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vendredi 15 mai 2015

Quatuors à Bordeaux



Qui a dit que je répète ?? Bon, je vous l'accorde tous les ans au mois de mai, ou à peu près, vous avez droit au même enthousiasme et à la même emphase : notre passion pour le quatuor à cordes ne cessant de d'affirmer, vous n'y couperez pas cette année !


Et ce d'autant moins que le directeur du festival Quatuors à Bordeaux qui a lieu en alternance avec le Concours homonyme nous a fort judicieusement demandé d'en parler : bon, certes, mon blog n'est pas une vitrine de grande ampleur, mais j'ai sauté sur le prétexte !!! D'autant que je me désole assez de la discrétion du genre "musique de chambre" pour ne pas tenter d'en promouvoir l'image. Vous le voyez sur la photo de la salle prise lors d'un des concerts donnés en fin d'après-midi dans l'admirable salle capitulaire de la cour Mably, le public bordelais suit ... en masse et c'est la bonne nouvelle pour la survie de ce genre de manifestation, précieuse et de qualité.


La salle était comble et nombre de personnes sont restées debout ou ont dû s’asseoir par terre pour écouter les deux formations de ce formidable moment : le quatuor Mettis, des lituaniens prometteurs et surtout le quatuor Van Kuijk qui est, est-ce possible, encore en progrès par rapport à Londres. Voyez comme ils sont souriants et heureux de jouer : je vous assure que cela s'entend quand ils sont en concert !! Bon, certains vont dire qu'on joue au fan-club des inconditionnels. Ce qui n'empêche que vous devez absolument noter le nom de ce jeune quatuor dans vos tablettes : d'ici quelques années, ils seront incontournables et l'on se battra pour aller les entendre. Si leur formation reste aussi lumineuse, soudée dans la volonté de bien faire, complice et efficace, exigeante et "intelligente", c'est à dire ouverte et ambitieuse pour les partitions qu'ils interprètent, ce sont les Modigliani de demain. Et oui, déjà... messieurs de Modigliani : la relève pointe son nez !!! Et le public bordelais ne s'y est pas trompé, qui les a ovationnés.


Car le Festival "entre concours" accueille 5 jeunes groupes qui assistent à des masters classes dont le "maître" est l'altiste Miguel da Silva : un pédagogue hors pair, dont nous avions déjà apprécié les qualités humaines et musicales lors du Festival de Fayence... un amoureux de la note parfaite, du travail sans relâche, un exigeant qui valorise toujours les jeunes avant de leur dispenser ses conseils. C'était l'année où nous avions entendu l'intégrale Beethoven peu avant la séparation de sa formation : le quatuor Ysaÿe qui  nous si souvent envoûtés.
Entendre une classe de maître, c'est avoir un peu l'impression d'écouter moins idiot... si vous saviez le temps qu'il faut pour peaufiner quelques mesures, pour donner la couleur, l'accent, le son, le rythme appropriés !! Si vous saviez aussi la qualité technique, l'attention et la volonté de progresser de ces jeunes quatuors qu'il chapeaute et conseille avec gentillesse, humour mais, toujours, de façon ferme et sans concession.


Pourtant quel plaisir pour lui de passer de l'autre côté de l'estrade ! Enfin reprendre son alto et jouer en quintette ou en sextuor : il en trépignait de joie ! Quelle chance pour ces jeunes de  jouer avec un tel professionnel ... Et pour nous, tous ces instants sont rares et passionnants : pas étonnant que cette manifestation ait du succès, elle le mérite et on a envie que le public soit de plus en plus nombreux pour permettre à ces festivals de continuer longtemps. Même s'il faut un peu se serrer pour rentrer tous dans la salle capitulaire.


La semaine se termine demain par le concert de clôture, qui réunit à l'auditorium toutes les jeunes formations ainsi que leur professeur, pour un concert d'envergure qui est une vraie fête du quatuor.
Et l'on se quittera un peu tristes mais tellement impatients d'atteindre le printemps prochain où le concours a lieu ... à Bordeaux : du 2 au 7 mai 2016.... qu'on se le dise ! 

lundi 29 décembre 2014

UN NOUVEAU CARAVAGE ???


Quelle est la bonne ?? 
La tête rejetée en arrière, le blanc des yeux révulsés, la bouche légèrement ouverte dans un silencieux frisson d'amour, c'est presque la vision d'une agonisante que cette femme en extase. Sa belle chevelure couvrant l'épaule droite, la gorge découverte, la lumière divine la frappe de façon crue, presque diaphane, venant du haut et semblant lui percer le cœur. On pense un peu à la sculpture Sainte Thérèse du Bernin où la lumière a pris l'apparence de l'ange avec la flèche qui menace le cœur de la sainte. La robe blanche,s'efface devant la teinte livide de la peau, pendant que le tissu rouge du manteau évoque l'ardeur de l'amour divin. Les mains paisiblement jointes semblent l'acceptation par la sainte de cette brûlante expérience mystique.

Quand ma lectrice italienne Siù m'a prévenue de cette découverte, j'avoue avoir froncé le nez : les nouveaux Caravage, exhumés de derrière les fagots et, si possible assortis d'une histoire un peu romanesque, c'est devenu la bouteille à l'encre. On en sort un à chaque nouvelle exposition, tant il est vrai que pour ces peintures "nouvelles", la labellisation d'avoir figuré dans une grande manifestation consacrée à l'artiste est précieuse. Cela fait une ligne de plus sur le CV de l'oeuvre !!
Mais là, il faut bien admettre que tout est convaincant, de l'experstise du découvreur au tableau lui-même, en passant par la vraisemblance des faits. Je vous raconte cela, d'après l'article de la Republicca du 24 octobre 2014 que Siù m'avait signalé le jour même ! Une nouvelle de cet acabit cela ne se laisse pas sous le boisseau.

La toile qui aurait été "découverte" par Mina Gregori, dans une collection privée "européenne" est une toiles mythiques du peintre : la Madeleine en extase dont on connaissait jusque là nombre de copies ou d'attributions douteuses disséminées de par le monde (1). La toile, dont on connait parfaitement l'histoire, du moins du vivant de Caravage, fit couler d'autant plus d'encre qu'on aime, en nos temps inventifs, "romantiser" le peintre, en faire un être maudit des hommes et rejeté par Dieu, un réprouvé, un révolté dont l'image plait à notre époque en rupture de parias héroïques. Il vivait "avec son temps, et dépendait donc, pour vivre, des commandes des puissants et des évêques, partageait forcément la foi en usage à son époque et même s'il fut, à certains égards, un "marginal", il ne rêvait que de vendre ses toiles, d'en vivre et d'être reconnu et célébré par tout ceux que son siècle comptait comme mécènes. Le catholicisme était la religion commune et la valorisation des préceptes de la Contre-Réforme faisait partie de son "fond de commerce". Nul doute, quoique veulent en penser les "romantiques" de tous poils, que Caravage fut un grand artiste "religieux", même s'il a, à sa manière, bouleversé l'iconographie traditionnelle. Même s'il aimait à traiter ses sujets en exprimant que Dieu se manifeste à l'homme par des voies étroites et humbles, préférant souvent les exclus et les plus petits, cela ne pouvait que plaire à certains de ses commanditaires. Dans cet esprit, il a volontiers traité les expériences mystiques de divers personnages, rappelons l'appel de Matthieu, la conversion de Saul , l'extase de saint François, et aussi cette toile mythique : l'extase de Marie-Madeleine, qui remonte à 1606 . On sait, grâce à plusieurs de ses biographes (2), que Caravage a peint, à l’été 1606, une Madeleine en extase représentée à mi-corps, probablement pour Costanza Colonna, la riche épouse romaine de Francesco Sforza, seigneur de Caravaggio, la ville d’origine du peintre.


Madeleine dite Klein, collection particulière, attribuée à Caravage

Or l'année 1606 est, pour le peintre, une année noire. Le 28 mai 1606, il a tué Ranuccio Tomassoni au cours d’une rixe provoquée par une dispute au jeu. Caravage, de nombreux rapports de police le prouvent (3), avait le sang chaud, la dague facile et était volontiers querelleur. Cétait plus grave que d’ordinaire et il fallait fuir, se mettre à l'abri de la justice pontificale qui ne pouvait laisser impuni un crime de sang. Il part alors pour Malte où il a la chance de trouver un protecteur, qui lui passe plusieurs commandes (4), il est même admis comme chevalier de l'Ordre de Malte mais là encore, son tempérament irascible reprend le dessus et de nouveau, il a un différend avec un personnage important de l'île qu'il blesse grièvement : mis en prison, il réussit à s’échapper, forcément aidé par des tiers, et s'enfuit pour la Sicile. Syracuse, Palerme et Messine, il se fait des amis et retrouve Mario Miniti, un ancien assistant de son atelier romain qui lui fait rapidement obtenir des commandes officielles. Mais la célébrité et la fortune sont à Rome, à la cour papale et il se lasse vite de cette vie "provinciale". Il fait intervenir des amis puissants, qui plaident sa cause auprès du pape et, convaincu qu'il obtiendra le pardon lui permettant de revenir dans la Ville Éternelle, il s'embarque pour Rome, sans avoir reçu la lettre d'amnistie, mais certain qu'il la trouvera à son arrivée. On sait qu'il transporte avec lui, dans le bateau qui le ramène vers la Campanie, trois toiles, deux Saint Jean baptiste et cette fameuse Madeleine en extase. Débarqué à Naples, il décide de reprendre la mer pour Palo au nord de Rome, et, de là, de gagner la ville papale. Pour des raisons mystérieuses, il est arrêté à Palo (méprise ? lettre de grâce non encore arrivée, de cela on est certain, elle arrivera juste après sa mort) et son navire continue sa route vers Porto Ercole, en Toscane, avec ses toiles à bord. Sorti de prison après avoir payé une grosse somme afin d'être libéré, le peintre cherche désespérement à rejoindre Porto Ercole pour récupérer ses tableaux, mais il tombe malade, une très forte fièvre. Il doit s'aliter, l'hospice de la Confraternité de Saint Sébastien le recueille, mais la maladie est la plus forte : il est emporté en quelques jours. Son corps est enterré dans la fosse commune du cimetière de l'hospice.
La nouvelle de sa mort à peine connue, des voix s'élèvent pour récupérer les toiles rapportées de l'exil. On sait (5) que les tableaux sont confiés dans un premier temps à la marquise de Caravaggio qui réside à Naples, chez son neveu et qui avait vraisemblablement hébergé Caravage lors de son arrivée en provenance de Sicile. Scipion Borghèse, l'Ordre de Malte et même le vice-roi d'Espagne tentent de faire valoir leurs droits sur ces toiles pour les récupérer. On sait que l'un des Saint Jean Baptiste est finalement remis à Scipion Borghèse, mais on ne sait rien des deux autres, toujours pas identifiés avec certitude. La Madeleine en extase avait donc disparu en 1610.


Madeleine en extase de Louis Finson (1612), musée de Marseille

Le tableau eut pourtant, en son temps, un retentissement sans précédent et toute l’Europe du XVIIe siècle se trouva rapidement inondée de compositions inspirées par la toile du peintre lombard peinte pour les Colonna. La plus proche, semble-t-il de l'original fut la copie de Louis Finson (1612), conservée au musée de Marseille et jouant souvent le rôle "d'utilité convaincante" dans les expositions consacrées à Caravage. Tous les spécialistes du peintre se sont livrés à la chasse au trésor :
ainsi, en 1951, l’italien Roberto Longhi, présenta une version du tableau conservée dans une collection particulière à Palerme qu’il estimait être l’original (6). Une autre version, restée à Naples jusqu’en 1873 chez une princesse Carafa-Colonna, et connue comme la Madeleine Klein du nom de l’un de ses récents propriétaires a été présentée comme l’originale par quelques spécialistes, mais ne fait pas l’unanimité. Pourtant, faiblesses dans le modelé, inégalités dans le traitement de la lumière etc... aucune de ces toiles n'a, jusqu'au 24 octobre 2014 emporté l'adhésion incontestable de LA critique. Sur les 18 versions et copies connues, seules 8 sont en lisse pour le titre de l'authentique, mais personne ne les a jamais départagées.
Et voilà que, parmi celles-ci, surgie du fond d'une collection inconnue, mais auréolée de signes forts d'authenticité, une d'entre elles a été élue par LA grande spécialiste du Caravage, Mina Gregori. Qui a déclaré avec emphase et conviction, selon la Repubblica : "C'est elle". 
Pour appuyer son identification, Mina Gregori fournit, dans l’article, un historique très succinct du tableau : si l’on estime qu’il s’agit bien là de l’original, d'abord attesté à Naples, puisqu'on sait que la copie peinte par Finson fut réalisée dans cette ville, le tableau serait ensuite passé à Rome à la fin du XVIIe siècle comme le prouve, d’après Gregori, un sceau en cire appliqué au revers de la toile. Puis plus rien. 

Selon une très sommaire photo du journal la Repubblica, voici à quoi ressemblerait la "vraie" Madeleine en extase.

Et voilà qu'une « famille européenne », peu empressée jusque là à le faire identifier, faute de connaissances suffisantes selon la critique, en histoire de l'art, l’aurait possédé de génération en génération jsuqu'à aujourd'hui, sans que l’on connaisse la date à laquelle elle l’a acquis. Alors sur quoi se base Gregori pour prouver une fois pour toutes (elle se dit « sûre d’elle à 100% ») qu’il s’agit, sans aucun doute possible, de la Madeleine peinte par Caravage en 1606 ? Sur un petit billet écrit avec une graphie typique du XVIIe siècle, retrouvé au dos du tableau, qui mentionne que la toile est l’œuvre de Caravage, qu’elle a été ramenée à Chiaia (un quartier de Naples) pour être donnée à Scipione Borghese, le puissant cardinal-neveu du pape Paul V. Et la communauté internationale des historiens de l’art est en émoi, forcément : comment, mais d'où sort ce petit billet dont on avait jamais entendu parler auparavant ?? Et que, cela jette le trouble, les propriétaires du tableau n'auraient jamais remarqué avant l'intervention de Madame Gregori ?


D'un peu meilleure qualité, la photo du site de la Repubblica

Cette dernière, conforté par ce document, se dit certaine à 100% de l'attribution, et étaye son diagnostic par une analyse stylistique imparable : elle est, et reste malgré des 90 ans, LA grande spécialiste du peintre : « la carnation du corps, aux tons variés, l’intensité du visage, les poignets forts et les mains aux tons livides avec d’admirables variations de couleur et de lumière et avec l’ombre qui obscurcit la moitié des doigts sont les aspects les plus intéressants et intenses du tableau. C’est le Caravage ». 





Les commentaires stylistiques de Mina Gregori, rapportés par La Repubblica

Dont acte, mais elle est seule à avoir vu la toile, soigneusement cachée et protégée : on ne connait pas les propriétaires, ils veulent rester anonymes (au motif que la toile, alors serait en danger, ce qui, de l'avis d'autres experts est absolument faux : ils la savent très bien préservée). Et un seul "oeil", aussi compétent soit-il, ne peut en aucun cas l'emporter : l'affaire est trop "juteuse" pour qu'on en reste là !


Le Christ à Emmaüs de Van Megereen : 
vous trouvez vraiment que cela ressemble à un Vermeer ??


Selon un étrange hasard, j'étais, lorsque Siù me fit parvenir cette info, en train de lire "La double vie de Vermeer" de Luigi Guarnieri, qui conte, sur un style efficace et enlevé, l'intéressante histoire de Van Megereen, ce faussaire inspiré des années 30 qui s'employa à rouler la critique avec de faux Vermeer. Le livre développe comment, désireux de se venger d'un historien d'art qui l'avait desservi, Van Megereen soigna admirablement, surtout d'un point de vue technique, sa première copie, et surtout insiste sur le fait que le critique en question, désireux depuis toujours de trouver des Vermeer "religieux" craqua complètement en voyant le Christ à Emmaüs que lui avait concocté le faussaire. Il était, lui aussi, très âgé, plus de 80 ans et cette "découverte" venait confirmer une vie de travail sur Vermeer et surtout illustrer et confirmer sa thèse selon laquelle Vermeer n'avait pas peint que des scènes de genre. Puis, ce qui fut dans un premier temps une satisfaction d'amour-propre (avoir berné le spécialiste de Vermeer) devint une drogue pour Van Megereen qui continua, la guerre aidant, à produire d'autres imitations, de plus en plus mauvaises et de plus en plus nulles. Mais le pli était pris, et sans un procès qui lui fut intenté pour haute-trahison pour avoir vendu un Vermeer à Goering, il aurait continué à abuser longtemps musées et collectionneurs.

"Madalena reversa di Caravaggio a Chiaia ivi da servare pel beneficio del Cardinale Borghese" : les mots magiques, trouvés à point pour mener une expertise à 100% certaine, pourcentage quasi impossible dans les attributions !!

Loin de moi l'idée qu'il y ait derrière cette Madeleine, connue depuis longtemps, un complot de ce genre, mais par contre, ce qui m'a frappé c'est l'âge avancée de l'experte et son enthousiasme devant la découverte, qu'elle est seule à avoir approché et analysée jusqu'à présent. Mais l’historienne a-t-elle pu être abusée ? Pour régler le problème, une seule mesure s’impose : exposer l’œuvre avec le billet, les faire analyser de manière indépendante, transparente, et publier les résultats. Car  s’il s’agit bel et bien d’un Caravage, l’enjeu est de taille, la cote du peintre est impressionnante et surtout, on a l'habitude de voir surgir autour de son nom nombre d'histoires farfelues de redécouvertes de tableaux perdus, autour desquels s’engagent d’incessantes batailles d’experts. Tout est ici presque trop beau pour être vrai, avec ce billet jamais vu et pourtant bien présent qui tombe à pic pour authentifier la toile. Caravage, star mondialement connue du grand public, attise (comme c'est le cas pour Vermeer) les passions et attire l’attention de tous les médias dès que la moindre petite information le concernant paraît : notoriété justifiée par la valeur de l’artiste mais néanmoins un peu passionnelle (des artistes de la même époque tout aussi importants, comme Carrache, Poussin ou Rubens ne jouissent pas d’un tel engouement auprès du public). La qualité de ses toiles en est la principale raison, mais c'est surtout le très petit nombre de celles qui nous sont parvenues – une centaine tout au plus – qui permet les fantasmes. Auxquels d'ajoutent, comme je le disais plus haut, une fascination quasi romantique pour la vie scabreuse du personnage – violent, assassin, fuyard – et sa mort supposée mystérieuse. Il est devenu, aux yeux de nos contemporains, le prototype parfait de l’artiste maudit et incompris, sur lequel on peut construire toutes les chimères et inventer toutes les théories : les soi-disant « découvertes » et scoops sur l’artiste lombard s'enchaînent à un rythme soutenu ces dernières années, fort appréciées par la presse en veine de sensationnalisme ... avant d’être systématiquement désavouées par la critique. 
Alors, Madeleine pénitente authentique ou énième bonne copie de l'oeuvre ? L'avenir nous en dira peut-être plus ... 

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(1) On parle de 18 copies recensées, chacune rêvant ou ayant rêvé d'être l'authentique ! Et parmi elles, 8 possibles ...

(2) Mancini, Baglione et Bellori

(3) Au cours de ses patientes recherches dans les archives romaines, Bertolotti a retrouvé les traces des poursuites judiciaires auxquelles ont donné lieu les nombreuses escapades de Caravage. Ainsi que le rapporte Bellori, il se promenait fièrement dans Rome, vêtu de velours comme un gentilhomme ou couvert d'un manteau déchiré, selon l'état de sa bourse; mais, riche ou pauvre, il avait toujours l'épée au côté et malheureusement il savait s'en servir. D'après les découvertes de Bertolotti, les démêlés de Caravage avec la police commencent en 1600 et se poursuivent sans entracte jusqu'en 1606. On a là, par des pièces officielles - dépositions de témoins et jugements - la preuve que ce rude bretteur, si prompt à jouer de la lame, méritait sa méchante réputation. Bien qu'on le traitât avec indulgence, il fut plus d'une fois saisi par les sbires et emprisonné. (source Cosmovision)

(4) Il s'agit d'Alof de Vignacourt qui, depuis 1604, était grand-maître de l'ordre des Hospitaliers. Caravage fit un très beau portrait de son protecteur (musée du Louvre) et travailla pour les églises.

(5) d'après la correspondance publiée par Vincenzo Pacelli, entre Scipion Borghèse et Diodato Gentile, évêque de Caserte et nonce apostolique à Naples.

(6) On ne connaît qu’une photographie de cette version qui n’a jamais été exposée et, faute d’analyses, les historiens de l’art hésitent naturellement à la considérer comme un original.

Sources
l'article de la Repubblica du 24 octobre 2014
La règle du jeu ici et encore ici

samedi 1 novembre 2014

LE BLEU DE LECTOURE


Le pastel des teinturiers a fait le fortune de la région de Lomagne quand le bleu était une couleur royale et que son obtention était le fruit d'un savoir-faire ancestral et précieux, avant d'être détrôné par l'indigotier d'Asie, puis par les colorants de synthèse.


Le pastel une plante herbacée bisannuelle : la première année, elle forme une rosette de feuilles d'un vert un peu glauque, qui sont récoltées pour l'extraction du pigment bleu. En principe, la seconde année, elle émet des fleurs et des graines, et ensuite, elle disparaît. 


Utilisée comme plante médicinale et tinctoriale par les Grecs et les Romains de l'Antiquité, elle fut largement cultivée au cours du Moyen Âge et de la Renaissance, en Europe, pour la production d'une teinture bleue, très prisée et vendue fort cher, au point de faire vivre avec aisance tout le pays de Cocagne ... la cocagne étant la boule de feuilles macérées et séchées qu'on fabriquait alors, afin d'en garder les sucs et, plus tard, en extraire le pigment bleu. 


Ces boules étaient si précieuses qu'on les stockait en haut d'un mât qu'on graissait soigneusement afin de décourager les voleurs potentiels d'en tenter l'escalade !


Le processus de fabrication ancien du bleu était assez complexe car c'est une teinture qui se révèle par oxydation, ce qui complique assez largement la donne, mais ensuite, sa tenue est extrêmement stable.


La culture du pastel en Europe a considérablement diminué avec l'arrivée de l'indigo des Indes au XVIIe siècle, pour disparaître  presque totalement à la fin du XIXe siècle, avec l’apparition des teintures chimiques.


En 1994, un architecte décorateur belge, Henri Lambert, a analysé le processus chimique de l'élaboration de cette teinture disparue, et a remis le "bleu de Lectoure", appelé "bleu Lambert" au goût du jour. 


En mettant au point des techniques nouvelles sans rapport avec la longue fabrication traditionnelle, il a pu élaborer des gammes de produits pour les Beaux-Arts, la décoration et le secteur textile. L'utilisation de l'huile de pastel pour fabriquer savons, crèmes et cosmétiques, complète cette activité qui a relancé un artisanat de qualité et sauvé des savoir-faire qui étaient totalement oubliés.


Au total, ce sont 90 hectares qui sont mis en culture pour produire les feuilles et plantes nécessaires à cette petite entreprise qui emploie 6 personnes à temps plein pour la transformation. 


La création d'une "filière du pastel" tend à développer les techniques redécouvertes et à diffuser les compétences pour permettre de faire connaître le pastel et son histoire ainsi que d'accompagner, de valoriser et de promouvoir le développement de tous les produits issus de la plante.


 Nous pensions, en arrivant à Lectoure, trouver de grands panneaux indicateurs, un cheminement touristique un peu clinquant et une "vitrine" très visible. Or, en traversant la ville, rien, pas le moindre panneau, pas la moindre pancarte. Il nous fallut retrouver sur internet l'adresse de l'entreprise et programmer le GPS pour découvrir une petite boutique modeste et ravissante, dans laquelle on a installé quelques cuves pour expliquer aux visiteurs le procédé de fabrication, lui montrer comment un tissu plongé dans un bain tinctorial en ressort jaunasse et, en s'oxydant, peu à peu devient d'un bleu profond et magnifique... et bien sûr offrir à sa curiosité quelques jolis produits qui font très envie ! 

Nous avons appris que la ville de Lectoure n'a pas très bien accueilli le couple Lambert à son arrivée dans la région, les prenant pour de doux dingues et ne les aidant pas du tout dans leur entreprise. Du coup, la réussite de ces derniers s'est faite sans soutien de la part de la municipalité et, aujourd'hui, Bleu de Lectoure fait cavalier seul ! 


Cette discrétion de bon aloi rend la visite d'autant plus sympathique et, si vous passez par Lectoure, surtout, n'oubliez pas un détour par la boutique, installée dans une ancienne tannerie, à Pont de Pile, juste à l'entrée de la ville. Et en attendant, vous pouvez visiter la boutique Bleu de Lectoure et vous offrir quelques jolis textiles ou crèmes aux vertus cicatrisantes.

Film l'alchimie du pastel : durée 8 minutes

jeudi 9 octobre 2014

MONTAUBAN : D' INGRES À HARAMBURU


Petite virée automnale vers Toulouse, puis le Gers : au passage, nous décidons un arrêt à Montauban pour visiter une exposition joliment intitulée le Bestiaire d'Ingres et consacrée aux dessins d'animaux du peintre montalbanais. Fort de 4500 dessins autographes du maître de l'Odalisque, le musée les présente par roulement et par thème, par souci de conservation. Mais il faut bien l'avouer Ingres n'est pas vraiment un peintre animalier et les croquis exposés nous ont laissés un peu sur notre faim. 
Malgré une présentation attrayante, émaillée d'animaux prêtés par le musée d'Histoire Naturelle de la ville ...


... malgré la petite peinture d'un certain Alaux représentant Ingres dans son atelier en 1818, afin de nous prouver qu'il avait un chat... l'ensemble se composait essentiellement d'esquisses rapides et rarement abouties.


La plus belle était certainement ce dessin de chien couché où l'on retrouve le talent de "portraitiste" de l'artiste ! Talent qu'on pouvait tout de même apprécier par ailleurs tout à loisir, car le musée possède une petite collection de toiles de qualité du maître.

Je venais tout juste de lire, avec amusement et intérêt, La dormeuse de Naples d'Adrien Goetz, - une histoire imaginaire consacrée à un chef d'oeuvre mythique disparu et dont nombre de peintres ont parlé, l'ayant aperçue chez l'artiste avant sa disparition - et j'étais particulièrement attentive aux réalisations du fervent admirateur de Raphaël.


Le Vœu de Louis XIII qui met sous la protection de la Sainte Vierge à son Assomption le Royaume de France, normalement dans la cathédrale de Montauban, était exposé dans le musée, entourée d'esquisses et autres preuves de l'inspiration d'Ingres quand il réalisa la toile  commandée par le ministère de l'Intérieur en 1820.

Réalisant une Vierge de l'Assomption, Ingres n'aurait pas dû inclure Jésus dans la scène, mais il admirait fort Raphaël et s'inspira de la Madone de Dresde, de la Vierge de Foligno, de la Madone du Grand Duc... ou encore de la Madone de Mackintosh dont il a réalisé cette copie dans les années 1800-1806.... même si la pose finale de la Vierge fut prise par Ingres lui même, complètement nu et juché sur un escabeau avec un chapeau dans les bras en guise d’enfant Jésus. Un dessin croqué par son ami Constantin rappelle cette anecdote.

D'inspiration à la fois religieuse et politique, la toile pouvait sembler un défi, et Ingres s'appliqua à l'affronter de façon magistrale. Tellement qu'elle plut fort aux parisiens qui voulaient la garder ! Les montalbanais eurent beaucoup de peine à la récupérer pour leur cathédrale.



Même si Montauban ne possède pas, au grand dam d'une touriste égarée qui s'en désolait bruyamment, l'Odalisque ou le Bain Turc, le musée présente, grâce à la donation de l'artiste, un ensemble non négligeable de toiles représentatives.


On y voit aussi, fort astucieusement présentée dans une salle à part, la reconstitution du décor créé par le maître pour le temple de Melpomène - petite construction destinée à orner le jardin d’hiver de la Villa pompéienne du prince Jérôme Napoléon -, La naissance des Muses. Invité à participer à cette aventure néo-grecque, l'artiste réalisa une œuvre atypique : une aquarelle collée sur une plaque de cuivre qui devait être nichée à l’arrière du temple, sur le fond extérieur de la cella (partie du temple qui abrite les statues des dieux). Présentée par le peintre au Salon de 1859 dans un encadrement conçu par Hittorff, cette œuvre, détachée avant la destruction de la Maison pompéienne en 1891, est aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Montauban lui consacre une exposition explicative visible jusqu'en novembre.


Suite à la volonté de l'artiste de léguer à sa ville natale, outre ses dessins, nombre d'objets personnels, le Musée fut créé au milieu du XIXe siècle dans l'enceinte de l'ancien palais épiscopal de Montauban. C'est Armand Cambon, un peintre de la ville, élève d'Ingres, qui fut son exécuteur testamentaire et le premier conservateur du musée. Qui, du coup, présente aussi une reconstitution assez émouvante de l'atelier de l'artiste...


... où figure en bonne place le violon de celui qui fut, aussi, un remarquable instrumentiste. Petit clin d’œil à l'ami Jacopo, qui parle assez bien notre langue pour connaitre l'expression "avoir un violon d'Ingres" et a été ravi d'apprendre que le peintre jouait de cet instrument en virtuose !


Tout une salle enfin, montre les collections d'objets archéologiques de cet amoureux de Rome et fervent admirateur de l'Antiquité, qui eut la chance d'être directeur de l’Académie de France à Rome de 1835 à 1840.


Une des plus belles pièces de cette collection importante d'objets de fouilles, acquis sur place durant ses séjours romains, est pour moi cet Antineüs du IIe siècle après J.-C., d'une fort élégante facture classique.


Plus tard, le musée de Montauban s'est enrichi d'une deuxième collection d’œuvres d'un autre montalbanais célèbre : Bourdelle. Et la très grande salle qui lui est consacrée offre un panorama fort intéressant de l'oeuvre sculptée de l'artiste.


Près de 75 sculptures dont la plus célèbre est sans doute l'Héraklès, cent fois reproduit mais dont la ville possède l'exemplaire de plâtre, patiné par l'artiste, qui fut sans doute le premier jet de cette oeuvre qui fit scandale pour l'audace de sa pose.

Ma tapisserie préférée (quoique je les ai toutes aimées) : intitulée Marée Basse ... cette laisse de mer scintillante m'a fait rêver !!!

Mais la vraie et surprenante découverte de cette visite fut celle du peintre et lissier Jacques Haramburu. Il commença sa carrière dans les années 50, second grand prix de Rome en 1955, admirateur de Cézanne, Bonnard, Vuillard, Rothko ou Pollock, il abandonne rapidement la figuration et la couleur au profit d'une expression picturale très intérieure, exclusivement en noir et blanc. Il connait vite un réel succès mais se retire complètement des circuits artistiques en 1964, ne montrant plus rien hors de son atelier pendant 20 ans. C'est une période de quête intérieure, de "voyage immobile", à la recherche des fondements de sa pratique artistique. « Sans ce corps à corde, sans ce cordon ombilical coupé, réinventé, sécrété et retendu devant soi » déclare-t-il alors, « l’art, comme la vie, n’est-il pas qu’endormissement ? Ne devons-nous pas sans cesse réapprendre que la vie artistiquement entreprise est un combat avec la mort ? ».


La lumière espérée, Haramburu va la rencontrer à l’abbaye de Beaulieu, où répondant à l’invitation de la directrice de ce centre d’art contemporain, Geneviève Bonnefoi, il réalise une grande installation intitulée « Cheminements », composée de grands panneaux peints et d’éléments de matériaux divers déplacés chaque jour par lui-même en fonction du mouvement de la lumière. Puis, désireux d'aller encore plus loin, il redevient apprenti et, au milieu des années 80 il découvre la pratique de la tapisserie.


Il s'inscrit à l'ENAD d'Aubusson, apprend à faire des cartons et surtout à tisser lui-même pour mieux saisir toutes les possibilités de ce nouveau langage. Pas question de faire comme d'autres peintres, de donner ses toiles à "mettre" en tapisserie : il participe lui-même à l'élaboration du produit tissé et en mesure toutes les implications techniques au plus près. Cela donne des tentures d'une intensité particulière, très


Son travail est très fouillé et d'une infinie complexité : tout en superpositions, mêlant objets et fils précieux, il réalise des oeuvres d'une grande puissance spirituelle et d'une luminosité époustouflante. J'avoue avoir eu un vrai coup de foudre pour ses réalisations qu'il décrit ainsi : « Des lignes, des surfaces, des couleurs, des matières, se mêlent les unes aux autres comme des voix, s’entrecroisent pour tisser des chants qui s’enroulent. Elles citent des voix anciennes. Elles se citent, se relaient comme des lés de tissus, se font paroles décousues. Elles sont entendues dans leur partition particulière, les relations intimes qu’elles entretiennent avec le silence, les risques qu’elles prennent face au vide ».


Coup de foudre d'autant plus surprenant que j'avais vu sur le site l'annonce de cette exposition et m'étais dit "pouah, que c'est moche ce truc !! on n'ira sans doute pas le voir". Présenté dans les caves du palais épiscopal, dans une ambiance parfaitement appropriée à cette forme d'expression artistique, cet accrochage a été une vraie révélation.


Dédié à Jacopo, notre ami bolognais
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