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dimanche 19 juillet 2015

4 otages décapités - L' enlèvement au sérail, Aix en Provence 2015


3 juillet 2015 … Flash spécial : les quatre otages européens ont été exécutés. Sans faire de quartier. On le comprend aux linges sanguinolents que tend le furieux Osmin au pacha horrifié sur la scène du théâtre de l’Archevêché à Aix en Provence, où se déroule la première de l’Enlèvement au Sérail mis en scène par Martin Kušej. A la même heure, en Isère, 400 personnes assistent au dernier hommage rendu à Hervé Cornara, le chef d’entreprise décapité par Yassin Salhi. Ainsi les familles des malheureux qui subissent l’exécution d’un proche diffusée sur Internet, pourront, s'il leur en prend l'envie, se mettre un peu dans l'ambiance visuelle d'une prise d'otage en regardant cet Enlèvement au Sérail tendancieux qui fait le buzz du Festival aixois. Sauf que les têtes des otages apportées à la fin dans des sacs en plastique - dernière image prévue dans la mise en scène initiale de l'autrichien Martin Kušej - ont été, à la demande du directeur du Festival, changées en ...


... pastèques roulant sur le sable, pastèques mûres à souhait que le pacha tranche allègrement, en en faisant jaillir un jus écarlate. D’aucuns ont crié à la censure et Dieu sait que le mot roule joyeusement sous les plumes des journaleux à la moindre suspicion de liberté écorchée. D’autant que le metteur en scène a aussi été prié de supprimer les inscriptions arabes du drapeau noir qui sert de fond à la prise de vidéo des otages ligotés, à genoux autour de Pedrillo enterré dans le sable et dont seule la tête dépasse, entourés de leurs geôliers menaçant de lui couper la tête à grands coups de sabre. Par mesure de sécurité, et pour éviter que les images détournées puissent en être utilisées sur internet hors contexte, aucun filage photo de la production n’a été réalisé. Il m'a d'ailleurs été très difficile de trouver des images pour illustrer cet article.


Que penser de cette mise en scène sulfureuse qui mêle djihadistes enturbannés, vieux fusils (pas kalachnikov tout de même comme le disent de nombreux articles, car on est en 1915) en bandoulière et campement militaire en plein désert ? Après réécriture des dialogues, elle présente l’opéra comme se déroulant dans les années 15-20, au moment où de graves conflits ébranlèrent la Palestine (1). Mozart l’écrivit en 1782 ; Vienne vivait encore dans le souvenir de la terreur qui s’était emparée de la population cent ans plus tôt, quand l’armée turque était aux portes de la ville. Dans le souci de dédramatiser ces peurs et d’affirmer sa foi en l’avenir, portée par les idéaux de cette fin de XVIIIe siècle, le musicien présente des Européens prisonniers d’un Pacha ottoman qui dépasse ses propres haines, sa rancœur, voire même sa jalousie et se comporte avec magnanimité et tolérance. Un vrai humaniste.


Pour éviter la « turquerie », sans doute considérée comme ringarde, le metteur en scène modifie le texte du Singspiel de Mozart en parlant des puits de pétrole, des 70 vierges promises aux martyrs et de haine raciale. Le tout dans une approximation historique dérangeante (1). La réécriture, dans un Singspiel, du synopsis n'a, en soi, rien de choquant. Même s'il est un peu énervant qu'on nous le serve en anglais, assorti de quelques jurons, dans un opéra allemand sous-titré en française. D'ailleurs le texte des parties chantées, écrit par Johann Gottlieb Stephanie, lui, est intact. Et, c'est vrai, ce texte dénonce la folie meurtrière d’Osmin, en particulier quand il énonce dans un air fameux ce qu’il a envie de faire à Pedrillo « D’abord, décapité, puis pendu, puis embroché sur des barreaux brûlants, puis brûlé, puis ligoté, et noyé, pour finir écorché ». Mais justement, le personnage d’Osmin est prévu par le librettiste comme un faire-valoir à la sagesse et à la maîtrise de soi du pacha. Et Kušej s’arroge avec arrogance le droit de changer complètement le sens profond et la morale de l’histoire.


J’ai trouvé, quant à moi, et sans vouloir faire polémique, que cette inversion des valeurs, allant dans le sens des modes et flattant les inquiétudes face à des extrémismes comme l’Histoire en a connu bien d’autres, est une facilité dangereuse et, surtout, affiche un total mépris de ceux qui souffrent de ces troubles : que ce soit ceux dont les familles sont en danger ou les musulmans dont les valeurs n’ont rien à voir avec le terrorisme et qui ne se reconnaissent pas dans ces caricatures. Je suis sortie du spectacle terriblement mal à l’aise et fortement perturbée par ce jeu inconsidéré avec des choses graves et qui nous dépassent, trouvant que la provocation n’avait, en la matière, aucune justification et n’était porteuse d’aucun message clair. Or le flou, fut-il artistique, ne sied pas quand on prétend parler de Daesh. C’est trop grave. Je trouve que c’est une question de respect et que les trublions qui bravent la décence se font, d’abord et surtout, plaisir à bon compte.


Martin Kušej fait un spectacle qu'il prétend édifiant parce qu'il le met aux prises avec l'actualité : et que veut-il démonter quand il rajoute à la fin mozartienne où le bon pacha libère ses prisonniers qui célèbrent en chantant sa tolérance et son humanité, une image choc qui glace le public d'effroi. La musique s'arrête et Osmin revient sur scène en brandissant des chemises ensanglantées qu'il tend avec défi au pacha. Que prétend-il encore quand il fait du même pacha un personnage complexe, manifestement occidentalisé et aux limites de la folie, qui se livre à un étrange rituel sadomasochiste en se roulant sur un lit de roses dont les épines le déchirent, comme les flèches d'un Saint Sébastien de pacotille ? Il ne dénonce rien, ménage les djihadistes dont il fait une peinture soft (au moins jusqu'à la dernière image) et semble plus soucieux de provoquer que de réfléchir.

N'est-il par barbare à souhait Osmin, quand il offre à Blonde, pour lui prouver son amour, le coeur encore palpitant de la bête que ses hommes viennent d'égorger, en lui disant que c'est un morceau de roi... morceau qu'elle finira par dévorer quelques instants plus tard, taraudée par la faim.

Quant à la qualité musicale, je partage l’avis général des critiques qui s’accordent à dire que le ténor qui chante Belmonte, Daniel Behle, domine la distribution. J’ai, quant à moi, peu aimé la voix de Jane Archibald qui interprète Constance. Non qu’elle chante mal, au contraire, mais c’est une question de timbre, et on a en déjà parlé sur le blog de JF, cela ne se raisonne pas ! L'excellent basse Franz-Josef Selig doit renoncer aux ressorts comiques du rôle d'Osmin, qui "s'entendent" dans la musique de Mozart et, cruel et méchant barbu, est obligé de chanter tous ses airs avec le plus grand sérieux. Les autres rôles avaient des voix plutôt agréables mais désavantagées par le plein air. Comme étaient pénalisés les instruments baroques de l’excellent Freiburger Barockorchester, très finement dirigés par l’excellent Jérémie Rohrer, totalement décalé en comparaison avec les brutalités que nous montre la scène ... mais n’offrant que des sons un peu désincarnés, secs et minces, étalés qu’ils étaient dans cette longue fosse à l’air libre de la cour inhospitalière du théâtre de l’Archevêché. Qui est un vrai supplice pour l’acoustique.


Article illustré de quelques rares photos trouvées sur le Net
la plupart sont Patrick Berger/ArtComArt © Pascal Victor
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Note
(1) Mais j’avoue n’avoir pas très bien saisi cette transposition historique car l’affaire est la suivante.
En 1916, une révolte arabe contre l'empire ottoman éclate dans le Hedjaz, dirigée par le chérif de La Mecque. Les troupes ottomanes défendent Médine, terminus du chemin de fer du Hedjaz. L'émir Fayçal, le fils du chérif, prend la tête d'une partie de l'armée chérifienne, accompagné par l'officier de liaison britannique TE Lawrence et poursuit au nord de Médine les actions de guérilla.
Les actions se termineront en 1918 quand, après une dure bataille, les anglais finissent par vaincre les ottomans, et la SDN crée la Palestine sous mandat britannique en 1920, au profit des arabes. On ne voit pas très bien dans ces conditions comment des arabes auraient pris des anglais en otage en 1915 ou 1920 ?? Ce sont donc forcément des turcs qui agissent contre l’ennemi britannique. Le metteur en scène en fait donc des djihadistes, ce qui me semble une sacrée liberté prise avec l’Histoire.


dimanche 10 août 2014

OPERAS DE L'ÉTÉ EN POITOU CHARENTES : NABUCCO à SANXAY, ET DON GIOVANNI

Le cadre champêtre du Château de Panloy, avec, en avant-spectacle, le balayage de la scène : il faisait ce jour-là un temps de chien (rien que de très normal en ce mois d’août 2014)

On ne peut pas toujours s'offrir Aix en Provence et le Théâtre de l’Archevêché. Heureusement il existe, ailleurs que dans le Sud, des initiatives originales qui permettent de faire découvrir l'Opéra à tous ! La preuve ? Nos deux sites qui, chaque été, proposent pour des prix d'une douceur incroyable, des réalisations d'une qualité tout à fait surprenante.
Le premier est le Château de Panloy, près de Saintes, où, depuis 2009, la Westminster Opera Co. propose pour ... 25 euros la place, une très jolie mise en scène d'un opéra monté par une jeune troupe pleine d'allant. Le créateur de cette troupe est Guy Hopkins a été, avant de fonder sa compagnie, le directeur du Conservatoire de Westminster School, puis le chef associé du Camden Chamber Orchestra qu'il a quitté pour se consacrer à la Westminster Opera Co. L'objet de cette troupe, basée à Londres, est de fournir à de jeunes artistes, étudiants avancés ou chanteurs débutants, une occasion de se lancer sur une scène et de participer à un spectacle de qualité, quoique simplifié. Après deux semaines de répétition à Londre, la troupe vient passer une semaine en résidence au Château de Panloy et peaufine son spectacle avant de se produire durant deux soirées en plein air, dans la cour du Château. C'est ainsi qu'ont été donné Acis et Galathée en 2009, Cosi fan tutte en 2010, Don Pasquale en 2011, Le Barbier de Séville en 2012 et Didon et Enée en 2013. Cette année c'était Don Giovanni et - je devrais dire enfin !! il nous a fallu 5 ans pour découvrir ce festival et l'an dernier nous l'avons raté de peu - nous y étions.

Non, non, ce n'est pas nous : mais admirez au passage la collection de flûtes à champagne !!

L'ambiance très "pique-nique à la campagne" était d'autant plus british que la manifestation attire, c'est naturel, tous les anglais du voisinage, et ils sont nombreux ! L'opéra était accompagné par un petit orchestre de chambre, deux violons, une flûte, une clarinette etc... composé de tous jeunes instrumentistes, parfois un peu imprécis mais dirigés avec attention par Guy Hopkins. La mise en scène, qui devait composer avec des chanteurs pas encore aguerris et surtout préoccupés de leur prestation vocale, était agréable et certains jouaient avec aisance (en particulier Don Juan et son complice Leporello). Les voix quant à elles étaient justes, la prononciation irréprochable et l'ampleur tout à fait convenable dans cette difficile gageure qu'est l'extérieur sans amplification. Certains étaient même tout à fait bons : Nicholas Morris campait un Don Juan très convaincant, Dominic Bowe n'était pas déplacé en Masetto, Lancelot Nomura jouait fort bien Leporello. Chez les fillesHannah Sawle était une Zerline tout à fait charmante, Susan Jiwey, quoique très convenable, manquait un peu de caractère pour interpréter une donna Elvira dont le rôle est proprement écrasant. Par contre, Seljan Nasibli, juste un peu statique, chantait admirablement Donna Anna et sa tessiture était parfaite pour le rôle.
Dans l'ensemble, la première partie était bien meilleure car, après l'entracte,  les chanteurs étaient fatigués : l'opéra choisi était sans doute trop ambitieux, trop difficile et trop long pour une jeune troupe, fut-elle prometteuse, et le projet de monter l'an prochain Gianni Schicchi, opéra en un acte qui dure environ 45 minutes est certainement nettement plus raisonnable. Une initiative très sympathique qui mérite largement d'être suivie, soutenue et promue ! 

Bon, ça penche un peu, mais quel pique-nique mes amis !!

C’est dans le cadre du programme "Défi-Jeunes" que Christophe Blugeon, l’actuel directeur artistique du festival, fit naitre le projet de réanimation du théâtre gallo-romain de Sanxay. Séduit par le charme évident de ce théâtre et par son acoustique exceptionnelle, il décide d’y programmer, chaque été, des opéras du grand répertoire. Depuis Rigoletto, en 2000, ce sont 12 opéras qui ont déjà été montés dans le théâtre antique : Carmen, La Traviata, Tosca, La Bohème... et j'en passe. 100 000 spectaeurs depuis la création du festival, et la 3ème place en terme d'opéra d'été !! Après Aix et Orange, pas mal, non ??



Cette année, c'est le drame Nabuchodonosor d’Auguste Anicet-Bourgeois mis en musique par Verdi sous le nom de Nabucco qui était représenté, et, là encore, nous étions de la fête. 


Une vraie et superbe fête, et ceux qui auraient l'occasion d'aller à l'une des deux prochaines représentations, les 11 et 13 août, ne doivent surtout pas hésiter : c'est une très belle production, réussie sous tous rapports. La mise en scène (Agostino Taboga) est très belle, pas du tout bricolée : quoique statique (mais comment faire autrement avec ce livret, et ces chœurs omniprésents), les décors sont beaux, les éclairages savants (Andrea Tocchio / Maria Rossi Franchi) , les costumes somptueux (Shizuko Omachi), et le parti-pris de proposer des "tableaux" vivants est vraiment une excellente idée.


Un spectacle de très bon goût, de bout en bout (la seule toute petite, minuscule, faute de goût était sans doute de faire agiter quelques rameaux aux choristes, pas franchement à l'aise !!). La distribution était tout aussi convaincante : la moldave Elena Cassian (Ferena) avait une voix pleine et chaude ; Ievgen Orlov, l'ukrainien, campait un Zaccaria aux basses vibrantes ; Luca Lombardo, qui fit ses premières études de chant à Trévise, enfin, interprétait un Ismaël sans reproche.


Le rôle titre était tenu par Albert Gazale : s'il mit un peu de temps à "chauffer" sa voix, il était très présent pour jouer Nabucco, plus à l'aise cependant dans les scènes "intérieures" que dans les airs de bravoure. Dans cette distribution de qualité, la palme revenait sans conteste à la napolitaine Anna Pirozzi, tout simplement parfaite en Abigaille : puissance, velouté, finesse de la modulation, elle est vraiment la diva du spectacle et lui donne une vraie dimension lyrique.


Les choeurs, comme souvent à Sanxay, étaient parfaits : bien préparés, précis et amples, ils donnaient au spectacle toute son ampleur et sa juste valeur. La direction, enfin, était d'une qualité remarquable : Eric Hull, un canadien qui fait une superbe carrière en Europe et particulièrement en Italie et en Allemagne, était d'une précision, d'une délicatesse, d'un "doigté" vraiment sensationnels. Il allège la partition de Verdi, lui donne un relief très particulier, tout en finesse, et mettant admirablement tous les solistes en valeur. Ses finales sont, parfois, totalement magiques. : écoutées dans un silence religieux par 2200 spectateurs qui retenaient leur souffle, elles avaient quelque chose de rare ! De poignant même quand on remet la partition dans un contexte malheureusement trop actuel.


mardi 15 juillet 2014

TRILOGIE AIXOISE, ACTE III - ARIODANTE


A Aix où, sans doute grâce aux inquiétudes provoquées par les mouvements des intermittents, nous avons cette année pu voir trois opéras. Après avoir commencé par le meilleur (voir l'article fort bref, mais très enthousiaste sur la Flûte), nous avons malheureusement terminé par ce qui nous le moins plu... Était-ce la fatigue ou la qualité réelle des spectacles ? En tout cas les faits sont là, le dernier opéra que nous avons vu est celui qui nous a le plus déçus.
Au départ d'Ariodante, il y eut un autre livret, Ginevra, Principessa di Scozia d'Antonio Salvi, écrit pour un opéra de Giacomo Antonio Perti en 1708, lui-même inspiré des chants 5 et 6 de l’Orlando Furioso de l'Arioste. La vaste épopée de chevalerie médiévale de l'italien de la Renaissance avait, depuis le XVIIe siècle, la faveur de tous les librettistes de renom, et le public du XVIIIe appréciait encore beaucoup les aventures épiques de cette grande fresque dont le nombre impressionnant de personnages offrait aux gens de scène moult aménagements divertissants et émouvants. L'histoire adaptée par un anonyme pour le grand compositeur allemand (ou anglais si vous préférez !!) est, comme il se doit, compliquée, simplette et fort manichéenne.


Le vieux roi d'Écosse, touché par l'amour du chevalier Ariodante pour sa fille Ginevra, offre au jeune héros et sa fille et sa couronne. C'est plus que ne peut en supporter le duc d'Abany, Polinesso, qui ourdit une sombre machination pour ruiner le mariage de son rival. Son stratagème réussit, précipite chacun au bord du suicide ou de la folie, avant que la vérité n'éclate, que le traître soit châtié, et que tout rentre dans l'ordre. En sus du roi d'Écosse, pivot décideur de l'intrigue, parfois bien perturbé le pauvre, cinq personnages principaux liés par la traditionnelle chaîne passionnelle : Lurcanio aime Dalinda, qui aime Polinesso qui aime Ginevra, qui aime Ariodante. Car au récit principal s'ajoutent la suivante de Ginevra, Dalinda, et Lurcanio, le frère d'Ariodante. Avec un tel imbroglio Haendel s'est éclaté : et l'affaire était d'importance, voire politique. En effet, depuis 1729, le compositeur et son impresario avaient obtenu du nouveau roi, Georges II, l'usage du King's Theatre pour une durée de 5 ans. Tout semblait donc aller pour le mieux pour sa carrière. Or, une troupe rivale, soutenue par le nouveau Prince de Galles, Frédéric, revenu à Londres en 1728 et manifestant une constante opposition politique à son père régnant, venait de voir le jour. L'Opera of the Nobility qui avait donc les faveurs des opposants à la cour, avait pour compositeur attitré Nicola Porpora, et  l'on s'y battait à coups d'opéras. Le jeune et fougueux Frédéric de Galles y avait, de plus, attiré tous les chanteurs auparavant dévoués à Haendel. Et summum de la réussite, l'Opéra de la Noblesse s'était assuré le concours de Carlo Boschi, autant dire le très en vogue castrat surnommé Farinelli. Il fallait lutter ferme pour défendre les couleurs royales et s'assurer à la scène le succès qui s'imposait quand on avait la charge de représenter Georges II d'un point de vue artistique ! C'est dans cette ambiance quelque peu électrique qu'Haendel conçu, écrivit et monta ce nouvel opéra. Représenté 11 fois seulement entre le 8 janvier et le 3 mars 1735, l'oeuvre n'eut pas le succès escompté malgré la présence d'une troupe de danseurs, venus tout spécialement de Paris, mais dont la tenue légère choqua fort les spectateurs britanniques. Tant et si bien que, lors de l'unique reprise de l'opéra un an plus tard, le compositeur supprima carrément les ballets dans l'esprit de Rameau qui émaillaient la partition, à la fin de chaque acte. Il fallut attendre 1928 pour que l'oeuvre fut de nouveau montée, et encore rarement, et la reprise d'Aix n'en était que plus exceptionnelle.


Mais, las ... malgré quelques voix tout à fait convenables (je pense en particulier à David Portillo, le ténor qui interprète Lurcanio, ou à Sandrine Piau qui se tire plutôt bien du rôle de Ginevra) l'ensemble vocal était, à mon goût, de qualité, mais fort peu adapté à la partition et, surtout, au lieu. La cour de l’Archevêché, en plein air, battue par le vent, agrémentée par quelques bruits parasites, est très ingrate, et il y faut, pour être convainquant, une puissance qui manquait singulièrement à Sarah Connoly (Ariodante), très raffinée, très élégante mais ne remplissant pas assez l'espace sonore ! Elle tenait tout de même le rôle titre ... Patricia Petibon, quant à elle, avait plus d'ampleur, mais, malheureusement, parfois au détriment de la justesse de ses envolées finales. Rien de dramatique au demeurant, mais l'on se prenait à rêver d'une distribution plus brillante, pour servir une partition qui, composée essentiellement d'airs virtuoses, nous est connue chantée par les plus grands.
Les opéras de Haendel furent tous écrits pour des chanteurs bien précis, et, si l'on y pense, il est naturel que les voix d'aujourd'hui ne soient pas forcément adaptées aux rôles : témoin le fait que le compositeur, n'obtenant pas pour les rôles les chanteurs prévus modifia, pour la création, les partitions initiales. Rien d'étonnant alors que les tessitures modernes soient parfois défaillantes ou trop justes. Un opéra de Haendel aujourd'hui se monte en proposant le rôle à divers artistes, qui, même s'ils ne doivent pas s'y sentir parfaitement à l'aise, sont trop heureux de paraître sur la scène de l’Archevêché et promettent, forcément, beaucoup plus qu'ils ne peuvent finalement tenir.
L'orchestre, quant à lui, était excellent mais la direction, certes très propre, d'Anton Marcon, nous a semblé, le lendemain de celle tellement inspirée de Minkowski, un peu planplan, manquant de souffle. Rien de grave là non plus, et ma mauvaise humeur à propos d'Ariodante concerne essentiellement la mise en scène, très appréciée de la critique, qui m'a, quant à moi, carrément horripilée !

Le décor, faussement rustique d'une chaumine écossaise d'un goût douteux, constitue le cadre unique de l'action. Fleurettes sur les murs, fausse pierre dans la cuisine, vilaines photos en noir et blanc autour du dressoir, longue table de chêne autour de laquelle le metteur en scène fait défiler, sans imagination, chanteurs et danseurs, comme à la parade et toujours de la même façon, ce décor campagnard de pacotille qui a tant ému, par sa "modernité" les critiques, m'a tout simplement rebutée. Mais passe encore. Richard Jones a ensuite décidé d'accoutrer ses protagonistes, en particulier les chanteurs et danseurs, de vieilles fringues trop étroites, tout droit sorties d'Emmaüs, vilains pulls en jacquard, marinières raidichonnes, pantalons trop courts et tablier à carreaux. Ce look années 50 faisait par trop misérabiliste.


Ce sont surtout les "heureuses distances avec cet imbroglio baroque" prises par le metteur en scène qui m'ont "gonflée". "Il a fait avant tout d'Ariodante le drame d'une famille d'aujourd'hui, une tragédie domestique de l'aveuglement et des bonnes consciences impulsives". Ben voyons !! Il nous assène donc de la guimauve de bon aloi, puis déguisant le duc d'Abany, Polinesso, en un hypocrite ecclésiastique dissimulant un loubard impudique et brutal qui viole, ment, humilie, il nous persuade que tous les traits immondes du personnage ne peuvent être compris qu'à travers son habit d'homme d'église. Un peu facile, non ?? Et, entre prêchis-prêchas rajoutés à l'aide de banderolles extraites de la Bible, col romain trop vite dégrafé et interminable scène de viol, vrai catalogue des différentes humiliations qu'on peut faire subir à une femme, nous nous voyons imposer la vision calamiteuse de ce scénariste un peu trop sûr de lui. L'idée d'avoir remplacé les ballets par des manipulations de marionnettes est, en soi, plutôt bonne (et en plus, ce sont les choristes qui les meuvent, ce qui, en soi, doit constituer une économie non négligeable !). Mais quand à la fin du second acte, en une "magnifique intuition" (toujours Télérama) il transforme cette pauvre Ginevra en pute d'autoroute, on se sent bien loin de la magie de l'Orlando Furioso ! Du coup, il faut bien l'avouer, nous n'avons guère eu envie d'affronter le troisième Acte : "Au moment du « lieto fine », réjouissance finale de rigueur dans l'opéra séria, (Ginevra) laisse les autres, y compris Ariodante, se rassurer à peu de frais. A leur insu, elle boucle sa valise, enfile un manteau, s'extrait du décor pour venir, devant la rampe, faire du stop, telle une prostituée de grand chemin — et telle que ses proches, à la fin du deuxième acte, l'avaient stigmatisée en effigie. La Ginevra de Haendel rejoignant la Lulu d'Alban Berg : magnifique intuition de metteur en scène ! ".


Et si l'on en juge par le nombre de gens qui, comme nous, n'ont pas demandé de ticket pour sortir, et qui se pressaient vers les parkings, nous ne sommes sans doute pas les seuls à avoir trouvé, quoiqu'en dise une critique extatique, la mise de Richard Jones ennuyeuse, voire inadaptée ou carrément pénible. Ce qui m'a, je l'avoue, le plus déplu est cette espèce de prétention qui sous-tend une mise en scène de cet acabit : prétendant que les mises en scène respectant l'ambiance suggérée par le livret ne peuvent donner le frisson à un public moderne, il a eu l'ambition de nous présenter "un drame psychologique qui (nous) tienne en haleine", en renonçant au décorum chevaleresque ce qui, selon lui, lui permettait de "gagner en crédibilité et en implication du public". Très fier d'avoir fait de Polinesso "une sorte de prédicateur qui a beaucoup d'influence sur la vie sprirituelle de l'île et qui, à la Jekyll & Hyde s'engage clairement dans la part du diable", il déclare en avoir fait un "chrétien-libre penseur qui visite l'île et qui, doté d'une intelligence supérieure, vient sans doute d'une grande ville (ben voyons !!) et tente une expérience sur un groupe de gens assez naïfs (forcément !!). Il se montre très misogyne... ce qui explique son plaisir à détruire Ginevra".


Alter proposait une mise en scène entièrement basée sur de vraies marionnettes siciliennes, grandeur nature et maniées depuis les cintres, doublées par les chanteurs, soit dans la même tenue, soit au contraire dans un costume entièrement noir et restant statiques auprès de leurs doubles évoluant au gré de l'action : je me demande si on ne devrait pas lui confier le prochain Ariodante !

lundi 14 juillet 2014

TRILOGIE AIXOISE, ACTE II - IL TURCO IN ITALIA


Aller voir un Rossini, c'est souvent la promesse d'une soirée joyeuse, enlevée et forcément colorée. La dernière version aixoise du Turc en Italie n'a pas dérogé à la règle et nous a, en tant que telle, enchantés. Comme dans tout bon opéra bouffe, le livret est décousu, l'action trépidante mais plutôt incohérente, et il s'agit plus pour le compositeur de mettre des voix en valeur que de faire progresser une intrigue qui a tendance à aller dans tous les sens, sans grande logique. Il Turco ne faillit pas à la règle et les rebondissements sont si invraisemblables qu'on se demande à certains moments si l'on est toujours dans la même "pièce".
D'après le site du Festival, cela donne à peu près cela :
"Par un soleil radieux d’opéra bouffe, voici qu’un prince turc bien fait de sa personne et pourvu d’une agile voix de basse débarque sur la côte napolitaine en quête d’aventures féminines. Il ne tarde guère à rencontrer une pétulante Italienne, soprano aussi coquette que virtuose, habituée à papillonner auprès de ses admirateurs au grand dam de son vieux mari. Tout ce petit monde se désire, se jalouse et se dispute sous les yeux du poète Prosdocimo et pour son plus grand bonheur. Car cet auteur en quête de personnages cherchait précisément l’inspiration pour une pièce à écrire. Il ira jusqu’à influer sur les actions de ces figures tragi-comiques, donnant une dimension quasi pirandellienne à l’opéra le plus fou mais aussi le plus délicat de Gioacchino Rossini."


Photo Arte
Pour Pirandello, on repassera, sauf à vouloir que Rossini donne dans l'introspection et la réflexion sur le paradoxe et l'absurdité de la vie ! Mais l'idée, lancée à propos de la mise en scène qui valorise les rapports du poète avec ses personnages, a fait florès dans la critique, qui reprend l'argument en boucle, sans grand discernement à mon sens. Par contre l'idée de faire tirer les ficelles de cet épisode échevelé par un poète farfelu, qui ne sait pas trop bien où il veut en venir, est particulièrement réjouissante et, finalement, gomme bien les extravagances de l'histoire. De burlesque le livret se teinte d'une analyse assez fine de l'inconstance amoureuse et des revirements de cœur entre hommes et femmes. Christopher Alden, le metteur en scène, a accentué ce côté "work in progress" en transformant Prosdocimo en un écrivain tourmenté par l'inspiration qui semble le fuir et tapant, sur une vraie machine à écrire qui, clic, clac et reclic, rythme parfois la partition, le texte de l'intrigue qu'il soumet, au fur et à mesure, à ses personnages. 



Le décor, une sorte de hall d'attente aux néons blafards, transformé au gré des scènes en salle d'auberge aux toiles cirées ringardes, ou en coulisses de théâtre aux portants multicolores, n'est pas d'une grande beauté mais s'accorde assez bien au propos et au format de l'Archevêché. 
Même si certains choix de mise en scène m'ont semblé contestables (comme le parti, qui finit par confiner au tic visuel, de faire de l'amoureux transi un benêt tirant sur le débile léger, presque contrefait, qui se traîne sans cesse par terre, au point qu'on a du mal à savoir qui chante, alors que l'américain Lawrence Browlee est un superbe ténor rossinien) l'ensemble de la création scénique est assez réussi. Certaines trouvailles, comme les rondes un peu guindées de bohémiennes ou les trébuchements inesthétiques des chœurs d'hommes déguisés en femmes et juchés sur des talons qu'ils ne maîtrisent pas tous très bien, alourdissent un peu le propos. Pourtant, les changements à vue de Fiorella qui nous la joue sur toutes les gammes, de la brune piquante, à la blonde évaporée en passant par la rousse enjôleuse, les angoisses de créateur du poète et les coups de sang du mari bafoué sont plutôt drôles.


Mais surtout, la "machinerie musicale" de Rossini séduit et enchante, car le plateau vocal est exceptionnel. La soprano Olga Peretyatko réussit à merveille dans son rôle d'épouse volage et sensuelle : elle manie la virtuosité, crescendos vertigineux et airs acrobatiques avec une aisance rare et ajoute à ses talents vocaux un excellent jeu d'actrice, d'autant plus convaincante qu'elle est belle comme un colibri !! Le vieux mari jaloux, barbon et cocu, est joué avec beaucoup de finesse par Alessandro Corbelli, un rôle de buffo ici plutôt attendrissant et chanté avec une vraie aisance. Le Turc, le magnifique basse Adrian Sampetrean, tient sa partie avec brio et les rôles secondaires ne déméritent jamais. J'ai enfin trouvé que le public ne rendait pas le juste hommage au remarquable baryton Pietro Spagnoli, sobre quoique drôle et surtout très à l'aise dans son rôle. 
Après une annulation pour cause d'agitation intermittente, assaisonnée de quelques démêlés bien sentis de la soprano Peretyatko avec les grévistes, et un repli du spectacle en version semi-scénique, dans une salle couverte, pour cause d'intempéries, notre soirée du 9 juillet était la première de l'opéra, et la troupe était manifestement ravie de pouvoir, enfin, se donner à fond ! Pour notre plus grand plaisir.

VOIR AUSSI
Ariodante

dimanche 6 juillet 2014

FLASH : LA FLÛTE ENCHANTÉE AIX 2014

Amis mélomanes, l'information est d'importance ! nous sortons tout juste d'un spectacle qui fera date ... d'un moment miraculeux et rare : poésie, originalité, limpidité, justesse de l' interprétation. Un orchestre baroque d'une grande musicalité, dirigé par un chef précis, incisif et d'une idéale subtilité. Des chanteurs magnifiques ... Et surtout, et enfin, une mise en scène magique, inventive, tout simplement ébouriffante !
Alors, me direz-vous ? Cette flûte enchanteresse, dont on reparlera longtemps, vous pouvez la voir, vous aussi... mercredi 9 juillet, à 20h50 sur Arte ! Ne la ratez sous aucun prétexte ! !

mardi 29 janvier 2013

QUELQUES TOILES



Réalisé par Miguel Gomes 
Avec Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira ...


J'aurais tendance à dire "Attention chef d’œuvre", mais si j'en juge par les bâillements de ma voisine, auxquels répondaient en contrepoint parfait ceux de celle d'Alter, il me faut vous mettre en garde : cet avis ne se prétend nullement universel !
Ce film portugais, quel bonheur que cette langue, est d'une classe et d'une esthétique irréprochables. Après un bref prologue, deux parties. La première, contemporaine, peint avec réalisme et une vraie finesse trois femmes au caractère bien trempé. Leur solitude est palpable et leur difficulté à se "rencontrer" fort bien saisie. Il y a une vraie tendresse, un véritable humanisme dans le portrait de ces voisines de palier dont l'une sera l'héroïne de la deuxième partie. Car elle meurt, trop tard pour revoir celui qui va, en voix off, nous raconter ensuite son histoire, leur histoire.
Le trait de génie du réalisateur est de n'avoir point sacrifié à la convention "couleur pour le présent, noir et blanc pour le passé". Tout le film est en noir et blanc et cela crée une confusion bienvenue, on ne peut pas oublier le passé, quelque volonté qu'on ait de le faire.




Miguel Gomes a choisi, pour cette deuxième partie, de la présenter en images muettes, la voix du vieil amant nous racontant sans emphase leur folle passion. Cette sobriété sied au récit qui, sans cela, paraîtrait mièvre. Le charme de la langue portugaise, une bande son parfaite donnent à cette narration un côté envoûtant, presque captivant, subtilement souligné par le fait que le metteur en scène a choisi de conserver tous les bruitages, une goutte d'eau, une voiture qui démarre, le vent dans les blés, les chants tribaux... on entend tout de la scène qu'on voit, sauf les paroles des protagonistes. Les mots se sont effacés, seuls les visages restent. Grâce à cet plan de montage, on sait, dès le départ, que, pour les amants, tout est perdu. Mais l'histoire n'est pas fade, car l'on sait aussi que l'héroïne était une joueuse, et qu'elle perd, elle perd toujours, malgré ses rêves qui lui dictaient la voix du bonheur, rêves mensongers ou factices.




Les images sont absolument superbes. Le noir et blanc est utilisé dans toutes ses nuances, dans toute sa palette, esthétique, triste et nostalgique. C'est bourré de trouvailles, d'images qui se superposent, créent la surprise, s'enchainent et nous ravissent. Le film, tourné en 16mm, a donc une dimension écran modeste, 4/3, on n'en a plus l'habitude, et c'est très adapté au récit.
C'est un film sur l'amour, bien sûr, passionnel, dévastateur et destructeur. Mais il parle aussi de la solitude, de la vieillesse, de la folie de la jeunesse, de l'Afrique, de la décolonisation... C'est très raffiné, très délicat et, quoique d'une beauté formelle époustouflante, pas affecté ni gratuit. Juste prenant. Vous pouvez rester totalement hermétique à la poésie de ce film, certains ont détesté la première partie, pourtant nécessaire et éclairante. Mais si vous adhérez au propos de l'auteur, vous passerez deux heures en apesanteur. La saudade à l'état pur, en images !



Réalisé par Joe Wright 
Avec Keira Knightley, Jude Law, Aaron Taylor-Johnson ...



Tourner le roman de Tolstoï, filmé en 27, 35, 48, 75 et tant d'autres fois, relève de la gageure. Comment faire original sur une histoire que tout le monde connait, fut-ce par ouïe-dire, et dont il existe tant d’adaptations cinématographiques. Le réalisateur a décidé de raconter son film dans un théâtre où les différents décors s’enchaineraient à la façon d'un labyrinthe et où l'on passe de l'un à l'autre en récréant un espace, par définition factice et restreint. Comme sont factices les relations dans cette société hypocrite et pharisienne. L'idée est bonne, et cela donne à tout le début du film une ambiance très chorégraphiée qui renouvelle agréablement la lecture de Tolstoï. Cette idée de base est fort bien maîtrisée et les successions de décors qui permettent de passer de l'intérieur à l'extérieur, de suivre un personnage d'un endroit à l'autre sans le lâcher de la caméra, sont toujours inventives.




Le scénariste a fait le choix de ne conserver du livre que l'histoire d'amour, laissant de côté toutes les autres problématiques. Il en résulte, à mon sens, des dialogues d'une assez grande pauvreté, mais bon, ne soyons pas bégueules et vautrons-nous dans le romantisme. Et là, nous en avons pour notre argent : une débauche de costumes, des kilomètres de tissus brillants, somptueux, scintillants, des toilettes à couper le souffle, l'équipe d'habillage de ce film a dû en voir de toutes les couleurs pour gérer tout cela. Mais, malgré le joli minois de Keira Knightley, l'allure très respectable de Jude Law et une débauche hollywoodienne de moyens, je me suis vite ennuyée. C'est long, les scènes se succèdent, on a envie que ce soit la dernière, mais non, encore une. La bande-son, romantique en diable mais répétitive à en devenir rengaine, n'est pas gênante mais elle affadit le propos. Bref, si vous avez deux heures et demie à tuer, et pas une passion pour Tolstoï, si vous avez envie de vous esbaudir sur une collection de bijoux digne d'un musée de la joaillerie, si les robes de bal vous font rêver, allez-y !! Sinon, bof ...



Joyce DiDonato interprète le rôle-titre de la rebelle Marie, Reine d’Ecosse. La soprano sud-africaine, Elza Van Den Heever, fait ses débuts sur la scène du Met dans le rôle de la redoutable rivale, la Reine Elizabeth I. Maurizio Benini dirige une distribution exceptionnelle qui comprend également Francesco Meli dans le rôle du comte de Leicester, Joshua Hopkins dans celui de Lord Cecil, et Matthew Rose dans celui de Talbot.


Ma troisième toile est un opéra. Projeté dans le cadre des retransmissions du Metropolitan Opera de New York, ce fut, comme toujours, une superbe soirée. Magnifiquement installés dans des fauteuils d'un confort incomparable (ah les sièges d'opéra, quelle galère), bénéficiant d'une vision totale de la scène, du jeu des acteurs, et de la moindre de leurs inflexions, abreuvés de champagne à l'entracte, profitant d'un son très convenable, voire de grande qualité, nous aimons nous embarquer vers NY une ou deux fois par mois. Si vous aimez l'opéra, cherchez bien, il y a forcément un "MET" pas loin de chez vous. La formule plait, marche et se déveloope. L'amélioration sensible des prises de vue, nettement plus riches qu'elles ne l'étaient les années passées, perfectionne encore cet "opéra du pauvre" qui fait nos délices.




Quand, en prime, on bénéficie dans le rôle titre de Joyce DiDonato, c'est le bonheur absolu. Que cette femme est belle, et l'écouter est une vraie gourmandise pour l'oreille. Elle est impressionnante de puissance, ardente, mais aussi feutrée, émouvante, humaine. Sa voix, pleine de nuances vocales et dramatiques, monte, enfle, file, s'épanouit et nous transporte. En effet, non seulement sa technique vocale est parfaite, mais elle joue admirablement. Mais non, je n'en fais pas trop, Joyce DiDonato est en passe de devenir, aux États Unis, une prima donna assoluta, et elle le mérite ! Son visage mobile, expressif, tour à tour charmeur et inquiet la rend lumineuse et aérienne, et l'on est pris par la magie de son timbre.
Si l'on ajoute que toute la distribution était de qualité, que la direction de Benini était, comme toujours, au cordeau, et que la mise en scène de David McVicar très belle et d'un goût parfait (ce qui n'est pas toujours le cas au Met où c'est parfois un peu "ringard") vous comprenez mon enthousiasme. D'autant que je connaissais pas cet opéra de Donizetti, récemment ( euh... dans les années 70 !!) remis au plan et que je l'ai découvert avec un réel plaisir.



Alors, bien sûr, vous ne pourrez plus entendre Marie Stuart cette année, car les séances, en direct, (cela ajoute un petit plus, fut-il psychologique), sont uniques. Mais laissez-vous tenter par les retransmissions du Met, vous y reviendrez.


mardi 15 janvier 2013

CARMEN ET CENDRILLON


C'étaient les fêtes de Noël, nous avions projeté une petite virée parisienne car Koka nous prêtait son appartement et Alter avait envie de voir, le croirez-vous, l'exposition Raphaël au Louvre. Quitte à passer un week-end dans la capitale saturée de touristes, nous avons décidé de nous offrir l'Opéra. La folie de l'année...

Carmen d'abord, pas une place à l'horizon, mais grâce à l'ingénieux et fort sécurisé système de "bourse aux places" mis en place par l'Opéra lui-même sur Internet, nous avons trouvé une petite bretonne, fort marrie de ne pouvoir assister au spectacle car elle allait se livrer aux réjouissances familiales de rigueur, qui nous a revendu ses billets. Sur la place de la Bastille, les gens battaient le pavé pour tenter de se procurer, coûte que coûte, des entrées de dernière minute. On se faisait apostropher tous les 5 mètres par des amateurs, visiblement désolés de nos réponses négatives. 


Pour autant, le spectacle nous a fort déçus. D'abord une direction très approximative, avec pas mal de décalages entre scène et fosse, et sans grande originalité : Philippe Jordan sert assez mal Bizet, lui ôtant toute fougue et affadissant la passion.
Ensuite des voix toutes petites, certaines assez sympathiques mais aucune n'ayant de véritable envergure. Carmen elle-même, injustement sifflée car elle ne méritait tout de même pas cela, manquait singulièrement de caractère et elle était presque fade. Il parait pourtant que Karine Deshayes, qui succède dans le rôle à Anna Caterina Antonacci, était meilleure que cette dernière, copieusement conspuée par la critique. Quant au Don José de Nikolai Shukoff, il était  toujours un peu limite, jamais à l'aise dans les aigus, donnant au personnage une sensibilité et une fragilité presque touchantes.


Enfin la mise en scène d'Yves Beaunesne, qu'Alter n'a pas détestée*, m'a, quant à moi, profondément ennuyée. Une espèce de sous-Almodovar sans grand intérêt. Carmen en blonde, pourquoi pas, sauf qu'elle n'avait pas la voix du rôle et que cela accentuait le fait qu'elle n'était pas crédible. Et puis, des tonnes de gens, des mouvements de foule parfois gratuits, une agitation qui distrayait trop de l'intrigue, tout cela m'a vite lassée. Il ne suffit pas de quelques figurants travestis habillés de couleurs criardes pour enflammer le public. Escamillo (Ludovic Tézier, convenable mais sans plus) évoquant un Elvis Presley bedonnant et fat, des choeurs allant et venant à bicyclette, des acrobates refaisant cent fois le même geste, des enfants jouant l'insouciance avec une raideur qui montrait le manque de charisme du metteur en scène, tout cela rendait le chef d'oeuvre de Bizet presque laborieux. Un comble pour cette partition qui reste l'une des plus passionnée du répertoire.


Comme musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie ! mais il faut un peu écorcher le sens des mots pour le définir "Science de la Sagesse". C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire.... L'imagination vit de chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir l'imagination ! Plus d'art ! La science partout !!
Lettre de Georges Bizet à Edmond Galabert en novembre 1868


Après cette déconvenue, j'étais quelque peu inquiète pour le Cenerentola de Rossini, mis en scène par Jean-pierre Ponnelle.Quoiqu'assez confiante sur le talent de ce dernier, je craignais une nouvelle déception. Mais ici, tout ou presque était parfait. La direction était un peu lente mais d'une exquise délicatesse, très respectueuse des chanteurs, des instrumentistes et de Rossini lui-même. Les voix manquaient parfois de cette agilité qui rappelle combien le maitre de Pesaro est un magicien des notes, mais elles servaient la musique avec une louable et agréable légèreté.


Le jeune russe Maxim Mironov n'a pas encore toute l'aisance qui sied à son rôle mais il était très vaillant tout de même, beau comme tout et finalement assez à l'aise. Mariana Pizzolato, dans le rôle titre, offrait de belles envolées, même si elle donnait l'impression d'être assez inégale, parfois un peu juste, parfois très en voix, comme si elle possédait certains airs mieux que d'autres. Nicola Alaimo était impayable, puissant, léger, drôle à souhait dans son rôle de Dandini très bouffe, tout rond et esquissant des entrechats parfaitement crédibles. Les deux méchantes sœurs (Claudia Galli en Clorinda et Anna Wall en Tisbe) remplissaient idéalement leur contrat. Enfin Bruno de Simone était l’archétype du beau-père indigne, drôle, facétieux, parfait dans son rôle et dans sa voix.


Dans la mise en scène de Ponnelle, l'immense Paolo Montarsolo, devant lequel Bruno de Simone n'a pas à rougir
 
Quant à la mise en scène de Ponnelle, qui date de 1968, elle n'a pas pris une ride et, sauf à vouloir faire "moderne" à tout crin, c'est une réussite totale. La maison de poupée dans laquelle les protagonistes évoluent permet des jeux de mise en scène qui ravissent le public et servent très bien Rossini. Les chœurs d'hommes sont excellemment orchestrés, naturels bien que cadrés au millimètre, ils rendent à la partition toute sa saveur. La pantomime sous l'orage (il semble que ce soit une vraie pluie !!) qui réunit 15 personnes et un chien sous le même parapluie est délicieuse. L'ensemble "Questo è un nodo avviluppato" durant lequel les solistes enchevêtrent lentement leurs mains pour former un immense entrelacs est une trouvaille géniale. Les inventions se multiplient à plaisir et on a l'impression que tous sont à l'aise dans cette mise en scène claire, drôle et pétillante.




Et pour finir, la plus grande Cenerentola de tous les temps, mais qui n'a pas joué dans la mise en scène de Ponnelle...




Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus légère de l'effet que le délicieux bouffe Paccini, chargé du rôle de Dandini, produisait à Trieste ! .... et ce spectacle étonnant changeait tous les jours ; comment donner une idée de la foule infinie des mauvaises plaisanteries, des parodies des gestes de ses camarades, d'allusion à leurs petites aventures ou aux anecdotes de la journée dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu ?...
Il est clair qu'à Paris, (les plus mauvaises plaisanteries de Paccini) ne créeraient que l'indignation ou du dégoût, au lieu du rire général donc nous fûmes témoins à Trieste.... On dirait que le rire est prohibé en France. Sur quoi je demande : ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations avancées ? Un peuple doit-il nécessairement passer, en se civilisant, par un tel excès de vanité ?
Stendhal


* En fait, il a tenté de positiver, que voulez-vous, quand on "s'offre" une soirée à l'Opéra, on n'a pas envie qu'elle soit ratée, alors on essaie de trouver bien ce qui ne l'est guère !

Carmen est terminée au moment où j'écris ces lignes, par contre Cenerentola reprend avec une distribution différente mais avec la même mise en scène en février-mars

lundi 25 juin 2012

MOZART A BORDEAUX



"A Meslays, j'ai vu un bouquin consacré au tempo chez Mozart"
On est entre deux actes. Dans l'ombre : la salle est éteinte et les instrumentistes se livrent à quelques raccords en attendant le chef, et pourtant les yeux d'Alter brillent de convoitise.
"Il était épais comme ça ..."
Ses doigts, très méridionaux pour l'occasion, me montrent au moins 3cm d'épaisseur.
"Comme ça ???"
J'en rajoute un peu, histoire de rappeler que la méridionale, ici, c'est moi !
"Oui, oui" il n'en est pas à un centimètre Alter dans son envie du bouquin qui, en réalité ne fait (que) 306 pages.
"Et tu ne l'as pas acheté ?"
Moue désolée ...
"Ben non, il coutait 40 euros !! Mais il devrait le lire, lui, ce bouquin"


Du nez il me désigne le chef qui revient. Et de fait, si le tempo de Mikhail Tatarnikov est parfois admirablement enlevé, il a de réelles difficultés à maîtriser ses troupes, ce jeune chef russe,  directeur du Théâtre Mikhailovsky à Saint-Pétersbourg, et mozartien pour deux soirées. Dans les Noces de Figaro, il est très sensible, très vif, très attentif. Son orchestre boit le moindre de ses gestes, et la fusion entre eux est parfaite. Par contre, avec les voix, ça va un peu moins bien et parfois, il y a des décalages qui font désordre. Ce qui fait qu'il est sifflé quand il vient saluer, mais c'est injuste car son interprétation était très belle, quoiqu'un peu cahotique par moment.
Ce sera pire le lendemain, dans Don Juan, on aura de vrai dérapages incontrôlés et là, le public enthousiaste, ne le boudera pas à la fin. En fait Mikhail Tatarnikov m'a fait l'effet d'être un chef d'orchestre, traitant ses chanteurs comme des instruments. Et un chef, cela a l'habitude d'être obéi, pas de faire plaisir aux instrumentistes. Or, les chanteurs, souvent, ont leur propre façon de rentrer dans le rôle, que certains chefs suivent, pliant l'orchestre au tempo du soliste. Ici, pas question ! Tout le monde devait suivre, et parfois, en particulier avec les chœurs qui avaient manifestement travaillé avec un chef de chœur n'ayant pas la même sensibilité que notre slave, cela a donné lieu à des patinages pas franchement artistiques. Et puis, pour en revenir à son tempo, s'il était en effet brillant, pétillant, spirituel et très inspiré, il avait parfois une certaine tendance à "romantiser" certains passages, qu'il devait aimer particulièrement, et qui, par contraste, devenaient presque doucereux ! Au total, une belle lecture de Mozart mais un manque évident de travail : cela se sentait, par contraste, quand on abordait certains quatuors, sextuors (ou plus) vocaux, qui, eux avaient été particulièrement mis au point et qui, du coup, étaient au cordeau.


Vous l'avez compris, ce "Mozart à Bordeaux", c'étaient deux opéras, donnés en alternance (on avait pour l'occasion divisé l'ONBA en deux formations mozartiennes du meilleur aloi : un coup de chapeau au passage du premier violoncelliste des Noces : Kenji Nakagi *) ce week-end au Grand Théâtre de Bordeaux. Mise en scène de "notre" vibrion local, Laurent Laffargue, qui met les papis et les mamies du GTB en transe. Pensez, le scandale "Les noces en costume moderne" (c'est ce que nous a dit notre hôte d'un air dégoûté), cela fait trente ans qu'ils n'arrivent pas à s'y faire, nos bordelais, à ce type de mise en scène . 

 Décors, Eric Charbeau et Philippe Casaban

Pourtant il a du talent Laffargue et des idées, même si, parfois, il veut un peu trop en faire. C'était le cas pour les Noces de Figaro : au début, j'ai adoré sa mise en scène, Figaro comptant les pièces du lit en kit acheté chez Ikea, un décor années 30, des personnages surgissant comme d'un chapeau de magicien des boîtes trimballées de ci de là par des acteurs affairés, tout était léger, drôle et très dans l'esprit de la "folle journée" de Beaumarchais. Mais ensuite, quand il a rhabillé tout le monde en costume d'époque (il fallait bien calmer les bordelais avant les applaudissements) pour transformer la fin de l'opéra en marivaudage (ça c'était un bonne idée), il s'est englué avec une série de figurantes voilées qu'il déplaçait comme des pions sur un échiquier sans que cela soit convaincant.

Costumes, Hervé Poeydomenge

Et puis, il en a fait un peu trop dans le genre farce : on avait compris que le comte est un obsédé sexuel, et que Cherubino ne pensait qu'à "ça" : point n'était besoin de transformer tous les chanteurs en bêtes en rut, ni de leur faire passer leur temps à farfouiller sous les jupes des dames. Cela finissait par être lourd et, justement, cette pesanteur sied mal à Mozart !


Par contre, le lendemain, la mise en scène de Don Juan était parfaite. Dans l'excès, mais parfaite ! Il s'agit en fait de la reprise du Don Giovanni déjà présenté sur cette même scène en 2002 (en coproduction avec le théâtre de Caen). L' approche se veut contemporaine, grâce au décor épuré de Philippe Casaban et d'Eric Charbeau, pensé comme une page blanche sur laquelle s’écrit le drame. 

Quant à Laffargue, il a fait du séducteur irrésistible qu'est parfois le héros de l'opéra, un salopard de la pire espèce, dont seule Donna Anna est désespérément amoureuse, les autres ne cédant à ses avances que par peur et par contrainte. Souvent, les femmes ont un rôle ambigu dans Don Juan, elles minaudent, disent non mais pensent oui, et finalement il y a souvent une sorte de complicité passive dans leur façon de céder. On est souvent gêné de leur duplicité. Là, pas de quartier : l'homme est brutal, violent, imbu de lui-même, il achète son valet en lui donnant quelques lignes de coke, et il tonitrue de bout en bout avec une outrecuidance qui en fait un personnage franchement haïssable.


Et la fin imaginée par Laffargue prend tout sa justesse quand on admet, avec lui, que le cas est pathologique. Le chanteur qui interprétait le rôle titre, Teddy Tahu Rhodes, était superbe : non content d'avoir une voix ample et imposante, quoiqu'assez peu mélodieuse, il avait une présence sur scène, un abattage, un dynamisme qui en faisaient le personnage idéal pour ce rôle démesuré. Charismatique et très sexy, il s'est taillé un triomphe à la taille de la prestation imposante qu'il nous a offerte. Et sa musculature, à l'identique de sa voix, impressionnante, a sans doute déchainé encore plus les spectatrices féminines (et oui, les mamies ne sont plus ce qu'elles étaient !... allons je plaisante, c'était dimanche après-midi, et le public des matinées est nettement plus jeune que celui du samedi soir !!). J'avoue que nous l'avions déjà vue en 2002, mais avec Teddy Tahu Rhodes, cette mise en scène prend une dimension nettement plus magistrale. Mention spéciale pour la donna Anna très respectable de Jacquelyn Wagner.


* la première violoncelliste de Don Giovanni a, elle aussi, réussi une superbe basse continue d'accompagnement de Zerlina, mais je n'ai pu trouver son nom : sa collègue l'a discrètement applaudie à la fin !
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