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lundi 1 juillet 2013

DE NITTIS A PADOVA

La nervosité de la femme, son élégance "racée", la puissance du chien, l'ambiance de la foule des nourrices et autres promeneurs en fond de scène font de La femme au chien une des toiles marquantes de De Nittis.

L'exposition du Petit Palais, une vraie découverte en décembre 2010, s'intitulait "De Nittis, la modernité élégante". Celle de Padoue, plus sobrement, ne reprenait que le nom de l'artiste, plus connu en Italie, mais sous-titrait, en français "Plus parisien que tous les parisiens".
Et pourtant, plus imbibé de culture italienne, y a pas !! J'ai déjà parlé de son profil de héros romantique : né à Barletta en 1846, il grandit dans les Pouilles dans un milieu assez à l'aise mais son père est un opposant politique qui ne cache pas ses opinions et se retrouve emprisonné pour idées subversives. Sa mère en meurt de douleur en 1849 et son père lui-même se suicide en 1856. Les enfants sont confiés au grand-père, architecte, et en 1860 tout ce petit monde part à Naples pour y faire de bonnes études. Et voilà que Guiseppe, le petit dernier, décide de devenir peintre. Sa famille s'y oppose mais il est têtu : il rentre à l'Institut des Beaux-Arts dont il se fait virer rapidement : il a trop de caractère et les méthodes enseignées lui pèsent vite. Il se lie d'amitié avec un florentin Adriano Cecioni, un macchiaolo avec lequel il fonde l'école de Resina, leur principal credo étant leur volonté de peindre en plein air. (1) Ils se sépareront bientôt à cause du très mauvais caractère de Cecioni, et De Nittis part à Paris. Il y va une première fois en 1867 pour un simple séjour et aime tellement la ville qu'il revient s'y installer définitivement l'année suivante. Et là, il est pleinement heureux.

Le portrait de Léontine Gravelle, intitulé "Hiver" est éblouissant de tendresse et de sensibilité. L'ambiance douce et feutrée de cet intérieur très féminin, ivoire et rosé, contraste avec l'extérieur glacé, piqué de neige et de cristaux de glace. 

Il fait un vrai mariage d'amour avec Léontine Grivelle, dite Titine, et une carrière fulgurante lancée par la Maison Goupil qui lui signe un contrat très avantageux en 1872. Contrat qui lui permet de vivre avec aisance mais qu’il rompra en 1874 car il se sent trop contraint par les exigences de son commanditaire.
Les marchands et les collectionneurs s'arrachent ses œuvres, il expose régulièrement et avec succès, et un séjour à Londres lui permet d'établir des relations durables (et fructueuses) avec un banquier, Kaye Knowles, qui va devenir son principal mécène (2).


Amis de Manet, Degas et Caillebotte, il participe à la première exposition des Impressionnistes mais certains d'entre eux, jaloux de son succès, provoquent son éviction du groupe. Généreux et sans rancune, il achète quatre toiles à Monet et deux études à Berthe Morisot.
Mais la ville le fatigue et il rêve d'aller s'installer à la campagne, il achète une maison à Saint Germain en Laye(3). C'est malheureusement là qu'il meurt prématurément en 1884, frappé par une embolie cérébrale : il n'a que 38 ans.


Son oeuvre, lumineuse, inventive, ses portraits, d'une beauté à couper le souffle et d'une grande acuité psychologique, ses paysages magnifiques, ses vues urbaines rendant admirablement l'ambiance parisienne, son aptitude spontanée à saisir l'ambiance des lieux qu'il décrit (qu'on en juge par cette extraordinaire route verglacée), tout cela en fait un peintre d'une exceptionnelle qualité et qui mérite largement l'hommage des deux expositions visitées. Il est juste que la France, à travers l'exposition parisienne du Petit Palais lui ait enfin rendu hommage, lui qui l'aimait tellement : "J'aime la France avec passion, et de façon désintéressée, plus que tout français." Même s'il admet avoir préféré le sens de l'hospitalité des londoniens, il reconnait volontiers que c'est la France qui l'a, en premier, encouragé et qui a fait sa fortune.

N'est-elle pas craquante cette charmante petite parisienne, juchée sur une chaise pour mieux suivre les "Courses à Auteuil", son jeune et fringant époux, monocle, haut-de-forme, canne et moustache virile, suivant les chevaux avec une attention distinguée.

Mais, au-delà de ce talent virtuose, ce qui m'a le plus frappé chez De Nittis, c'est son inlassable gentillesse, sa bonne humeur légendaire et sa générosité jamais prise en défaut. Même quand il aura rompu avec Goupil, rupture très "civile" au demeurant, il restera en contact avec son ancien vendeur et n'aura de cesse de lui recommander nombres de peintres amis, moins chanceux que lui, afin que la Maison d'Edition les prenne sous son aile et leur achète leurs œuvres, voire les mensualise, pour leur permettre de vivre sans souci financier.

Les convives sont ici peu nombreux, juste Titine et leur fils pour un "Déjeuner au jardin", d'autant plus émouvant qu'il a été peint en 1883-84, peu de temps avant la mort du peintre. Dans cette scène dominicale, emplie d'une sérénité rêvée (les fameux oiseaux blancs désirés par le peintre sont là, sous l'ombre accueillante) on lit toute la quiétude d'une fin de repas, partagé avec ceux que l'on aime. De Nittis a voulu saisir cet instant, et, peignant son épouse et son fils, il a laissé au premier plan sa place désertée, son assiette vide, sa tasse abandonnée et sa serviette négligemment posée sur le bord de la table. Sans avoir qu'il faisait oeuvre prémonitoire : quelques mois à peine après cette peinture, il quittait sa famille pour toujours.

La maison de Peppino et de Titine était un vrai refuge d'amis. Très appréciés pour leur hospitalité jamais prise en défaut, ils organisaient des "samedis de l'amitié", fréquentés par un aréopage de célébrités,Heredia, Daudet, Degas, Manet (que De Nittis préférait à tous les autres), Desboutin, Caillebotte, Zola, Dumas fils, les frères Goncourt. Et comble de talents, De Nittis adorait faire la cuisine et l'arrivée dans la salle à manger d'énormes plats de pâtes concoctés par ses soins, ravissaient ses invités et sont restés légendaires parmi ses amis.


Nous avons retrouvé à Padoue nombre d’œuvres déjà admirées à Paris, et d'autres encore inédites pour nous, toutes nous confortant dans l'idée que De Nittis est vraiment un des plus grands peintres de la fin du XIXème siècle. Et, comme le montre ce pastel de la fin de sa vie, résolument moderne !


Désolée : le Portrait de la fille de Jack La Bolina, par Corcos, et non par De Nittis, n'est disponible qu'en assez mauvaise reproduction Scala, mais on y voit bien en quoi le peintre a pu, sans complexe, signer De Nittis 

Une section amusante terminait l'exposition de Padoue, consacrée à un certain Vittorio Corcos, plagiaire "officiel" de De Nittis : un italien qui, doué d'un excellent coup de pinceau, a réalisé peu après la mort du peinte quelques faux De Nittis qui passèrent longtemps pour vrais ! La demande était si forte !! Jusqu'à ce qu'on les analyse et qu'on les lui rende, mais il faut avouer que le style du maître, du moins du De Nittis mondain, y est ! Trois toiles, Femme au chien et Heure tranquille, en provenance d'une collection privée (les pauvres ! voir "son" De Nittis devenir un Corcos, quelle déception !!) et La fille de Jack La Bolina de la Galerie d'Art moderne du Palais Pitti à Florence, ont ainsi retrouvé, à l'occasion de cette exposition, leur véritable auteur.  


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NOTES

(1) Souvenirs du peintre  : “A volte, felice, restavo sotto gli improvvisi acquazzoni. Perché, credetemi, l’atmosfera io la conosco bene; e l’ho dipinta tante volte. Conosco tutti i colori, tutti i segreti dell’aria e del cielo nella loro intima natura. Oh, il cielo! La natura, io le sono così vicino! L’amo! Quante gioie mi ha dato! Mi ha insegnato tutto: amore e generosità. Mi ha svelato la verità che si cela nel mito… Anteo che riprendeva vigore ogni volta che toccava la Terra, la grande Terra! E con loro il cielo che io mi raffiguro i paesi ove sono vissuto: Napoli, Parigi, Londra. Li ho amati tutti. Amo la vita, amo la natura. Amo tutto ciò che ho dipinto.”.
Parfois, heureux, je restais même sous les averses. Parce que, croyez-moi, l'atmosphère, je la connaissais bien, je l'avais peinte tant de fois. Je connaissais toutes les couleurs, tous les secrets de l'air et du ciel dans leur nature la plus intime. Oh le ciel ! La nature, j'en suis si proche ! Je l'aime ! Qu'elle me donne de joies ! Elle m'a tout appris, amour et générosité. Elle m'a révélé la vérité qui se cache derrière le mythe... Antée qui reprenait vie chaque fois qu'il touchait la Terre, la grande Terre (sa mère !). Et avec elle, le ciel qui pour moi représente les pays dans lesquels j'ai vécu : Naples, Paris, Londres. Je les ai tous aimés. J'aime la vie, j'aime la nature. J'aime tout ce que j'ai peint"

(2) Souvenirs du peintre : “Dipinsi per lui dieci quadri senza tenere conto di quelli che egli stesso aveva acquistato altrove e feci anche il suo ritratto e quello di Mrs. K. Mi promise che avrebbe lasciato tutto per testamento alla National Gallery e ciò mi farebbe veramente piacere. In casa sua vi era un’intera sala dedicata ai miei quadri. Al piano superiore in un grande salone, aveva raccolto tutte le mie opere che aveva acquistato un po’ dovunque. - Questa è la mia preziosa galleria – soleva dirmi.”.
J'ai peint pour lui dix cadres, en plus de ceux dont il avait fait l'acquisition par ailleurs, et j'ai également fait son portrait et celui de Mrs K. Il m'a promis qu'il laisserait toute sa collection par testament à la National Gallery, et cela me ferait vraiment plaisir. Dans sa maison, il y avait une pièce entière dédiée à mes peintures. A l'étage supérieur, dans un grand salon, il avait rassemblé toutes mes œuvres qu'il avait achetées un peu partout ! "Voici ma précieuse galerie" me disait-il.

(3) Peu de temps avant sa mort, il écrit encore : “molti bei progetti per l’avvenire! Prima di tutto ce ne andremo da Parigi, dove la vita mi soffoca: Parigi distrugge tutti. E se poi, un bel giorno, mi dovessi ritrovare simile agli altri, immeschinito dalla ambizione, dalla stanchezza o dalla collera? Anche io non sono che un uomo! […] ho già trentotto anni ed è tempo che cominci a ragionare. Saranno dei giorni magnifici e avremo tanti fiori, di ogni specie. Un vero paradiso. Alleveremo una quantità di animali bianchi, trampolieri rosa e ibis. È un vecchio sogno!”.
J'ai encore de nombreux beaux projets pour l'avenir. Avant tout, nous quitterons Paris où la vie me suffoque : Paris détruit tout. Et si, un beau jour, je devais me retrouver semblable aux autres, rendu mesquin par l'ambition, la fatigue ou la colère ? Après tout, je ne suis qu'un homme ! [...] J'ai déjà 38 ans, et il est temps de me mettre à raisonner. Nous aurons (hors de Paris) des journées magnifiques, nous vivrons au milieu de quantités de fleurs de toutes espèces, un vrai paradis. Nous élèverons des animaux blancs, des flamants roses, des ibis. C'est un vieux rêve.

jeudi 20 juin 2013

SCARPE DELLA RIVIERA DEL BRENTA



L'industrie de la chaussure est prospère en Italie depuis l'entre-deux guerres. Auparavant, elle existait certes, mais dans un pays agricole où les paysans allaient souvent nu-pieds, la demande était très faible. Il n'y avait pas marché national mais seulement des marchés locaux, tant pour le produit fini que pour les matières premières, en particulier les peaux. L'urbanisation des villes du Nord-Ouest stimulant la demande cela favorisa, dès le début du XXème siècle la création de nouvelles fabriques de chaussure, près de Milan, à Vérone, Parme et à Stra, sur la Riviera del Brenta, entre Padoue et Venise. Après la seconde guerre mondiale d'autres usines s'ouvrirent sur tout le territoire, en particulier en Toscane mais la Vénétie reste traditionnellement un haut lieu de production de chaussures de toutes sortes. Pas seulement de chaussures de luxe ! Témoin Montebelluna, pas loin de Trévise, qui est devenu "le cerveau de l'industrie de la chaussure de sport au plan mondial"... on y trouve même un musée des chaussures de sport et de ski !! Mais c'est de la Riviera del Brenta surtout que je veux vous parler. C'est en 1898 que Giovanni Luigi Voltan crée à Stra, s'inspirant de l'expérience acquise dans les plus importantes industries américaines, la première usine vraiment automatisée de fabrication de chaussures en Italie. Très vite les usines se développent dans cette région qui était, après la seconde guerre mondiale, spécialisée dans les chaussures de travail, d'une qualité assez moyenne. L'impulsion viendra de l’introduction de nouvelles machines et de nouvelles techniques d'organisation du travail et permettra l'ouverture vers les marchés étrangers. Actuellement cette industrie "brentane" occupe 14 000 personnes et produit 22 millions de paires, à 95% pour les femmes. Ce sont essentiellement des produits de luxe ou "fins", représentant un chiffre d'affaires de 1.7 milliards d'euros, dont 89% à l'exportation. Ce qui fait la particularité de l'industrie de cette région est qu'elle crée, produit et commercialise la quasi totalité des chaussures griffées vendues sur le marché mondial. La liste de ces griffes est carrément impressionnante ! 




Du coup, ces  industriels se sont organisés en association, regroupant bien sûr les concepteurs et les fabricants de chaussures mais aussi tous les métiers qui les entourent : et là encore, la liste est impressionnante. Accessoires divers, métalliques  en cuir, fabriques d'emporte-pièce, travail sur les talons, ateliers de broderie, fabrique de moules, de semelles, de tiges, de premières de propreté, de talons, vente de peaux et de cuir, presses à découper, modélisme etc etc ... c'est fou ce qu'il faut pour fabriquer des escarpins ! Des escarpins, que dis-je ?? Des bottes, des sandales, des mocassins, des richelieux, des ballerines .... des chaussures de sport, de golf, de danse, anatomiques, de sécurité, sur mesure... on trouve absolument de tout sur la Brenta ! Et parce que les industries de la Riviera ont choisi le luxe, parce que leurs managers ont su se regrouper pour avoir plus de poids sur les marchés tout en restant de petite taille, elles ont moins souffert que d'autres de la crise.



Vous imaginez dans ces conditions que le musée de la chaussure somptueusement installé dans la villa Foscarini Negrelli Rossi, au centre de Stra, est particulièrement impressionnant. Créé en 1994 par Luigino Rossi, à l'occasion des 50 ans de son entreprise, il présente les créations les plus représentatives de l'activité de Rossi Moda. Luigino Rossi est entré à 17 ans dans l'atelier de son père, Narciso, une petite structure qui employait alors 5 personnes. Luigino raconte :


"En 1960, nous prenions l'avion pour Paris, mon père et moi, nous achetions des chaussures de marque, et au retour à Stra, nous disséquions la droite de chaque paire. C'était un rite ! "Regarde quelle colle ils ont mis ! ... comment c'est fichu... Et la matière !!". Et chaque fois, nous nous rendions comtes que nos chaussures étaient de bien meilleure qualité que celles que nous avions rapportées de Paris. L'idée alors est de proposer leurs services, leur qualité aux stylistes et autres grands couturiers afin que les chaussures vendues sous leur marque soient à la hauteur de leur réputation. L'intuition était bonne : en 1963 Luigino Rossi rencontre Yves Saint Laurent, et c'est le début d'une collaboration qui va aller en s'élargissant à tous les grands designers de mode. Une superbe réussite qui s'est terminée pour la famille Rossi en 2003, avec la cession de l'entreprise à LVMH.
Mais le musée est toujours là : à quelques chaussures anciennes et forcément vénitiennes s'ajoutent plus de 1500 modèles, un vrai panorama mondial de la mode et des créateurs ! Visite :


Article dédié à qui de droit !! et aux autres ...

vendredi 14 juin 2013

MONSELICE


Monselice est une délicieuse ville des Monts Euganéens, qui s'étendent au sud-ouest de Padoue, surgissant comme des taupinières d'un joli vert sapin sur la triste horizontalité de la plaine vénète. Ces reliefs d'origine volcanique ponctuent, comme des îlots de verdure, le paysage trop plat qui vous mène de Bologne à Venise. C'est dans cette région que le poète Pétrarque finit ses jours, dans la jolie petite ville rebaptisée en son honneur, en 1868, Arquà Petrarca... Nom qui se révèle d'une grande efficacité promotionnelle : tant et si bien que nous l'avons, c'était un dimanche, soigneusement contournée en voyant les parkings "blindés" de monde.


Monselice, par contre était d'un calme idéal, et cette cité qui appelle de loin le visiteur, en l'attirant par son château planté en haut de la colline et précédé par un intrigant chemin de petites constructions qui ponctuent la colline en ligne de mire.


                                                                  Un jour de soleil !

Nous étions déjà venus plusieurs fois à Monselice, mais il est impossible d'y résister : même si l'on connait déjà la ville, on a envie d'aller voir de plus près. Et l'endroit regorge de monuments et de richesses artistiques.

Documents pris sur le net : l'église Saint Joseph charpentier, et l'équipe de maçons et de prêtres attendant que l'évêque bénisse la première pierre, en 1955.

Dès qu'on a quitté la grande place moderne qui s'étale au pied de butte, et son assez massive église San Guiseppe Lavoratore (de 1957, par Bonato), en croix latine, on franchit les remparts du XVème siècle et on part à l'assaut de la colline : on entre dans la vieille ville et , sur la gauche une autre église attire le regard.




Pas tant par le bâtiment lui-même - l'église San Paolo, sans caractère et transformée en centre culturel est assez banale - que du fait de l'étrange construction, très moderne, qui la précède. Comme il fallait monter vers l'église par un vaste escalier, les édiles ont construit une fontaine surélevée sur le parvis : l'effet est d'autant plus étrange que nous l'avons vue sans eau !


Plus haut, on croise le château Cini, qui regroupe des bâtiments du XIème au XIVème : la maison romane (XIème), le Castelletto (XIIème), la Tour Ezzaliniana (XIIIème) et enfin la demeure seigneuriale des Carrara, du XIVème.


Un peu plus loin, la villa Nani-Mocenigo (fin XVIème début XVIIème), somptueux édifice Renaissance tardive, qui s'étage sur la pente grâce à une remarquable scénographie d'escaliers mettant en valeur des jardins en terrasses. Sur le mur d'enceinte sont plantés quelques nains, aussi laids que nos nains de jardin, qui font allusion au nom de la famille qui fit construire l'édifice.


On monte encore, et, un peu avant d'atteindre le sommet, on fait halte à l'église Sainte Justine, construite en 1256 par décision du Cardinal Simone Paltanieri, sur les restes d'une église plus ancienne. Elle est donc de style roman tardif, avec quelques éléments décoratifs gothiques, en particulier au niveau des éléments de décor, en terre cuite, qui ornent la façade.

L'intérieur à large nef unique abrite quelques œuvres d'art intéressantes (urne funéraire du 1er siècle après J-C, retable d'Antonio da Verona (copie) statue de pierre du XVIème, fresques médiévales ...) et quatre bas reliefs de Giovanni Marchiori (1696-1778).

 G.Marchiori (1696-1778) - Pieve di Santa Giustina di Monselice (Duomo vecchio)
Saint Augustin rencontre un ange sous l'aspect d'un jeune enfant, sur une plage. On raconte que l'évêque d'Hippone, un jour qu'il marchait le long de la mer, rencontra un enfant qui avait entrepris de verser de l'eau de mer avec une coquille, dans un trou qu'il avait creusé dans le sable. Saint Augustin le regarda gentiment et lui demanda :
 "Enfant ? Que fais-tu ?". 
Le petit, sans interrompre son jeu, lui répondit 
"Je veux enfermer la mer dans ce trou"
"Mais comment peux-tu imaginer mettre la mer, qui est si grande, dans un si petit trou ?"
L'enfant leva les yeux, le regarda fixement et lui répondit
"Et toi, comment peux-tu prétendre comprendre Dieu, qui est infini, avec ton esprit, qui est si limité ??" Cela dit, il sourit et disparut. 


G. Marchiori (1696-1778) - Pieve di Santa Giustina di Monselice (Duomo vecchio)
Saint Augustin lisant dans son bureau
Cette scène est souvent celle de la représentation traditionnelle de St Augustin, évêque et docteur de l'Eglise, qui écrivit un grand nombre d'ouvrages. Mais ici, Marchiori semble l'avoir entremêlée avec celle du songe de St Augustin, que Carpaccio peignit de façon tellement frappante à la Scuola San Giorgio. À complies, donc juste au lever du jour, Jérôme meurt à Jérusalem. Au même instant, dans sa cellule d’Hippone, Augustin médite sur la nature de la béatitude des saints ravis en Jésus-Christ, avant de rédiger un court exposé à l’intention de Sulpice Sévère. Comme il souhaite demander à Jérôme son avis sur cette question ardue, il prend une feuille de papier, une plume et un encrier pour lui écrire une lettre. À peine a-t-il tracé quelques mots qu’une lumière ineffable accompagnée d’un parfum indiciblement suave, pénètre dans sa cellule. Bien entendu, il ignore la mort de Jérôme. Grande est sa surprise quand une voix portée par cette lumière lui dit qu’il est plus facile de mettre l’océan dans un petit récipient, de serrer la terre dans sa main ou d’arrêter les étoiles que de décrire la béatitude quand on ne l’a pas éprouvée, car celui qui parle la connaît actuellement. Augustin demande en tremblant qui vient de parler et la voix lui répond que c’est Jérôme. »* Marchiori l'a voulue complémentaire de la première, reprenant le thème de l'intervention surnaturelle symbolisée par ce jeune garçon qui écarte le rideau pour observer le saint. 


G. Marchiori (1696-1778) - Pieve di Santa Giustina di Monselice (Duomo vecchio)
L'illumination de Saint Augustin, dite aussi "Tolle, lege"
Saint Augustin était chez un ami,Ponticianus, à Milan et cet homme pieux lui parla avec enthousiasme de la vie chaste des moines et de cette de saint Antoine Abbé. Pour étayer son propos, Ponticianus lui donna le livre des Lettres de saint Paul. Augustin, retourné chez lui,  était un peu perturbé au souvenir de cette conversation  Il se retira dans son jardin, et là, alors qu'il pleurait sur son désarroi,il entendit une voix qui lui disait "Tolle, lege, tolle, lege" (prends et lis). On distingue nettement le message en haut à gauche du bas relief. Il ouvrit alors au hasard le livre des lettres de saint Paul et lut ceci : " Conduisez-vous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans ripailles ni beuveries, sans orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie, mais revêtez le Seigneur Jésus Christ ; ne vous abandonnez pas aux préoccupations de la chair pour satisfaire ses tendances égoïstes.** Après avoir médité cet enseignement, Augustin quitta tout, se retirant avec sa mère, son fils et quelques amis, à Cassiacum, près de Milan, pour méditer et mener avec sa mère des conversations philosophiques et spirituelles.




G. Marchiori (1696-1778) - Pieve di Santa Giustina di Monselice (Duomo vecchio)
Saint Jérôme au désert
Le dernier bas-relief de Marchiori présent dans l'église, met en scène Saint Jérôme, dans la célèbre scène d'ascétisme au désert. Normalement, devraient y figurer, pour identifier Jérôme, le livre (la Vulgate, sa traduction de la Bible en langue vulgaire), le Lion, fidèle compagnon dans le désert auquel il avait enlevé une épine, son chapeau de cardinal... Ici, seuls deux éléments traditionnels de l'iconographie de Jérôme sont présents : le Crucifix et le crâne, signe de la finitude humaine. La scène est représentée devant un mur sommaire, sensé symboliser la grotte de Bethléem, où Jérôme s'était retiré : il tient à la main la pierre dont il va se frapper la poitrine en signe de pénitence.



Vous savez combien j'aime parler des œuvres les plus modestes, et je me suis donc intéressée à Giovanni Marchiori, pour apprendre qu'après avoir été "garçon" (apprenti) chez Guiseppe Fanoli, il commença la carrière en étant sculpteur sur bois. Il devint ensuite l'élève d'Andrea Brustolon, et, en 1735, passa à la sculpture sur marbre. Il fut surtout actif à Venise***, où l'on trouve de nombreuses œuvres de lui, et à Trévise*.

Un petit montage de photos ensoleillées, montrant la villa Duodo telle qu'on ne la voit pas depuis le portail : les deux "leoni comitali" qui précèdent l'entrée pourraient être dits "en congrès" : ils se regardent et se complètent, chargés d’accueillir le visiteur et d'exalter la gloire des Duodo . Chacun tient, sous sa patte levée, les armes de la famille " de gueules, à la bande d'argent chargée de trois lys d'azur placés dans le sens de la pièce" : l'un est pourvu d'une couronne, l'autre d'un mortier peut-être couvre-chef des procurateurs de Saint-Marc, charge que les Duodo se virent confier après les exploits de Francesco à Lépante.

Enfin, on arrive à un portail majestueux, précédée de deux lions "terribles" (admirez leur air "bonhomme"!), qui ouvrent le chemin vers la villa Duodo. Ce portail, pompeusement nommé la Porta Romana, débute  une "voie sacrée" : promenade des 7 petites églises, celles-là même qu'on aperçoit de loin sur la colline. Construites entre 1605 et 1615 par Scamozzi, elles reproduisent le parcours sacré des 7 basiliques de Rome (le nom de chacune est noté sur le linteau de l'entrée et porte une dédicace au sanctuaire romain correspondant). ****


Très classiques et fort sobres, elles offrent pour tout décor des corniches et architraves en trachyte et sont ornées de toiles de Palma le Jeune, presque à l'air libre !! Le parcours, susceptible de gagner à celui qui l'exécute en entier et avec piété, une indulgence plénière, se termine par une dernière chapelle, un peu plus grande, ancien oratoire de la famille et annexe de la villa. Décorée avec soin, elle était destinée à exposer à la vénération des pélerins les nombreuses reliques reçues par la famille Duodo de la part de différents papes.


C'est le même architecte, Scamozzi qui, en 1593, construisit, au bout de l'éperon, la belle demeure de cette famille patricienne.


La villa fut agrandie en 1740, par un corps construit perpendiculairement au premier, en L, alors qu'au XVIIème siècle, on ajoutait sur le côté gauche de la villa, avec un sens aigu de la mise en scène, un immense escalier menant à un petit oratoire dédié à San Francesco Saverio : impressionnant belvédère qui offre une vue saisissante de la ville et de la villa en contrebas. 


Tout aussi théâtral bien que moins orné, un autre escalier plus récent, situé à l'entrée de l'esplanade, conduit à la Rocca, le "mastio Federiciano", une structure militaire aujourd'hui en ruines, entourée de fortifications dont les plus anciennes remontent au VIème siècle.





NOTES
* D'après Ronald Lightbown, Botticelli, trad. fr., Paris, 1990, p. 76-77. Cité dans ce superbe article sur la fresque de Carpaccio. Détails sur les bas-reliefs du Monselice, expliqués par un site augustinien, ici.

** Lettre de Saint Paul aux Romains chapitre 13, versets 13 et 14

*** Eglise San Rocco (Venise) deux statues de femmes sur la façade, San Pietro Orseolo et San Gherardo Sagredo ; dans deux niches de la contre-façade statues de David avec la tête de Goliath et de Sainte Cécile; dans la chapelle de droite, lunette en marbre avec San Rocco en gloire- Eglise de San Simeon Piccolo, à Venise, dans l'abside, Cruxifix en marbre, dans la sacristie au dessus du lavabo, petit relief - Eglise de San Geremia et Santa Lucia, à Venise, L'immaculée Conception - A la Scuola Grande di San Rocco, toujours à Venise, Histoire de Saint Roch en bois sculpté - L'autel de Santa Maria della Visitazione : St Pierre et St Marc - et d'autres sculptures à Trévise, église Sainte Marie Madeleine (autel majeur, la Foi et l'Espérance et un christ Rédempteur), à la galerie communale d'art moderne et au musée civique, tête de Flore)

**** Saint-Jean de Latran, cathédrale de Rome et du monde, Saint-Pierre , au tombeau de saint Pierre, Saint-Paul-hors-les-murs, sur la via Ostia, tombeau de Saint Paul ;Sainte-Marie-Majeure, la plus ancienne église consacrée à la Vierge ; Sainte-Croix-de-Jérusalem, qui garde les reliques de la Passion ; Saint-Laurent hors les murs, tombe de saints Étienne et Laurent et enfin Saint-Sébastien-hors-les-Murs, sur la via Appia, au-dessus des catacombes.
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