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mardi 12 août 2014

GASTON BALANDE, DEUXIÈME : le "Musée" de SAUJON (1)

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Je vous épargnerai l'histoire de notre valeureux peintre local dont je vous ai déjà, sur plusieurs billets, raconté en détail la carrière, le style et la vie, puisque j'ai même consacré un billet à son fils ! Mais depuis cette découverte, j'avais très envie de voir la collection de toiles de ce peintre que possède et expose la mairie de Saujon. Cet artiste, qui a laissé près de 3500 toiles et qui disait "peindre c'est ma joie de vivre", cet homme qui, à plus de 90 ans, à quelques mois de sa mort, dessinait et peignait encore, continuant même à mener esquisses et projets comme s'il avait de nombreuses années devant lui pour mener à bien ses entreprises, avait été, je l'ai raconté plus haut, conservateur du musée de La Rochelle. Et, à ce titre, il savait l'importance de la diffusion et de la transmission au public d'une oeuvre pour assurer la renommée de l'artiste. Nombre de ses toiles sont aujourd'hui dans des collections privées mais, grâce à la donation qu'il fit avant sa mort à la mairie de Saujon et que sa veuve eut à cœur de concrétiser, on peut mieux le connaitre en découvrant un choix d'oeuvres léguées à sa commune, sinon natale mais au moins d'enfance (il est né rappellons-le, par les hasards d'une idylle romanesque, à Madrid... mais l'idylle ayant tourné court, il a grandi à Saujon chez ses grands parents). Peu d'expositions lui ont été consacrées (je ne comprends pas que le musée de Royan ne l'ait pas encore fait), et même si nombre de musées détiennent quelques toiles (1), cette collection saujonnaise est d'autant plus précieuse et passionnante à visiter.
La ville de Saujon n'a pas , vu sa taille, les moyens d'entretenir un musée : mais la solution choisie est un bon compromis. La mairie, très joliment installée dans un bâtiment XIXe intelligemment rénové, abrite la trentaine d'oeuvres de l'artiste et on peut, soit lors des journées du patrimoine, soit en demandant une visite guidée à l'Office de tourisme (surtout en juillet-août, mais en fait tout au long de l'année puisque c'est sur rendez-vous), découvrir les multiples facettes de l'oeuvre de Gaston Balande. Nous avons eu la chance de faire cette visite avec Jessica, une jeune femme adorable, très documentée, très compétente et passionnée de surcroît, et je puis vous assurer que cela vaut absolument le détour. 

Déneigement du campement de Nieuport (1917) : une composition originale que cette scène. Au centre, la barre des habitations du camp, dans les tons de jaune. En bas, les hommes, taches bleues assez bien détaillés, s'affairent, pendant qu'en haut, sur un ciel gris assez pesant, des branches cassées, en tous sens, qui semblent répondre à l'agitation des soldats, comme autant de contrepoints désordonnés.

D'autant que Saujon possède un éventail très représentatif de la carrière du peintre, de ses premières toiles encore très classiques, à ses œuvres les plus récentes (il est mort en 1971), lumineuses et pleines de caractère, en passant par une série importante de ses oeuvres de guerre, celles qu'il fit en 1917, en particulier à Verdun, alors qu'il était missionné par l'Administration des Beaux-Arts pour, comme nombre de ses collègues artistes, peindre sur le vif des scènes de guerre.  

Souville - La descente du cabaret rouge (1917)- Le chemin clair sur lequel cheminent quelques silhouettes fatiguées, coupe la toile en une audacieuse diagonale, délimitant deux zones complémentaires : à droite, la colline nue, ravagée, percée de toutes parts de trous et de tranchées. La terre est nue mais sa teinte, tout en rondeurs, évoque des tas de foin, jaune, lumineuse, vivante malgré la pesanteur de la scène. Tandis qu'à gauche, dans une harmonie de bruns et de mauves, tout n'est que désolation : les arbres déchiquetés s'élèvent comme un champ de croix dans un cimetière, marquant de verticales sombres ce lointain effrayant.

Je ne montrerai pas ici toutes les toiles de Saujon, car certaines figurent déjà dans mes précédents articles, mais préfère m'arrêter  sur certaines, plus particulièrement révélatrices du talent du peintre.


Et puisque je parlais de sa mission durant la Grande Guerre, ces deux toiles peintes à Verdun, en 1917 et représentant le même sujet, Ruines à Belleville, sont intéressantes à comparer : celle du haut, de facture assez classique, détaille avec précision les ruines au premier plan et, de teintes assez sourdes, traduit l'observation directe et le rendu d'une scène de manière "documentaire", ainsi qu'on l'avait chargé de le faire. Tandis que dans la deuxième, la "touche" Balande s'exprime plus librement : formes simplifiées, entourées d'un trait épais qui leur donne un aspect de vitrail, couleurs franches et en larges aplats, lumière vibrante, presque "gaie" malgré le tragique de la scène. La composition est plus efficace, cela tient à rien, poutre légèrement plus longue, porte un peu plus basse, maisons légèrement plus grandes, mais il est incontestable que la toile du bas est parfaitement mis en espace et que la position particulière du peintre, installé à l'intérieur de la ruine, prend tout son relief. 


Mais revenons en arrière. En 1912, une bourse de voyage vient récompenser deux toiles du jeune peintre, dont le retour de pêche qui fait d'ailleurs partie de la collection de Saujon : une toile a priori assez sombre mais qui s'éclaire dès qu'on recule, une composition audacieuse coupée en diagonale, une perspective inhabituelle, bref tout ce qui fera le style du peintre tout au long de sa carrière. Gaston peut donc, avec cette bourse, entreprendre un long voyage initiatique, en Hollande, Belgique, Afrique du Nord et Espagne.


C'est d'Espagne qu'il rapportera l'Asile de vieillards de Tolède, une toile éblouissante dans sa sobriété de teintes, émouvante par son observation très humaine du sujet et particulièrement réussie. Notre jeune guide nous disait, quant à elle, que c'était même sa préférée. Elle y a du mérite car ce n'est sans doute pas la plus facile. Mais Balande y fait, encore une fois, déjà la preuve de son sens très abouti de la composition : au centre, le mur blanc explose de lumière, éclairant la scène étalée en dessous. Et là, le peintre utilise une gamme inouïe de bruns, sombres, chauds, éteints, bref un camaïeu de tristesse et de pauvreté parfaitement décliné.


Les silhouettes, anonymes sur la gauche, sont plus caractérisées à droite jusqu'à, pour l'une d'entre elle (l'homme au béret, qui semble borgne), être un vrai portrait. Il semble d'ailleurs que le jeune homme avait obtenu l'autorisation de visiter cet asile pour y croquer quelques portraits de vieillards, sujet, on le sait, fort classique dans la formation d'un jeune artiste.


A cet étalage de misère et de vieillesse, sans concession mais très humain, répond, en haut de la toile, une foule indistincte et sombre qui se promène sous les arbres. Et là, les teintes chantent : les murs sont ocres, les entourages d'un rouge orangé plutôt vif, et le ciel castillan, d'un bleu tonitruant, illumine la composition, même s'il ne tient qu'une toute petite place sur le tableau ! Déjà, dans ses toiles de jeunesse, Balande aime à simplifier le trait, allant à l'essentiel et mettant en relief ce qu'il veut mettre en valeur dans le sujet qu'il traite.


Une simplification qui confine à l'épuration dans cette toile de 1925, Notre-Dame vue de l'île Saint-Louis, où, dans une contreplongée audacieuse, Balande nous donne l'impression d'avoir peint l'île de la Cité à plat ventre depuis le quai d'en face. Traitée dans un strict camaïeu de gris bleutés, la composition fait jaillir les tours de la cathédrale vers le ciel, en inclinant la ville vers l'arrière, comme si le peintre avait voulu la repousser. Plus de la moitié du tableau représente la Seine, qui est le vrai sujet de la toile, sans que cela provoque le moindre déséquilibre. L'eau est traitée comme une estampe japonaise et, dès ces années-là, Balande commence à user d'une technique que le caractérise : les formes ceintes d'un trait noir, dessinées, comme serties de plomb. Ici, cela donne à ce premier plan un côté épuré, flottant, tout à fait magique. 


Mais la vraie réussite de ce tableau, c'est cette petite bande de hauts de portes aux couleurs vives, totalement improbables dans cette grisaille distinguée (Jessica nous disait "mais je n'ai jamais vu de pareilles couleurs sur l'île de la Cité"), posant au centre de la toile une fenêtre de lumière accentuée par l'unique façade jaune de cette île idéalisée. 

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(1) On peut, au hasard des accrochages, en voir au Petit Palais à Paris, à Pau, à Limoges, La Rochelle, Angoulême, Saintes, Coganc, Dijon, Le Hâvre, Gap, Avignon, Dunkerque, Calais, Alençon, Annecy, Tarbes, Sarguemines, Fontenay-le-Comte, Collioure, Vincennes, Buenos-Aires, Los-Angeles ou Genève...

mardi 29 octobre 2013

ANDRÉ DELAUZIÈRES

André Delauzières : Autoportait à 24 ans (1928)

Un peintre méconnu et qui, pourtant, n'était pas dénué d'un certain talent. La vie fut sévère avec lui : fils de Gaston Balande, peintre saujonnais auquel j'ai consacré deux articles, le jeune homme décida de faire, lui aussi, une carrière de peintre. Vous connaissez ma passion pour les billets mettant en valeur des talents peu documentés sur internet : la découverte à la mairie de Saujon de quelques toiles (1) de ce peintre mort tout jeune, est le prétexte de cet article. Hommage à un jeune talent trop tôt disparu.


Son père étant connu, voire reconnu et renommé, André Balande ne voulait devoir son succès, qu'il espérait vivement, qu'à ses propres mérites. Il prit donc un nom d'emprunt, qu'il choisit de façon fort simple en adoptant le nom de la cabane près de Nieuil sur Mer où son père avait un atelier. La cabane de Lauzières était en effet un des refuges préférés de Gaston Balande qui y venait peindre et se reposer, accompagné forcément de sa petite famille.
C'est à Saujon, où il se remettait en 1902-1903 de l'affection pulmonaire qui lui avait valu d'être réformé de l'armée, que Gaston Balande rencontra une jeune fille native du Gua, Claire Roux, qui épousa bientôt et à laquelle il resta attaché jusqu'à la mort de cette dernière, en 1970. Un couple de longue haleine qui n'eut qu'un fils, André-Gaston-Paul, né à Paris en 1904.

L'enfant est souvent représenté par son père, à différents âge durant son enfance. Ce sont des toiles intimes et spontanées, pleines de charme et toujours originales.

Manifestant très tôt un goût pour le dessin, André décida d'en faire son métier, et il suivit les cours de Jean-Paul Laurens (2) et surtout de William Lappara, qui semble l'avoir nettement plus influencé que Laurens. Le bordelais, auquel la Galerie des Beaux Arts a consacré une exposition en 1997, affectait une touche vive, plus proche des goûts de la famille Balande et aimait les sujets exotiques qu'André développera à loisir durant ses voyages en Afrique du Nord.

Afrique du Nord, 1934 - Mairie de Saujon

Il poursuit sa formation à l'École des Beaux-Arts dans l'atelier de Lucien Simon, nomme professeur en 1923. C'est, semble-t-il, dans sa classe qu'il devient ami avec Yves Brayer en 1924. Brayer qu'il présentera à son père et que ce dernier appréciera vraiment. C'est ainsi qu'il expose dès 1926 au Salon des Indépendants. En 1934, il obtient un prix à la Coloniale des Beaux-Arts grâce auquel il peut faire un voyage à Tunis d'où il ramènera de nombreuses toiles de paysages et de scènes de genre. En 1935, ce sera le prix Bernheim de Villiers du Salon des artistes français, et en 1939, le prix de la Compagnie générale transatlantique. Ce dernier s'accompagne d'une promesse de voyage au Maroc, projet qui ne sera malheureusement pas suivi d'effet à cause de la déclaration de guerre.

La photo date de 1939, le fils très souriant a déjà sa capote militaire et son képi. Le père, à gauche, est ému, il masque sa gêne en redressant un bouton sur le col de son fils. Les deux hommes échangent un regard plein de tendresse. Gaston Balande, à son habitude, est coiffé d'un béret profondément enfoncé sur le front, ce qui donne à ce double portrait, un petit air de complicité supplémentaire.

Âgé de 35 ans, André est mobilisé. Blessé en 1940, il est soigné à l'hôpital de Mantes, et envoyé en convalescence dans sa famille. Ses parents ont fui Paris et se sont réfugiés à Lauzières, près de La Rochelle, où il vient se reposer, entouré de leurs soins et de ceux de son épouse, Denise Salomon. La blessure n'est pas grave et il semble se remettre assez vite. Pourtant, durant les mois qui suivent, son état de santé se dégrade insensiblement, il est malade et, le 23 août 1941, décède des suites de cette maladie. Il a 37 ans, et ne laisse aucune descendance, seule sa veuve, qui viendra finir ses jours à Lauzières, près de chez ses beaux-parents. C'est là qu'elle finira ses jours.

Ruines 1935 - Mairie de Saujon

André Delauzières à qui l'on prédisait volontiers une jolie carrière, a laissé quelques toiles qui ont un lien de parenté évident avec l'oeuvre de son père. Mais traitées de façon toute personnelle : son dessin est sûr, sa lumière est chaude, il déploie un art de la composition qui rappelle qu'il fut, en la matière, à excellente école. Il n'a pas la virtuosité de son père, et ses toiles manquent de cette originalité qui fait les grands artistes. Mais sa mort, à l'âge de 37 ans, a sans doute arrêté en plein envol un style qui aurait sans nul doute évolué. Ses amis Yves Brayer et Robert Humblot étaient persuadés qu'il se ferait un nom. Je vous propose pour finir une promenade dans une bastide, en commençant, une fois n'est pas coutume, par les détails !


Village 1933 - Mairie de Saujon


(1) C'est à l'occasion du legs Gaston Balande que la mairie de Saujon s'est vu attribuer quelques toiles du fils du peintre, toiles parfois fort abîmées, que le père inconsolable avait conservées dans son atelier.
(2) C'est le catalogue raisonné de Gaston Balande qui propose ce maître pour André : or, Jean-Paul Laurens est mort en 1921, alors qu'André Balande n'avait que 17 ans, il ne peut donc pas avoir suivi ses cours bien longtemps. Par contre, il semble que Gaston ait, lui, vraiment suivi les cours de Laurens. Ce peintre d'histoire au talent très particulier, s'était spécialisé dans la représentation de ces scènes héroïques reconstituées, vantant la splendeur passée de la France ou de l'Europe. Très érudit, homme de conviction politiques et laïques, il utilisait son art pour affirmer ses idéaux. Sa touche est aisée, très classique, voire hyper réaliste dans l'invention, et il s'était fait une réputation de la maîtrise de grands espaces vides qui donnaient à ses tableaux une forte puissance suggestive. Le musée d'Orsay lui a consacré, il y a une quinzaine d'année, une exposition remettant au jour ce peintre aujourd'hui décrié, trop classique, trop "officiel".
Sacahnt que les deux fils de Jean-Paul Laurens ont aussi été professeurs à l'Académie Julian, il est plus vraisemblable qu'André Delauzières ait été l'élève de l'un d'eux, Paul-Albert ou Jean-Pierre.

dimanche 27 octobre 2013

GASTON BALANDE : LA CRUCIFIXION DE SAUJON (2)


Voici la toile découverte dans l'église de Saujon qui m'a mise sur la voie de Gaston Balande. Frappée dans un premier temps par la luminosité de la scène, vivement éclairée par une large tache lumineuse blanche qui se répercute en échos sur le corps du Christ, légèrement décentré vers la gauche, sur le turban des hommes et sur les voiles de femmes. Reprise sur les murs et les toits des maison de Jérusalem, elle s'égaye ensuite en petits éclats triangulaires sur les tentes de bédouins plantées devant les remparts. Et pourtant, la scène est sombre, dramatique ... le ciel est chargé de lourds nuages noirs. Cet horizon plombé et lourd, à peine percé d'une improbable trouée de lumière au-dessus de la tête du Christ, clos le haut de la toile. Il en écrase le chatoiement et, repris dans l'angle inférieur gauche au niveau des soldats assis qui contemplent les suppliciés, il ferme complètement l'horizon sur la gauche. 


Balande affectionne les points de fuite... toute sa peinture en est imprégnée. Ici, pour mieux "saisir" le spectateur, il utilise deux points de fuite : un à droite, aux 3/5 de la hauteur du tableau, c'est le point lumineux. L'autre est situé en dehors de la toile, sur la gauche, défini par le croisement de la lance du soldat assis au premier plan avec le bras horizontal de la croix du Christ : il se pose comme le contrepoint sombre à la luminosité aveuglante de cette scène écrasée de soleil. Le corps trop blanc du Christ se situe à l’intersection de ces deux faisceaux qui, l'un après l'autre, attirent l’œil vers les deux extrêmes et il recentre le regard du spectateur sur l'essentiel. 


À cette mise en place "principale", correspondent plusieurs installations secondaires, très subtiles, qui donnent au tableau toute sa force. D'abord, les trois croix qui scandent l'espace, massives sans être écrasantes, impulsent à la composition une verticalité impressionnante. Elle est "stabilisée" par le plan coupé horizontal (en rouge sur la photo) qui passe par les bras des instruments de torture des trois crucifiés.
Ensuite, pour ôter à l'ensemble une impression de quadrillage, Balande a "joué" du triangle. Son "modèle" serait celui qui est dessiné par le bras gauche du Christ et celui du mauvais larron. A partir de là, Balande disposait de la pente d'inclinaison des jambes, des cuisses et des mollets de suppliciés. Puis, il a parsemé la scène de divers triangles aux proportions identiques : celui du soldat du premier plan, celui, au-dessus, des femmes éplorées, celui du cavalier situé précisément au centre du tableau, et, à droite, celui des hommes qui observent le spectacle de loin. 
Enfin, comme autant d'accents qui équilibrent harmonieusement les pleins et les vides, il a ponctué sa composition de petits triangles éparpillés, ceux des tentes plantées devant Jérusalem. 


Tout ce savant travail de composition, que Balande dans l'ensemble de son oeuvre semble pratiquer avec beaucoup de naturel, n'est pas gratuit. Regardons de nouveau la peinture dans son ensemble : la scène principale est, bien sûr la Crucifixion, vue en contre-plongée audacieuse. Et pourtant, dès le premier instant, le regard est attiré vers les lointains, vers la ville, vers la foule grouillante qui s'agite dans la plaine en contrebas. Car nous sommes sur la pente qui monte vers le Golgotha, et arrivés en haut, avant même d'être saisis par l'horreur de la scène qui s'y déroule, nous embrassons l'horizon. Comme si Balande avait, par cette mise en place aérée et tourbillonnante, voulu signifier le caractère universel du Sacrifice : le Christ meurt pour racheter l'humanité. Et cette humanité, elle est là, partout. Elle nous distrait du spectacle désolant de ces hommes en croix, ceinturés, agonisants. Et soudain, notre regard qui papillonnait dans ce paysage ensoleillé, bute contre le ciel noir, il se heurte à la partie massive de la ville de Jérusalem, là-haut à gauche, et, cherchant à s'échapper, il bute contre le soldat assis, qui, de dos, surveille le supplice. L’œil enfin s'arrête sur le corps souffrant de l'homme qui nous fait face, dans sa nudité ensanglantée, le visage dévasté, les genoux écorchés, les muscles tétanisés : tout est consommé.


Il ne nous reste plus qu'à nous perdre dans la contemplation des détails, dont la toile fourmille, comme autant de petits tableaux dans cette immense peinture d'église. Toute l’iconographie traditionnelle de la Crucifixion est présente dans la toile : le soldat romain, la ville de Jérusalem, au loin, le groupe des femmes éplorées qui soutiennent Marie désespérée aux pieds de son Fils, les soldats qui jouent la tunique du Christ aux dés, et même la cruche qui évoque l'épisode du soldat qui abreuve l'agonisant en approchant de ses lèvres une éponge imbibée d'eau et de vinaigre, plantée au bout de sa lance (1).  


Balande est allé à Tunis au début du siècle, et au Maroc en 1929, et il ne fait aucun doute qu'il a rapporté de là-bas ces impressions de soleil et de lumière, ces images de ville aux murs blancs et aux tentes dressées sur la pierraille. La crucifixion de Saujon date d'ailleurs de 1935, et autant dire que ces souvenirs restent vifs sous son pinceau.

Depuis le haut : Au Maroc, Oujda, Tendrara, 1929, collections particulières

En 1935 Balande est au sommet de sa carrière, il travaille pour le Normandie, pour le paquebot De Grasse, il participe à la décoration du Ministère de la Marine... Comment fut-il amené à peindre cette toile pour l'église de Saujon ? J'avoue ne pas connaître les détails, sans doute faciles à retrouver, mais entre l'abbé Couturaud qui fut son mentor et son beau-frère, ou neveu, je ne sais trop, le Père Sylvain Roux, il n'était pas anticlérical. Et connaissant sa propension à travailler pour des commanditaires locaux, il n'a pas rechigné à, pour une fois, faire une peinture religieuse. Pour une fois, car de tels sujets sont extrêmement rares dans son corpus. 


30 ans après, en 1966, il traitera de nouveau, mais d'une manière totalement différente, presque comme un vitrail, le Golgotha. C'est du moins le titre qu'avance le catalogue raisonné, titre qui me semble étonnant car le Christ ne fut pas crucifié la tête en bas... et le mont proche de Jérusalem, porte ici, contrairement à toute logique iconographique, 4 croix. Pas de crâne, élément incontournable de la dénomination du lieu. Qui ne ressemble pas vraiment à un mont d'ailleurs. Même s'il domine la ville au loin, il semble plutôt plat et vaste. Pas de soldats non plus, seulement des femmes éplorées au pied de ces instruments barbares. Ne serait-ce pas plutôt un crucifixion de Saint Pierre ?? Dont la tradition veut qu'il ait été supplicié à Rome, dans le Circus Vaticanus, à l'emplacement approximatif de l'actuelle Basilique Saint Pierre. Ce cirque, construit par Caligula sur la colline Vaticane, accueillait en effet les persécutions de chrétiens qui étaient, une fois morts, rendus à leur famille pour être inhumés. La représentation semblerait plus proche de cet épisode que d'un Golgotha. La ville blanche qui s'étend derrière la scène du supplice serait donc plutôt Rome.


(1)La mort de Jésus  selon Matthieu 27, 45-56
A partir de la sixième heure, l'obscurité se fit sur tout le pays, jusqu'à la neuvième heure. Et vers la neuvième heure Jésus clama en un grand cri : "Éli, Éli, lema sabachtani", c'est-à-dire: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Certains de ceux qui se tenaient là dirent en l'entendant: "Il appelle Élie, celui-ci!". Et aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il imbiba de vinaigre et l'ayant mise au bout d'un roseau, il lui donnait à boire. Mais les autres lui dirent: " Attends ! que nous voyions si Élie va venir le sauver !"Or Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit.
La mort de Jésus selon Marc 15, 33-39
Quand il fut la sixième heure, l'obscutité se fit sur le pays tout entier jusqu'à la neuvième heure. Et à la neuvième heure Jésus clama en un grand cri: "Élôï, Élôï ", lama sabachthani", ce qui signifie: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Certains des assistants dirent en l'entendant: "Voilà qu'il appelle Élie !" Quelqu'un courut tremper une éponge dans du vinaigre et, l'ayant mise au bout d'un roseau, il lui donnait à boire en disant: "Attendez voir si Élie va venir le descendre !". Or Jésus, jetant un grand'cri, expira. Et le rideau du Temple se déchira en deux, . du haut en bas. Voyant qu'il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s'écria: "Vraiment cet homme était fils de Dieu !"
La mort de Jésus  selon Luc 23, 44-46
C'était environ la sixième heure quand le soleil s'éclipsant, l'obscurité se fit sur le pays tout entier, jusqu'à la neuvième heure. Le rideau du Temple se déchira par le milieu, et Jésus dit en un grand cri: "Père, je remets mon esprit entre tes mains." Et, ce disant, il expira.
La mort de Jésus selon Jean 18, 28-30
Puis, sachant que tout était achevé désormais, Jésus dit, pour que toute l'Écriture s'accomplît: "J'ai .soif." Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d'hysope et on l'approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: "Tout est achevé", il baissa la tête et remit son esprit".

vendredi 25 octobre 2013

GASTON BALANDE : UN PEINTRE A DÉCOUVRIR (1)

Gaston Balande, autoportrait, vers 1920 - Collection privée
Source Wikimedia 

L'église de Saujon, qui héberge on l'a vu des chapiteaux romans d'une rare qualité iconographique, abrite une peinture qui accroche le regard par son style nerveux et par la subtilité de sa composition. Le sujet en est classique puisqu'il s'agit d'une crucifixion, intitulée sans ambages "Golgotha".  La toile, apprend-on par le cartouche, a été peinte en 1934 par un certain Gaston Balande, "artiste-peintre saujonnais". Diable !! Un artiste peintre de Saujon ?? un simple amateur ayant un tel talent ou un "vrai" peintre renommé et reconnu ?? Ma curiosité piquée, j'ai ainsi découvert ce Gaston Balande, de son vrai nom Blandin, qui n'eut de saujonnais que sa petite enfance. Il est né le 31 mai 1880 à Madrid, fils illégitime du chef de gare de la petite ville de Saujon, et de la fille des propriétaires du Café de la Gare. Les amants, apeurés par le scandale, fuient en Espagne, où l'enfant naît... mais bientôt le couple se sépare et il ne reste plus à la jeune femme abandonnée qu'à regagner le giron familial, son bébé sous le bras. C'est ainsi que Gaston passa toute son enfance chez ses grands-parents, enfant solitaire qui aimait déjà crayonner dans le grenier du Café. Il reproduit des dessins entrevus sur les étals du marché de Saujon (merci Goupil !!)! Il a 11 ans quand sa mère rencontre Fernand Balande, un jeune mécanicien de 23 a,s qui l'épouse et reconnait l'enfant, qui se voit ainsi "lavé" du soupçon d'illégitimité (il n'aimait guère avouer qu'il était né à Madrid !).


Autoportrait en chasseur, 1913 - Mairie de Saujon
L'homme est superbe, et, manifestement, en est conscient !! Son air altier, sa pose nonchalante, son chapeau négligemment incliné en font un portrait d'une rare élégance ! Il aimera se représenter à tous âges, toujours aussi beau d'ailleurs !

L'enfant n'est guère attiré par l'école et, son certificat d'études en poche, il commence un apprentissage. Sa mère le rêvait cuisinier-pâtissier : elle le voyait déjà reprendre le café familial... mais cela ne l'intéresse pas. Il préfère ce qui a trait, même de loin, avec la peinture : il travaille d'abord comme apprenti peintre chez un carrossier, puis chez un peintre en bâtiment. Il finit par avoir la chance d'être embauché par un restaurateur de tableaux anciens, à Cholet. Son travail est alors remarqué par l'Abbé Couturaud, curé de Royan, lui-même ancien élève d'Harpignies (1819-1916). Le jeune homme découvre alors sa voie : en 1900, il part s'installer à Paris, s’inscrit à l'École des Arts Décoratifs, dont il réussit le concours en 1901. Il doit, pour survivre, exercer différents métiers peu rémunérés et profite de ses heures de liberté pour visiter les musées de la capitale. Après son service militaire, au cours duquel il est réformé à la suite d'une maladie pulmonaire, son mariage avec Claire Roux, il retourne à Paris où il continue à peindre. Il a enfin les moyens d'avoir son propre atelier, qu'il installe à Étaples (Pas-de-Calais), et il multiplie les peintures décrochant peu à peu divers prix. Celui de l'Institut, accompagné d'une bourse, lui permet en 1912 d'entreprendre un petit tour d'Europe : Belgique, Hollande, Italie, Espagne, dont il ramènera "l'asile de vieillards à Tolède", visible à la mairie de Saujon.

L'Asile de vieillards à Tolède (1912) Mairie de Saujon

Dès lors, sa peinture devient sa vie !! Jusqu'à la fin, il meurt à 91 ans, il peint ... on parle de 4 à 5000 dessins, peintures, aquarelles... Le premier tome de son catalogue raisonné, publié par l'Association des Amais de Gaston Balande est, d'ailleurs, déjà paru et regroupe 640 œuvres authentifiées. Dont l'immense majorité sont actuellement dans des collections privées, les autres (1) se trouvant souvent en Charente-Matime, à La Rochelle, à la mairie d'Aytré, à celle de Pons mais surtout à celle de Saujon. A la fin de sa vie, Balande passait une partie de l'année à Lauzières, près de La Rochelle. Or, en 1971 un ami vint lui rendre visite pour lui faire part du problème de son atelier parisien, situé boulevard Arago : cet atelier faisait partie d'un ensemble d’ateliers d'artistes racheté par un promoteur qui voulait les détruire pour construire des immeubles d'habitation. On était dans les Trente Glorieuses triomphantes et dévastatrices !! Il fallait donc déménager ses toiles, qui ne pouvaient en aucun cas être logées dans sa cabane de Lauzières. L'ami, qui était de Saujon, suggéra à Gaston de léguer ces toiles à la mairie de la ville de son enfance, afin d'y installer un musée qui lui serait consacré. Malheureusement il mourut deux mois plus tard, avant de concrétiser ce projet : sa veuve, sa deuxième épouse, sœur de Claire Roux (2), eut à cœur de respecter cette volonté et la ville de Saujon devint ainsi propriétaire d'une collection importante de toiles du peintre (22 environ).

Un poilu, hôpital 109 Saujon (1914) Mairie de Saujon
On dirait presque un autoportrait, tant cet homme barbu ressemble au peintre.

Mais revenons à la carrière du peintre. Durant la Guerre, il ne peut combattre car il est de santé trop fragile, il s'engage donc comme infirmier volontaire à l'hôpital de Saujon, implanté dans le château de la ville. Un portrait de poilu mort dans cet hôpital, conservé par la mairie de Saujon témoigne de son attention aux hommes et son empathie, qui s'étaient déjà exprimées dans sa toile de Tolède. Puis, en 1917, il est chargé de mission aux armées pour aller peindre sur le vif les scènes de guerre les plus frappantes.

Balande (au second plan) en mission en février 1917 sur le Front.

Ses toiles, évocatrices et sobres, n'en sont pas moins émouvantes et chargées d'un message moral qui nous impressionne encore, témoins ce fort de Nieuport dévasté par les bombes, ou ce soldat qui, portant sur l'épaule une croix pour enterrer dignement les morts au combat, gravit un symbolique Golgotha... pendant qu'à l'avant des brancardiers recherchent les cadavres. Le terrain est dévasté par des trous d'obus, la progression est lente et difficile, en bas, des hommes accompagnent un convoi clairsemé. On remarque, sur la droite, une autre croix, orange, qui marque l'emplacement d'une mise en terre récente.


En 1918, a lieu sa première exposition à La Rochelle, et c'est à cette occasion qu'il trouve, près de cette ville, une petite cabane qui deviendra son pied à terre charentais, y adjoignant un atelier et l'agrandissant souvent. Désormais, il partage son temps entre son atelier parisien, situé Boulevard d'Arago, et Lauzières, près de Nieuil sur mer. Il abandonne définitivement son atelier d'Etaples en Normandie et achête même en 1920, l'ancien prieuré de Lauzières pour améliorer son installation. C'est là qu'il se liera d'amitié avec Alber Marquetl, lorsque ce dernier s'installera à La Rochelle, sur les conseils de Signac. Nommé secrétaire du Salon d'Automne, sa notoriété s’accroît, il réalise même un carton pour une tapisserie commandée par les Gobelins. En 1925, il expose à Bruxelles et est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Il expose, en Italie, et il est nommé professeur à l'école américaine des Beaux-Arts de Fontainebleau. Il devient aussi conservateur du musée de La Rochelle (3). Comme Méheut, il peint pour décorer les transatlantiques, ou pour le Ministère de la Marine. Artiste confirmé et réputé, il reçoit de nombreuses commandes officielles, comme la décoration de l'hôtel de ville d'Anbervilliers.
Quand la guerre éclate, il est dans la région parisienne : il participe à l'exode et se réfugie à Lauzières. C'est là qu'il accompagnera les derniers instants de son fils unique, André, blessé en 1940, et décédé des suites de ses blessures pendant sa convalescence en Charente-Maritime (4).

Raffinerie de pétrole du Hâvre, 1960 - Mairie de Saujon

Balande, après la guerre, se révolte contre l'évolution de la manière artistique, traitant les nouvelles tendances de "bidule" et s'insurgeant contre le fait que, selon lui, on se moque du public. Et même si'l doit subir l'infamie d'être "démodé", et de voir ses commandes officielles diminuer, il continue à peindre de façon traditionnelle, même si, c'est évident, sa manière évolue. Présentant que son art sera, après ce purgatoire, de nouveau apprécié, il met à la porte les marchands peu scrupuleux qui tentent de venir lui acheter des toile à vil prix. Et il continue à peindre : impressionné par l'évolution technique de la société, il s'intéresse aux lieux industriels. Il peint, et c'est original, des raffineries, des usines, des ateliers sidérurgiques.


La visite du Général de Gaulle à La Rochelle en 1945 - Marie de Saujon
avec au premier plan les portraits des personnage présents lors de cette visite, qu'un spécialiste rochelais pourrait identifier sans difficulté !

Son oeuvre, lumineuse, colorée, diverse,  ne néglige aucun sujet : paysages, ports, scènes de fêtes ou manifestations politiques, comme la visite du Général de Gaulle à La Rochelle en 1945, natures-mortes, bouquets, portraits et autoportraits... Finalement ce sont les scènes religieuses, comme celle admirée à l'église de Saujon, qui sont les moins courantes chez ce peintre témoin de son siècle.

La fusion de l'acier à Knutange, 1956 - Mairie de Saujon


(1) On peut voir des Balande au Centre Pompidou (Un beau jour d'été, 1921) ou au musée d'Orsay (Pont de Saint-Aignan, vue de la terrasse du château)
(2) L'histoire de ce remariage mérite d'être contée. Il avait épousé Claire Roux, nous l'avons, très jeune et le couple resta très uni durant toute son existence. Or, le 16 février 1970, Claire mourut, le laissant désemparé par cette nouvelle épreuve (il avait perdu son fils en 1941 et ne se remit jamais de ce deuil). Elle laissait aussi une soeur âgée, Denise, qui vivait avec eux depuis de nombreuses années, l'aidant à tenir sa maison et dans les nombreuses activités administratives qu'engendrait l'activité artistique de Gaston. Or Denise n'avait aucune ressources propres et Gaston Balande, conseillé par des amis proches, décidé de l'épouser dans le seul but de lui laisser ses biens et de réduire ainsi pour elle les droits successoraux, s'il décédait avant elle. Le mariage fut célébré le 30 avril 1970 à la mairie du XIIIème arrondissement de Paris, et vous imaginez la tête du maire lorsqu'il s'émerveilla de voir triompher l'amour aussi tard, et se vit répondre par Gaston qu'il était un veuf inconsolé !! Balande mourut un an après, le 8 avril 1971, et fut enterré à Nieuil sur Mer.
(3) musée auquel il fera acquérir, peu avant son départ, une oeuvre de Marquet !
(4) André, Gaston, Paul Balande était, lui aussi, peintre et il avait un joli coup de pinceau ! Pour ne devoir son succès qu'à son propre mérite, André avait choisi de peindre sous le pseudonyme de Delauzières.
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