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mercredi 30 juillet 2014

LA FAMILLE BENTIVOGLIO À BOLOGNE

Le Guasto : ça monte !!!

Je vous ai déjà parlé des Bentivoglio quand j'ai évoqué le jardin aménagé en 1974 sur le Guasto (échec), cet amoncellement de pierres que les bolognais (1) laissèrent derrière la nouvelle demeure de la famille dont ils avaient, en 1507, détruit le palais.

Une reconstitution d'après les documents existants du Palais Bentivoglio détruit en 1507 par la fureur populaire et dont les pierres ont formé le Guasto (ci-dessus)

Les Bentivoglio occupèrent une place prépondérante dans la ville dès 1323. D'abord maîtresse du château du même nom situé dans les environs de Bologne, la famille prétendait descendre d'Enzio, roi de Sardaigne, fils illégitime de l'empereur Frédéric II. Prenant la tête de la faction gibeline (favorable au pouvoir de l'empereur) la famille exerça rapidement une forte influence au sein de la haute aristocratie bolognaise. En 1401, Giovanni 1er, soutenu par Gian Galeazzo Visconti, se proclama en seigneur de Bologne. Mais rapidement les Visconti, jaloux et inquiets de sa nouvelle puissance et de sa popularité, se retournèrent contre lui, et Giovanni fut tué à la bataille de Casalecchio, en 1402. Son fils unique, Anton Galeazzo (vers 1385-1435), abandonna sa carrière de juriste pour reprendre le flambeau mais en 1420 il fut renversé par des factions ennemies. Il fut assassiné le 25 décembre 1435, par des sicaires du pape Martin V qui craignait son influence grandissante à Bologne. Les Bentivoglio ne se considéraient pas pour autant comme vaincus : Annibale Ier, un des fils d'Anton, que ses adversaires politiques accusaient de bâtardise (1) prit, en 1438, la tête d'une révolte urbaine contre la tyrannie pontificale. Homme politique redoutable, mais au fond homme de paix, il s'efforça de pacifier les relations avec les Visconti de Milan et de convaincre le pape de renoncer au pouvoir temporel archaïque qu'il prétendait exercer sur Bologne au mépris des droits de ses habitants. Il fut assassiné en juin 1445 par un aristocrate rival, Battista Canneschi, dont on sait que la main avait été armée par le pape Eugène IV. Son successeur, Sante Ier (1426-1463), un petit cousin, se fit passer pour le fils d'un humble forgeron, ayant commencé sa vie comme apprenti dans l'art de la laine à Florence. Les Bolonais, attachés à leur dynastie, l'envoyèrent chercher à Florence et lui confièrent le gouvernement de leur ville. Soutenu par les Médicis, Sante Bentivoglio put gouverner la ville dans le calme politique et, son règne fut une période de prospérité économique pour Bologne. Bien sûr le pape restait le souverain théorique, mais Sante acquit suffisamment d'autonomie pour mener à bien le développement de sa ville. 

Sculpté en 1886-87 par Guiseppe Romagnoli, le couple Giovanni II fut commandé par un descendant de la famille qui désirait célébrer le lustre d'antan. Les personnages furent modelés en s'inspirant du retable de Lorenzo Costa conservé dans la chapelle Bentivoglio de l'église San Jacopo de Bologne.



À sa mort en 1462, et bien qu'il eut un fils, Sante eut pour successeur son pupille Giovanni II (1443-1508), le fils orphelin d'Annibale Ier. Ami des arts et des lettres, collectionneur avisé, Giovanni II eut un règne long et brillant qui fut comme un apogée de la dynastie, mais il fut en définitive le dernier prince de Bologne. Il donne à la ville un vrai essor politique, urbanistique, artistique et civil. Mais les papes ne supportaient plus l'insolente indépendance de Bologne, qui défiait leurs insatiables ambitions temporelles, et la propagande pontificale sut habillement susciter le ressentiment de la population bolognaise contre ses maîtres.

La Pala Bentivoglio par Lorenzo Costa :  Giovanni II et Ginevra eurent 16 enfants : 11 sont représentés ici (les 5 autres sont morts en bas âge). voir note (3)

Jules II fit tant et si bien qu'en 1506, le peuple en colère chasse Giovanni II de la ville. Bologne revint sous le joug pontifical, malgré une tentative de Giovanni de reprendre la cité. Il y gagna d'être excommunié, et finalement fut fait prisonnier par Louis XII, qui le laisse mourir en 1508 dans un cachot du Castello Sforzesco à Milan. Un de ses fils, Annibale II (1469-1540), époux de Lucrezia d'Este, une fille illégitime du duc Ercole Ier de Ferrare, brandit une dernière fois l'étendard des Bentivoglio. Un temps condottiere, il n'hésita pas à entrer en campagne contre Jules II, et entra dans Bologne en triomphateur en 1511, avec l'aide des Français (bizarre revirement ). Pourtant, son règne d'Annibale II ne dura qu'un an et, il fut finalement assassiné par d'autres nobles jaloux.

Le palazzo Bentivoglio actuel

Quelques années plus tard, au milieu du XVIe siècle, un nouveau palais fut construit par le comte Costanzo, un membre de la famille, sans prétention au pouvoir et non impliqués dans les combats précédents. C'est l'actuel palais Bentivoglio qui se dresse à proximité des ruines de l’ancien. Le salon d'honneur était achevé en 1564, on le sait car y fut représenté un opéra, "L'inconstance de la fortune". Le palais fut moult fois agrandi, surtout au début du XVIIIème siècle, et en 1713, le comte Fulvio la fin de ses deux mois de gonfalonat par une grande fête : au centre de la salle a été installé un grand bassin d'eau, entouré de fleurs, à la surface duquel flottait des bateaux remplis de nourriture qui naviguaient vers les invités, assis tout autour.


Outre l'insigne retable de Costa, la ville conserve cette oeuvre, beaucoup plus modeste, d'auteur inconnu, représentant une Vierge adorant l'Enfant, entre Saint Antoine Abbé (à droite) et Bernardin de Sienne, reconnaissable à son édentement et au livre qu'il tient sous le bras, à gauche. Le blason de gauche est celui des Sforza, et celui de droite, fort abîmé, celui de la famille Bentivoglio.


Cela a permis de supposer que le retable fut commandité pour le mariage de Giovanni II avec Ginevra Sforza, célébré en 1465. 


La prédelle raconte, avec la verve coutumière, des épisodes de la vie de Saint Bernardin : la tradition populaire du Moyen Âge lui attribue plus de 2000 guérisons miraculeuses (2), dont beaucoup post mortem. Les deux premières scènes représentent des guérisons d'enfants. Un enfant noyé dans un baquet et un enfant démantelé par les roues d'un moulin sont rendus à leurs parents émerveillés. La dernière montre la scène précédant le miracle : Bernardin, allant prêcher, devait traverser une rivière et ne pouvait obtenir le passage de la part d'un batelier cupide auquel il n'avait rien à donner. Vous voyez le saint faire "non" avec l'index alors que le batelier tend une main avide !! À gauche les frères déçus s'apprêtent à faire demi tour. Bernardin qui n'allait pas s'arrêter pour si peu, étendit alors son manteau sur les eaux, et, montant sur ce frêle esquif, passa la rivière.
Les lésènes latérales égrènent une théorie de saints ...


... tandis que, dans la scène centrale, le minuscule cochon de saint Antoine se fait tout petit, n'osant pas troubler de ses grognements cette scène sacrée. 


De la bouche de la Vierge s'échappe en lettres d'or, écrite à l'envers pour "plus de vraisemblance", l'acceptation de sa mission divine, tandis que repose sur les marches de marbre blanc la pomme, signe du péché originel dont son Fils vient sauver les hommes.


Mais le symbole le plus intéressant est l’œuf suspendu au-dessus de la tête de Marie, métaphore de l'Univers. L’œuf représente le premier microcosme parfait, la prima materia chaotique qu'il faut rompre pour évoluer. Il contient en effet en lui-même les quatre éléments : la Terre (la coquille), l'Eau (le blanc), l'Air (la poche d'air) et le Feu (le jaune). De plus, à l'intérieur de l’œuf, se trouvent les semences du mâle et de la femelle, déjà unis ensemble. D'ailleurs, si l'on admet que c'est un œuf d'autruche, l’œuf rappelle alors aussi la naissance immaculée de la mère de Dieu, car on croyait que l'autruche couvait ses œufs en les exposant à la lumière du soleil et sans l'intervention d'aucun autre agent. On le trouve dans "La Sainte conversation" de Pietro della Francesca (1472/1474) qui est à la Pinacothèque de la Brera (Milan), dans la partie centrale du polyptique de Mantegna à Vérone ou enfin chez Lorenzo Costa. Ce qui traduit chez ce artiste anonyme des influences prestigieuses ! Dali le reprit dans sa Madonne de Port Lligat !



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(1) Ils allaient jusqu'à prétendre que sa mère, Lina Canigiani, était elle-même incertaine quant à la paternité de l'enfant et qu'un coup de dés avait tranché la question.
(2) Source : Jansen Philippe. Un exemple de sainteté thaumaturgique à la fin du Moyen Âge : les miracles de saint Bernardin de Sienne. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Âge, Temps modernes T. 96, N°1. 1984. pp. 129-151
(3) De gauche à droite : 1. Camilla 2 . Eleonora 3 . Isotta 4 . Laura 5 . Violante 6. Francesca 7 . Bianca 8. Annibale 9. Antongaleazzo 10. Alessandro 11. Ermes. Camilla et Isotta furent nonnes,  Francesca, épousa Galeotto Manfredi, et le retable fut réalisé (août1488) à peine quelques mois après l'assassinat de son mari. Quant aux fils, Ermes, encore un enfant en 1488, volontiers décrit comme irascible, pervers, voire bestial, sans doute à cause du massacre de la famille Marescotti en 1501 ; Antongaleazzo, représenté en habit de prélat et qui désirait obtenir la pourpre cardinalice, ce que, bien entendu, le pape lui refusa toujours ; Annibale enfin, aussi fier et sûr de lui, avec sa main sur la hanche et son habit élégant, que son père était timide et réservé. A l'époque de la peinture, il venait d'épouser Lucrezia d'Este. C'est lui qui, après la mort de son père et l'exil de la famille, tenta avec Ermes, de revenir à  Bologne. Perdant espoir de reprendre le pouvoir, il s'installa à Ferrare où il fit souche.

samedi 11 février 2012

MARSEILLE 1944 (2) fin


Suite de MARSEILLE 1944 (1)

Marie-Rose était veuve de guerre : son mari avait été envoyé en 1940 à Madagascar, où il était mort, à peine arrivé, fauché par une de ces maladies exotiques qu’on ne savait guère encore soigner efficacement. Il laissait un petit garçon qui, orphelin de père, devint encore plus proche de sa maman. L’air de Marseille n’était pas très favorable en ces temps agités au bien-être du bambin et, en 1944,  Marie-Rose avait pris la douloureuse décision de l’envoyer en pension dans l’arrière pays, où au moins, il était à l’abri et bien nourri. Elle allait le voir régulièrement, et la semaine précédent sa mort, l’enfant s’en rappelle, elle était venue passer le dimanche avec lui. Il ne savait pas, quand elle l’avait embrassé sur la porte de sa chambre, que c’était la dernière fois, et garda longtemps le regret de n’avoir pas su profiter assez de ces derniers instants d’amour.
Quand l’enfant apprendra que sa maman elle aussi l’a quitté, sa peine se transformera en un désespoir immense, mais jamais exprimé. Pourtant, c’est décidé, il ne grandira pas à l’orphelinat, la famille décide de l’adopter et de l’élever. Je connaissais cette adoption et avais toujours trouvé courageux le jeune couple, Francis et Marie-Antoinette qui avait pris la décision de garder Raymond et de l’élever avec leurs enfants, dont le premier était né peu de temps après le bombardement. Mais ce que je ne savais pas  c’est que cette décision n’était peut-être pas aussi généreuse que la légende familiale voulait bien le raconter.
C’est Raymond qui m’a mis la puce à l’oreille.  Je savais qu’il s’est toujours senti un peu à part, un peu « parent pauvre », l’objet d’une charité qu’on lui a toujours fait sentir, tous ayant pour sa femme et pour lui une condescendance qui les blessaient un peu. Il ne s’en est jamais plaint, mais le sujet est délicat. Comme je l’interrogeais sur ce passé bien douloureux et fort triste,  il me déclara tout à coup :
-    Ils voulaient tous m’adopter… il a fallu réunir un conseil de famille pour savoir à qui on ne « donnerait ».
-         Ah ?? quelle générosité … et tu étais content d’aller chez Francis et Marie Antoinette ?
-    Oh, je n’ai rien à dire, ils ont toujours été corrects avec moi, mais j’aurais préféré être pris par Antoine
-          ???
-         Oui, sa femme et lui n’avaient pas d’enfant, et ils voulaient absolument me recueillir.
-         Mais alors, pourquoi ???

 Papa (cousin de Raymond) avec le fameux Antoine, aussi fiers l'un que l'autre !

Pudiquement, Raymond m’explique qu’il était pupille de la nation, et qu’à ce titre, il avait une pension assez confortable qui est revenue, bien sûr, à ceux qui l’adoptaient. Je comprends, entre les mots, que l'attrait de ce revenu modeste, mais sûr et régulier, n'a pas été pour rien dans le dévouement des uns et des autres. Antoine n’a pas eu gain de cause, et c'est le jeune couple qui a récupéré l’enfant et s’en est occupé.
-          Mais pas question de faire d’études, dès que j’ai eu l’âge, on m’a envoyé au travail.
Tous les autres enfants du couple ont fait de longues études (même mon père, le fils d’Adrienne, qui avait à peu près le même âge que Raymond, a pu faire une école d’ingénieurs), mais Raymond lui, est parti dès 17 ans, pour un boulot mal payé et pas valorisant du tout, et, il me l’avoue avec un peu de tristesse, il a dû verser son salaire à ses parents adoptifs jusqu’au jour de son mariage. Il se serait senti ingrat de faire autrement. Mais il a passé sa vie à grimper laborieusement les échelons qu’il aurait mérités plut tôt, et aujourd’hui sa petite retraite ne pèse pas lourd face aux salaires des autres, qui, de plus, ont hérité de jolis pactoles. Ça c’est moi qui le dis, pas Raymond, il n’oserait pas !!
-       Tu ne raconteras cette histoire à personne, je ne veux pas que "les petits" (ils ont 60 ans minimum les petits !!) le sachent… ils ont toujours loué la générosité de leur père, mais tu sais, j’en ai bavé, j’étais encore si petit, j’avais tellement besoin d’amour. Et elle, elle n’en avait que pour « ses » enfants. Jamais elle ne m’a fait un câlin, je me sentais très seul et crois-moi, je pleurais souvent. Antoine, je l’adorais … sa femme et lui rêvaient d’avoir un fils… mais voilà, Francis n’a pas lâché !  Il l’a emporté en prétendant que ma mère, au moment de mourir, lui avait fait promettre de s’occuper de moi. Mais l’argument ne tenait pas, en me laissant à Antoine, il ne m’abandonnait pas, Antoine m’aimait, Marie Rose aurait approuvé ce choix, moi j’aurais été heureux avec eux…Il a joué du fait qu'il était le dernier à lui avoir parlé. Antoine a dû s'incliner.
J’ai promis, je ne raconterai pas ce destin écorné… enfin pas enfants des intéressés. Mais j’ai eu envie de rendre justice à cet orphelin si modeste, tenu à une reconnaissance éternelle, pas forcément justifiée. Tenu au rôle de "parent pauvre" alors que non content de ne rien devoir à ceux qui l'avaient recueilli, il leur a largement apporté son dû. J’ai voulu qu’un jour, quelque part, dans l’anonymat de la grande toile, il ait le beau rôle et que, pour une fois, la vérité soit dite. Il ne saura pas que j’ai fait ce récit, personne ne saura qu’elle vous a émus, sauf moi !! Et pour moi, ce sera un peu la revanche de l’orphelin tenu de dire merci jusqu’à 80 ans !!!

jeudi 9 février 2012

MARSEILLE 1944 (1)


4 sœurs et un frère. Les deux aînées, Adrienne* et Marie Rose ont été envoyées très jeunes chez les mareyeurs, travaillant dès l’aurore les mains dans la glace, et manipulant le poisson comme des hommes. Quand elles partent au matin, chargées de leurs paniers plein de poissons pour les vendre au marché, elles sont en file indienne et rient comme des folles en disant qu’on dirait la publicité Ripolin. Elles sont gaies et courageuses mais la vie est difficile. Les journées sont dures aussi pour Antoine, embauché tout jeune encore sur un chantier naval : comme beaucoup des siens, immigrés de Gaeta ou de Naples, il est charpentier de marine. La troisième fille, Joséphine, née alors que la famille était déjà moins pauvre, va devenir couturière, un métier moins fatigant que celui de ses sœurs, mais encore assez rude.
La petite dernière, Antoinette, née en France et alors que nos immigrés sont enfin sauvés d’affaire, connait un sort tout différent : on la gâte, on la protège, on lui offre l’école Pigier et elle va même pouvoir être secrétaire. En 1944, à l’époque où se situent les faits, elle est toute jeune mariée, avec un garçon qui « a réussi », et elle a fait ce qu’on considère alors comme un « beau mariage ». Plus besoin de travailler ! Elle a 26 ans et est enceinte de son premier enfant.
C'est l'été. Le désordre le plus indescriptible règne dans la ville, les allemands reculent. Les FFI avancent. Passant devant l’école où la mère de tous ces jeunes gens est concierge et qui sert de refuge contre les tirs ennemis installés au large de Marseille sur l’île du Frioul, ils avisent Francis, le jeune mari d’Antoinette et lui enjoignent de se joindre à eux. Il est un peu peureux, et se réfugie derrière sa femme, évoque l’enfant à naître, sa femme s’interpose, il restera près d’elle. Quelques instants plus tard les FFI essuient un tir nourri. Voyant le jeune homme sortir des toilettes alors que  le tir vient de cette direction, ils croient à une attaque terrestre, foncent sur Francis, le collent au mur et menacent de le fusiller dans l’instant. Marie Rose, n’écoutant que son courage, s’interpose, leur explique leur méprise, traine un soldat dans les toilettes pour prouver que Francis en sort et n’est pour rien dans les tirs qu’ils viennent de subir, bref, elle sauve son beau-frère.


Le plus sûr serait de rester dans l’école, les obus sifflent depuis l’île et le bâtiment est situé de l’autre côté de la rue, protégé par les immeubles de bord de mer. Mais Antoinette, affolée par l’aventure de son époux et un peu excitée par sa grossesse, pousse de hauts cris et refuse de rester là. Marie Rose propose alors à toute la famille de se réfugier chez elle, en face de l’école. Ils ont des paniers de victuailles, traversent la rue et vont s’installer chez la jeune femme. Tous autour de la table, ils commencent à manger, j’avoue que le fait m’hallucine mais on a toujours accordé une importance extrême dans cette famille aux repas. Pourtant les tirs redoublent. On entend des obus passer tout près, la table est devant la fenêtre, ils trouvent la situation dangereuse. On décide alors de reculer la table, tous se lèvent pour l’empoigner et la reculer dans un coin moins exposé. Soudain un obus traverse la fenêtre et fauche Marie Rose, atteinte en bas du dos.
Dans l’appartement c’est la panique, le "sauve-qui-peut" général. Tous se précipitent vers l’extérieur, pensant retourner se mettre à l'abri à l’école. Arrivés dans la rue, ils se comptent, Marie Rose manque à l’appel. On se précipite et on la trouve, gravement blessée et souffrant horriblement. On appelle les secours, heureusement on n’est pas loin d’un poste de la Croix Rouge. Marie Rose est installée sur un brancard, et transportée vers le centre de soin. On s’aperçoit très vite qu’on ne peut plus rien pour elle. Elle mettra deux heures à mourir, dans d’atroces souffrances.


* Adrienne était ma grand-mère : arrivée petite fille en France vers 1912, de Gaeta d'où la misère avait chassé sa famille, et sur les traces d'une tante qui avait eu la chance d'épouser un français et ainsi, d'échapper à la pauvreté. La tante, généreuse et éblouie, avait "rapatrié" toute sa famille italienne, faisant miroiter à tous l'espoir de s'en sortir plus honorablement en France. Et, de fait, cette terre d'accueil fut, pour les miens, terre d'espoir et tous ont voué à ce pays une reconnaissance profonde et sincère.
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