrait induit chez le spectateur la conscience de la difficulté du travail de l'artiste et la prise de conscience du labeur que ce métier implique.


Le portrait de Madrid, peint 10 ans plus tard, montre un homme plus statique, l'élan qui animait le sujet de Berlin s'est tari. Tenant un pinceau dans la main droite, l'artiste a toujours un regard lointain, mais moins vif, plus rêveur. Le profil en médaille, tout à fait inédit pour un autoportrait, charge l’œuvre d'une signification toute différente : alors que le portrait de Berlin est une sorte de message didactique sur la nécessité d'aborder l'art avec une énergie jamais prise en défaut et une vigilance consciencieuse, celui de Madrid est plutôt prévu pour "graver dans le marbre" le profil hiératique de l'artiste. Il s'adresse à la postérité et c'est sans doute ainsi que l'a senti Rubens qui en a été l'un des premiers propriétaires. C'est une image idéalisée, quoique vieillie, sans concession mais magistrale. Le peintre est, ici, plus un visionnaire qu'un actif, il a depuis longtemps fait ses preuves et peut s'affirmer comme une référence, un modèle à l'aune duquel les générations futures pourront se mesurer.



Les traits sont creusés par l'âge, l'ossature est proéminente : on lit ici l'empreinte impitoyable du temps sur cet homme qu'on devine altier, et toute cette misère physique que la vieillesse a gravée sur ce visage est transcendée par le dard du regard, illuminé de l'intérieur. C'est une affirmation de son inspiration "divine", étayée par un réel espoir d’une renommée au-delà de la mort.


Il existe, nous l'avons dit, peu d'autres autoportraits du peintre, mais les critiques se sont plus à le reconnaitre dans un certain nombre de ses oeuvres où il se serait représenté en figurant. Pas de doute que ce soit lui qui figure sur le triple portrait du "Temps gouverné par la prudence", toile qui a toujours passionné les observateurs par les multiples messages qu'elle contient. Le sujet en est complexe et requiert une double, voire une triple lecture. En effet il s'orne d'une inscription qui, d'emblée, pose le débat : "Ex praeterito / praesens prudenter agit / ni futura actione deturpet" ("Informé du passé, le présent agit avec prudence, de peur qu'il n'ait à rougir de l'action future"). Il nous invite donc, dans une leçon morale très en accord avec l'état d'esprit des humanistes, à conjuguer mémoire, qui se souvient du passé et en tire des leçons, intelligence, qui juge du présent et agit sur lui, et prévoyance, qui anticipe sur l'avenir et arme pour ou contre lui. Tous ces modes de pensée invitant donc, comme la littérature classique le souligne 2, à cultiver la prudence pour agir sur le temps. Cette allusion au temps est amplifiée par la représentation évidente des trois âges de l'homme, que les artistes aimaient à représenter sous forme symbolique. On admet aujourd'hui  3 que ces trois portraits sont familiaux : Titien à gauche, son fils Horace au centre et un neveu éloigné, Marco, à droite. Cette interprétation ajoutant au précepte gravé sur les cartouches l'espérance d'une hérédité artistique, idéal logique chez ce peintre âgé.


Certes, le visage de gauche est moins serein que celui de l'autoportrait de la même année, il est moins "idéalisé", plus décharné par la vieillesse, mais le temps étant le sujet de la toile, rien de très anormal que Titien ait accentué ici les méfaits de l'âge. L'autre aspect intrigant de l’œuvre est bien sûr la présence des trois têtes animales qui soulignent le message de façon assez énigmatique. On admet généralement qu'elles seraient d'inspiration égyptienne, reproduisant la divinité tricéphale de Sérapis, revue et corrigée à la sauce vénitienne. Le présent y est représenté par le lion, censé être fort et éperdu d'action immédiate, le passé par le loup, réputé rancunier et capable de se souvenir de souvenirs anciens, et le futur par le chien, attiré par l'avenir.


Un autre autoportrait a été identifié avec quasi certidude dans le Midas, qui assiste, désespéré, au supplice de Marsyas. J'ai déjà parlé de cette peinture impressionnante dont la richesse iconographique est, elle aussi, complexe. Allusion évidente au drame de Bragadin, elle retrace officiellement le malheur de Marsyas, dieu local de Phrygie, en concurrence avec Apollon, venu de Grèce. Il jouait d'une flûte à deux tuyaux, modeste instrument local, alors qu'Apollon jouait de la lyre à 7 cordes. C'est ainsi qu'il apaisa la tristesse de Cybèle, inconsolable après la mort d'Attis, son serviteur et peut-être aussi fils et amant. Ce succès mit en colère Apollon, qui le défia devant un jury composé des Muses. Ces dernières n’arrivant pas à départager les concurrents, Apollon proposa à Marsyas de jouer avec son instrument à l'envers tout en chantant. Marsyas, vaincu, fut écorché vivant, sa peau vide étant suspendue à un pin.


Sur la gauche de la scène, l'observant d'un air de profond désarroi, figure donc le roi Midas, ceint d'une fine couronne ornée de pierreries et installé dans une pause qui rappelle Saturne, divinité mélancolique du temps. Il semble plongé dans une profonde réflexion philosophique sur la précarité de la vie et sur l'essence de l'art. Pourquoi le triomphe d'Apollon, ou plutôt de la lyre sur la flûte, doit-il se conclure par une scène d'une telle cruauté ?


Une autre toile où l'on admet aussi que figure, en comparse, le portrait du maître, est celle de l'inoubliable Pietà du Prado où il se serait figuré en Nicomède, penché avec compassion sur le cadavre du Christ pesant et déchirant qu'on est train d'ensevelir. Déjà présenté par Jean quand il prit la défense du Christ face à un groupe de pharisiens hostiles 4, ce même évangéliste est le seul qui le mentionne au moment de la mise au tombeau 5. Nicodème est un homme de l'ombre 6, qui ne se déclare pas disciple mais honore le crucifié.


On 7 a suggéré que la présence du peintre sur cette mise au tombeau, tout de compassion et de douleur retenue, témoignerait de l'adhésion de Titien à une forme de désapprobation modérée, "hostile aux normes bureaucratiques et aux subtilités théologiques que ce soit des papistes ou des luthériens", et favorable à une religion immédiatement compréhensible, connue sous le nom de "nicomédisme". Un doctrine de justification de la croyance par la foi seule, sans les apparats ou les complexités de la hiérarchie. La radiographie a montré que Nicodème-Titien portait à l'origine un turban et non un béret. Ce qui n'est pas sans importance si l'on se réfère au statut un peu à part de Nicodème auprès de Jésus : pharisien mais pas trop, disciple sans l'être et salué par le Christ comme "l'enseignant d’Israël".


La dernière toile où Titien figure peut-être est la Salomé (ou Judith) de la Galerie Doria Pamphilj. Peinte en 1526, Titien avait moins de quarante ans, elle présenterait donc un portrait de l'homme encore jeune, et nous n'avons guère de point de comparaison pour assurer qu'il s'agit bien de lui.


Pourtant l'ossature marquée, le méplat accentué de la pommette, cette joue raffinée et aristocratique, le nez caractéristique fortement busqué mais sans excès, semblent confirmer que, comme le fit après lui Caravage en se portraiturant en Goliath, Titien se serait mis en scène dans ce plat contenant la tête de Jean Baptiste (ou d'Holopherne). C'est en tout cas ce que suggère la critique récente, s'appuyant sur une meilleure lisibilité de l’œuvre depuis sa restauration. L'idée est d'autant plus séduisante que nous aurions ainsi devant les yeux un autoportrait de Titien dans son ardente jeunesse, et avouez Mesdames, qu'il est fort beau, à faire se damner une Judith ou une Salomé !



Notes :

1- "per lasciare quelle memoria di sé ai figliuoli" selon Vasari

2- Dans le Repertorium morale de Petrus Berchorius, l'une des plus populaires encyclopédies de la fin du Moyen Âge, on lit : "La Prudence consiste dans la mémoire du passé, la mise en ordre du présent et la méditation du futur" ("in praeteritorum recordatione, in praesentium ordinatione, in futurorum meditatione")...(...)...L'art du Moyen Âge et de la Renaissance trouva mille façons d'exprimer cette tripartition de la prudence sous forme d'image visuelle...(...)...ou enfin, selon la mode de ces Trinités que l’Église considérait, par suite de leur origine païenne, d'un œil méfiant, mais qui ne perdirent jamais leur popularité, elle est dépeinte sous forme d'un personnage à trois têtes, qui outre une face d'âge moyen symbolisant le présent, arbore deux visages de profil, jeune et vieux, qui symbolisent respectivement l'avenir et le passé. (information trouvée ici. On retrouve des définitions semblables tant dans Ciceron (De Inventione, II, LIII) que dans Albert de Grand ou dans Saint Thomas d'Aquin.

3- L'interprétation est, en effet, récente et remonte à Panofsky (1969). Les collectionneurs du 19ème siècle, soucieux de voir dans ce tableau une allégorie politique, voyaient à gauche le pape Jules II, au centre le duc Alphonse d'Este et à droite, l'empereur Charles V (Duvaux 1748-1758)... ou parfois à gauche le pape Paul III.

4- “Nicodème, qui était venu le trouver précédemment et qui était l'un d'entre eux, leur dit :
« Notre loi juge-t-elle un homme sans qu'on l'ait d'abord entendu et qu'on sache ce qu'il fait ?»
Ils lui répondirent :
« Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche bien, et tu verras qu'aucun prophète ne vient de Galilée.
»”
———————————————————————(Jean 7,50-52)

5- “Nicodème, qui était d'abord venu le trouver de nuit, vint aussi en apportant un mélange d'environ cent livres de myrrhe et d'aloès. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de bandelettes, avec les aromates, comme les Juifs ont coutume d'ensevelir.
———————————————————————(Jean 19,39-40)

6- Dans l'évangile de Jean, la nuit est une circonstance connotée négativement. Elle est le temps où nul ne peut travailler (Jean 9,4). On y trébuche (Jean 11,10). C'est à la tombée de la nuit que Judas trahit Jésus (Jean 13,30). Même après la résurrection, le travail de nuit des disciples ne rapporte aucun poisson (Jean 21,3). En règle général, le motif de la nuit relève donc de l'opposition caractéristique lumière/ténèbres.
La visite nocturne de Nicodème fait exception, prenant un autre sens comme son intervention, vespérale sinon nocturne, pour embaumer le corps de Jésus (Jean 19, 39-40). (réflexion trouvée ici)

7- On = Gentilli (1993, 2003, 2012)
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