Affichage des articles dont le libellé est macchiaioli. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est macchiaioli. Afficher tous les articles

jeudi 22 août 2013

BREF DICTIONNAIRE DES MACCHIAIOLI



Pour en finir avec les Macchiaioli, un article hommage où je présente très succinctement chacun d'eux, des noms que nous connaissons mal et pourtant, tous, des personnalités attachantes. J'ai illustré chaque brève note d'un portrait, choisi sur le net, le plus proche possible de l'allure qu'avait le peintre dans les années d'existence du mouvement, préférant toujours les peintures ou les autoportraits, quand c'était faisable. Dernière remarque : pas la moindre femme chez les peintres florentins, alors que les impressionnistes avaient des collègues femmes !!


Guiseppe ABBATI (Naples 1836 - Florence 1868) volontaire durant trois ans dans les troupes de Garibaldi, il est blessé en 1860 à la bataille de Capoue où il perd un œil. Il s'engage à nouveau aux côtés du héros en 1862 et se porte volontaire lors de la campagne militaire de 1866 en Vénétie. Un soldat mais aussi un excellent peintre, qui se taillera une place de premier plan parmi les macchiaoli. Il meurt en 1868 des suites d'une morsure de son chien que lui avait offert son mécène, Diego Martelli. On remarque le chien et le bandeau sur l'oeil perdu dans ce portrait que fit Boldini de lui.




Cristiano BANTI (Santa croce sull'Arno, 1824 - Montemurlo 1903) D'une famille aisée, il accueille les peintres dans ses maisons toscanes, peint avec eux et achète nombre de leurs oeuvres, constituant une belle collection qui est exposée aujourd'hui au Palazzo Pitti. Nommé professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Florence en 1884, il sera chargé de réorganiser le musée des Offices. Remarquez combien Boldini, toujours lui, met d'acuité dans ses portraits : on voit ici combien Banti était, par rapport à ses autres collègues, un "dandy" !






Giovanni BOLDINI ( Ferrare, 1842 - Paris, 1931) celui qui a fait le plus de "vieux os" !! et la carrière la plus brillante ! mais il n'est macchiaolo qu'un temps ! au tout début de sa carrière. Plus jeune que les autres, il préfére le portrait au paysage, et réalise de nombreux portraits de ses amis peintres avant de les quitter pour s'installer à Paris en 1867. Dès lors, sa carrière est établie, il devient vite célèbre et recherché : il s'éloigne de la manière macchiaoli dès 1876 et développe un technique très rapide et synthétique qui va jusqu'à dissoudre le sujet dans des impressions colorées. Boldini, le grand portraitiste de tous ses compagnons de palette, s'est aussi représenté : distingué, raffiné, prêt à partir pour le Bois ou l'Opéra, il est le prototype de l'élégant parisien !!



Odoarno BORRANI (Pise, 1833 - Florence, 1905) habitué du café Michelangiolo, il s'engage dans l'artillerie toscane. Proche des deux écoles, il pratique aussi bien Castiglioncello que Piagentina. En 1876, il tente d'ouvrir une galerie avec Lega pour promouvoir le nouveau courant artistique mais ce projet est un échec. Il ouvre alors une école privée de peinture pour subvenir à ses besoins. Il obtient quelques succès mais finit dans la misère, obligé de faire des décorations sur céramique ! Dans son autoportrait, Borrani se campe les bras croisés, un livre à la main et sa petite moustache à la Napoléon III lui donne un air très fier !

Vincenzo CABIANCA (Vérone, 1827 - Rome, 1902) peintre de tableaux de scènes de genre, il s'enthousiasme pour la macchia à son arrivée en Toscane et devient, selon Cecioni "le plus affirmé, le plus violent, le plus absolu des macchiaoli". Après avoir peint avec ses amis toscans, il part pour Paris et à son retour, s'installe à Parme, puis à Rome où il connait un certain succès. Boldini nous le présente la mâchoire décidée, l’œil vif et d'une élégance de muscadin !






Adriano CECIONI (Fontebuona, 1836 - Florence, 1886) reçoit en 1863 une bourse pour étudier hors de Toscane. Il part alors à Naples où il rencontre De Nittis et fonde avec lui l'école de Resina et le rejoint même à Paris. Mais il n'aime pas l'art français et peu à peu se brouille avec tout le monde. De retour à Florence dans les années 1870, il devient le théoricien de la macchia, s'imposant comme critique d'art. C'est un virulent polémiste et ses écrits sont fondamentaux pour l'étude du mouvement. En 1884, un poste de professeur lui assurera la matérielle et lui permettra de finir sa vie sans trop de soucis financiers.
On sent le querelleur dans ce portrait que fit de lui Borrani, l'homme a les bras croisés, l'air altier et décidé et fixe le spectateur d'un air qui n'a pas l'intention de s'en laisser conter !

Giovanni (dit Nino) COSTA (Rome 1826- Marina di Pisa 1903) rencontre De Tivoli en 1849 lors de la défense de Rome. Obligé de fuir la ville après la défait de la République Romaine, il finit par s'installer à Florence en 1859 où il retrouve son ami florentin au Café Michelangiolo. Lors d'un séjour en France, il séjourne quelques temps auprès des artistes de la forêt de Fontainebleau. De retour en Toscane, il combat auprès de Garibaldi, puis, la paix revenue, s'implique dans la vie politique. En 1878, se forme autour de lui une nouvelle école, l'école Étrusque, et il connait un certain succès (Biennales de Venise, exposition diverses). Il a laissé ses mémoires, document passionnant sur la vie d'un artiste en cette seconde moitié du XIXème. Frédéric Leighton, rencontré dans les Castelli Romani, lors de son exil à Arricia, puis retrouvé à Londres en 1861, en a laissé ce portrait doré et chaleureux, presqu'intime.

Vito D'ANCONA (Pesaro 1825 - Florence 1884) est, comme Banti, originaire d'une famille aisée. Passionné pour la littérature italienne et étrangère, en particulier les naturalistes français, il fréquentera de nombreux artistes français et italiens, participant aux premières recherches sur les Macchiaioli et se passionnant toujours pour les derniers développements artistiques. Il s'installe d'ailleurs à Paris en  1860, et y reste 7 ans. Après son retour à Florence, bien que très malade, il continue à peindre, obtient même une médaille d'or à Naples et c'est que lorsque la paralysie l'immobilise définitivement, en 1878, qu'il cesse toute activité. Il se représente, jeune encore, les traits déjà un peu empâté, et non encore pourvu de l'abondante barbe qui le caractérisera par la suite.

Serafino DE TIVOLI (Livourne, 1826 - Florence, 1892) participe, lui aussi, aux batailles de Rome, et est l'un des ardents protagonistes des discussions politiques du Michelangiolo. Il découvre Paris très tôt, en 1855, à l'occasion de l'Exposition Universelle et y rencontre Troyon, Rosa Bonheur et Decamps. De retour à Florence, il est l'un des premiers à encourager un changement de technique et à théoriser la macchia. Sa carrière sera inégale et, après un long séjour à Paris de 1873 à 1890, il rentre à Florence où il meurt dans le dénuement. Aucun portrait ou autoportrait du "Père de la Macchia", juste cette photo de lui, très "bourgeois" placide avec gilet et chaîne de montre !


Giovanni FATTORI (Livoune 1825, Florence 1908) était un amateur passionné de romans historiques de Walter Scott ou Victor Hugo et c'est sans doute pour cela qu'il aimait peindre des scènes de batailles, épiques. Ardent défenseur de la Macchia, il sera pourtant, à partir de 1880, parmi les déçus de cette génération et développera une sensiblité picturale très différente de celles de ses débuts, plus proche du naturalisme européen. Il s'autoportraiture de façon classique, tout jeune, palette et pinceau à la main, le cheveu un peu fou, presque romantique !






Silvestro LEGA (Modigliana, 1826 - Florence, 1895) a, nous l’avons vu, fait u peu bande à part quand il est tombé amoureux de la fille aînée de Spirito Batelli. C'est grâce à l'accueil de ce dernier à Piagentina qu'il fondera l'école du même nom, branche jumelle des machhiaoli. Son séjour auprès de sa belle est une période d'intense production artistique pour lui et il y affirme ce style lumineux et paisible qui le caractérise. Après la mort de Virginia, il fait une dépression, sombre dans l'inactivité et développe une maladie oculaire qui l'empêche de peindre. En 1876, il tente d'ouvrir une galerie à Florence avec Borrani, mais le projet échoue. Il meurt assez pauvre en 1895, d'une maladie d'estomac. Tout jeune, son autoportrait le montre anguleux, lui aussi adepte de la moustache et du bouc, et pourtant presque timide et très réservé.



Antonio PUCCINELLI (Castelfranco di Sotto, 1822 - Florence, 1897) obtient, après la première guerre contre l'Autriche, un bourse pour aller étudier à Rome. Lorsqu'il rentre à Florence, il se voit attribuer un poste d'enseignement à l'Académie de la ville. Pourtant il s'intéresse à la peinture "moderne", et veut même, en 1858, fonder un périodique pour promouvoir les peintres toscans contemporains. Le projet échoue et, connaissant un réel succès, il est nommé professeur à l'Académie de Bologne. Son portrait, dont je n'ai pas réussi à identifier l'auteur, le campe en parfait artiste : béret, foulard et blouse de peintre brune.



Raffaello SERNESI (Florence 1838 - Bolzano, 1866) fréquent bien spur le Café Michelangiolo, ocmbat dans le corps expéditionnaire toscan, puis de retour à Florence, aime à peindre en plain air avec tous ses amis macchiaioli. Il montre un intérêt marqué pour les peintres du Quattrocento (comme Borrani, Lega et Fattori) et participe de près à l'école de Piagentina. Il présente au salon de Florence de 1861 un tableau Petits voleurs de figues, jugé immoral par le jury ! En 1866, il combat aux côtés de Garibaldi pour prendre la Vénétie. fait prisonnier par les autrichiens, il meurt des suites de ses blessures à Bolzano. C'est le héros militaire du groupe, mort jeune pour leur idéal commun. Le seul portrait que j'ai trouvé de lui s'est vendu en vente publique (c'est pour cela qu'il est barré d'un filigrane inopportun) : c'est un autoportrait assez conventionnel, (pourtant Sernesi devint un macchiaolo ardent), et l'on ne devine pas, sous les traits de ce jeune homme assez académique, la fougue qui fut sans doute celle de l'artiste. 

Le père de Telemaco SIGNORINI (Florence, 1835 - Florence, 1901) était peintre à la cour du grand-duc de Toscane. Ce qui n'empêcha pas le fils d'être parmi les plus ardents inventeurs de la "macchia". Enrôlé comme tous dans l'artillerie toscane, il fera aussi un séjour à Paris. On lui doit des toiles audacieuses, comme la salle des agitées au Bonifacio de Florence, la prison de Portoferraio ou le Ghetto de Venise qui suscite lors de son exposition de vives critiques. Il devient, au milieu des années 1860, un écrivain polémiste et brillant, et on peut le classer parmi les théoriciens du groupe. Il participe aux différentes publications sur les macchaiaoli et voyage beaucoup. C'est leu seul, mis à part Boldoni, qui recevra une commande de Goupil, et il se verra attribuer un poste de professeur à l’Académie de Florence sur la fin de sa vie. Sa photo le montre chaussant de fines lunettes qui accentuent son air d'intellectuel convaincu ! 




Federico ZANDOMENEGHI (Venise, 1841 - Paris, 1917), avec un nom pareil, est bien sûr vénitien, et c'est là qu'il se forme. Il participe en 1860 à l'expédition garibaldienne des Deux-Siciles, et se retrouve étiqueté déserteur par la police autrichienne. Ne pouvant rentrer à Venise, il erre un peu et finit par y revenir, ce qui lui vaut d'être arrêté et emprisonné en 1862. Il s'évade et part à Florence où il se lie d'amitié avec le mouvement machhiaiolo. Lorsque Venise est libérée, il rentre chez lui mais garde des contacts avec le groupe. En 1874, il va s'installer à Paris où il devient proche des impressionnistes et participe même à leurs expositions. Pourtant, il rêve de revenir à Venise, désir qui ne sera pas exaucé, même si la Biennale de Venise lui consacre, en 1914, une importante exposition rétrospective. Il porte beau sur cet autoportrait qui le peint inquiet, le sourcil froncé et la bouche entrouverte, comme s'il était en train de s’apostropher lui-même !




Sources des photos illustrant cet article :
L'article est écrit grâce au lexique fourni par le catalogue de l'exposition.


dimanche 4 août 2013

LES MACCHIAIOLI (5) : ALORS IMPRESSIONNISTES OU NON ??


Cristiano Banti : portrait d'Alaide Banti au jardin, vers 1870
Florence, collection privée, héritiers Banti

Voilà, nous connaissons maintenant bien mieux ces Macchiaoli* que l'exposition de l'Orangerie a si bien présentés. Mais, rappelons-nous, le titre de l'exposition, plus vendeur sans doute que les Macchiaioli, était "Les Macchiaioli, des impressionnistes italiens ?". Outre l'aspect commercial évident de la question, il est intéressant de s'intéresser à cette école de peinture qui fut vraiment active de 1858 à 1870 environ et qui s'est développée en parallèle de notre Impressionnisme.

Giovanni Fattori : l'Arno à Bellariva, 1866
Livourne, Bottega d'arte Livorno

Cette peinture, d'une étonnante hardiesse, surprend par sa force, par sa monumentalité et surtout, par sa luminosité. En lutte contre l'académisme, elle élabora indéniablement un langage pictural novateur. Et comme son principal mécène, Diego Martelli, fut un admirateur de la première heure des impressionnistes, il est naturel de s'interroger sur les rapports que purent entretenir ces deux courants picturaux, et quelles furent leurs influences réciproques. Qui vint en premier ? Qui saisit le mieux l'esprit du temps ? Pourquoi les impressionnistes sont-ils aussi célèbres alors qu'on ignore encore les macchiaioli ?

Raffaello Sernesi, la pointe du Romito vue de Castiglioncello, vers 1866
Viareggio, Istituto Matteucci

Ces deux tendances entretiennent, c'est évident, un même rapport à la nature, une vocation partagée pour le changement et surtout une même distance à l'égard de la peinture dite "classique". Mais là semble s'arrêter le rapprochement. Volontiers admirateurs de Courbet, certains Macchiaioli pourraient être rapprochés du style de ce dernier, mais ils gardent leur inspiration propre.

Telemaco Signorini : Lune de miel, 1862-63
Viareggio, Istituto Matteucci

Diego Martelli qui n'eût de cesse de 1780 à 1895 d'insérer sans relâche l'expérience des peintres toscans dans le contexte artistique européen, réaffirme régulièrement le caractère anti-académique et expérimental du mouvement, les définissant volontiers comme "des courageux pionniers de l'avenir". Il insiste toujours sur leur "opposition" qui, dit-il "ne se limita pas à changer de fond en comble la manière de peindre, elle modifia aussi le choix des motifs ; s'affranchissant des fleurs poétiques de l'Arcadie, elle alla à la recherche du vrai, du grandiose, du terrible et soutint à ses dépens qu'il pouvait exister un autre genre de poésie et une réalité digne d'être reproduite, même là où l'ancienne école d'arrêtait, par crainte de verser dans l'horreur et dans la laideur".. Mais jamais il ne confond macchia et impressionnisme et distingue toujours dans son discours, les deux écoles.

Nino Costa, Ripa Grande, 1848
Rome, Galerie nationale d'Art Moderne et Contemporain

Pour mieux comprendre les liens entre ces deux courants, il faut rappeler que le contexte politique du Risorgimento, eut une grande influence sur les peintres italiens. Or, l'époque de la macchia est aussi celle où l'Italie devient une nation libre, unie et indépendante à la fois grâce à la France (aide de Napoléon III lors des événements de 1859, à la suite des accords de  Plombières) mais également contre la France (entêtement du même Napoléon III pour défendre la papauté qui retarde jusqu'en 1870 la réunion de Rome à la nouvelle Italie). De la même façon, le mouvement des macchiaioli éprouve une attirance-répulsion pour ce qui se passe à Paris en matière d'art. Lorsque Serafino de Tivoli et Francesco Saverio Altamura reviennent de Paris en 1855, ils en ramènent des impressions enthousiastes. A la même époque, les jeunes artistes visitent à Florence la collection du prince russe Anatole Demidoff, riche en "morceaux" à la dernière mode, entendez bien sûr, la mode française, et une querelle épique s'élève entre les peintres académiques, qui en disent pis que pendre, et les autres, les modernes, qui s'enflamment.

Antonio Puccinelli, Promenade au Muro Torto (détail), 1852
Viareggio, Istitutuo Matteucci

Comme "l'impression" de Monet, terme employé par dérision dans un article du Charivari par le critique Louis Leroy, le mot de "tache" est lancé par les détracteurs de cette nouvelle peinture. Comme leurs confrères français, les toscans reprirent le terme et en firent leur fer de lance : macchiaioli qualifie dès lors pour eux leur démarche, privilégiant l'abréviation, la masse et le relief. Et leur travail est étonnamment moderne.

Antonio Puccinelli, Portrait de Nerina Badioli, 1855-1866
Rome, Galerie nationale d'Art moderne et contemporain

Mais pourtant leur peinture est différente, sans doute parce qu'elle est profondément ancrée dans une culture picturale séculaire. Et leur oeuvre ne peut se comprendre sans connaitre parfaitement celle des peintres du quattrocento toscan.** Il faut bien admettre que, non contents d'être du même sang, les macchiaioli avaient chaque jour devant les yeux les chefs d'oeuvre de leurs illustres prédécesseurs. Et, quel que soit leur désir de rébellion contre l'académisme, leur goût était formé à cette fréquentation. Aucune contradiction alors au fait qu'ils aient proposé non pas une destruction mais une syntaxe moderne de l'héritage du passé et se soit appuyé sur la même poésie pour renouveler le langage pictural. Ils avaient aussi devant les yeux les mêmes paysages et les mêmes lumières. Ils se livrèrent donc à une relecture de cet héritage, au point qu'on a parlé à leur propos de "quattrocentisme". L'exposition se plait à rapprocher, sans qu'on puisse y trouver à redire,

 Fra Angelico : prédelle de l’Annonciation de Cortone, La visitation, vers 1430
Cortone, musée diocésien

Silvestro Lega, La Visite, 1858
Rome, Galerie nationale d'art moderne et contemporain

"la Visite" de Lega de "la Visitation" de Fra Angelico, même geste d'accueil et même femme vêtus de rouge qui observe la scène, de loin


Piero Della Francesca, la Flagellation vers 1470
Urbino, Galerie Nationale des Marches

Silvestro Lega, Après le déjeuner, la Pergola, 1868
Milan, Pinacothèque di Brera

"Après le déjeuner" du même Lega de "la Flagellation" de Piero Della Francesca, pour la mise en scène, formellement statique, la complémentarité des groupes de personnages et surtout le sol au dallage marqué qui accentue l'effet de perspective, créant une géométrie spatiale simplifiée et très efficace. La netteté de la construction spatiale provient, chez Lega, de la présence de la pergola et de la succession des ombres sur le sol, qui scandent des plans horizontaux successifs. Et, comme chez Della Francesca et chez nombre de ses contemporains, l'arrière-plan s'ouvre sur une portion de ciel délimitée par un petit mur encombré de pots de fleurs. Cette gravité, ce rythme lent et solennel, sont vraiment quattrocentesques.

Piero Della Francesca, Adoration de la Vraie Croix, 1532-1566
Arezzo, Basilique Saint François

 Domenico Ghirlandaio, Episode de la vie de la Vierge, Visitation (détail) 1452
Florence, Santa Maria Novella, chapelle Tornabuoni

Silvestro Lega, le Chant d'un stornello, 1867
Florence, Galerie d'Art moderne du Pallazo Pitti

Les femmes sculpturales de Ghirlandaio ou du même Piero Della Francesca sont comme l'écho ancien des jeunes femmes du "Chant d'un stornello" de Lega. Ces femmes en strict profil de médaille, se découpant dans la lumière douce d'un contre-jour, ont la même dignité, la même concentration paisible, comme si, à travers les siècles, leur rôle était resté immuable. Certes les valeurs religieuses du XVème siècle sont remplacées par les valeurs laïques bourgeoises du XIXème, mais la veine narrative est identique, simple et primitive, au sens noble du terme.

Odoarno Borrani, l'Analphabète, 1869
Collection particulière

Borrani, qui avait collaboré à la restauration des fresques de Santa Maria Novella et à celles de Ghirlandaio, traitait comme ces maîtres ses scènes de genre, dans des tonalités apaisées et pleines de dignité, à la construction limpide et immédiatement efficace. Comme nombre de prédelles, soucieuses de narrer et de démontrer. Les silhouettes sont d'une plastique parfaite, et on y lit aussi une influence flamande. La lumière, comme toujours, y joue un rôle primordial.

Domenico Veneziano, Saint Jean Baptiste dans le désert, vers 1445
Washington, National Gallery of Art

 Giovanni Fattori, La sentinelle, 1871
Collection particulière

Telemaco Signorini, le Mur blanc, 1867
Viareggio, Istituto Matteucci

Il y a, dans la façon des macchiaioli de traiter les surfaces vibrantes de lumière, par grands aplats dans fioriture, d'une manière rude et altière, comme le souvenir des anciens. En effet, jusqu’à la fin du Quattrocento, le terme "tache" (macchia) désigne "l'impression visuelle de l'ombre vue d'une distance" (selon Suqellati). A partir du XVIème, il traduit "le moment de pure idéation de l'oeuvre" (toujours Squellati), c'est à dire l'idée première, le premier "jet", fixée de manière rapide, ni affinée, ni aboutie, une sorte d'esquisse hâtive destinée à l'étude des masses et à la construction du clair-obscur, que l'oeuvre achevée rendra plus tard, grâce à une succession de glacis successifs avec plus de précision. Les macchiaioli, en produisant ce qui semblait à leurs contemporains, des esquisses, des versions abrégées, étaient jugés par ces derniers indignes du nom d'artistes. Et c'est ce même mépris dont eurent à souffrir nombre d'impressionnistes.

Alors ? Les macchiaioli sont, et restent des toscans, imprégnés de la lumière de leur terre, baigné par l'influence, fut-elle inconsciente de leurs illustres prédécesseurs. Ce sont des révoltés, des purs, et aussi, des intellectuels, souvent. Nombre d'entre eux débattent, exposent, écrivent, ils ont beaucoup théorisé leur manière de peindre et ont revendiqué haut et fort leur unité, leur enthousiasme partagé. Ils ont partagé des idéaux politiques, combattu côte à côte, porté l'amitié au pinacle et cette "école", qu'elle soit de castiglioncello ou de Piagentina, reste "à part", même s'ils ont été intéressés par ce que faisaient leurs confrères français, ils sont et restent à part. Leur regard est nouveau, moderne et aurait influencé durablement la peinture italienne s'il n'avaient pas été, ayant suivi Mazzini, un peu mis de côté comme des idéalistes rêveurs dont la nouvelle Italie unifiée n'avait que faire. 

BREF DICTIONNAIRE DES MACCHIAIOLI
* voir le Dictionnaire des peintres macchiaoli

** "Il y a, pour citer un exemple entre cent, un grand tableau de Fra Bartolomeo avec Marie-Madeleine et Sainte Catherine en adoration devant Dieu le Père, et, sur la partie basse, un paysage de campagne : un ciel bleu, de l'eau gris bleuté coulant sous un pont, des maisons grises et roses, des près verts, des meules de paille jaune. Si on découpait ce paysage, on aurait l'impression qu'il s'agit d'une peinture de Fattori, d'Abbati ou de Sernesi, totalement conforme aux canon du Caffè Michelangiolo", écrit Ugo Ojetti en 1921, à l'occasion de l'exposition rétrospective consacrée à Giovanni Fattori lors de la première biennale romaine. C'est aussi l'époque de la redécouverte des "primitifs" et ce lien n'est pas fortuit. 

samedi 27 juillet 2013

LES MACCHIAIOLI (4) : des hommes engagés

Suite de : Suite de MACCHIAIOLI (1) : le café Michelangiolo
LES MACCHIAIOLI (2) : les mécènes
LES MACCHIAIOLI (3) : LA MACCHIA


Silvestro Lega : portrait de Giuseppe Garibaldi - 1861
Le portrait est puissant : le héros est représenté grave, l'épée négligemment glissée sous le bras gauche : sa main est fine, son front, haut, souligne son air énergique. 
Modigliana Pinacoteca Silvestro Lega

C'est au début du XIXème siècle que l'on vit se former en Italie un puissant mouvement national-patriotique dont l'objectif était la création d'un Etat italien et dont l'un des mots d'ordre était "Résurrection, Risorgimento !". Mouvement cependant très divisé puisque certains voulaient une Italie monarchique fondée sur des institutions représentatives élues par un corps électoral restreint, d'autres souhaitaient une Italie fédérale sur le modèle de la Suisse, d'autres penchaient pour une centralisation rigoureuse, d'autres enfin rêvaient, dans le sillage de Mazzini, d'une Italie nouvelle, dotée d'institutions démocratiques et républicaines. La propagande orale battait son plein et le débat faisait rage partout, y compris et surtout dans les cafés. Et des dizaines de milliers de personnes, jeunes et vieux, hommes et femmes, bourgeois et gens du peuple descendaient dans la rue pour manifester, protester, lutter. Tous étaient prêts à se porter volontaires pour combattre, et ils le firent en 1848-49, en 1859 à l'occasion de la guerre franco-piémontaise contre l'Autriche, en 1860 lors de l'expédition de Garibaldi en Sicile et en Italie du Sud et enfin en 1866 lorsque le Royaume d'Italie, allié à la Prusse ferrailla contre l'Autriche pour la conquête de Venise.


Odoardo Borrani : le 26 avril 1859 - 1861
Cette toile célèbre une date importante pour les florentins : celle du 27 avril 1859, jour d'un grand soulèvement populaire pour exiger le départ du Grand Duc Léopold II.  La veille, l'Autriche avait déclaré la guerre au Royaume de Sardaigne et les florentins voulaient marcher aux côtés des Sabaudi contre l'ennemi juré de l'Italie. Une immense manifestation se déroula alors pour réclamer le départ du Grand Duc et l'instauration du drapeau tricolore. La peinture montre une jeune florentine en train de coudre, la veille de ce jour mémorable, un des étendards que brandiront les manifestants. Le vert et le blanc sont déjà réunis et, attentive, elle enfile une nouvelle aiguillée pour rajouter le rouge, celui des garibaldiens. 


Sur la table, le dé, les ciseaux, le fil rouge et sur un petit coussin quelques épingles pour raccorder les tissus. Dehors, le toit aux tuiles inégales évoque la ville, la rue, la place où l'on sera demain. La lumière pénètre doucement par la fenêtre ouverte, donnant à cette scène intime, presque bourgeoise, un caractère héroïque : au fond, dans l'ombre, une hampe attend le drapeau qui s'achève... demain sera un grand jour !
Viareggio, Istitutuo Matteucci

Tous, et parmi eux nombre de ces jeunes artistes qui animaient le mouvement des Macchiaioli : en 1848, De Tivoli et Silvestro Lega s'enrôlèrent dans le bataillon des volontaires toscans qui participèrent aux batailles de Cirtatone et de Montanara. Giovanni Fattori prit une part active aux événements politiques de Livourne. Costa s'enrôla dans la Legione Romana et combattit à Trévise, à Vicence, puis à Rome. En 1849, De Tivoli se rendit lui aussi à Rome pour y participer à la défense de la République romaine. D'autres partirent à nouveau en 1859, 1860 et 1866 : Telemaco Signorini, Guiseppe Abbati, Adriano Cecioni, Raffaello Sernesi, Diego Martelli, Federico Zandomeneghi, Odoardo Borrani. Je ne vous avais pas cité jusqu'à présent les noms des Macchiaoli mais avec cette liste vous les avez presque tous !! Sernesi n'en revint pas car blessé à la jambe alors qu'il combattait en 1866 près des garibaldiens, il fut fait prisonnier par les autrichiens et mourut à l'hôpital de Bolzano. C'est donc à bon droit que le nom de ces artistes reste lié au souvenir du Risorgimento.


Silvestro Lega : Bersaglieri avec des prisonniers autrichiens - 1861
Florence, Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti

Or, héros de l'Italie nouvelle, ils auraient dû être célébrés comme tels par le nouveau régime.. et pourtant il n'en fut rien et leur nom resta dans l'ombre, tant comme soldats que comme artistes. Sans entrer dans les détails de la subtile récupération du mouvement par une tendance très modérée du Risorgimento, il est bon de savoir que les macchiaioli firent partie des déçus et des aigris de cette "révolution". Beaucoup se sentirent "trahis" par l'issue des batailles auxquelles ils avaient si ardemment participé. Ils rêvaient d'une Italie démocratique, et celle qui s'éleva prit une forme, certes, constitutionnelle mais aussi élitiste et monarchique. Ils avaient le sentiment d'avoir combattu pour rien, et Garibaldi lui-même s'en montra très tôt, dès 1861, inquiet. Il dut même entreprendre des actions patriotiques, certes, mais illégales et fut, à deux reprises, brièvement emprisonné. Ce qui est le comble pour ce héros national, adulé de tous !


Giovanni Fattori : Garibaldi à Palerme - 1860
Viareggio, Istitutuo Matteucci

Mais surtout, il y avait Mazzini, dont tous nos artistes se sentaient fort proches. Mazzini, qui mérite aujourd'hui une place d'honneur au panthéon des pères de la patrie, fut, durant les 20 années qui suivirent l'unification du pays, traité un peu comme un gêneur, voire un paria. On ne savait qu'en faire ou qu'en dire !! Et il passa l'essentiel de sa vie hors d'Italie. L'Italie que ce grand perdant avait qualifié de "mesquine et assassine". Jeté en prison en 1870, il ne dut sa libération qu'à l'amnistie décrétée pour fêter la prise de Rome, survenue le 20 septembre. Et lorsqu'il mourut en mars 1872 à Pise, il était réfugié chez des amis sûrs, partageant ses idées, mais caché sous un nom d'emprunt, le docteur Brown, pour le protéger des services secrets.


Silvestro Lega : les derniers moments de Guiseppe Mazzini -1873
La toile n'était malheureusement pas à l'exposition mais elle est tellement impressionnante et révélatrice de cette déception qui fut celle des macchiaioli, qu'il me fallait la reproduire ici. L'homme, à l'article du trépas, est couché sur le flanc, dans un abandon qui fleure la lassitude et la désillusion. Comme s'il était prêt à se réfugier dans une paix que la vie et ses injustices lui aurait refusée. Il est sublime et pathétique, et le regard plein de tendresse que pose sur lui le peintre n'est pas apitoyé, simplement lucide : c'est le requiem d'une révolution usurpée, le dernier acte d'un idéal trahi. Ce chef d'oeuvre, longtemps passé pour perdu, fut finalement retrouvé après maintes péripéties. Lega lui-même, à l'instar de son illustre héros, fut aussi bien déçu par la vie : accablé de deuils et de maladies, il n'obtint jamais la reconnaissance et la célébrité que son talent aurait dû lui valoir.
Providence, Rhode Island School of Design, Museum of Art.

En effet, dans l'Italie enfin réunifiée, on n'avait pas encore réhabilité ce grand utopiste, que le comte de Cavour avait condamné plusieurs à mort, voulant le faire pendre haut et court sur la place publique de Gênes. Le pays apaisé, il n'était plus temps d'évoquer les ardeurs enflammées, un idéal nouveau, des joutes généreuses et les rêves d'égalité. Le temps de la "poésie" était passé, on rentrait dans une période "ordinaire" où l'économie régnait en maître. Et les héros d'hier étaient gênants !


Telemaco Signorini : Scène de hallage dans le parc des Cascine à Florence - 1864
Une vision très réaliste de la dureté du travail des pauvres en ces temps difficiles : harnachés comme des bêtes, ces hommes traînent un bateau qu'on ne voit pas, hors champ, tandis qu'à gauche la haute silhouette d'un bourgeois, accentuée par un immense haut-de-forme noir, pose comme un contre-point ironique à cette scène accablante.  Il leur tourne le dos, les ignore tout simplement, seule sa petite fille, curieuse et encore généreuse, s'inquiète de leur effort.



Tout le génie du peintre réside dans la prise de vue, au ras du sol, presque en contre-plongée : ce point de vue accentue encore la pénibilité de ce travail éreintant, les hommes sont comme enfoncés dans la terre où quelques cailloux brillent doucement. La lumière rasante suggère que la scène se passe en fin d'après-midi et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'ils tirent ainsi depuis l''aube. 
Collection particulière

Parmi eux nos macchiaioli dont les œuvres s'étaient fait l'écho de ces chimères sociales, avec une détermination très en avance sur leur temps. Leur regard sur la réalité des campagnes toscanes, des intérieurs bourgeois ou des batailles patriotiques était par trop mélancolique et éloigné de la vogue romantique pour plaire à l'air du temps. Leurs œuvres sont sobres, sévères et presque sèches. Elles dénoncent trop souvent des paysans exténués, des soldats épuisés, des ouvriers accablés et l'hypocrisie sociale. On n'y trouve ni accortes paysannes en liesse, ni scènes champêtres idéalisées, mais plutôt des images âpres, réalistes et dérangeantes.

Giovanni Fattori : Soldat démonté - 1880
Aucune emphase dans ce tableau qui décrit, brutalement, un épisode dramatique de la vie militaire : un cavalier désarçonné est traîné par son cheval en une course forcément mortelle. L'horizon est gris, le paysage dénudé et le chemin poussiéreux s'imbibe du sang du malheureux. Rien de romantique dans cette vision, peinte 20 ans après les combats : on sent que c'est du vécu, et ça dérange !
Florence, Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti

Ayant vécu la guerre, ils ne sacrifiaient pas à la rhétorique émotive, boursouflée, belliciste et machiste très en vogue pour glorifier l'Italie unifiée. Leur regard austère sur les scènes de bataille ou de vie campagnarde semblait désenchanté, et cela leur coûta la renommée. On s'empressa de retourner leurs toiles trop limpides vers le mur et d'entasser leurs œuvres trop "vraies" dans les greniers pour laisser la place à des peintres plus plaisants, plus consensuels !
Ces hommes, courageux, ardents, enthousiastes, étaient encore et toujours "contre" : contre l'art officiel, contre l'Académie, contre les compromissions du pouvoir, contre l'imperfection de l'Italie unifiée. Ils ne devinrent pas des "artistes de cour", et beaucoup finirent leur vie pauvres ou criblés de dettes, méconnus, encombrants et fâcheux. Diego Martelli, devant la fierté jamais prise en défaut de Silvestro Lega, mazzinien de la première heure, fervent et toujours actif, fait chapeau bas "Je t'apprécie beaucoup, et je loue ta fière honnêteté. Mourons donc de faim, mais toujours en crachant à la figure du destin".


A SUIVRE
LES MACCHIAIOLI (5) : ALORS IMPRESSIONNISTES OU NON ??
BREF DICTIONNAIRE DES MACCHIAIOLI

mercredi 24 juillet 2013

LES MACCHIAIOLI (3) : LA MACCHIA


Vincenzo Cabianca : les Jeunes Moniales 1861
Une des toiles les plus évocatrices de l'exposition : le trait de génie de l'artiste a consisté à choisir cette composition strictement horizontale, impitoyablement coupée en son milieu par ce mur qui enclos les moniales et ne laisse deviner qu'une bande lointaine de mer. Celles de gauche, le visage protégé par leurs cornettes immaculées, regardent cet horizon avec une nostalgie paisible, tandis que leurs autres sœurs s'enfoncent vers le portail sombre de l'église en contrebas, se dirigeant vers l'office du soir. La lumière ricoche, poudroie, scintille sur les herbes et les pierres, marquant d'ombres profondes cette scène vespérale.
Viareggio, Istituto Matteucci

Le mot "macchia", que l'on traduit communément par "tache" est, en italien, polysémique et susceptible de connotations différentes selon le sens qu'on lui choisit. Il sert à désigner bien sûr une macule de couleur de taille ou de forme diverse mais aussi, une esquisse anecdotique, demeurée à l'état d'ébauche et justement, ne pouvant pas encore être qualifiée d’œuvre d'art. On imagine combien ce sens, vaguement péjoratif, plut aux détracteurs de cette nouvelle forme artistique !!
Mais macchia a un autre sens, qui séduisit sans doute les peintres de ce mouvement car il correspondait parfaitement à leur état d'esprit frondeur : macchia désigne aussi les broussailles qui poussent sur les terrains arides, et "darsi alla macchia" signifie "prendre le maquis. Perspective qui ne pouvait que réjouir ces joyeux drilles du pinceau.

La macchia telle que la présente Wikipédia sur la page de sa définition en italien : ici sur l'île d'Elbe

Pour finir, au sens figuré, macchia désigne au figuré une erreur commise, une action laide et moche, autant dire une tache morale indélébile qui salit une réputation ! Et celle des Macchiaoli était, pour les bons bourgeois amateurs d'art classique, fort sulfureuse !
Mais les Macchiaoli sont nés en Toscane et il est intéressant d'ajouter à ces sens généraux les significations du mot en patois toscan : un macchiolo, en Toscane, indique un type de limier pour la chasse au sanglier, habiles à pénétrer dans les buissons les plus épais pour y débusquer la bête sauvage. Et la race des bovins de la Maremme est quant à elle, qualifiée de macchiola. Enfin, dans la région de Florence exclusivement, le mot macchia correspond à un individu étrange, excentrique, proche de la caricature. Autant dire pas mal de sens plutôt péjoratifs !!

Giovanni Fattori (1825-1908) soldats français en 1859 - 
Quelques taches suggèrent, avec brio, les uniformes des soldats, leurs silhouettes à la manœuvre, et tout est dit !
Viareggio Istituto Matteucci

Ce fut Adriano Cecioni, un des représentants du mouvement, qui en fut le théoricien le plus lucide et bien sûr, il se réfère à l'acception la plus noble du terme : "l'art, dit-il, doit être une surprise faite à la nature dans ses moments normaux et anormaux, dans ses effets plus ou moins étranges". On remplace l'idéal de pureté et de perfection formelles qui dominent alors dans l'esthétique italienne, pour adopter une nouvelle référence, le Vrai, et l'art ne doit plus résider "dans la recherche de la forme, mais dans la manière de prendre les impressions qu'on reçoit de la vérité, au moyen de taches de couleur, de zones claires et de zones sombres, et par exemple : une seule tache de couleur pour le visage, une autre pour les cheveux, une autre, mettons, pour le fichu, ne autre pour la jaquette ou la robe, une autre pour le jupon, une autre pour les mains ou les pieds, et ainsi de suite pour le sol et le ciel".

Giovanni Fattori : la Rotonde de Palmieri 1866
Tout est ici, précisément, comme Cecioni le préconise : les crinolines suggérées dans l'ombre éclatante du tivoli sous lequel ces élégantes s'abritent ne sont qu'éclaboussures de couleur dans l'ardeur de l'été.
Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti

On ne peut être plus clair !! Il ajoute, pour faire bon poids "le crayon ou le fusain ne devraient jamais intervenir, ne fut-ce que de manière embryonnaire, dans les parties qui forment le tableau; avec la trace qu'ils laissent, le pinceau commence à travailler autrement qu'il ne le ferait si cette trace n'existait pas. Le pinceau devient alors l'esclave de cette préparation alors qu'il doit déflorer la toile et tout faire, dans la mesure du possible, du premier coup ou en une seule fois". Voici posés les principes de cette nouvelle école qui se veut spontanée et le plus proche possible du réel.
Mais, et c'est intéressant de le noter, ces peintres aimèrent aussi peindre des gardians et des bouviers, des ânes et des vaches, des scènes de chasse et des bourgs, tout ce qui les entouraient et dont ils aimaient à rendre l'ambiance, telle qu'ils la percevaient, atemporelle. Opposants et rebelles à l'Art officiel, ils vécurent longtemps dans une semi-clandestinité, une sorte de maquis, où ils étaient perçus par les paysans et autres contemporains comme des individus bizarres, voire louches !! Et "la tache" dont on se plut à les salir finit par les immortaliser, eux et leur mouvement pictural. 

Giovanni Fattori : la Sentinelle 1871
Cette toile de Fattori est presque un manifeste : le mur blanc, la déclinaison des teintes claires et aveuglantes, la simplicité de la mise en place, l'anecdotique réduit à l'essentiel, tout est limpide et fulgurant : c'est cette efficacité que revendiquaient avec lui ceux de la macchia !
Collection particulière

Tout commença pour eux par un engagement politique puisque tous rêvaient d'une nouvelle Italie, et, proches de Mazzini, ils partageaient aussi ses convictions sociales, selon lesquelles la culture constituait un élément essentiel de la nouvelle nation à construire. Mazzini prônait, certes, l'emploi du poignard et de la carabine pour arriver à ses fins, mais il était persuadé que son combat devait plonger ses racines dans l'immense tradition du pays, à commencer par Dante, revenant à une époque glorieuse que la misère des temps avait amoindrie. Et Mazzini idéalisait enfin la jeunesse, pour balayer plus efficacement tous les vieux systèmes politiques, éducatifs et militaires : dans la Giovine Italia (limite d'age 30 ans) comme plus tard dans la Giovine Europa, les meilleures intelligences démocratiques devaient se rassembler pour renverser le statu quoi et aboutir à une révoltion internationale. Engagés politiquement les jeunes artistes, qui fuyaient l'Académie Flornetine des Beaux Arts, l'étaient aussi culturellement et rêvaient d'une révolution artistique. Et cette révolution, ils la firent ! A leurs dépens malheureusement, car ceux qui ne tentèrent pas l'aventure parisienne et restèrent enracinés dans leur sol natal vécurent et moururent pauvres et décriés. Certes ils restèrent des esprits libres mais durent se contenter d'emplois subalternes, de places de second plan et reçurent fort peu de commandes prestigieuses.

Guiseppe Abbati : le Cloître de Santa Croce à Florence, 1861-1862
Quelques à-plats, fort et vigoureux et l'essentiel est posé : les blocs de pierre blanche s'entassent le long de la galerie sombre, le jeune homme est suggéré par quelques touches précises et efficaces, et l'accent de son bonnet bleu est décisif, il fait vibrer l'ensemble de cette composition minérale d'une inflexion essentielle et géniale.
Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti

Mais nous parlerons de leurs engagements et de leur fierté plus tard, revenons pour l'instant à leur théorie picturale. Ils aimaient discourir et palabrer sans cesse, ils le faisaient au café Michelangiolo, mais aussi dans la propriété de Diego Martelli à Castiglioncello où il se forma, à partir de 1861, un véritable cénacle. Au cours de ces excursions, de ces séjours à la campagne, on pouvait échanger sur le choix des sujets, les trouvailles expressives les plus originales, les nouveaux procédés techniques, la désacralisation de l'art du passé, la volonté d'inventer un nouveau style. Diego Martelli en parle en ces termes, presque héroïques : "Après 1861, on vit s'affirmer et prendre forme un mouvement de  véritable nihilisme artistique, qui réunit autour d'un projet commun de rébellion contre toutes les autorités constituées un groupe choisi de martyrs de l'idée nouvelle ; ils détruisirent peu à peu tout ce qui s'était fait et se faisait encore de faux, et transformèrent de fond en comble le sentiment et l'aspect de l'art moderne. Ce travail se fit en suivant un chemin semé d’embûches et d'épines, dans la mesure où le public était habitué aux grandes toiles miraculeuses où le mélodrame hurle l'amour de la patrie et égorge tous les tyrans. Et il ne pouvait pas comprendre ces tableaux trop modestes qui n'étaient pas des tableaux mais des études d'après nature. De son côté, le nihiliste qui s'était voué corps et âme à recherche la clé des rapports et des valeurs ne pouvait que trop eu, et même pas du tout, se préoccuper de la scène et de la bonne trouvaille pour rendre une ombre de cyprès sur un terrain éclairé par le soleil".

Guiseppe Abbati : Route toscane, après 1862
L'invention ici, ce sont ces fortes ombres portées qui strient la route : ce ne sont pas celles des arbres de la composition mais d'autres arbres, qui sont en dehors du tableau. L'ombre devient sujet à part entière.
Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti


La transparence de l'air, les points de vue toujours ouverts, souvent inattendus, les teintes franches et pourtant sourdes des paysages, des collines, tout est novateur dans cette peinture qui transcende la Toscane "leur terre heureuse, élue, douée entre toutes par la nature". Plus que le paysage c'est l'esprit des lieux qu'ils aiment à traduire. Adeptes du plein air et de la couleur claire pour mieux saisir l'instant, les macchiaoli n'éprouvent pas le besoin de fragmenter la touche pour faire vibrer la lumière : leur palette est transparente, éclatante et révèle des formes aux découpures franches. Leur temps est suspendu et, par là, éternel comme la beauté des lieux qu'ils transcrivent. Ils aiment les formations très allongées, d'une horizontalité proche du format panoramique : elles permettent d'ouvrir largement les vues et offrent la vision de vastes étendues qui invitent à la rêverie. Ils privilégient les petits formats, plus économiques et surtout plus faciles à transporter pour peindre sur le motif : leurs paysages y sont construits en notations rapides, en contrastes où alternent couleurs sombres et claires, laissant parfois par transparence le fond en réserve.

 Odoardo Borrani : charrette rouge à Castelgliocello - 1865-1866
La transparence de l'air, la mer d'un azur profond qui se découvre au loin, mettent en valeur les bœufs blancs sous le joug : dans ce détail (la peinture mesure 12.6 x 66 cm, elle est donc deux fois plus longue) de la toile de Borrani se manifeste clairement la théorie des Macchiaoli : un air sec, sans voile et sans vapeurs, qui découpe la silhouette des choses d'une façon âpre, crue et terriblement efficace ...
Viareggio Istituto Matteucci

Mais comment se fait-il que ce mouvement, théorisé par ses adeptes qui écrivirent nombres d'articles et prononcèrent à son sujet maints discours, ne connut pas de postérité et, pire, tomba quasiment dans l'oubli ?? Certains macchiaoli, à la suite des compte-rendus enthousiaste de Diego Martelli se rendirent de plus en plus souvent à Paris, d'autres, Zandomeneghi, Boldini, s'y installèrent même, aux côtés de De Nittis qui faisait alors fortune ! Ils y obtinrent une célébrité et des honneurs bien plus encourageants que ceux qu'on leur avait réservés dans leur patrie, car, alors que l'Italie oubliait ses patriotes et ses artistes, la France célébrait les siens. Peu à peu la macchia s'éteignit et commença pour ces artistes un purgatoire qui, malgré quelques expositions phares dont celle de l'Orangerie, continue encore. Beaucoup moururent sans avoir connu la gloire et dans le dénuement.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...