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jeudi 2 octobre 2014

C'ÉTAIT LE DERNIER JEUDI ...

La superbe photo du concert de Saujon n'est pas de moi (pas le droit de monter à la tribune !! et surtout pas envie de troubler le concert ...) mais du journal Sud-Ouest

Après une belle période de béatitude musicale - 4 longs mois de concerts hebdomadaires (voire bi-hebdomadaires) - la fête est finie et les Jeudis Musicaux ont plié boutique jusqu'en juin 2015. Cela fait tout drôle d'être jeudi et de ne pas être en train de faire la queue devant une de nos églises saintongeaise, coussin à la main pour affronter les bancs inconfortables et patience inaltérée pour obtenir un billet à 12 euros (1), sésame indispensable pour profiter des talents offerts à notre écoute. Le dernier concert, il y a 8 jours, nous a permis d'entendre, dans un récital Schubert-Liszt, Bertrand Chamayou dont nous sommes, Pétignac oblige, des fans (presque) inconditionnels. Ce programme, nous l'avions déjà entendu il y a à peine plus d'un an, dans le cadre du Festival de Saintes, et, pudiquement, j'avais préféré ne pas m'en faire l'écho, n'aimant pas trop exprimer ici des réticences qui, la toile est faite ainsi, laissent des traces souvent trop durables. Ce qui est admirable c'est que Bertrand, à qui nous disions après le concert l'avoir entendu à Saintes, sans oser aller plus loin qu'un pudique " le concert de ce soir était parfait", nous avoua avec la modestie qui le caractérise qu'il n'avait pas alors assez les morceaux "dans la peau", et qu'il n'était sûrement pas au mieux de sa forme pianistique. Quelle belle leçon d'humilité de la part d'un très grand artiste qui a travaillé un an, et qui sait qu'il s'est ainsi approprié ces œuvres qu'il joue maintenant avec une finesse d'interprétation, une audace et une sensibilité qui leur rendent toute leur lisibilité. Quelle belle persévérance aussi de jouer et rejouer jusqu'à atteindre une perfection, un côté "achevé" qui s'entend et se partage comme une véritable offrande musicale.

Toujurs grâce au  journal Sud-Ouest, la photo de congratulation de fin de Festival où l'on nous a promis que la communauté d'agglomérations Royan Atlantique continuera à financer le superbe travail de Yann le Calvet (à droite) : merci aux élus !!

Les Jeudis Musicaux ont donc pris leurs quartiers d'hiver et il nous faut attendre 8 mois pour retrouver ces concerts pleins de charme et d'une qualité sans cesse plus aboutie... et vivre à plein (nous faisons très attention aux dates de nos escapades durant l'été afin d'en rater le moins possible) ce qui est sans doute un des, si ce n'est LE plus long Festival de France !! Une très belle démocratisation de la musique dite "classique", offerte pour un prix très doux à tous, créant dans les "campagnes" un vrai attachement à ces manifestations qui sont, souvent, le seul concert de l'année dans de petits villages perdus. Qu'on imagine : 34 communes, de Royan, la "ville" aux plus petits endroits, comme Floirac, 321 habitants... et, chaque fois, une église pleine ! Des mélomanes, bien sûr, mais en juin et en septembre, nettement moins de touristes, des fidèles et, "pour de vrai", les habitants du village. Cela dure depuis 26 ans et les gens ont pris l'habitude de venir, plus du tout rebutés par l'aspect "classique" de la musique qui s'offre à eux. Accueillis comme de vieux amis par l'incomparable directeur artistique (bénévole) du Festival, Yann Le Calvet, qui fait là oeuvre de vulgarisation au sens noble du terme, chacun se sent chez soi dans ces concerts. Les oeuvres sont toujours présentées avec générosité par les artistes. Et le pot qui suit permet de parler en toute décontraction avec eux, offrant à tous une vraie familiarisation avec la pratique musicale. Un beau boulot qui mérite, une fois de plus, d'être salué !


Il me venait, ce matin, une interrogation, voire un agacement, en entendant parler un quelconque journaliste sans doute bien intentionné mais têtu, de "spectacle vivant". Il décrivait une initiative "culturelle" d'un genre un peu mineur, théâtre de rue et saynètes improvisées, et il en avait plein la bouche de son "spectacle vivant". Et moi de me demander si les spectacles auxquels nous assistions toute l'année, du Festival des Jeudis Musicaux au théâtre avignonnais en passant par d'autres concerts ou pièces, était du "spectacle mort". Il m'est donc advenu une curiosité légitime : mais qu'est-ce donc que ce "spectacle vivant" pour qu'on lui tresse de telles louanges et qu'on l'appelle ainsi, n'hésitant pas à jeter une suspicion de sclérose et d’encroûtement sur les autres formes d'expression. Wikipédia, à l'aide !!
"Le spectacle vivant se caractérise par la coprésence d'actants (ceux qui donnent à voir et à entendre) et d'un public (ceux qui ont accepté de voir et d'entendre)."
Misère, on commence bien avec un tel verbiage !! Continuons ...
"Il éveille un sentiment chez le spectateur : tragédie, mélancolie, joie, anxiété,... En cela, le spectacle vivant désigne de nombreux modes d'expression artistique : le théâtre, la danse, les arts du cirque, les arts de la rue, les arts de la marionnette, l'opéra et la musique live. On parle aussi d'arts du spectacle mais cette expression peut également englober le cinéma dans certaines acceptions, notamment dans les cursus universitaires adoptant cet intitulé."
Malheur, les cursus universitaires maintenant, et les vieilles badernes de mandarins qui parfois y sévissent !! Passons... Forte de ce viatique, qui ne m'a pas appris grand chose au passage, j'ai continué ma quête : pour apprendre plus loin que les derniers budgets de la Culture étaient, vous le saviez, en baisse (d'environ 4 ou 5%) "malgré une sanctuarisation du spectacle vivant". Mazette !! Quel tour de force, sauf à déclarer que la Culture, avec un grand C et le susdit spectacle, ce n'est pas la même chose. Ah bon, mais alors ce n'est guère flatteur pour lui ! Déclaration du candidat Hollande en 2012 « La Culture fait partie du patrimoine et de notre projet » martelait le futur président de la République, en insistant sur les efforts particuliers qui seraient consentis en 2012 pour le spectacle vivant même en cette période de crise. Bon, c'est donc particulier le spectacle vivant, et cela doit être protégé, sanctuarisé (oh le vilain mot en l'espèce), défendu ... contre ... contre qui justement ?? Contre le spectacle mort ? Celui qui n'est "que" culture ? Voyons, ce n'est pas sérieux tout cela, et les baisses drastiques de toutes les subventions aux divers festivals estivaux prouvent qu'on mélange un peu les notions et les genres.

Est-il assez "spectaculaire" l'éclairage du choeur de l'église pour avoir droit au qualificatif "vivant" ???

Bon, je l'avoue, je fais la bête pour avoir du foin, mais Larousse me précise que "l’appellation «spectacle vivant» désigne un spectacle qui se déroule en direct devant un public, par opposition aux créations artistiques de l’audiovisuel issues notamment du cinéma, de la télévision ou d’Internet. Elle s’applique majoritairement au théâtre (en salle ou dans l’espace urbain), à l’opéra, à la danse, au cirque et au cabaret. Elle peut être aussi employée pour désigner les diverses formes de musique (classique, contemporaine, variétés, jazz, rock, etc.). Cependant, il s’agit là d’un élargissement de la notion, car le concert de musique, mis à part quand il se déroule avec des effets spectaculaires, ne relève pas exactement de la représentation." Où l'on apprend que la musique est proprement bannie du concept car pas assez "spectaculaire". Ben voyons, allez dire cela au jeune Edgar Moreau quand il se donne à entendre après une jeunesse passée à décliner ses trilles, à Bertrand Chamayou qui a peaufiné amoureusement son Schubert pendant plus d'un an pour nous le servir à point, au quatuor Modigliani qui s'évertue à distiller la musique comme un récit parfait ... et à tous ceux Yann avait invités cet été. Pas vivants les mecs, bons pour le cimetière ! Il y a des moments où les manies langagières de notre époque bégueule et bourrée d'a priori, me porte sur le système !! Et j'aimerais bien que les élus de tous poils entendent que ce n'est pas en subventionnant tout ce qui bouge (2) au détriment de formes artistiques jugées trop "conventionnelles" qu'ils aideront à une vraie démocratisation de la culture. Tous les Festivals de Musique Classique ont vu leurs aides dramatiquement ratiboisées, alors que la grande majorité enregistrent une magnifique fidélité, voire un sérieux accroissement de leurs publics. Alors, cherchez l'erreur !!

Allez, une dernière pour la route, bleue celle-ci !!

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(1) avec une entrée offerte toutes les 6 entrées, cela ramène le prix de la place à ... 10€ (5 x 12€ = 60 € les 6 places)
(2) Je cite : "Le corps est au centre des arts du spectacle vivant ; Il est un moyen d’expression pour les artistes et un moyen de réception pour les spectateurs." 
Je cite encore "Les artistes se jouent de leur image pour entrer dans la peau d’un personnage, pour interpréter une oeuvre artistique. Un danseur qui danse nu par exemple ne fait pas qu’exposer son corps aux regards, il incarne un personnage et interprète une oeuvre en public. Dans le spectacle vivant, les artistes constituent pour eux-mêmes leur premier outil de travail ... Ainsi l’expression corporelle leur permet d’exposer artistiquement leurs mondes intérieurs."

mardi 12 août 2014

GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (1)

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Je vous épargnerai l'histoire de notre valeureux peintre local dont je vous ai déjà, sur plusieurs billets, raconté en détail la carrière, le style et la vie, puisque j'ai même consacré un billet à son fils ! Mais depuis cette découverte, j'avais très envie de voir la collection de toiles de ce peintre que possède et expose la mairie de Saujon. Cet artiste, qui a laissé près de 3500 toiles et qui disait "peindre c'est ma joie de vivre", cet homme qui, à plus de 90 ans, à quelques mois de sa mort, dessinait et peignait encore, continuant même à mener esquisses et projets comme s'il avait de nombreuses années devant lui pour mener à bien ses entreprises, avait été, je l'ai raconté plus haut, conservateur du musée de La Rochelle. Et, à ce titre, il savait l'importance de la diffusion et de la transmission au public d'une oeuvre pour assurer la renommée de l'artiste. Nombre de ses toiles sont aujourd'hui dans des collections privées mais, grâce à la donation qu'il fit avant sa mort à la mairie de Saujon et que sa veuve eut à cœur de concrétiser, on peut mieux le connaitre en découvrant un choix d'oeuvres léguées à sa commune, sinon natale mais au moins d'enfance (il est né rappellons-le, par les hasards d'une idylle romanesque, à Madrid... mais l'idylle ayant tourné court, il a grandi à Saujon chez ses grands parents). Peu d'expositions lui ont été consacrées (je ne comprends pas que le musée de Royan ne l'ait pas encore fait), et même si nombre de musées détiennent quelques toiles (1), cette collection saujonnaise est d'autant plus précieuse et passionnante à visiter.
La ville de Saujon n'a pas , vu sa taille, les moyens d'entretenir un musée : mais la solution choisie est un bon compromis. La mairie, très joliment installée dans un bâtiment XIXe intelligemment rénové, abrite la trentaine d'oeuvres de l'artiste et on peut, soit lors des journées du patrimoine, soit en demandant une visite guidée à l'Office de tourisme (surtout en juillet-août, mais en fait tout au long de l'année puisque c'est sur rendez-vous), découvrir les multiples facettes de l'oeuvre de Gaston Balande. Nous avons eu la chance de faire cette visite avec Jessica, une jeune femme adorable, très documentée, très compétente et passionnée de surcroît, et je puis vous assurer que cela vaut absolument le détour. 

Déneigement du campement de Nieuport (1917) : une composition originale que cette scène. Au centre, la barre des habitations du camp, dans les tons de jaune. En bas, les hommes, taches bleues assez bien détaillés, s'affairent, pendant qu'en haut, sur un ciel gris assez pesant, des branches cassées, en tous sens, qui semblent répondre à l'agitation des soldats, comme autant de contrepoints désordonnés.

D'autant que Saujon possède un éventail très représentatif de la carrière du peintre, de ses premières toiles encore très classiques, à ses œuvres les plus récentes (il est mort en 1971), lumineuses et pleines de caractère, en passant par une série importante de ses oeuvres de guerre, celles qu'il fit en 1917, en particulier à Verdun, alors qu'il était missionné par l'Administration des Beaux-Arts pour, comme nombre de ses collègues artistes, peindre sur le vif des scènes de guerre.  

Souville - La descente du cabaret rouge (1917)- Le chemin clair sur lequel cheminent quelques silhouettes fatiguées, coupe la toile en une audacieuse diagonale, délimitant deux zones complémentaires : à droite, la colline nue, ravagée, percée de toutes parts de trous et de tranchées. La terre est nue mais sa teinte, tout en rondeurs, évoque des tas de foin, jaune, lumineuse, vivante malgré la pesanteur de la scène. Tandis qu'à gauche, dans une harmonie de bruns et de mauves, tout n'est que désolation : les arbres déchiquetés s'élèvent comme un champ de croix dans un cimetière, marquant de verticales sombres ce lointain effrayant.

Je ne montrerai pas ici toutes les toiles de Saujon, car certaines figurent déjà dans mes précédents articles, mais préfère m'arrêter  sur certaines, plus particulièrement révélatrices du talent du peintre.


Et puisque je parlais de sa mission durant la Grande Guerre, ces deux toiles peintes à Verdun, en 1917 et représentant le même sujet, Ruines à Belleville, sont intéressantes à comparer : celle du haut, de facture assez classique, détaille avec précision les ruines au premier plan et, de teintes assez sourdes, traduit l'observation directe et le rendu d'une scène de manière "documentaire", ainsi qu'on l'avait chargé de le faire. Tandis que dans la deuxième, la "touche" Balande s'exprime plus librement : formes simplifiées, entourées d'un trait épais qui leur donne un aspect de vitrail, couleurs franches et en larges aplats, lumière vibrante, presque "gaie" malgré le tragique de la scène. La composition est plus efficace, cela tient à rien, poutre légèrement plus longue, porte un peu plus basse, maisons légèrement plus grandes, mais il est incontestable que la toile du bas est parfaitement mis en espace et que la position particulière du peintre, installé à l'intérieur de la ruine, prend tout son relief. 


Mais revenons en arrière. En 1912, une bourse de voyage vient récompenser deux toiles du jeune peintre, dont le retour de pêche qui fait d'ailleurs partie de la collection de Saujon : une toile a priori assez sombre mais qui s'éclaire dès qu'on recule, une composition audacieuse coupée en diagonale, une perspective inhabituelle, bref tout ce qui fera le style du peintre tout au long de sa carrière. Gaston peut donc, avec cette bourse, entreprendre un long voyage initiatique, en Hollande, Belgique, Afrique du Nord et Espagne.


C'est d'Espagne qu'il rapportera l'Asile de vieillards de Tolède, une toile éblouissante dans sa sobriété de teintes, émouvante par son observation très humaine du sujet et particulièrement réussie. Notre jeune guide nous disait, quant à elle, que c'était même sa préférée. Elle y a du mérite car ce n'est sans doute pas la plus facile. Mais Balande y fait, encore une fois, déjà la preuve de son sens très abouti de la composition : au centre, le mur blanc explose de lumière, éclairant la scène étalée en dessous. Et là, le peintre utilise une gamme inouïe de bruns, sombres, chauds, éteints, bref un camaïeu de tristesse et de pauvreté parfaitement décliné.


Les silhouettes, anonymes sur la gauche, sont plus caractérisées à droite jusqu'à, pour l'une d'entre elle (l'homme au béret, qui semble borgne), être un vrai portrait. Il semble d'ailleurs que le jeune homme avait obtenu l'autorisation de visiter cet asile pour y croquer quelques portraits de vieillards, sujet, on le sait, fort classique dans la formation d'un jeune artiste.


A cet étalage de misère et de vieillesse, sans concession mais très humain, répond, en haut de la toile, une foule indistincte et sombre qui se promène sous les arbres. Et là, les teintes chantent : les murs sont ocres, les entourages d'un rouge orangé plutôt vif, et le ciel castillan, d'un bleu tonitruant, illumine la composition, même s'il ne tient qu'une toute petite place sur le tableau ! Déjà, dans ses toiles de jeunesse, Balande aime à simplifier le trait, allant à l'essentiel et mettant en relief ce qu'il veut mettre en valeur dans le sujet qu'il traite.


Une simplification qui confine à l'épuration dans cette toile de 1925, Notre-Dame vue de l'île Saint-Louis, où, dans une contreplongée audacieuse, Balande nous donne l'impression d'avoir peint l'île de la Cité à plat ventre depuis le quai d'en face. Traitée dans un strict camaïeu de gris bleutés, la composition fait jaillir les tours de la cathédrale vers le ciel, en inclinant la ville vers l'arrière, comme si le peintre avait voulu la repousser. Plus de la moitié du tableau représente la Seine, qui est le vrai sujet de la toile, sans que cela provoque le moindre déséquilibre. L'eau est traitée comme une estampe japonaise et, dès ces années-là, Balande commence à user d'une technique que le caractérise : les formes ceintes d'un trait noir, dessinées, comme serties de plomb. Ici, cela donne à ce premier plan un côté épuré, flottant, tout à fait magique. 


Mais la vraie réussite de ce tableau, c'est cette petite bande de hauts de portes aux couleurs vives, totalement improbables dans cette grisaille distinguée (Jessica nous disait "mais je n'ai jamais vu de pareilles couleurs sur l'île de la Cité"), posant au centre de la toile une fenêtre de lumière accentuée par l'unique façade jaune de cette île idéalisée. 

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(1) On peut, au hasard des accrochages, en voir au Petit Palais à Paris, à Pau, à Limoges, La Rochelle, Angoulême, Saintes, Coganc, Dijon, Le Hâvre, Gap, Avignon, Dunkerque, Calais, Alençon, Annecy, Tarbes, Sarguemines, Fontenay-le-Comte, Collioure, Vincennes, Buenos-Aires, Los-Angeles ou Genève...

samedi 2 août 2014

ÉLECTRE DE GIRAUDOUX À ST JEAN D'ANGÉLY


Le 11ème Festival de Saint Jean d'Angély a commencé hier soir, et j'ai été tellement enthousiasmée que je ne saurais vous épargner une "critique" (on ne sait jamais, une tournée près de chez vous !!) et surtout, vous conseiller la suite si vous êtes en vacances dans le coin !!


Hier soir, c'était Électre de Giraudoux : totalement réussi ! d'abord c'est une VRAIE (1) pièce, en plus elle est bien écrite, poétique, drôle et, cela ne gâte rien, chargée de sens. Il fut, à une époque, de bon ton de dénigrer Giraudoux mais il serait de fort mauvais goût de ne pas l’aimer. Adaption moderne de l’Odyssée d’Homère, l'auteur a fait de sa pièce une ode à la recherche de la vérité : Électre (Elektra en grec, la lumineuse) est là pour faire la lumière sur les événements passés et futurs, et faire éclater la vérité. Grâce à sa présence, de nombreux personnages vont se dévoiler, « se révéler » et faire éclater « leur » vérité. Entre les principaux protagonistes, le personnage du mendiant (à la fois dieu, mendiant et metteur en scène) contribue par son franc-parler à lier l'intrigue et à favoriser les révélations. Électre, c'est  le cri de la jeunesse contre tous les mensonges et toutes les hypocrisies du monde. Mais l'éclat de la vérité est parfois trop violent. La dernière réplique « Cela a un très beau nom, femme Narsès, cela s'appelle l'aurore » termine la pièce sur une ouverture à la fois pleine d'espérance, de prise de risque et de foi (2). Comme un « catastrophisme » précurseur et visionnaire, que les auteurs modernes, hantés par le thème de l’apocalypse moderne, ne sauraient renier !


La mise en scène des sœurs jumelles Odile Mallet et Geneviève Brunet (dont on pourrait presque dire qu'elles sont des "spécialistes" de Giraudoux (3) est parfaite : limpide, respectant le texte et offrant une excellente lisibilité du propos de Giraudoux. Faussement "bricolée", avec des perruques et des vêtements qui semblent tirés des penderies d'une troupe amateur, elle laisse toute la place au texte et à son à l'interprétation  ; et ces oripeaux finissent, portés et sublimés par les acteurs, par devenir presque beaux. Ces deux "grandes" dames ont ... 84 ans, et Geneviève, aussi actrice, joue crânement Clytemnestre, d'une façon très émouvante, fragile et pourtant redoutable. 


Quant à la Compagnie Théâtre et Tradition (impossible de trouver des infos sur eux !! sauf que c'est une troupe parisienne ... dont il va falloir tenter de retenir le nom, pour pouvoir la suivre !), elle est à saluer bien bas ! Marta Corton Vinals, l'actrice qui tenait le rôle écrasant (deux heures de présence sur scène) d'Électre, est parfaite : forte et sensuelle, tragique et blessée, elle joue dans le ton juste, avec une immense sensibilité et sans jamais d'exagération. Le mendiant, Jean-Pierre Bernard, est, lui aussi un acteur hors pair : sa voix chaude et admirablement placée, sa diction irréprochable, son jeu tout en nuances, en font un "révélateur de vérité" idéal. Les autres acteurs sont, de fait, tous à la hauteur : Gunther van Severen en Oreste, discret mais efficace, Michel Baladi (le Président), drôle et pourtant grave un haut fonctionnaire pitoyable ... et tous les autres !

Théâtre en l'Abbaye, clône "sites en Scènes" de l'ancien et prestigieux Festival de Théâtre de Saint Jean d'Angély des années 90, où l'on voyait du Mouchkine et autres merveilles, "se tient" décidément fort bien et ne démérite pas !!! (4)


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(1) Quand on pense qu'à Avignon, le Off présente plus de 1300 pièces et qu'il n'y avait pas, cette année, un seul Anouilh, pas un seul Montherlant, pas le moindre Pirandello (pour ne citer que quelques auteurs consacrés) et un seul Giraudoux, joué par (qu'ils en soient loués) une troupe d'adolescents amateurs, on comprend mes majuscules.

(2)
LA FEMME NARSÈS. Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
ÉLECTRE. Demande au mendiant. Il le sait.
LE MENDIANT. Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

(3) Odile Mallet, metteur en scène, est la sœur jumelle de la comédienne Geneviève Brunet et la veuve du comédien Jean Davy, sociétaire de la Comédie-Française. Elle met en scène les pièces du cygne de Bellac depuis les années 80, participant à presque tous les Festivals de la ville natale de Giraudoux. Un Festival qui a 61 ans et dont je n'avais jamais entendu parler ! Merci Internet et les rubriques Wikipedia !!

(4) Voici donc la suite du programme :
Samedi 2 août 2014 : 
11h : L'affaire suit son cours - Compagnie Les Urbaindigènes 
de 15h à 17h : Françoise Guillaumond invite les couples parents/enfants à l'écriture de courts textes autobiographiques... 
18h : King Lear Fragments, d'après l'oeuvre de William Shakespeare – cours d’Honneur. Deux comédiens présentent cette pièce. Ils endossent tous les personnages de l’histoire, commentent le texte original, jouent la musique et prennent le public à parti. 
20h30 : Cosi Fan Tutte, d'après l'oeuvre de Mozart et Da Ponte – cours des Angériens. Cette pièce est un condensé du théâtre amoureux de XVIIIe siècle. Tout en conservant une qualité musicale de haut niveau, cette compagnie réussit à rendre l’opéra compréhensible et accessible à tous. 
Dimanche 3 août 2014 :
18h : cérémonie d'adieu au nouvel arrivant – cours d’Honneur. Théâtre de rue Un cortège funèbre de canapés, un musicien, quatre porteurs et des catastrophes qui s’enchaînent… 
20h30 : Les Jumeaux Vénitiens de Carlo Goldoni – cours des Angériens. Séparés à leur naissance, deux frères jumeaux, Tonino et Zanetto, se retrouvent sans le savoir et par hasard dans la même ville pour y épouser leur belle mais leur proximité engendre alors un tourbillon de situations des plus incongrues. Pièce que nous avons prévu d'aller voir !

Les photos sont empruntées au site du Théâtre du Nord Ouest : je n'avais pas envie de gâcher mon écoute et celle de mes voisins, en mitraillant la scène !

vendredi 25 juillet 2014

UN JEUNE HOMME POUR L'ÉTÉ


Ceux qui tiennent un blog en ont sans doute fait l'expérience : lorsque, au cours d'une conversation amicale, vos proches, parfois fidèles et indulgents lecteurs de vos élucubrations, pensent à quelque chose d'intéressant, ils vous disent volontiers "Tiens, tu devrais faire un billet là-dessus". Tout comme ils vous suggèrent volontiers photo ou actualité qui leur semble pouvoir donner lieu à quelque nouvel article. Ainsi, l'autre jour, un ami, amusé d'une formule que j'employais à je ne sais plus trop quel sujet, déclara tout de go "Cela ferait un bon titre pour ton blog", et me mit au défi de broder là-dessus. Sortie de son contexte, la phrase, "un jeune homme pour l'été", a un petit côté coquin qui l'amusait fort et la tablée s'est divertie à la perspective du pensum dont il m'avait chargée. Pour autant, je ne me défile pas, et me voici, armée d'une formule improbable et ambiguë, prête à vous servir un brouet estival. 


Un jeune homme pour l'été, dans la bouche (ou plutôt sous la plume) d'une quasi sexagénaire, cela a son petit côté égrillard qui prête à sourire. L'ami en question me voyait sans doute vous régalant de quelques libertinages canailles, développant avec mon sérieux habituel le phénomène cougar, et dissertant sans barguigner sur les Toys Boys, autant dire les lionceaux dont les dames de plus de quarante ans, dit-on, raffolent. Alors forcément je suis allée à la pêche aux renseignements, mais j'avoue que le sujet ne m'affriole guère, n'étant portée ni sur la chair fraîche, ni sur le muscle en tablettes.
Me voici donc contrainte de botter en touche. Et ne pouvant vous distraire en badinant sur les pumas femelles et leurs appétits fripons, je suis dans une impasse et maudis secrètement, en vrac, l'éducation par trop judéo-chrétienne qui me fait tout ignorer des délices polissons d'une libido libérée, ma pruderie atavique qui me tient éloignée des débauches "tendance" et des concupiscences licencieuses et mes valeurs démodées qui me font inutilement croire que la sagesse et la tempérance sont synonymes de vertu. Sauf que ... j'ai un sens très aigu du "ridicule" et quelques complexes bien assumés me tiennent définitivement à l'abri de toute illusion quant aux attraits d'une femme mûre, voire blette, aux yeux d'un éphèbe, fut-il en quête de tendresse, d'expérience, ou simplement nostalgique de giron maternel. 

Quant à l'ami qui m'a lancée sur cette piste délicate sur laquelle je suis joyeusement en train de m'étaler, il doit bien rire en lisant ces lignes : elle n'a rien qui vaille à nous dire, Michelaise, sur "son" jeune homme pour l'été. Sans compter que la susdite déteste la plage, et n'y met jamais les pieds : elle n'a donc rien à dire sur les Apollons balnéaires et autres jolis garçons dont elle pourrait, au moins, apprécier la plastique à défaut de vouloir les séduire.


Où voit-elle de jeunes hommes notre mamie grisonnante, ne fréquentant qu'expositions saturées de têtes argentées, musées où s'égaillent parfois quelques spéciMENS chenus de sa génération, pièces de théâtre envahies d'enseignants en retraite, et concerts dont la moyenne d'âge est telle qu'elle s'y sent, malgré ses soixante balais, toute jeunette ??? Mais au concert justement ! Selon l'étrange phénomène qui veut que la musique classique soit jouée, quasi toujours, par des jeunes pour des vieux - pardon, je ne suis pas adepte de la langue de bois et préfère parler clair - on se délecte souvent, dans les concerts d'une délicieuse alchimie, qui allie le talent à la beauté ! Mais oui... Et voilà Michelaise retombée sur ses pieds : elle va pouvoir, au motif de vous parler du génie musical de quelques nouveaux interprètes prometteurs, vous égrener une charmante galerie de jolies frimousses. Sauvée !! Et pour faire bon poids, je ne parlerai ici que de concerts vus avec cet ami facétieux qui pourra ainsi juger de mon choix - éclectique mais juste, si, si ! - de "jeunes hommes pour l'été".


Pour commencer, le coup de coeur du Festival de Fontdouce : un tout jeune pianiste de 18 ans à peine, Nikolay Khozyainov : il a été repéré au Concours de Dublin par Philippe Cassard, qui l'a immédiatement invité en Charente. Un jeune prodige, certes, mais pas du tout un phénomène de foire : un jeu enthousiasmant, d'une légèreté, d'une jeunesse, d'une délicatesse aériennes. Il nous a joué Chopin comme on ne peut le faire qu'à cet âge-là, avec cette petite note de romantisme et d'inventivité qui donnent à la partition un éclairage juvénile. Il a totalement conquis le public et, pas avare de bis, a terminé son concert par ce que je pense avoir été une improvisation sur l'air de Chérubin, pleine de fouge, parfaitement assortie à son physique d'angelot gracile. Mais il ne faut pas s'en laisser conter par cette jolie tignasse bouclée : ce gamin est doué d'une énergie et d'une efficacité qui lui promettent une longue et belle carrière.


Toujours à Fontdouce, Finghin Collins, un irlandais inspiré, qui vivait sa musique à fond : on a rarement vu derrière un clavier un telle expressivité physique, un tel engagement corporel. Certains chantent en jouant, lui ... il dansait. Il était tour à tour rieur, interrogatif, songeur, extatique et sans cesse prêt à décoller.


Pourtant, avec son look de clergyman, sanglé dans une veste noire ornée d'un col romain immaculé et sévèrement boutonnée jusqu'en haut, il était, rendu à la vie civile, tout ce qu'il y a de plus coincé : aimable mais cérémonieux, pas franchement à l'aise avec le vieux monsieur venu le féliciter. Mais devant son clavier, il était comme immergé dans un monde musical qui le passionnait à tel point qu'il nous communiquait son ardeur, et nous fit oublier les quelques imprécisions dues, on veut bien l'admettre, à un trop grand engagement. 


Et pour finir, dans le cadre des Jeudis Musicaux qui, comme chaque année nous régalent de 34 concerts où le charme des artistes s'allie fort agréablement à la qualité des interprétations, un concert tout à fait original nous a permis de découvrir deux jeunes talents, d'un professionnalisme sans reproche. Claire Luquiens et Samuel Strouk sont repectivement flûtiste et guitariste. Alliance a priori improbable, les partitions pour ces deux instruments étant, sauf celles de Piazzolla, très rares, et pourtant ô combien réussie. Et ce, pour plusieurs raisons : d'abord ces deux instrumentistes sont de très haut niveau et leur jeu est impeccable. Ensuite, musiciens dans l'âme, ils ont su faire des transcriptions de fort bon aloi qui ne trahissent ni la partition, ni le musicien. Même quand il s'agit de La Grande Valse brillante de Chopin jouée façon manouche, on est pris. De plus, l'utilisation, en particulier pour les œuvres pour piano, de la flûte comme main droite et de la guitare comme main gauche, permet de faire ressortir le chant tout en assurant un parfaite indépendance des deux parties, ce qui donne des résultats vraiment convaincants. Enfin, et pour ne rien gâcher, ces deux jeunes gens sont beaux, et leur duo élégant et souriant est plus que plaisant à voir et à entendre. D'autant que Samuel Strouk est doué d'un vrai charisme : il sait présenter chaque pièce avec un habile mélange d'enthousiasme, de précision technique et de mots aisés à comprendre, qui tient le public sous le charme ! Un couple à aller écouter sans hésitation s'il passe près de chez vous.

Voilà, je me suis acquittée du challenge dans lequel je m'étais imprudemment lancée en réussissant à vous parler un peu musique, un sujet pas toujours facile à traiter pour des lecteurs qui n'ont aucun chance de voir les concerts concernés. Et je dois vous avouer que cela aurait pu être pire car l'ami en question avait relevé parmi mes phrases insouciantes "une femme à la demande", suivi parait-il de "au moindre prix", et menaçait de me soumettre au même défi avec cette formule encore plus périlleuse. Je crois que, dorénavant, je tournerai avec lui sept fois ma langue avant de parler, au risque de devoir vous abreuver de billets sans queue ni tête durant tout l'été !!

dimanche 27 octobre 2013

GASTON BALANDE : LA CRUCIFIXION DE SAUJON (2)


Voici la toile découverte dans l'église de Saujon qui m'a mise sur la voie de Gaston Balande. Frappée dans un premier temps par la luminosité de la scène, vivement éclairée par une large tache lumineuse blanche qui se répercute en échos sur le corps du Christ, légèrement décentré vers la gauche, sur le turban des hommes et sur les voiles de femmes. Reprise sur les murs et les toits des maison de Jérusalem, elle s'égaye ensuite en petits éclats triangulaires sur les tentes de bédouins plantées devant les remparts. Et pourtant, la scène est sombre, dramatique ... le ciel est chargé de lourds nuages noirs. Cet horizon plombé et lourd, à peine percé d'une improbable trouée de lumière au-dessus de la tête du Christ, clos le haut de la toile. Il en écrase le chatoiement et, repris dans l'angle inférieur gauche au niveau des soldats assis qui contemplent les suppliciés, il ferme complètement l'horizon sur la gauche. 


Balande affectionne les points de fuite... toute sa peinture en est imprégnée. Ici, pour mieux "saisir" le spectateur, il utilise deux points de fuite : un à droite, aux 3/5 de la hauteur du tableau, c'est le point lumineux. L'autre est situé en dehors de la toile, sur la gauche, défini par le croisement de la lance du soldat assis au premier plan avec le bras horizontal de la croix du Christ : il se pose comme le contrepoint sombre à la luminosité aveuglante de cette scène écrasée de soleil. Le corps trop blanc du Christ se situe à l’intersection de ces deux faisceaux qui, l'un après l'autre, attirent l’œil vers les deux extrêmes et il recentre le regard du spectateur sur l'essentiel. 


À cette mise en place "principale", correspondent plusieurs installations secondaires, très subtiles, qui donnent au tableau toute sa force. D'abord, les trois croix qui scandent l'espace, massives sans être écrasantes, impulsent à la composition une verticalité impressionnante. Elle est "stabilisée" par le plan coupé horizontal (en rouge sur la photo) qui passe par les bras des instruments de torture des trois crucifiés.
Ensuite, pour ôter à l'ensemble une impression de quadrillage, Balande a "joué" du triangle. Son "modèle" serait celui qui est dessiné par le bras gauche du Christ et celui du mauvais larron. A partir de là, Balande disposait de la pente d'inclinaison des jambes, des cuisses et des mollets de suppliciés. Puis, il a parsemé la scène de divers triangles aux proportions identiques : celui du soldat du premier plan, celui, au-dessus, des femmes éplorées, celui du cavalier situé précisément au centre du tableau, et, à droite, celui des hommes qui observent le spectacle de loin. 
Enfin, comme autant d'accents qui équilibrent harmonieusement les pleins et les vides, il a ponctué sa composition de petits triangles éparpillés, ceux des tentes plantées devant Jérusalem. 


Tout ce savant travail de composition, que Balande dans l'ensemble de son oeuvre semble pratiquer avec beaucoup de naturel, n'est pas gratuit. Regardons de nouveau la peinture dans son ensemble : la scène principale est, bien sûr la Crucifixion, vue en contre-plongée audacieuse. Et pourtant, dès le premier instant, le regard est attiré vers les lointains, vers la ville, vers la foule grouillante qui s'agite dans la plaine en contrebas. Car nous sommes sur la pente qui monte vers le Golgotha, et arrivés en haut, avant même d'être saisis par l'horreur de la scène qui s'y déroule, nous embrassons l'horizon. Comme si Balande avait, par cette mise en place aérée et tourbillonnante, voulu signifier le caractère universel du Sacrifice : le Christ meurt pour racheter l'humanité. Et cette humanité, elle est là, partout. Elle nous distrait du spectacle désolant de ces hommes en croix, ceinturés, agonisants. Et soudain, notre regard qui papillonnait dans ce paysage ensoleillé, bute contre le ciel noir, il se heurte à la partie massive de la ville de Jérusalem, là-haut à gauche, et, cherchant à s'échapper, il bute contre le soldat assis, qui, de dos, surveille le supplice. L’œil enfin s'arrête sur le corps souffrant de l'homme qui nous fait face, dans sa nudité ensanglantée, le visage dévasté, les genoux écorchés, les muscles tétanisés : tout est consommé.


Il ne nous reste plus qu'à nous perdre dans la contemplation des détails, dont la toile fourmille, comme autant de petits tableaux dans cette immense peinture d'église. Toute l’iconographie traditionnelle de la Crucifixion est présente dans la toile : le soldat romain, la ville de Jérusalem, au loin, le groupe des femmes éplorées qui soutiennent Marie désespérée aux pieds de son Fils, les soldats qui jouent la tunique du Christ aux dés, et même la cruche qui évoque l'épisode du soldat qui abreuve l'agonisant en approchant de ses lèvres une éponge imbibée d'eau et de vinaigre, plantée au bout de sa lance (1).  


Balande est allé à Tunis au début du siècle, et au Maroc en 1929, et il ne fait aucun doute qu'il a rapporté de là-bas ces impressions de soleil et de lumière, ces images de ville aux murs blancs et aux tentes dressées sur la pierraille. La crucifixion de Saujon date d'ailleurs de 1935, et autant dire que ces souvenirs restent vifs sous son pinceau.

Depuis le haut : Au Maroc, Oujda, Tendrara, 1929, collections particulières

En 1935 Balande est au sommet de sa carrière, il travaille pour le Normandie, pour le paquebot De Grasse, il participe à la décoration du Ministère de la Marine... Comment fut-il amené à peindre cette toile pour l'église de Saujon ? J'avoue ne pas connaître les détails, sans doute faciles à retrouver, mais entre l'abbé Couturaud qui fut son mentor et son beau-frère, ou neveu, je ne sais trop, le Père Sylvain Roux, il n'était pas anticlérical. Et connaissant sa propension à travailler pour des commanditaires locaux, il n'a pas rechigné à, pour une fois, faire une peinture religieuse. Pour une fois, car de tels sujets sont extrêmement rares dans son corpus. 


30 ans après, en 1966, il traitera de nouveau, mais d'une manière totalement différente, presque comme un vitrail, le Golgotha. C'est du moins le titre qu'avance le catalogue raisonné, titre qui me semble étonnant car le Christ ne fut pas crucifié la tête en bas... et le mont proche de Jérusalem, porte ici, contrairement à toute logique iconographique, 4 croix. Pas de crâne, élément incontournable de la dénomination du lieu. Qui ne ressemble pas vraiment à un mont d'ailleurs. Même s'il domine la ville au loin, il semble plutôt plat et vaste. Pas de soldats non plus, seulement des femmes éplorées au pied de ces instruments barbares. Ne serait-ce pas plutôt un crucifixion de Saint Pierre ?? Dont la tradition veut qu'il ait été supplicié à Rome, dans le Circus Vaticanus, à l'emplacement approximatif de l'actuelle Basilique Saint Pierre. Ce cirque, construit par Caligula sur la colline Vaticane, accueillait en effet les persécutions de chrétiens qui étaient, une fois morts, rendus à leur famille pour être inhumés. La représentation semblerait plus proche de cet épisode que d'un Golgotha. La ville blanche qui s'étend derrière la scène du supplice serait donc plutôt Rome.


(1)La mort de Jésus  selon Matthieu 27, 45-56
A partir de la sixième heure, l'obscurité se fit sur tout le pays, jusqu'à la neuvième heure. Et vers la neuvième heure Jésus clama en un grand cri : "Éli, Éli, lema sabachtani", c'est-à-dire: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Certains de ceux qui se tenaient là dirent en l'entendant: "Il appelle Élie, celui-ci!". Et aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il imbiba de vinaigre et l'ayant mise au bout d'un roseau, il lui donnait à boire. Mais les autres lui dirent: " Attends ! que nous voyions si Élie va venir le sauver !"Or Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit.
La mort de Jésus selon Marc 15, 33-39
Quand il fut la sixième heure, l'obscutité se fit sur le pays tout entier jusqu'à la neuvième heure. Et à la neuvième heure Jésus clama en un grand cri: "Élôï, Élôï ", lama sabachthani", ce qui signifie: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Certains des assistants dirent en l'entendant: "Voilà qu'il appelle Élie !" Quelqu'un courut tremper une éponge dans du vinaigre et, l'ayant mise au bout d'un roseau, il lui donnait à boire en disant: "Attendez voir si Élie va venir le descendre !". Or Jésus, jetant un grand'cri, expira. Et le rideau du Temple se déchira en deux, . du haut en bas. Voyant qu'il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s'écria: "Vraiment cet homme était fils de Dieu !"
La mort de Jésus  selon Luc 23, 44-46
C'était environ la sixième heure quand le soleil s'éclipsant, l'obscurité se fit sur le pays tout entier, jusqu'à la neuvième heure. Le rideau du Temple se déchira par le milieu, et Jésus dit en un grand cri: "Père, je remets mon esprit entre tes mains." Et, ce disant, il expira.
La mort de Jésus selon Jean 18, 28-30
Puis, sachant que tout était achevé désormais, Jésus dit, pour que toute l'Écriture s'accomplît: "J'ai .soif." Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d'hysope et on l'approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: "Tout est achevé", il baissa la tête et remit son esprit".

vendredi 25 octobre 2013

GASTON BALANDE : UN PEINTRE A DÉCOUVRIR (1)

Gaston Balande, autoportrait, vers 1920 - Collection privée
Source Wikimedia 

L'église de Saujon, qui héberge on l'a vu des chapiteaux romans d'une rare qualité iconographique, abrite une peinture qui accroche le regard par son style nerveux et par la subtilité de sa composition. Le sujet en est classique puisqu'il s'agit d'une crucifixion, intitulée sans ambages "Golgotha".  La toile, apprend-on par le cartouche, a été peinte en 1934 par un certain Gaston Balande, "artiste-peintre saujonnais". Diable !! Un artiste peintre de Saujon ?? un simple amateur ayant un tel talent ou un "vrai" peintre renommé et reconnu ?? Ma curiosité piquée, j'ai ainsi découvert ce Gaston Balande, de son vrai nom Blandin, qui n'eut de saujonnais que sa petite enfance. Il est né le 31 mai 1880 à Madrid, fils illégitime du chef de gare de la petite ville de Saujon, et de la fille des propriétaires du Café de la Gare. Les amants, apeurés par le scandale, fuient en Espagne, où l'enfant naît... mais bientôt le couple se sépare et il ne reste plus à la jeune femme abandonnée qu'à regagner le giron familial, son bébé sous le bras. C'est ainsi que Gaston passa toute son enfance chez ses grands-parents, enfant solitaire qui aimait déjà crayonner dans le grenier du Café. Il reproduit des dessins entrevus sur les étals du marché de Saujon (merci Goupil !!)! Il a 11 ans quand sa mère rencontre Fernand Balande, un jeune mécanicien de 23 a,s qui l'épouse et reconnait l'enfant, qui se voit ainsi "lavé" du soupçon d'illégitimité (il n'aimait guère avouer qu'il était né à Madrid !).


Autoportrait en chasseur, 1913 - Mairie de Saujon
L'homme est superbe, et, manifestement, en est conscient !! Son air altier, sa pose nonchalante, son chapeau négligemment incliné en font un portrait d'une rare élégance ! Il aimera se représenter à tous âges, toujours aussi beau d'ailleurs !

L'enfant n'est guère attiré par l'école et, son certificat d'études en poche, il commence un apprentissage. Sa mère le rêvait cuisinier-pâtissier : elle le voyait déjà reprendre le café familial... mais cela ne l'intéresse pas. Il préfère ce qui a trait, même de loin, avec la peinture : il travaille d'abord comme apprenti peintre chez un carrossier, puis chez un peintre en bâtiment. Il finit par avoir la chance d'être embauché par un restaurateur de tableaux anciens, à Cholet. Son travail est alors remarqué par l'Abbé Couturaud, curé de Royan, lui-même ancien élève d'Harpignies (1819-1916). Le jeune homme découvre alors sa voie : en 1900, il part s'installer à Paris, s’inscrit à l'École des Arts Décoratifs, dont il réussit le concours en 1901. Il doit, pour survivre, exercer différents métiers peu rémunérés et profite de ses heures de liberté pour visiter les musées de la capitale. Après son service militaire, au cours duquel il est réformé à la suite d'une maladie pulmonaire, son mariage avec Claire Roux, il retourne à Paris où il continue à peindre. Il a enfin les moyens d'avoir son propre atelier, qu'il installe à Étaples (Pas-de-Calais), et il multiplie les peintures décrochant peu à peu divers prix. Celui de l'Institut, accompagné d'une bourse, lui permet en 1912 d'entreprendre un petit tour d'Europe : Belgique, Hollande, Italie, Espagne, dont il ramènera "l'asile de vieillards à Tolède", visible à la mairie de Saujon.

L'Asile de vieillards à Tolède (1912) Mairie de Saujon

Dès lors, sa peinture devient sa vie !! Jusqu'à la fin, il meurt à 91 ans, il peint ... on parle de 4 à 5000 dessins, peintures, aquarelles... Le premier tome de son catalogue raisonné, publié par l'Association des Amais de Gaston Balande est, d'ailleurs, déjà paru et regroupe 640 œuvres authentifiées. Dont l'immense majorité sont actuellement dans des collections privées, les autres (1) se trouvant souvent en Charente-Matime, à La Rochelle, à la mairie d'Aytré, à celle de Pons mais surtout à celle de Saujon. A la fin de sa vie, Balande passait une partie de l'année à Lauzières, près de La Rochelle. Or, en 1971 un ami vint lui rendre visite pour lui faire part du problème de son atelier parisien, situé boulevard Arago : cet atelier faisait partie d'un ensemble d’ateliers d'artistes racheté par un promoteur qui voulait les détruire pour construire des immeubles d'habitation. On était dans les Trente Glorieuses triomphantes et dévastatrices !! Il fallait donc déménager ses toiles, qui ne pouvaient en aucun cas être logées dans sa cabane de Lauzières. L'ami, qui était de Saujon, suggéra à Gaston de léguer ces toiles à la mairie de la ville de son enfance, afin d'y installer un musée qui lui serait consacré. Malheureusement il mourut deux mois plus tard, avant de concrétiser ce projet : sa veuve, sa deuxième épouse, sœur de Claire Roux (2), eut à cœur de respecter cette volonté et la ville de Saujon devint ainsi propriétaire d'une collection importante de toiles du peintre (22 environ).

Un poilu, hôpital 109 Saujon (1914) Mairie de Saujon
On dirait presque un autoportrait, tant cet homme barbu ressemble au peintre.

Mais revenons à la carrière du peintre. Durant la Guerre, il ne peut combattre car il est de santé trop fragile, il s'engage donc comme infirmier volontaire à l'hôpital de Saujon, implanté dans le château de la ville. Un portrait de poilu mort dans cet hôpital, conservé par la mairie de Saujon témoigne de son attention aux hommes et son empathie, qui s'étaient déjà exprimées dans sa toile de Tolède. Puis, en 1917, il est chargé de mission aux armées pour aller peindre sur le vif les scènes de guerre les plus frappantes.

Balande (au second plan) en mission en février 1917 sur le Front.

Ses toiles, évocatrices et sobres, n'en sont pas moins émouvantes et chargées d'un message moral qui nous impressionne encore, témoins ce fort de Nieuport dévasté par les bombes, ou ce soldat qui, portant sur l'épaule une croix pour enterrer dignement les morts au combat, gravit un symbolique Golgotha... pendant qu'à l'avant des brancardiers recherchent les cadavres. Le terrain est dévasté par des trous d'obus, la progression est lente et difficile, en bas, des hommes accompagnent un convoi clairsemé. On remarque, sur la droite, une autre croix, orange, qui marque l'emplacement d'une mise en terre récente.


En 1918, a lieu sa première exposition à La Rochelle, et c'est à cette occasion qu'il trouve, près de cette ville, une petite cabane qui deviendra son pied à terre charentais, y adjoignant un atelier et l'agrandissant souvent. Désormais, il partage son temps entre son atelier parisien, situé Boulevard d'Arago, et Lauzières, près de Nieuil sur mer. Il abandonne définitivement son atelier d'Etaples en Normandie et achête même en 1920, l'ancien prieuré de Lauzières pour améliorer son installation. C'est là qu'il se liera d'amitié avec Alber Marquetl, lorsque ce dernier s'installera à La Rochelle, sur les conseils de Signac. Nommé secrétaire du Salon d'Automne, sa notoriété s’accroît, il réalise même un carton pour une tapisserie commandée par les Gobelins. En 1925, il expose à Bruxelles et est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Il expose, en Italie, et il est nommé professeur à l'école américaine des Beaux-Arts de Fontainebleau. Il devient aussi conservateur du musée de La Rochelle (3). Comme Méheut, il peint pour décorer les transatlantiques, ou pour le Ministère de la Marine. Artiste confirmé et réputé, il reçoit de nombreuses commandes officielles, comme la décoration de l'hôtel de ville d'Anbervilliers.
Quand la guerre éclate, il est dans la région parisienne : il participe à l'exode et se réfugie à Lauzières. C'est là qu'il accompagnera les derniers instants de son fils unique, André, blessé en 1940, et décédé des suites de ses blessures pendant sa convalescence en Charente-Maritime (4).

Raffinerie de pétrole du Hâvre, 1960 - Mairie de Saujon

Balande, après la guerre, se révolte contre l'évolution de la manière artistique, traitant les nouvelles tendances de "bidule" et s'insurgeant contre le fait que, selon lui, on se moque du public. Et même si'l doit subir l'infamie d'être "démodé", et de voir ses commandes officielles diminuer, il continue à peindre de façon traditionnelle, même si, c'est évident, sa manière évolue. Présentant que son art sera, après ce purgatoire, de nouveau apprécié, il met à la porte les marchands peu scrupuleux qui tentent de venir lui acheter des toile à vil prix. Et il continue à peindre : impressionné par l'évolution technique de la société, il s'intéresse aux lieux industriels. Il peint, et c'est original, des raffineries, des usines, des ateliers sidérurgiques.


La visite du Général de Gaulle à La Rochelle en 1945 - Marie de Saujon
avec au premier plan les portraits des personnage présents lors de cette visite, qu'un spécialiste rochelais pourrait identifier sans difficulté !

Son oeuvre, lumineuse, colorée, diverse,  ne néglige aucun sujet : paysages, ports, scènes de fêtes ou manifestations politiques, comme la visite du Général de Gaulle à La Rochelle en 1945, natures-mortes, bouquets, portraits et autoportraits... Finalement ce sont les scènes religieuses, comme celle admirée à l'église de Saujon, qui sont les moins courantes chez ce peintre témoin de son siècle.

La fusion de l'acier à Knutange, 1956 - Mairie de Saujon


(1) On peut voir des Balande au Centre Pompidou (Un beau jour d'été, 1921) ou au musée d'Orsay (Pont de Saint-Aignan, vue de la terrasse du château)
(2) L'histoire de ce remariage mérite d'être contée. Il avait épousé Claire Roux, nous l'avons, très jeune et le couple resta très uni durant toute son existence. Or, le 16 février 1970, Claire mourut, le laissant désemparé par cette nouvelle épreuve (il avait perdu son fils en 1941 et ne se remit jamais de ce deuil). Elle laissait aussi une soeur âgée, Denise, qui vivait avec eux depuis de nombreuses années, l'aidant à tenir sa maison et dans les nombreuses activités administratives qu'engendrait l'activité artistique de Gaston. Or Denise n'avait aucune ressources propres et Gaston Balande, conseillé par des amis proches, décidé de l'épouser dans le seul but de lui laisser ses biens et de réduire ainsi pour elle les droits successoraux, s'il décédait avant elle. Le mariage fut célébré le 30 avril 1970 à la mairie du XIIIème arrondissement de Paris, et vous imaginez la tête du maire lorsqu'il s'émerveilla de voir triompher l'amour aussi tard, et se vit répondre par Gaston qu'il était un veuf inconsolé !! Balande mourut un an après, le 8 avril 1971, et fut enterré à Nieuil sur Mer.
(3) musée auquel il fera acquérir, peu avant son départ, une oeuvre de Marquet !
(4) André, Gaston, Paul Balande était, lui aussi, peintre et il avait un joli coup de pinceau ! Pour ne devoir son succès qu'à son propre mérite, André avait choisi de peindre sous le pseudonyme de Delauzières.
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