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jeudi 13 août 2015

Détresse et Subutex : ça suffit comme cela. (Ver)Non !!


Je ne cesse de bassiner mon entourage en racontant à qui veut les entendre mes hauts le cœur à la lecture d’un roman qui fait florès et captive la critique, au point d’avoir déjà décroché au moins deux prix littéraires : Vernon Subutex I de Virginie Despentes. Et d’expliquer à tout un chacun combien cette « légende urbaine » m’attire et me rebute. C’est une sorte de mille feuilles qui empile, comme le ferait un collectionneur d’insectes un peu maniaque, des exemplaires d'« humanité » tous plus glauques et rebutants les uns que les autres.  


Le « héros » est un ancien disquaire qui a grenouillé dans le milieu peu reluisant d’une musique à laquelle j’avoue ne rien entendre mais que j’ai, comme tout auditeur qui se respecte, admise comme telle. C’est plutôt en l’espèce un anti-héros, « ange déchu » qui traîne son chômage comme un boulet qui le prive de tout repère social, jusqu’à devenir, clochard. Il commence comme SDF, le jour où il se fait virer manu militari par un propriétaire lassé de ne plus être payé. Il essaie dans un premier temps, de squatter discrètement chez les uns et les autres, et c’est cette errance qui nous vaut une galerie de portraits tous plus hallucinants les uns que les autres. L’auteure les décrit sans fioriture, d’une plume acérée et presque vengeresse : minables, désespérés parfois, souvent terriblement seuls : de l'ex-bassiste rancunière au pseudo scénariste facho, raciste et looser, en passant par le transsexuel ex-star du porno qui rêve de séduire une ancienne partenaire, le bourgeois accro à la came, le beur bien intégré dont la fille, étudiante en droit fiscal, se voile, le tordu qui tabasse sa femme au motif qu’il l’aime trop, le brésilien devenu une superbe minette qui fait fantasmer tous les hommes… j’en passe et de pires. Et Vernon, lucide, blasé et froidement indifférent, déambule de l’un à l’autre, sur fond de rock'n roll, en traînant son cynisme et ses superbes yeux bleus. Le lien entre tous ces affligeants exemplaires d’une humanité qu’on a, du fond de sa riante province, du mal à imaginer, c’est Alex Bleach, une star de la musique qui vient de mourir d’une overdose dans sa baignoire. Tous l’ont connu et le haïssent sans détour, ce qui ne les empêche pas d’être choqués par sa mort, qui les renvoie à leurs propres fantasmes, à leurs errances et à leur angoisse.



Votre innocente Michelaise, au milieu de ce sordide fatras humain, peine, éructe, sursaute, proteste. Et explique à Alter chaque matin, après avoir ingurgité la veille au soir, au point d’avoir du mal à s’endormir, sa dose de haine et d’improbables sentiments, combien tout cela la rebute. Et Alter, censé, lui demande pourquoi elle continue ?

Simplement parce que c’est addictif cette accumulation d’extrêmes, cette hargne, ces tranches de vie qui heurtent et blessent le bon sens et qui s'assemblent, se rassemblent, se séparent en tranches qui s'empilent, se complètent, se rejettent et se font mal. Cela exerce sur la naïve que je suis une sorte de fascination malsaine à laquelle j’ai du mal à me soustraire. Comment autant de rudesse peut-elle exister ? Où sont ces êtres qui s’abandonnent, se trahissent, se jalousent, se détruisent avec un art tellement consommé du gaspillage humain ? Chez Virgine Despentes l’homme est mauvais par essence, la société cruelle, les relations humaines bringuebalantes et violentes, et la vie douloureusement précaire. Les femmes consomment les hommes avec une impudeur, une immoralité et un manque total de tendresse qui fait frémir. Les hommes méprisent les femmes avec une endurance, une cruauté mêlée de peur et une misogynie qu’on croirait venue d’un autre âge. Et tout ce petit monde se regarde le nombril jusqu’à l’écœurement. Et c’est clair, plus les pages défilent, plus j’ai l’estomac dans les talons, et pourtant je continue.


Car c’est vrai que l’auteure a un style, une patte, plutôt une griffe. Elle décrit ces tranches de vie avec brio, sans concession, d’une plume rigoureuse, abrupte et parfaitement maîtrisée. Elle frappe sans cesse, en rafales, transformant le lecteur en pushing ball, pas question d’esquiver. L’écriture est vive, incisive et sait planter les décors et les ambiances en quelques lignes, avec des formules qui font mouche. Les discours tenus par les personnages sont excessifs, grossiers, racistes, outrageants mais on n’en a cure, car il y a comme une accélération permanente du tempo et on avance, vaille que vaille, dans cette jungle nauséabonde. Elle décrit avec justesse des relations humaines remplacées par la toute puissance des réseaux sociaux, ces nouveaux liens qui tissent et défont le lien social avec une jubilation jamais prise en défaut. Ce qui est intéressant est que le propos n’est pas aigre, mais que tout y est présenté sur le même niveau, comme si tout était d’égale valeur, normal en somme.

Mais plus que le style, qui, de fait, m’exaspère parfois par quelques facilités un peu trop racoleuses, c’est le sentiment que m’inspire ce roman de faire, en le lisant, œuvre d’ethnographe. Bien sûr, c’est un milieu très spécial qui est décrit ici, furieusement parisien, branché, très accroc à l’alcool, à la réussite et au poudrage de narine, véritable microcosme qu’on devine à peine déformé et qui révèle les dérapages du monde vers lequel nous avons choisi d’aller, dans lequel tout repère a disparu pour faire place à une vénération surdimensionné de l’ego. Où la solitude règne en maître et où la vulgarité et la violence sont le nouveau pain quotidien de ces affamés de paraître. Et le malaise est absolu à la description de ces abrutis de la course à la jeunesse éternelle, dont chaque geste, chaque action, chaque pensée sont le reflet d’une incommensurable frustration et d’une inextinguible détresse. Qu’ils ne savent tenter de résoudre que par le fiel, l’égoïsme, l’excès… le tout dans une perpétuelle et affolante agitation.


On est bien loin des aspirations humanistes qui berçaient ma jeunesse, nourries de foi en l’homme, de confiance dans la perfectibilité de la nature humaine, d’espoir en une société idéale construite sur les bases solides d’une connaissance sans cesse approfondie de tout ce qui nous a précédés. Ici tout change sans cesse, évolue et détruit le passé, abolit l’espérance et trace devant ces zombies de la vie un chemin semé de doutes et de peurs. Peur de l’autre avant tout, exprimée sans ambages tout au long de ces pages arides, repoussantes et, peut-être symptomatiques du monde qui attend nos enfants. Et je me réveille chaque matin un peu étonnée de ma propre candeur, de mon inépuisable amour de la simplicité, hésitant entre l’impression d’être trop normale ou bêtement décalée.


Alors me direz-vous ? Cette tempête me dérange, mais je m’entête. Et vous, chers lecteurs, vous avez forcément entendu parler de Virginie Despentes car elle a commis, comme le titre le laissait entendre, une suite à Vernon Subutex I, suite qui vient juste de paraître. Et forcément, le discours plaît, les thèmes sont très tendance et on va en parler pas mal… Lirai-je cette suite ? J’avoue ne pas trop savoir car ce catalogue est long, lassant parfois, fatigant toujours, et si l’auteure a soigneusement pris soin d’introduire dans son premier tome une intrigue presque policière, de mystérieux enregistrements qui constituent le testament de la malheureuse star morte d’overdose, c’est forcément pour nous piéger encore. Mais je crois que j’ai, avec ce premier opus, ma dose de coups de poing et de désillusion, j’ai envie de continuer à regarder mes semblables avec empathie et bienveillance. Pas besoin de Subutex pour me sevrer : ras le bol de cette chronique d’un monde décadent qui se vautre avec résignation dans un caniveau saumâtre. Je me sens par moments envahie d’une pitié démodée devant une telle détresse et me dis que je suis forcément à côté de la plaque. Basta !

dimanche 16 novembre 2014

INSOUTENABLE


Déjeuner en terrasse, soleil presque trop chaud, nous sommes dans le Var, et les vacances s'achèvent. Mariette, la poule rousse, et ses deux acolytes, les deux poules noires, tournicotent autour de nous, picorant les miettes échappées de la table. L'air est doux et l'ambiance sereine. L'écho des conversations en provenance de la maison, proche, de nos hôtes, nous parvient par bouffées : eux d'ordinaire si paisibles reçoivent des amis à l'apéritif. Quelques éclats de voix haut perchées, ces dames, le timbre profond du propriétaire des lieux, décidément bien bavard et qui sait manifestement amuser la galerie. Les rires sonnent haut.
- Tu sais ce que j'aime dans les romans ?
Alter, plein d'indulgence (il ne lit guère de romans, lui, rien que des lectures "sérieuses" qui, volontiers, l'endorment), me regarde par-dessus son verre de rosé, bien frais.
- L'intrigue peut-être ?
- Non, enfin si, tu as raison, il faut que l'intrigue m'accroche pour que je lise volontiers. Mais ce que j'aime dans les romans c'est que les gens, les personnages, pensent.
- ???
- Oui, soit le narrateur développe leurs sentiments, leurs réactions, rend compte de leurs émotions. Soit eux-mêmes, par le biais du dialogue ou des réflexions en aparté, expriment impressions, jugements, sensations, bref ils pensent. Ils n'ont pas la tête vide, comme nous !
Alter me regarde sans rire, il a l'habitude des déclarations définitives et vaguement existentielles de sa Michelaise.
- Oui, tu as raison.
- C'est un peu comme les films de Woody Allen, les gens y ont une âme ou du moins expriment-ils des doutes, des espoirs, des désillusions... Certes c'est parfois un peu bavard mais au moins on y échappe à la vacuité.
- Celle des dîners en ville ?


- Tu me fais rire, je viens justement de lire "Le dîner en ville" de Claude Mauriac : à la frivolité des conversations, l'auteur oppose les pensées, fugaces, entêtantes, pathétiques parfois, de chacun des convives dans un chassé-croisé qui joue sur des associations de mémoire. Les propos de table, bourgeois, légers, mondains font naître des pensées qui révèlent, en pointillés, la vraie personnalité des invités. C'est un peu fatigant à lire car ces couches superposées qui coexistent sont parfois difficiles à démêler ... mais cela n'a pas pris une ride.
- Huit convives : un qui tente de tirer tous les sujets à lui, un autre qui tiraille dans l'autre sens, pour son propre compte. Deux qui émaillent le propos d'anecdotes inconséquentes et quatre qui s'ennuient. Et on finit par parler de la télévision !
- Non, je ne vois pas exactement cela comme toi : huit convives. Un qui se creuse la tête pour trouver des sujets de conversation que tous puissent partager, trois qui rebondissent tant bien que mal, avec plus ou moins de bonheur, un qui lance des blagues foireuses et les trois derniers totalement passifs. Il s'agit de parler de tout, et surtout de rien qui soit important, grave ou simplement personnel. Et ce n'est pas réservé aux dîners entre amis ou supposés tels, c'est rarissime qu'on se "parle" vraiment.
- L'insoutenable légèreté de l'être !
- Ce qui est joli et qui plait, dans la formule, est cette fameuse légèreté. Mais pourtant, il faut bien le reconnaître, elle est insoutenable à qui veut être simplement "humain".
Des cocoricos puissants retentissent : Mariette vient de pondre et notre hôte abandonne ses hôtes pour chercher dans les buissons son œuf quotidien, car la petite poule rousse s'ingénie à les déposer un peu partout dans le jardin. La conversation languit et les rires se taisent. Pause dans les conversations.

samedi 20 septembre 2014

LIB(v)RE-CARRELET : BILAN D'UNE SAISON


Je n'avais pas trop l'intention de vous resservir un article sur le sujet, Alter veillant toujours activement au grain pour que je ne me répète pas ... mazette, avec déjà presque 1700 articles (ceci est le billet n° 1691 !!), cela devient de plus en plus ardu !! Mais l'indulgence de mon lecteur-commentateur, Michel de Lyon, toujours si attentif et fort perspicace, me pousse à ce petit billet "facile" ! Et après tout, savoir comment se passe ce genre d'initiative est un juste complément au premier article, plein d'enthousiasme, qui suivit la pose de la "boîte". D'ailleurs le challenge - faire un billet pas trop plat sur un sujet aussi simplet - vaut bien celui posé cet été par un ami sur le thème du "jeune homme pour l'été". Je me suis même livrée, en l'honneur de l'ami lyonnais, à un petit exercice de "paparazza" pour lui montrer l'engin en fonctionnement. Mais soyez rassurés, en temps normal que j'évite soigneusement de "surveiller" ma librairie-libre, les gens étant mal à l'aise dès qu'ils me voient.

Installé début juin, le carrelet a d'abord connu une fréquentation "locale". Un de mes fidèles prit, à cette époque, l'habitude d'y déposer, comme des offrandes au demeurant pleines d’intérêt, quelques livres choisis, supposés d'après son observation des ouvrages que j'avais déposés, pouvoir m'intéresser. C'est ainsi que je trouvais, et pris (malgré mon désir de vider mes propres rayons) un livre de Le Roy Ladurie sur l'histoire du climat depuis l'an Mil.
Mais le plus sympathique est que ce lecteur reconnaissant glissait dans chacun des bouquins déposés un petit mot, commentaire, impression, réaction à l'écrit et conseil de lecture (approfondie ou en zig-zag), n'hésitant pas à me dire qu'il n'avait pas trop aimé mais que cela pourrait peut-être me plaire. Et tout ces petits "courriers" étaient signés "B". Je lui répondis ponctuellement, lui proposant même de sonner et de se faire offrir un café, mais il préféra rester discret. D'ailleurs, très vite, notre correspondance devint impossible car, dès les premiers jours de l'été, la bibliothèque commença à "tourner" très fort et très vite, rendant ces échanges impossibles.


Les premières réactions furent toutes pour admirer la petite construction en bois de Pascal, et, ce dernier travaillant sur la terrasse située entre la rue et la maison, il eut maintes fois l'occasion de recevoir des félicitations, en direct, de passants qui admiraient son travail. La cabane aux livres d'ailleurs mille fois photographiée et on devrait la voir apparaître d'ici peu sur le net. D'autres se réjouissaient de l'idée de l'échange de livre, à tel point que Madeleine, qui, je ne sais pourquoi, a eu beaucoup plus d'échos que moi, répondait à ceux qui la congratulaient "Ah ! non, ce n'est pas moi qui l'ai fait ce carrelet : l'idée, c'est mon amie et la réalisation, c'est mon mari" !! Certains ont dû se poser des questions sur l'organisation dans cette drôle de maison.
Durant tout le mois de juillet, j'entraînais systématiquement tous nos visiteurs vers la "petite librairie", et leur montrais fièrement la chose. Un ami, à qui je disais en riant que j'y avais déniché le "fameux" (mais démodé) Rapport Hite (connu de nom mais jamais lu !!), fronça les sourcils et crut bon de me mettre en garde : 
- Tu dois surveiller le contenu de ton carrelet... il ne faut pas tout laisser, on te chercherait des noises
- Oh, tu sais, le rapport Hite, c'est très sérieux, c'est pas vraiment de la pornographie... puis, par les temps qui courent, cela semble bien inoffensif !!
- Ah mais, pas seulement cela ... s'il y avait, par exemple, des livres négationnistes, ou sectaires.
J'ai retenu le conseil, et même, je suis d'un naturel très obéissant, enlevé un livre sur l'état d'Israël, mais j'avoue que je ne me sentais guère responsable de la moralité des livres déposés. D'autant que si le contenu initial de l'armoire fit dire à certain passant "et en plus, il y a de sacrément bons bouquins là-dedans", il a rapidement évoluer : sans parler du guide de la Suisse datant de 1950, que j'ai rapidement mis à la poubelle, ou du catalogue des aires de camping-car de 1990 qui a suivi le même chemin, l'inventaire s'est vite "enrichi" d'une collection impressionnante de littérature sentimentale, où Harlequin et J'ai Lu tenaient le haut du panier. J'ai laissé ces romances, car finalement cela semblait être les livres les plus appréciés. S'y est ajoutée une jolie pile de policier, pas toujours de première fraîcheur, genre roman de gare et SAS ou Brigade Mondaine ! Quelques livres en anglais, d'autres en italien, de rares livres pour enfants complètent l'inventaire. 


Les réactions, je le disais, sont toutes souriantes, enthousiastes, voire admiratives (l'exploit n'est pourtant pas bien grand). Même ma voisine, qui entretient avec moi des rapports, disons ... distants et ne me "voit" jamais, m'a interpellée l'autre jour de jardin à jardin : "ça a l'air de marcher votre truc"... mais oui, Madame, ça a très bien marché ! Nombre de passants disaient qu'ils connaissaient les livres déposés sur un banc ou sur un banquette de train, mais qu'ils n'avaient pas encore vu de "petite librairie". D'autres m'ont raconté celle de leur ville ou de leur village. Certains pensent qu'il s'agit là d'une initiative municipale et trouvent que Meschers a un maire très attentif à la culture... ben voyons. La réflexion la plus énervante, entendue par Madeleine (encore elle, mais comment fait-elle ??) disait, avec cette propension particulière qu'ont nos contemporains à toujours "récriminer", "Ah, oui, c'est bien, MAIS "ils" devraient en mettre partout dans la ville"... mais bien sûr ! On en a un, on en voudrait d'autres.
L'anecdote la plus amusante concerne ma coiffeuse, qui, ravie, contemplait le carrelet plus que les livres, quoiqu'elle soit grande lectrice. 
- Quelle bonne idée, j'ai toujours rêvé d'un carrelet !! Il est adorable...
- Prends des livres, tu peux, même si tu n'en as pas, il y a en assez pour tout le monde.
- Oui, oui, merci, mais qu'il est mignon ce carrelet.
Quelques temps après, elle m'annonce, toute fière et le visage rieur :
- Moi aussi, j'ai mon carrelet !
- Ah, tu en as fabriqué un ? 
- Non, non, je l'ai acheté.
- Tu en as trouvé un tout fait ?
- Mais oui... ici, à Meschers !!
Elle s'était offert, ou fait offrir, pour son anniversaire, un vrai carrelet sur la falaise de Meschers ! A force de parler de son rêve, il s'est réalisé !! D'ailleurs, si elle le transformait en petite librairie libre, elle aurait drôlement plus de place que moi (ce qui n'est nullement le cas, bien sûr : elle ira s'y détendre ... et lire !).


Car, si on m'avait annoncé le risque d'être pillée, dévalisée proprement et simplement, et de retrouver mes bouquins aux puces à 50 centimes - y a pas de petit profit -, ce fut le contraire qui arriva. Le carrelet débordait de tous côtés et j'ai dû y faire un tri draconien, jetant tout ce qui était en mauvais état, trop vieux ou manifestement sans intérêt, et il est, malgré un énorme sac porté au "container papiers" encore bourré comme un œuf. Je soupçonne certains d'avoir sauté sur l'occasion pour ranger leurs étagères et se débarrasser de leurs nanars en toute bonne conscience. Plus moyen d'écouler mes propres livres, dont la pile s'est encore étoffée suite à des rangements estivaux ! On m'a donné divers conseils, en particulier de laisser une petite boîte en indiquant "prix 1€", au motif que les gens se méfient de ce qui est gratuit, et préfèreront avoir l'impression de faire une bonne affaire en "volant" le livre !! Mais cela ne m'a pas convaincue et j'ai donc pris une mesure drastique : SERVEZ-VOUS !! Pourvu que ça marche !!


Article dédié à Michel de Lyon

jeudi 11 septembre 2014

LE TIROIR DE WOLFANGO PERETTI POGGI


C'était à Bologne, au printemps. Nous descendions l'escalier majestueux du Palazzo d'Accursio, autant dire la mairie de la ville. Un mariage égayait ses invités le long des marches, chapeaux fantaisie, robes chics et costumes sombres. Nous venions de visiter le musée communal, où nous n'avions pas trouvé les Morandi transférés quelque temps auparavant au musée d'art moderne, et partions tranquillement vers d'autres réjouissances. Sur la gauche, une petite salle s'ouvrant par une paroi entièrement vitrée sur l'escalier, attira mon attention : Sala Stampa Luca Savonuzzi. Au fond, une immense toile dévoilait, un peu comme certain sac à main dont je vous ai tantôt entretenus, tout son contenu. Intriguée, j'en pris quelques clichés, mais je n'eus aucune explication quant à la dénomination de la salle et au sens de l'importante oeuvre qui la décore. Ce n'était pas une salle de musée mais bien un pièce de réunion.


Je pensais dans un premier temps que ce tableau, affichant papiers et documents, parlait du dédicataire de la salle, Luca Savonuzzi. Ce journaliste, rédacteur en chef de la Repplublica, et responsable de la section bolognaise du journal, devait avoir accompli quelque action d'éclat pour mériter pareille mise en valeur. Pourtant, à part d'être décédé tragiquement, un jour de février 1988 à l'âge de 39 ans dans un terrible accident de voiture, rien ne semblait, dans sa courte carrière, se rapporter au sujet de la toile en question.


Quelques recherches me permirent d'identifier l'auteur du tableau : Wolfango Peretti Poggi, un peintre bolognais très en vogue, que l'on qualifie parfois de naturaliste, d'hyper-réaliste, parfois même de visionnaire, voire flirtant avec le fantastique... et qui préfère se dire "peintre... sans adjectif". Volontiers philosophe, il se définit comme un figuratif "mimétique", se voulant seulement fidèle à la nature des choses qu'il voit. Sa technique consiste à opérer un grossissement de l'image, destiné à désorienter le spectateur, comme si ce dernier voyait l'objet représenté pour la première fois, alors que c'est, toujours, un objet du quotidien, souvent banal, voire trivial. Et cet objet, il le regarde toujours de haut, du zénith dit-il, et il lui donne la parole. Ses représentations alors ont une ambition spéculatives, elles permettent au spectateur de dépasser le réel, en l'englobant dans une vision quasi métaphysique. Ce ne sont pas des trompe-l’œil, ce sont des questionnements, ils interpellent le spectateur car ils ont un sens.


Peretti peint les objets du quotidien, mais sur un mode qui veut explorer la frontière entre la vie et l'éphémère. La pomme de terre, par exemple, dans la plus parfaite tradition de la "nature-morte", est ratatinée, elle évoque le flétrissement, la mort, mais en même temps le pouvoir et la force d'émettre de nouvelles pousses, qui sont symboles de vie et de renaissance. Le thème du conflit entre la vie et la mort est d'ailleurs un leitmotiv dans l'oeuvre du maître. Et dans ce combat, le temps est un facteur important, puisque durant le temps de l'exécution du tableau la pomme de terre continue à flétrir, et Peretti Poggi ne la renouvelle pas : il laisse agir le temps, dans une relation consciente et affichée avec la finitude.
Ses peintures, qu'il signe toujours d'un pseudonyme différent (choisi en fonction du sujet, comme Anonyme Bolognais du XXè siècle ou Lupangolo, traduction de l'allemand Wolfango, ou Wolfango avec un grand "O" dilaté pour contenir le nom de sa femme, Chiara Pozzati, à qui il dédie certaines de ses toiles, il les crée lentement : ce sont instantanés qu'il "rumine" longuement !!


Son "tiroir", peint en 1977 et mis à la disposition (1) de la mairie du Bologne qui l'expose dans sa salle de réunion, est, à cet égard, particulièrement révélateur. Il dit qu'en le dévoilant et en le fouillant pour nous, il voulait trouver le cosmos, au sens grec ... Même si ce tiroir évoque le chaos, il parle aussi, selon le peintre, la complémentarité des contraires, une tentative d'ordonner le chaos à travers le cosmos. En représentant ce qu'il voit tous les jours, il tente de traduire l'existence même des choses les plus banales et évidentes de son environnement personnel, et donc, de son art. Peretti ajoute qu'il y a une coïncidence de type littéraire dans ce contexte: "aux 19ème et au 20ème, précise-t-il, je préfère les écrivains aux peintres, et James Joyce est l'un de ceux que j'aime le plus. Dans l'avant-dernier chapitre de son ouvrage, «Ulysse», le personnage principal, une sorte d'anti-héros, de retour chez lui tire deux tiroirs, et commence à en décrire le contenu et le désordre. Convaincu de l'excellence de l'idée, j'ai décidé à mon tour de peindre mon tiroir." (2)

Ce n'est donc pas un tiroir anonyme, mais bel et bien un voyage, dans le quotidien, l'anecdotique, les souvenirs personnels et familiaux de son auteur. Et c'est à nous, spectateurs, de faire le chemin, de comprendre, d'inventer, de nous approprier éventuellement ces objets hétéroclites pour rencontrer le peintre, ou notre propre nostalgie, car certains de ces objets peuvent nous avoir appartenu aussi et évoquer pour nous d'autres réminiscences que celles que l'artiste leur a impulsées. Ce que j'ai tenté de faire, avec l'aide de ma fidèle lectrice, Siù, car certains objets lui parlaient forcément plus qu'à moi !!



L'aventure commence par le couvercle qui contient ce qui ressemble à un médium de structure ou de texture un peu desséché, posé sur une carte adressée à la Famiglia Peretti Poggi, Via dei Sabbioni, 37, Bologna. Il s'agit de l'ancienne maison du peintre, abandonnée en 1977 depuis peu pour un logement plus confortable.



La carte postale, sans doute une carte de voeux (greetings) a été expédiée par des amis américains et affranchie d'un timbre de 13 cents, à l'effigie de John Kennedy, en usage en 1967. Le tampon qui se termine par "TE AMALIE" semble indiquer que la carte a été expédiée de Saint Thomas Charlotte Amalie, la capitale des îles Vierges des États-Unis, un territoire non-incorporé aux États-Unis  mais pourtant sous administration américaine. La signature de l'expéditeur est cachée par le couvercle.

Le 37 via dei Sabbioni (la maison sur la colline dont il est question plus bas) et le fameux timbre 

Cette carte, stratégiquement disposée au centre de la toile (enfin plus précisément au centre du premier tiers de sa hauteur, voir plus bas pour la composition), et sur laquelle le couvercle bien rond et parfaitement ombré attire le regard, constitue en quelque sorte la mise en perspective et le "nombril" du tableau. Par elle, nous "entrons" dans le tiroir, dans l'intimité de la maison, et dans la vie du peintre.


Et ce de façon d'autant plus évidente que Peretti Poggi met à notre disposition les clés du jardin et de la cave : à nous de savoir les utiliser à bon escient. Deux cartes postales pointent ici le bout de leur nez : une en noir et blanc, aux bords dentelés venant de Rimini, et l'autre, aux couleurs vives montrant une habitation sur pilotis (une case africaine ??), forcément plus exotique, évocatrice de voyages plus lointains !!


Mais ces cartes sont loin d'être les seuls courriers de ce tiroir, qui ressemble dans un premier temps plus à une boîte pour ranger la correspondance qu'à un casier de peintre. Ce qui prime ici, ce sont les mots reçus, les traces d'amitié (une lettre adressée aux "Coniugi Wolf e Chiara ...." qui utilise pour nommer notre artiste le diminutif Wolf, loup), et au premier coup d'oeil l'écrit l'emporte sur l'art pictural. (tant et si bien d'ailleurs que j'ai cru d'abord que la peinture rendait hommage à un journaliste !)



Des courriers professionnels, comme cette lettre recommandée en provenance des Produzioni Editoriali ... et expédiée de Milan : il s'agit sans doute d'un envoi de l'Archivio Produzione Editoriale Regionale, sis au 7 via Daverio 20122 Milano, le peintre, nous le savons, s'intéresse à la littérature ou au cinéma. 



Juste au-dessus, un papier jaune, sans doute un télégramme, exhibe un cachet du 23 octobre 1972 et même l'heure d'expédition (17h29 !!)... dessous, une note de téléphone, et partout des papiers froissés, des enveloppes hâtivement ouvertes, de toutes les couleurs, tout une correspondance jetée là au fur et à mesure des jours, strates d'une vie qui, sans crier gare, s'écoule.



A ce centre bric à brac de correspondances, correspondent 4 coins, aux tendances plus artistiques ou personnelles. Le coin inférieur droit de l'oeuvre est très "intime" : un paquet rose entamé de mouchoirs jetables donne le ton. Dessous, une plaquette de médicaments usagée a contenu de l'Elmitolo, un antiseptique urinaire puissant. Le médicament est ancien, et semble avoir disparu, mais l'emballage semble, par rapport aux publicités des années 50, relativement "moderne". Il existait sans doute encore dans les années 70.



On peut même se demander si le petit récipient qui se trouve sous la plaquette ne serait pas un doseur pour contenir des urines. Le peintre nous parlerait-il ici d'ennuis de santé récents ?? 



On voit aussi dans cet angle un reçu de 15 000 lires, l'emballage d'un produit de beauté, crème ou maquillage, vendu en pharmacie, de marque CF (??), et, dans le coin, un petit godet cabossé.



C'est d'ailleurs juste au-dessus de cette zone que nous trouvons, très symbolique, la "signature" du peintre : un agenda ouvert à la date 31 octobre... le 31 octobre étant la date de la saint Wolfango !! Sur cet agenda est déposée une enveloppe d'où émerge une image qui, a priori, semble bien inoffensive. Et pourtant, à y regarder de plus près ...



... cette carte est loin d'être anodine : elle représente sans contestation possible un sexe de femme. Hommage implicite, quoique discret, à la Création du Monde de Courbet, une peinture qui fascine l'artiste. (3)



Tout à fait en haut à droite, quelques timbres, un papier couvert d'idéogrammes asiatiques que je ne saurais traduire, une image pieuse invoquant "San Gaetano, priez pour nous" et une pochette de photos qu'on ne peut voir mais dont l'emballage suggère "faites-les agrandir". San Gaetano, patron des chômeurs et de demandeurs d'emploi, est un théatin né à Vicence et mort à Naples, sa présence dans ce tiroir n'est sans doute pas fortuite, mais je n'ai pas la clé !


A côté, un billet froissé du 12 mai 1974 : un tampon (servizio) et sur le côté quelques lignes assez nettes (... ore 16 di / ... 12 maggio / ... proseguirà / ... de che si troveranno / ...nderà alle ore 7 di / ... sicuri che a tale ora si /), surtout les mentions "program.." et "sezion.." peuvent faire penser à une entrée à un spectacle ou à une quelconque manifestation, suivie d'une réunion entre participants.




Pas loin, accompagnés d'un crayon mâchouillé, des dessins d'enfants très maladroits, de ceux que l'on garde durant des années comme autant de jolis souvenirs d'enfants, petits chefs d'oeuvre de tendresse envolée. L'un d'eux représente peut-être "papa", avec des cheveux frisés (?), une chemise bleue, un grand sourire, une main de 4 doigts, un pied pas mieux loti, et ce qui ressemble vaguement à un sexe masculin, un peu "carré" !!



A propos de "papa", Davide Peretti Poggi est, lui aussi, peintre, et voici un dessin de son père réalisé en 1971, qui figure sur son site, à la page de sa biographie. "Une enfance entière passée dans les traces de peintures à l'huile, aquarelles et  acryliques, parmi les pots de peinture, tubes écrasés, balais usés, éponges, raclettes, fragments de charbon de bois, taches de sang et vieux crayons. Une enfance entre les murs d'une maison sur les pentes de la colline, entourée d'un jardin sauvage; et chaque pièce remplie du sol au plafond, des toiles souvent gigantesques, exécutés par la main de maître de son père... Que pourrait faire cet enfant, rampant, puis courant et grandissant dans ce monde étrange, unique et incomparable? Son père, peut-être, ne lui donna pas des "leçons". Mais ces peintures étaient son horizon, sa véritable fenêtre sur le monde, les choses et les objets qui rythmaient sa vie." Une main adulte a tracé en bas de ce dessin d'enfant "Portrait de Papa, c'est le premier portrait d'après nature, 1971", mais celui du tiroir n'est pas encore un "dessin" : c'est un simple gribouillage de tout petit, tracé de cette façon inimitable qu'ont les bambins qui savent à peine tenir un crayon de rendre la réalité telle qu'ils la perçoivent, à la fois déformée et pourtant si proche.


A gauche, c'est le royaume des petits déchets : des allumettes émergeant d'une pochette déchiquetée, quelques pièces oubliées, un document arborant Water Hygienic (une publicité ?), la photo un peu déchirée d'un homme souriant mais en partie caché, une autre, toujours en noir et blanc de ce qui semble être un homme sur un tracteur, voisinent avec une lettre dactylographiée égrenant quelques mots mystérieux, "CHE FA LA ... la voce ... la tua voce ... di questo", laissant notre imagination courir pour reconstituer le reste. Des ressorts de traction, pour tendre une toile sur son châssis, des fusains et un tube de peinture noire aux trois quarts vide et sans doute un peu sec, nous rappellent fort opportunément que nous sommes chez un peintre. 


On retrouve cette ambiance "atelier" dans le coin inférieur gauche du tableau : à coté d'une pelote de ficelle, un chiffon souillé de tache de peinture, un taille-crayon avec quelques copeaux de bois, une vieille gomme jaunie et une sorte de brosse pour nettoyer les "pelures" de gomme parlent, enfin, du métier du propriétaire de ce bazar !


Métier pour lequel il proclame, sans ambiguïté, ses maîtres et références artistiques : Piero Della Francesca et Caravage...


... dont on distingue très nettement des reproductions en cartes postales : la Marie-Madeleine du Duomo d'Arezzo pour le premier, le martyre de Saint Pierre de la Chapelle Cesari à Santa Maria del Popolo de Rome pour le second. Je n'ai pas pu identifier la troisième peinture qui m'a fait penser à un atelier de peintre, Vélasquez ou Vermeer (??), mais c'est en tout cas bien des anciens que Peretti se réclame ouvertement. Influence classique dont on trouve les traces lorsque, reprenant un peu de recul, on observe la composition de la toile :


admirez combien cet invraisemblable désordre est savamment ordonné, autour d'un quadrillage tripartite qui trouve son équilibre très exactement au centre du fameux couvercle, la seule figure ronde du tableau, son point d'ancrage et son pivot. C'est impressionnant non ? Un peintre italien reste, quoiqu'il arrive, imprégné de l'ambiance artistique dans laquelle il a appris à "voir".

Remerciements : cet article, conçu à partir de quelques photos lointaines prises au travers d'une porte vitrée, a été réalisé grâce aux recherches actives et souvent passionnées de Renata, de Jacopo et de Siù ! Merci à eux pour leur aide ...

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NOTES

(1) La toile mesure 4m par 3.4 et fut réalisée dans l'atelier du peintre et lorsqu'il fallut la sortir en 1986 pour le montrer dans une exposition, impossible de l'extraire de son écrin.


L'immense composition dominait l'atelier du peintre, et s'y trouvant fort à son aise, n'avait pas l'intention d'en bouger. Après tout, elle était trop intime pour se montrer au monde.

On fit faire entaille prolongeant la diagonale de la plus grande des fenêtres de l'atelier pour lui permettre de "venir" au monde, une sorte d'accouchement par césarienne ! L'entaille fut d'abord soigneusement protégée par une couverture afin de ne pas risquer d'abîmer le support lors du passage ...

... puis, on mit le châssis en biais, et tout doucement on tira l'ensemble dans la rue : la grande composition pouvait enfin rejoindre sa salle d'exposition. Vraiment très symbolique comme naissance ! Pas question de la réintégrer ensuite, c'est pour cela que le peintre l'a prêtée à la mairie de Bologne, où tout le monde peut l'admirer tout à loisir.

(2) Voici le passage auquel fait allusion le peintre (traduction française de Jacques Aubert, édition folio classique, chez Gallimard, 2004, revue en 2013) : 
 "Que contenait le premier tiroir déverrouillé ? 
Un cahier d’écriture Vere Foster, propriété de Milly (Millicent) Bloom, dont certaines pages présentaient des dessins schématiques, marqués Papli, montrant une grosse tête globulaire avec 5 cheveux dressés, 2 yeux de profil, le torse de face avec 3 gros boutons, 1 pied triangulaire : 2 photographies jaunies de la reine Alexandra d’Angleterre et de Maud Branscombe, actrice et beauté professionnelle : une carte de Noël, portant la reproduction picturale d’une plante parasite, la légende Maspha108 la date Noël 1892, les noms des expéditeurs : de la part de M. & Mme M. Comerford, le versiculet : Que ce Noël vous apporte sagesse, Joie, sérénité et allégresse : un morceau de cire à cacheter rouge partiellement liquéfié, provenant du grand magasin de Messrs Hely’s, Ltd, 89,90 et 91 Dame street : une boîte contenant le reste d’une grosse de plumes dorées « J », provenant du même rayon dans le même magasin : un vieux sablier qui roulait contenant du sable qui roulait : une prophétie scellée (jamais descellée) rédigée par Leopold Bloom en 1886, concernant les conséquences de l’adoption du projet de loi de Home Rule de William Ewart Gladstone de 1886 (jamais adopté comme loi) : un ticket de vente de charité, n° 2004, de S. Kevin Charity Fair, prix 6 pence, 100 lots : une épître infantile, datée, petit el lundi, où on lisait : pé majuscule Papli virgule cé majuscule Comment vas-tu point d’interrogation ji majuscule Je vais très bien point à la ligne signature avec em majuscule et enjolivures Milly pas de point : un camée monté en broche, propriété d’Ellen Bloom (née Higgins), décédée : 1 camée monté en épingle de foulard, propriété de Rudolph Bloom (né Virag), décédé : 3 lettres dactylographiées, destinataire, Henry Flower, poste restante Westland Row, expéditeur, Martha Clifford, poste restante Dolphin’s Barn : le nom et l’adresse de l’expéditrice des 3 lettres translitérés selon un cryptogramme quadrilinéaire pointé boustrophédontique alphabétique inversé (voyelles supprimées) N. IGS. /WI. UU. OX/W. OKS. MH/Y. IM : une coupure d’un périodique hebdomadaire anglais Modern Society, sujet châtiments corporels dans les écoles de filles : un ruban rose qui avait festonné un œuf de Pâques en l’an 1899 : deux préservatifs en caoutchouc partiellement déroulés avec réservoir, achetés par la poste à la Boîte postale 32, poste restante, Charing Cross, Londres, W.C. : 1 paquet d’1 douzaine d’enveloppes de papier couché-crème et papier à lettres ligné-fin à filigrane, dont 3 manquaient à présent : quelques pièces de monnaie assorties d’Autriche-Hongrie : 2 billets de la Loterie Royale et Privilégiée de Hongrie : une loupe peu puissante : 2 cartes photographiques érotiques représentant a) coït buccal entre une senorita nue (présentation arrière, position supérieure) et torero nu (présentation de face, position inférieure) b) violation anale par religieux (entièrement vêtu, regard abject) de religieuse (partiellement vêtue, regard direct), commandées par la poste à la Boîte postale 32, poste restante, Charing Cross, Londres, W.C. : une coupure de presse donnant la recette pour rénover de vieilles chaussures marron : un timbre adhésif de ld, lavande, règne de la reine Victoria : un tableau des mensurations de Léopold Bloom compilées avant, pendant et après 2 mois d’utilisation consécutive de la machine à poulie Sandow-Whiteley (hommes 15 shillings, athlète 20 shillings) à savoir, poitrine 28 pouces et 29m pouces, biceps 9 pouces et 10 pouces, avant-bras 8I/2 et 9 pouces, cuisse 10 pouces et 12 pouces, mollet 11 pouces et 12 pouces : 1 prospectus du Baumiracle, le meilleur remède mondial contre les affections rectales, directement de Baumiracle, Coventry House, South Place, Londres, E.C., adressé (fautivement) à Mme L. Bloom avec une note d’accompagnement commençant (fautivement) par : Chère Madame. 
 ... 
Que contenait le 2e tiroir ? 
Des documents : le certificat de naissance de Léopold Paula Bloom : une police d’assurance à terme fixe de £500 émise par la Scottish Widows’Assurance Society, au profit de Millicent (Milly) Bloom, se transformant après 25 ans en police avec intérêts de £430, £462-10-0 et £500 respectivement à 60 ans ou au décès, 65 ans ou au décès et au décès, ou, au choix, en police avec intérêts (payée) de £299-10-0 ainsi qu’un paiement en espèces de £133-10-0 : un livret de banque émis par la Ulster Bank, agence de College Green indiquant un relevé de compte de £18-14-6 (dix-huit livres, quatorze shillings et six pence, sterling) pour le semestre se terminant le 31 décembre 1903, crédit au profit du dépositaire, avoir net : certificat de possession de £900, titres d’État (exempts de droits de timbre) canadiens à 4 % (nominatifs) : récépissés du Catholic Cemeteries (Glasnevin) Committee, concernant l’achat d’une concession à perpétuité : une coupure de journal local concernant un changement de nom par acte sous-seing privé. Citez les termes littéraux de cet avis. Je soussigné Rudolph Virag, résidant actuellement au n° 52 Clanbrassil street, Dublin, précédemment à Szombathely dans le royaume de Hongrie, annonce par le présent acte avoir pris le nom de Rudolph Bloom que j’ai dorénavant l’intention d’utiliser en toutes occasions et en tout temps. 
...
Quels autres objets se rapportant à Rudolph Bloom (né Virag) se trouvaient dans le 2e tiroir ? 
Un daguerréotype indistinct de Rudolph Virag et de son père Léopold Virag pris en l’année 1852 dans le studio de portraits de leur (respectivement) 1er et 2e cousin, Stefan Virag de Szesfehervar, Hongrie. Un ancien livre de haggadah dans lequel une paire de lunettes convexes à monture en corne marquait le passage d’action de grâce dans les prières rituelles pour Pessah (la Pâque) : une carte postale photographique du Queen’s Hôtel, Ennis, propriétaire, Rudolph Bloom : une enveloppe adressée : À Mon Cher Fils Leopold. ... Suivent des questions à n'en plus finir sur les souvenirs, les réminiscences, les correspondances d'idée qu'évoquent chez l'observateur tous ces objets."

Ailleurs, dans le livre, Joyce souligne l'importance psychologique du tiroir : 
"Ils violeront les secrets de ton fond de tiroir
ou encore 
"Elle aimait à lire de la poésie et quand elle avait reçu en cadeau de la part de Bertha Supple cet adorable journal intime à couverture couleur corail pour recueillir ses pensées, elle l’avait glissé dans le tiroir de sa table de toilette qui, bien qu’elle ne tombât point dans un luxe excessif, était scrupuleusement nette et propre. C’était là qu’elle serrait ses trésors de jeune fille, des peignes d’écaille, sa médaille d’enfant de Marie, l’extrait de rose blanche, la Sourciléine, sa boîte à parfums en albâtre et les rubans de rechange pour ses affaires quand elles revenaient de la blanchisserie et il y avait quelques belles pensées dans ce journal intime écrites à l’encre violette qu’elle avait achetée chez Hely’s Dame street, car elle sentait qu’elle aussi pourrait écrire de la poésie si seulement elle pouvait s’exprimer comme dans ce poème qui l’avait touchée si profondément qu’elle l’avait recopié après l’avoir remarqué un soir sur le journal qui emballait les légumes."

(3) Dans son livre "Anti-histoire brève mais raisonnée de l'Art et de la Peinture", Wolfango Peretti Poggi cite cette peinture. Il s'agit d'un dialogue entre un peintre et un philosophe, basé sur la révolte du premier contre l'idéalisme qui, selon lui, a voulu enlever toute valeur à la technique des maîtres. Cela commence avec la méfiance de Platon à  l'encontre de l'art, et le mépris classique pour les "banausoi" (les artisans, les artistes qui travaillent avec leurs mains), et cela finit par ... l'urinoir de Duchamp. Entre les deux, dit le peintre, Entre il y a des pages d'une limpidité didactique sublime et pourtant biaisée :celles sur la géométrie, de Piero della Francesca, ou celles sur la comparaison entre "la peinture pure" et "dessin". Et la Peinture, dit-il, c'est "l'Origine du Monde" de Courbet... le défilé de mode des chevaliers de Gozzoli (fresque des rois mages) ... la chevauchée de la Victoire de Constantin par Piero Della Francesca ... Et l'auteur d'ajouter que, s'il est vrai que le réalisme doit se garder d'un "illustrativisme" pompier, il ne doit cependant pas tomber dans l'abstraction. À cet égard, Peretti-Poggi juge que Morandi est exemplaire : une touche en plus, et ce serait un naturaliste quelconque; une touche en moins, et ce serait un abstrait.  

mardi 24 septembre 2013

UN DIMANCHE À CORDOUAN


La balade à Cordouan, au départ du port de Meschers, est un de nos classiques : une fois tous les 2 ou 3 ans, nous lançons la proposition. Se joignent à nous tous les amis qui sont libres, et vogue la galère ! Le charmant petit bateau "le Côte de Beauté"*  nous embarque avec armes et bagages (entendez chapeaux et glacières) et nous voilà partis pour une mini-croisière de 6h le long de l'estuaire et jusqu'au phare mythique, qu'on admire le reste de l'année depuis notre balcon, avec ou sans soleil dans son "dos" ! Histoire d'aller saluer le Versailles de la mer, comme les gens d'ici aiment à le nommer. Il faut dire qu'il a fière allure ce splendide bâtiment composite mais très élégant, dont je vous épargne l'histoire compliquée et riche en rebondissements que vous trouverez ici ou, si vous préférez la forme romancée, en lisant Avis de Tempête à Cordouan de Jean-Pierre Alaux.


On débarque les pieds dans l'eau dans le contre-jour lumineux ...


Au loin, le phare se dresse dans le port improvisé


Le soubassement de la fin du XVIème se marie harmonieusement avec les surélévations du XVIIIème puis du XIXème. Au sommet la lentille de Fresnel a remplacé les lampes à huile des temps anciens. L'intérieur, non photographié, est un vrai bijou d'architecture. Donc on parcourt le banc de sables à marée basse, on visite le phare, on pique-nique, on se baigne ...


... et on se livre à des activités étranges ... que fait donc cet ami couché sur la plage, dans l'attitude du parfait "para" en campagne ???


Au retour, on longe toute la Côté de Beauté, de la Palmyre à Talmont : forêt, carrelets, maisons d'époque composite (comme l'inénarrable hotel Primavera, dont il est beaucoup question dans le livre de Jean-Pierre Alaux), la ville de Royan ...


... et à la fin de la balade, après avoir doublé Meschers sans s'y arrêter, on arrive à l'endroit le plus spectaculaire de cette promenade côtière : le site de Talmont. Après avoir longuement contourné le site, longé les falaises du Caillaud, retour vers le port de Meschers, du soleil plein les mirettes et du sel au bout du nez !


* Je ne saurais trop recommander de choisir pour aller à Cordouan un départ de Meschers : le Côte de Beauté est un tout petit "promène-couillons", juste 44 personnes (ceux de Royan atteignent 150 personnes), la croisière dure 6h au lieu de 4h (on remonte tout l'estuaire et au retour on longe toute la côte royannaise jusqu'à Talmont) et même si le prix est plus élevé qu'au départ de Royan, la formule est nettement plus sympathique. Par contre, Meschers étant un port d'estuaire, il faut compter pour les départs, avec les horaires et la force des marées, ce qui fait qu'il est nécessaire de tenir compte du calendrier. Nous avons fait cette année l'avant-dernière croisière vers le phare !!


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