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jeudi 13 août 2015

Détresse et Subutex : ça suffit comme cela. (Ver)Non !!


Je ne cesse de bassiner mon entourage en racontant à qui veut les entendre mes hauts le cœur à la lecture d’un roman qui fait florès et captive la critique, au point d’avoir déjà décroché au moins deux prix littéraires : Vernon Subutex I de Virginie Despentes. Et d’expliquer à tout un chacun combien cette « légende urbaine » m’attire et me rebute. C’est une sorte de mille feuilles qui empile, comme le ferait un collectionneur d’insectes un peu maniaque, des exemplaires d'« humanité » tous plus glauques et rebutants les uns que les autres.  


Le « héros » est un ancien disquaire qui a grenouillé dans le milieu peu reluisant d’une musique à laquelle j’avoue ne rien entendre mais que j’ai, comme tout auditeur qui se respecte, admise comme telle. C’est plutôt en l’espèce un anti-héros, « ange déchu » qui traîne son chômage comme un boulet qui le prive de tout repère social, jusqu’à devenir, clochard. Il commence comme SDF, le jour où il se fait virer manu militari par un propriétaire lassé de ne plus être payé. Il essaie dans un premier temps, de squatter discrètement chez les uns et les autres, et c’est cette errance qui nous vaut une galerie de portraits tous plus hallucinants les uns que les autres. L’auteure les décrit sans fioriture, d’une plume acérée et presque vengeresse : minables, désespérés parfois, souvent terriblement seuls : de l'ex-bassiste rancunière au pseudo scénariste facho, raciste et looser, en passant par le transsexuel ex-star du porno qui rêve de séduire une ancienne partenaire, le bourgeois accro à la came, le beur bien intégré dont la fille, étudiante en droit fiscal, se voile, le tordu qui tabasse sa femme au motif qu’il l’aime trop, le brésilien devenu une superbe minette qui fait fantasmer tous les hommes… j’en passe et de pires. Et Vernon, lucide, blasé et froidement indifférent, déambule de l’un à l’autre, sur fond de rock'n roll, en traînant son cynisme et ses superbes yeux bleus. Le lien entre tous ces affligeants exemplaires d’une humanité qu’on a, du fond de sa riante province, du mal à imaginer, c’est Alex Bleach, une star de la musique qui vient de mourir d’une overdose dans sa baignoire. Tous l’ont connu et le haïssent sans détour, ce qui ne les empêche pas d’être choqués par sa mort, qui les renvoie à leurs propres fantasmes, à leurs errances et à leur angoisse.



Votre innocente Michelaise, au milieu de ce sordide fatras humain, peine, éructe, sursaute, proteste. Et explique à Alter chaque matin, après avoir ingurgité la veille au soir, au point d’avoir du mal à s’endormir, sa dose de haine et d’improbables sentiments, combien tout cela la rebute. Et Alter, censé, lui demande pourquoi elle continue ?

Simplement parce que c’est addictif cette accumulation d’extrêmes, cette hargne, ces tranches de vie qui heurtent et blessent le bon sens et qui s'assemblent, se rassemblent, se séparent en tranches qui s'empilent, se complètent, se rejettent et se font mal. Cela exerce sur la naïve que je suis une sorte de fascination malsaine à laquelle j’ai du mal à me soustraire. Comment autant de rudesse peut-elle exister ? Où sont ces êtres qui s’abandonnent, se trahissent, se jalousent, se détruisent avec un art tellement consommé du gaspillage humain ? Chez Virgine Despentes l’homme est mauvais par essence, la société cruelle, les relations humaines bringuebalantes et violentes, et la vie douloureusement précaire. Les femmes consomment les hommes avec une impudeur, une immoralité et un manque total de tendresse qui fait frémir. Les hommes méprisent les femmes avec une endurance, une cruauté mêlée de peur et une misogynie qu’on croirait venue d’un autre âge. Et tout ce petit monde se regarde le nombril jusqu’à l’écœurement. Et c’est clair, plus les pages défilent, plus j’ai l’estomac dans les talons, et pourtant je continue.


Car c’est vrai que l’auteure a un style, une patte, plutôt une griffe. Elle décrit ces tranches de vie avec brio, sans concession, d’une plume rigoureuse, abrupte et parfaitement maîtrisée. Elle frappe sans cesse, en rafales, transformant le lecteur en pushing ball, pas question d’esquiver. L’écriture est vive, incisive et sait planter les décors et les ambiances en quelques lignes, avec des formules qui font mouche. Les discours tenus par les personnages sont excessifs, grossiers, racistes, outrageants mais on n’en a cure, car il y a comme une accélération permanente du tempo et on avance, vaille que vaille, dans cette jungle nauséabonde. Elle décrit avec justesse des relations humaines remplacées par la toute puissance des réseaux sociaux, ces nouveaux liens qui tissent et défont le lien social avec une jubilation jamais prise en défaut. Ce qui est intéressant est que le propos n’est pas aigre, mais que tout y est présenté sur le même niveau, comme si tout était d’égale valeur, normal en somme.

Mais plus que le style, qui, de fait, m’exaspère parfois par quelques facilités un peu trop racoleuses, c’est le sentiment que m’inspire ce roman de faire, en le lisant, œuvre d’ethnographe. Bien sûr, c’est un milieu très spécial qui est décrit ici, furieusement parisien, branché, très accroc à l’alcool, à la réussite et au poudrage de narine, véritable microcosme qu’on devine à peine déformé et qui révèle les dérapages du monde vers lequel nous avons choisi d’aller, dans lequel tout repère a disparu pour faire place à une vénération surdimensionné de l’ego. Où la solitude règne en maître et où la vulgarité et la violence sont le nouveau pain quotidien de ces affamés de paraître. Et le malaise est absolu à la description de ces abrutis de la course à la jeunesse éternelle, dont chaque geste, chaque action, chaque pensée sont le reflet d’une incommensurable frustration et d’une inextinguible détresse. Qu’ils ne savent tenter de résoudre que par le fiel, l’égoïsme, l’excès… le tout dans une perpétuelle et affolante agitation.


On est bien loin des aspirations humanistes qui berçaient ma jeunesse, nourries de foi en l’homme, de confiance dans la perfectibilité de la nature humaine, d’espoir en une société idéale construite sur les bases solides d’une connaissance sans cesse approfondie de tout ce qui nous a précédés. Ici tout change sans cesse, évolue et détruit le passé, abolit l’espérance et trace devant ces zombies de la vie un chemin semé de doutes et de peurs. Peur de l’autre avant tout, exprimée sans ambages tout au long de ces pages arides, repoussantes et, peut-être symptomatiques du monde qui attend nos enfants. Et je me réveille chaque matin un peu étonnée de ma propre candeur, de mon inépuisable amour de la simplicité, hésitant entre l’impression d’être trop normale ou bêtement décalée.


Alors me direz-vous ? Cette tempête me dérange, mais je m’entête. Et vous, chers lecteurs, vous avez forcément entendu parler de Virginie Despentes car elle a commis, comme le titre le laissait entendre, une suite à Vernon Subutex I, suite qui vient juste de paraître. Et forcément, le discours plaît, les thèmes sont très tendance et on va en parler pas mal… Lirai-je cette suite ? J’avoue ne pas trop savoir car ce catalogue est long, lassant parfois, fatigant toujours, et si l’auteure a soigneusement pris soin d’introduire dans son premier tome une intrigue presque policière, de mystérieux enregistrements qui constituent le testament de la malheureuse star morte d’overdose, c’est forcément pour nous piéger encore. Mais je crois que j’ai, avec ce premier opus, ma dose de coups de poing et de désillusion, j’ai envie de continuer à regarder mes semblables avec empathie et bienveillance. Pas besoin de Subutex pour me sevrer : ras le bol de cette chronique d’un monde décadent qui se vautre avec résignation dans un caniveau saumâtre. Je me sens par moments envahie d’une pitié démodée devant une telle détresse et me dis que je suis forcément à côté de la plaque. Basta !

samedi 25 juillet 2015

La logique de la tomate


Réflexion de saison : il faut dire qu'Alter a fait fort cette année. En tant que digne néo-retraité, il s'est mis corps et âme (oui, j'insiste, âme : il leur parle à "ses" tomates, et plus encore à "ses" olives qu'il soigne avec une attention jalouse, car il escompte cette année une "production" d'huile hors norme !) au jardinage. Modeste, certes, bien qu'il m'ait planté une citrouille genre terroriste, qui envahit tout et me promet une récolte qu'il va falloir que j'écoule sur le marché de Meschers ... surtout centrée sur la plantation phare de l'été : la tomate.


Et, soins méticuleux aidant, les plants, dressés contre un mur plein sud qui leur renvoie toute la chaleur du soleil à la puissance deux, "ses" tomates donnent tellement qu'on en est déjà à la phase "congélation". Cela provoque, chaque matin, des séances de pelage, épépinage, découpage, mijotage et tutti quanti ... intensives et, même si on essaie de varier les usages, cela tourne autour du velouté, froid ou chaud, des soupes diverses à base de tomate, toujours, des minestrones, salades, tartes, ratatouilles, des sauces ou gaspachos... j'en passe et de plus succulents.


Or ce matin, où l'exercice fut assez long pour favoriser l'introspection durant ces tâches un tantinet répétitives, il m'est venu à l'idée que finalement, la logique de la tomate, c'est un peu la logique de la vie. On part de graines (merci Madeleine !!! c'est elle qui élève nos plants) qu'on dorlote avec une tendresse particulière et qu'on chouchoute jusqu'à leur mise en terre. Et là, on commence à les arroser, avec ferveur et intensité, on les abreuve, on les souhaite grosses, rondes, épanouies, riches en sucs divers et parfumés. Et quand, enfin, elles sont belles et mûres à point, on les cueille d'une main sûre et rapide : clac, au panier. Dès lors, on n'a plus qu'un objectif : les faire réduire. Toute cette eau généreusement dispensée pour les rendre appétissantes et girondes, on la fait s'évaporer de façon à n'en conserver que les saveurs les plus pures. Se donner tant de mal dans un sens pour finir par s'appliquer à faire exactement l'inverse, voilà ce que j'appelle "la logique de la tomate".


Ainsi va la vie ! Nous avons aussi arrosé les nôtres (de vie) de mille occupations "importantes", incontournables, chronophages, couru après les heures, accumulé les impératifs, vibrionné jusqu'à l'épuisement, persuadés que nous étions que tout cela était de première urgence. Nous avons rempli, entassé, amassé, jalousement, frénétiquement, et surtout avec le sentiment profond que nous devions agir ainsi. Un devoir sacré, qui nous rendait "vivants". Et nous voilà, quelques mûrissements plus tard, encombrés et marris : il faut "devenir" sages et apprendre à élaguer, relativiser, ne conserver de nos outrances et de nos ferveurs que le plus important. Réduire, à petit feu, dompter d'abord, soumettre nos espoirs et nos attentes, pour les rabattre ensuite, doucement pour commencer, et plus drastiquement ensuite. Il nous faut ordonner, trier, jeter beaucoup de nos envolées adolescentes et de nos ambitions adultes, pour en revenir à l'essentiel. Cela s'installe sans crier gare et cela s'appelle, selon les cas et les circonstances, la circonspection, la tempérance, la prudence ou simplement la retenue. Plus de révoltes, ou maîtrisées, plus de colère ou positivées, nous devenons plus calmes, plus philosophes, modérés en un mot. C'est un apprentissage, un chemin vers l'essentiel auquel la vie et ses avatars mortifiants nous contraint quoi qu'on die ! Et je ne vous parle des réductions ultimes, celles dont nous constatons, angoissés, les effets sur les personnes que le grand âge plie et soumet. En gros, me disais-je ce matin en touillant ma ratatouille et en goûtant mon minestrone, la vie, c'est la logique de la tomate. Et qui sait si la visite, hier soir, à un "monsieur" qui fut grand (et qui l'est encore), pugnace, exalté et chargé d'idées à défendre, et qui, sans perdre rien de sa force de caractère, s'extasiait avec une candeur émouvante sur la beauté de "ses" roses, ne m'a pas convaincue encore plus que, finalement, cette logique est belle et source de sérénité.

Il paraît que nous en auront le double l'an prochain : quand le Moulin du Puits salé de Saint Martin de Ré aura pressé "notre récolte" !!

mercredi 1 juillet 2015

Procrastination : numéro 1800

NUMÉRO 1800


Si l'on en croit son site, le Robert a mis cette année un nouveau mot à son dictionnaire. Entre bistronomie (1), dermographe (2), femen (3), mooc (4) et lapette (5), on croise, un peu étonné, procrastiner. C'est pourtant un mot en usage depuis fort longtemps, depuis le XVIe siècle semble-t-il... même s'il a fallu attendre le XIXe pour que son usage devint fréquent.
Les atermoyeurs, procrastinateurs et lambins de mon acabit sont justement de ceux qui ne finissent rien et même ne commencent pas davantage (Amiel, Journal,1866, p.455).
Proust lui-même use du substantif "Cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination... "(Proust, la Prisonnière,1922, p.86)... et après lui Colette emploie le verbe "Je remercie à présent chacun des contretemps qui m'empêchèrent d'approfondir ma connaissance de la forêt rambolitaine: la paresse, l'âge, le penchant à procrastiner, et aussi le plaisir que j'eus d'habiter trop peu de temps (...) un de ses sommets "(Colette, Pays connu,1949, p.8). Alors comment peut-il se faire qu'il soit cité dans les nouveaux mots entrant au dictionnaire cette année ? Il faut dire qu'on trouve aussi dans ces "nouveautés" s'évader (6) !! En est-il des mots comme des saints dans le calendrier : comme on en a trop, on en fait sortir quelques uns pour en faire rentrer d'autres, et ainsi les mots "tournent" ??

Saint Expédit à Royan

Enfin qu'importe, mon propos n'est pas de railler le Petit Robert mais plutôt de rebondir sur ce mot charmant, jugé encore il y a peu comme étant désuet et qui reprend du galon. Et qui a son saint protecteur : Saint Expédit.
La première fois où j'ai rencontré Expédit, je me suis demandé ce que pouvait bien fabriquer un centurion romain en cuirasse dans une église. 
C'est alors que j'ai découvert cette délicieuse légende qui, vous le vérifierez par vous-même, vous incitera à crier "cras, cras, cras" quand, par hasard on aurait tendance à se laisser aller à ce mal du siècle. Cette maladie terrible qui consiste à remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui. Il semble que 20 pour cent des hommes et des femmes américaines soient des « procrastinateurs chroniques. » Et comme les américains ne font pas des études de ce genre pour s'apitoyer sur les errances psychologiques de leurs ressortissants, l'étude a chiffré que le montant perdu aux États-Unis par les employés procrastinateurs, serait de plusieurs milliers de milliards de dollars par an. Pff, moi, j'avoue ne même pas savoir ce qu'est un milliard de dollars, alors des milliers, pensez ! Mais faut dire qu'Internet favorise joyeusement la procrastination : la preuve ?


Cette étude de The Enonomist qui avance qu'avec les 140.000.000 heures que l’humanité a passées à regarder « Gangnam Style » sur YouTube, (deux milliards de clics), nous aurions pu construire au moins 20 Empire State Building (mais ça, bof, si c'est pour les bousiller avec des avions, vaut encore mieux regarder ce "truc-style"... dont je vous parle en ignorant superbement ce que c'est !!) ou quatre pyramides à Gizeh. Quant à savoir pourquoi notre société devient de plus en plus procratinante, on peut hésiter entre une saine résistance au règne revendiqué de la productivité et une tendance naturelle de l'homme à rechercher, vaille que vaille, une certaine sérénité. La procrastination pourrait alors traduire le besoin de se détendre  en "zonant", après trop de pression, ou l'évitement de nouvelles normes qui, si nous les respections, nous rendraient fous... à moins que ce ne soit la paresse pratiquée comme un des beaux-arts, ou tout simplement la brusque découverte que, finalement, le monde tourne tout aussi bien (ou tout aussi mal ?) sans que nous y mettions notre nez ?


Mais revenons à notre légionnaire ! Expéditus (7), centurion romain, commandait en chef la XIIe légion romaine, dénommée la Fulminante (8), qui tenait ses quartiers dans la ville de Mélitène, chef-lieu de la province romaine d’Arménie. Cette XIIe légion, entièrement constituée d’Arméniens chrétiens, avait déjà protégé Jérusalem contre les assauts des Barbares. Ceux qui la composaient étaient en effet des autochtones chrétiens évangélisés dès l’aube du christianisme par les apôtres Thaddée, Simon et Barthélemy. L’Arménie fut, dès le milieu du IIIe siècle, presque entièrement acquise à l’Église du Christ par l’action évangélisatrice de Saint Grégoire l’Illuminateur (240-332). La XIIe Légion avait, quant à elle, pour mission de veiller sur la protection de la frontière orientale continuellement menacée par l’invasion asiatique, que Rome appréhendait et redoutait vivement. Saint Expédit était donc investi d’une fonction stratégique de tout premier ordre. Et forcément, notre romain, entouré de chrétiens, décida de se convertir au christianisme. Or le diable - qui a plus d'un tour dans son sac - lui apparut sous la forme d’un corbeau. Et le sinistre volatile, pas très ravi de voir son concurrent faire une nouvelle recrue, se mit à tourner autour de lui en criant (on sait que le chant des corbeaux n'est pas très agréable !!) «cras, cras, cras ». Or, en latin, cras signifie «demain». Expeditus, saisi d'une sainte colère, piétina l’oiseau en criant victorieusement, «hodie ! hodie.. » ... autant dire «aujourd’hui !» .


Ce qui permit à notre bon Expeditus d'être sauvé du point de vue chrétien, mais sacrifié, au passage, pour sa foi dérangeante. Il est évident que l’importance de son poste le désignait tout particulièrement, en tant que chrétien, à la haine des dirigeants romains peu soucieux de voir ces illuminés semer la zizanie ! Le 13 des calendes de mai, soit le 19 avril 303, il fut  flagellé jusqu’au sang puis décapité par le glaive à  Mélitène, aujourd’hui Malatya. Quant à son corps, il fut sans doute être jeté aux égouts de la ville, laissé en pâtures aux bêtes ou mystérieusement enseveli par de courageux catéchumènes. Et les chrétiens en firent, par la suite, le saint patron de la procrastination. On trouve nombre de statues de lui, généreusement fleuries, à La Réunion où il est très honoré. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Les réunionnais ne sont pas plus procrastinateurs que les autres, au contraire, ils essaient courageusement de se réformer !! On le prie pour des causes toujours liées à une certaine urgence : réussir un examen - c'est aussi, d'ailleurs, le patron des écoliers -, obtenir, enfin (!), son permis de conduire, réussir une « bonne » affaire...

L'Église (9) est très réservée sur la réalité de ce saint - aucun témoignage historique ne prouvant que ce soldat ait réellement existé - et en 1905, Pie XI demanda qu'il soit rayé du martyrologue et qu'on retire des églises statues et images. C'était sans compter sur la ferveur populaire ! Saint Expédit est toujours là ! C'est surtout depuis 1930 que Saint Expédit a «envahi» La Réunion. On prétend que ce saint aurait son origine dans l'arrivée - il y a longtemps - d'un colis venant de Rome et reçu par une communauté de religieuses de l'île. Après un long voyage par mer, l'emballage était très abîmé ! Les religieuses étonnées (elles n'attendaient rien) ont fini par déchiffrer sur le papier « expédit »... (Sans doute les restes de l'oblitération ?) : le colis contenait la statue d'un soldat romain, sans plus d'explication : une légende était née !


Son iconographie (rarement antérieure au XXe... faut-il y voir un signe confirmant le caractère contemporain de la procrastination ?) est parlante, et si vous en croisez un dans une église, vous le reconnaîtrez aisément : vêtu de l'uniforme de centurion de l'armée romaine, il est toujours en train d'écrabouiller un vilain volatile noir, le corbeau de la légende, et souvent accompagné d'un sablier pour nous rappeler que le temps est précieux et qu'il ne faut pas l'user en vain en le laissant couler entre nos doigts. Vous l'avez, j'imagine, deviné : pour atteindre le billet numéro 1800, alors qu'on me demande sans cesse "mais comment fais-tu?", une seule chose est nécessaire : ne pas s'adonner à la procrastination ! Donc, fournir abondamment Saint Expédit en cierges, lumignons et invocations appropriées (10) !!


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Notes

(1) Bistronomie n. f. (marque déposée ; motvalise, de bistrot et gastronomie) Cuisine gastronomique proposée dans un cadre convivial et à des prix abordables. ‚ adj. bistronomique

(2) Dermographe n. m. (marque déposée) Appareil électrique servant à réaliser des tatouages.

(3) Femen Groupe de contestation féministe créé en Ukraine en 2008. Le mouvement, devenu cosmopolite, se bat contre toute forme d'aliénation des femmes, en particulier religieuse et politique, et mène ses actions les seins nus.

(4) Mooc n. m. ou MOOC [muk] n. m. inv.(mot anglais, abrév. de Massive Online Open Course Cours d'enseignement diffusé sur Internet. - recomm. offic. cours en ligne ouvert à tous.

(5) Lapette n. f. (de laper) français de Belgique, fam. Café trop léger. → lavasse.

(6) S'évader v. pron. 1 (latin evadere, de ex- et vadere « s'avancer » → aller [il va, etc.]) 1. S'échapper (d'un lieu où l'on était retenu, enfermé) → s'enfuir, se sauver ; évasion. S'évader d'une prison. 2. Échapper volontairement (à une réalité). → fuir. S'évader du réel par le rêve. Je vous ai mis la signification afin que vous puissiez en vérifier toute l'originalité !!

(7) Expédit, Expeditus en latin, signifie célérité, rapidité. A cette époque, il était usuel de conférer à certaines personnes des sobriquets inspirés de leur état, de leur physique, de leurs qualités morales ou civiques. De plus, chez les Romains, le nom de famille n’était couramment employé que pour la haute aristocratie. Le peuple se contentait de prénoms, appelés patronymes chez les chrétiens.
Une autre interprétation qui se rapporte à ce que nous venons de dire, prend sa source dans le fait que les légions romaines comportaient deux catégories de soldats : l’expeditus armé légèrement et dépourvu de bagage, et l’impeditus ou fantassin de seconde ligne. On présume que la troupe commandée par saint-Expédit était un corps d’expeditus. (source)

(8) Le nom de Fulminante donné à cette légion, provenait d’un fait d’armes miraculeux. C’était sous le règne de Marc-Aurèle. L’armée romaine, engagée dans la pénible campagne de Germanie, s’était retranchée dans un oppidum fortifiées de la région des Quades, dans le nord-est de la Hongrie, mais surprise par tes Barbares, elle s’était laissée encercler. On se trouvait en plein coeur de l’été. L’eau finit bientôt par manquer totalement. Mourants de soif, les soldats romains n’avaient plus la force de combattre ; leur moral déclinait rapidement. Faisant appel aux augures qui accompagnaient inévitablement les troupes en campagne, et prédisaient sur la foi de pratiques magiques, la bonne ou la mauvaise issue d’une opération, Marc-Aurèle ordonna que des prières publiques fussent adressées aux dieux. Tandis que le reste de l’armée s’adonnait à de stériles invocations, la Fulminante sortit du camp, s’agenouilla dans la plaine, et avec une ferveur décuplée par l’épreuve, fit monter vers le Dieu Tout-Puissant la seule et véritable prière qui soit sous les cieux. 
Ils étaient là, six mille guerriers, implorant les bras étendus comme on priait alors : ce spectacle était à la fois si inattendu et si majestueux, que l’ennemi interdit, n’osa attaquer. Leur prière achevée, d’un même élan, les soldats se dressent et courent sus aux Barbares. A cet instant, une pluie torrentielle se met à tomber. Dans leurs casques, dans leurs boucliers les soldats recueillent cette eau providentielle, s’en abreuvent à longs traits sans cesser de combattre, sentant aussitôt renaître, plus vivaces que jamais, leurs forces précédemment épuisées. De plus, le combat à peine engagé, avant même que les autres légions fussent accourues à la rescousse, un terrifiant orage éclate. La foudre crible littéralement les rangs des Barbares. D’énormes grêlons s’abattent, si gros qu’ils assomment comme des pierres de fronde, crèvent les boucliers, lacèrent les chairs des chevaux qui, se cabrant de douleur, désarçonnent leurs cavaliers épouvantés... Sous ce déchaînement des puissances célestes, dont les chrétiens se trouvent miraculeusement préservés, l’ennemi perd pied, recule et finalement, harcelé par les Romains, se débande en proie à la panique... C’est en commémoration de ce miracle que la XIIè légion romaine reçut ce nom de Fulminante. (source Nominis)

(9) Source L'église en Lot-et-Garonne
Autre source : Nominis

(10) Prière à Saint-Expédit, où il est surprenant de constater qu'on ne l'invoque pas pour être libéré de la tendance à procrastiner, mais afin que lui-même agisse sans attendre pour nous aider !!
O Saint Expédit, confiant dans ta promptitude et la force de ton intercession, je te supplie d’intervenir pour moi, auprès du Seigneur. Voici la grâce que je sollicite (…) Je suis indigne de tout bien, mais j’ai confiance en toi et en la Vierge Marie. Que le Seigneur daigne exaucer ton ardente prière et qu’Il me rende digne d’être un jour capable comme toi de répandre mon sang pour l’amour du Christ. Amen. 

vendredi 1 mai 2015

Les tulipes sont finies !!


1er mai 2015 ! 
Un jour cher à mon souvenir : 
maman, qui s'appelait Huguette, était surnommée Muguette dans sa jeunesse, 
et la tradition voulait que ce jour-là on lui offrit ...
du lilas !!
Le jour où jamais de vous parler de ... tulipes !


Et voilà !! C'est fini jusqu'à l'an prochain ...

samedi 4 avril 2015

Pâques et le fait religieux au XXIe siècle en France

Préambule :
Le schéma est toujours le même : cela se passe en général au moment d'une période de consumérisme effréné. Je pars d'une anecdote (souvent radiophonique) ... elle m'inspire une réflexion que j'éprouve le besoin d'approfondir (ici, les dommages culturels de la déchristianisation galopante de notre temps), je me perds au passage dans les dédales du pourquoi du comment (j'en ai profité pour rappeler, ce que je n'aurais osé faire il y a seulement 10 ans tant cela m'aurait semblé trivial, les arcanes des multiples célébrations pascales : un propos qui, si l'on en croit l'idée de départ, n'est pas inutile actuellement) ... et, au total, je vous inflige, amis lecteurs, un article beaucoup trop étoffé mais, toujours, convaincu ! A vous de faire le tri et d'en tirer, peut-être, une ou deux réflexions propres à rebondir !!


17ème jour de grève à France Inter : pour des résistants de la première heure à l'étrange lucarne, abreuvés en tout et pour tout de bulletins d'informations radiophoniques, 17 jours de diète, c'est long. Oh certes, on y trouve un certain confort à éviter les rabâchages au sujet des résultats déprimants de certaines élections, des faits divers cancaniers, des catastrophes démultipliées et des angoisses médiatiques diverses qu'elles entretiennent. Mais tout de même, la musique en continu, émaillée de temps à autre par l'incontournable "en raison d'un appel à la grève portant sur les difficultés budgétaires et la défense de l'emploi à Radio, nous ne sommes pas en mesure d'assurer l'intégralité de nos éditions habituelles, nous vous prions de nous en excuser", c'est répétitif, et on finit par se demander ce que devient le monde. Au point de tenter hier, une incursion vers d'autres cieux... c'est ainsi que, sur ce qu'on appelait autrefois une radio périphérique, j'ai eu droit à quelques remarques fort peu étayées mais plutôt révélatrices quant au comportement de nos contemporains à l'égard du fait religieux. Le journaliste disait avoir tenté de demander à nombre de personnes de son entourage, genre micro trottoir, de lui expliquer ce qu'était, selon eux, la fête de Pâques. Et admettait avoir fait, entièrement, chou blanc. On imagine que le sondage n'était pas forcément très scientifique mais le fait est remarquable et, surtout, symptomatique, selon lui, d'un changement d'époque.


Je me demande s'il a connu, ce chroniqueur qui traitait du sujet comme d'un exotisme, le temps où Pâques constituait LA fête principale de l'année des chrétiens, au point de justifier qu'on inaugure ce jour-là LE costume tout spécialement commandé pour assister à la messe pascale. Mon oncle était tailleur et nous disait, chaque année, combien les commandes étaient nombreuses, toutes à terminer pour cette date fatidique. Même les plus mécréants n'auraient pas osé manquer l'événement et se pressaient, endimanchés et empruntés, sur le parvis animé. Mais il s'agit ici de mœurs et de folklore, l'idée de notre journaleux allait plus loin : plus personne ne sait pourquoi les flyers de supermarché proposent des monceaux de nourritures luxueuses, pourquoi leurs rayons regorgent des lapins et d'oeufs aux teintes folles, pourquoi enfin on se gave de chocolats ou on bénéficie d'un week-end prolongé, prétexte à évasions lointaines, escapades originales ou balades en amoureux. Les hôtels affichent "complet", les restaurants font le plein et les panses se distendent. Mais la raison de cette effervescence consumériste échappe à la majorité de ceux qui s'y livrent avec délectation, voire superstition. Personne ne sait qu'il s'agit de la célébration de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ, personne ne sait même trop qui était ce fichu bonhomme. Le petit Jésus, à Noël, passe encore : malgré la pudibonderie de certains, on croise encore quelques crèches et l'image d'un enfant couché sur la paille, sans forcément savoir à quoi cela correspond, cela marque assez les esprits pour qu'il reste encore quelques personnes "cultivées" qui en ont entendu parler et ne se contentent pas de penser que Noël est la fête du père homonyme. Mais un grand gaillard écartelé sur une croix, l'image est nettement moins fun et plus personne ne s'attarde à en saisir la raison.

La tentation sur la montagne (vers 1320) Duccio di Buoninsegna

Pourtant le cheminement est intense pour les chrétiens pratiquants jusqu'à ce jour apothéose qui, alors, mérite qu'on y fasse la fête. L'affaire commence 46 (1) jours plus tôt avec l'ouverture d'une période de réflexion, de méditation et d'intériorité. Le premier jour (2) de cette période, nommée - le mot a pris des connotations péjoratives en nos temps d’hédonisme forcené - le Carême, les chrétiens sont marqués au front d'une trace leur rappelant leur condition mortelle : des cendres, obtenues en brûlant les Rameaux (3) de l'année précédente, signent que la fin de toute chair est inéluctable et qu'il est bon d'en garder conscience.

Entrée du Christ à Jérusalem (vers 1320) Pietro Lorenzetti

Ce temps de préparation à la commémoration de la Passion et de la Résurrection du Christ est, pour les fidèles, une période d'approfondissement, de prière et de détachement des biens matériels. Au bout de 5 semaines, pointe la période de renaissance et d'espoir. Elle s'ouvre par le dimanche des Rameaux qui rappelle l'entrée du Christ à Jérusalem. Jésus, qui sait pourtant que l'affaire est risquée  (4) car il dérange trop le pouvoir central, revient une dernière fois dans cette hostile ville de pèlerinage. La foule qui l'accompagne crie Hosanna (sauve-nous) et le désordre est tel que les grands prêtres et les scribes s'en émeuvent. L'affaire commence à sentir le roussi et les disciples le supplient d'arrêter ses provocations (5). Dans mon enfance, on fêtait cette journée avec force branchages enrubannés, certains étant même ornés, petit luxe coloré en temps de privations, de bonbons et douceurs. Puis l'on rapportait pieusement à la maison les rameaux bénis qu'on accrochait au-dessus des divers crucifix de la maison, ceux de l'année précédente devant été brûlés lors du feu pascal. Certains ont conservé le côté superstitieux du symbole et tiennent à avoir leur petit mort de bois sec, au cas où ... ils pourraient bien chasser les mauvais esprits de nos maisons !!

Jésus lavant les pieds des Apôtres de Tintoretto (Musée du Pardo) 1548-49

C'est dans la semaine qui suit, dite aussi Semaine Pascale, que commence le Triduum de la Passion. Le Jeudi a lieu, en souvenir du geste réalisé par Jésus auprès de ses compagnons, le lavement de pieds et la dernière Cène, qui évoque le dernier souper du maître avec ses disciples. Celui où le fauteur de troubles réunit une dernière fois les siens et, après avoir institué l'Eucharistie, prédit, désabusé, que l'un d'entre eux le trahira. De fait, dès le lendemain, les choses tournent mal pour lui, les grands prêtres s'énervent, l'arrêtent sur dénonciation monétisée de Judas, le jugent rapidement et, enfin, le condamnent à mort.

Christ portant sa croix, Lorenzo Lotto (Musée du Louvre) 2ème quart du XVIe siècle

Il faut dire que cet agitateur se présentait, non sans ambiguïté, comme le véritable interprète de la Loi (la Torah) et bâtisseur du temple. L’autorité des chefs religieux en prenait un coup, ce qui ne pouvait que les irriter. Alors quand l'homme répond « C’est moi », à leur question perfide « Est-ce que tu es le Messie, le Fils du Dieu que nous adorons ? » (Marc 14.61), l'affaire est entendue : on l’accuse d’être un faux prophète coupable de blasphème, ce que la loi juive condamne sans appel. Mais il faut aussi tenir compte de l'occupant romain qui seul, peut rendre exécutoire la sentence. On traîne donc le prisonnier devant Pilate : « Nous avons trouvé cet homme en train de pousser notre peuple à la révolte. Il empêche les gens de payer l’impôt à l’empereur. Il dit qu’il est lui-même le Messie, un roi. » (Luc 23.2 ; Matthieu 27.11 ; Marc 15.2.). Pas vraiment intéressé par les affaires judiciaires, Pilate prenait en outre un malin plaisir à faire l’inverse de ce que les chefs des juifs demandaient.

Ecce Home d'Antonio Ciseri

Du coup, il commence par s'opposer à l'exécution (Jean 19.21-22). Alors les autorités juives rameutent les foules, et Pilate, soucieux de préserver son avenir politique, laisse les rancœurs de pouvoir et les fausses accusations prendre le pas sur la justice, et, avec un cynisme parfait, s'en lave les mains (Matthieu 27.24-26). Pour faire court, tout cela est commémoré le Vendredi Saint, jour où l'on célèbre la montée au Calvaire, lieu de supplice des condamnés à mort, sous la forme du Chemin de Croix, et le soir, on fait mémoire de l'agonie de Jésus : c'est la célébration de la Passion.

Déploration sur le Christ mort (Van Dyck)

Le lendemain, l'espoir renaît et on procède à la veillée pascale qui est l'annonce du mystère, dûment constaté par les saintes femmes lors de leur visite au tombeau, et corroborée ensuite par les disciples, de la Résurrection du Christ. La cérémonie commence en dehors de l'église, dans la nuit totale : on a préparé un bûcher qu'on enflamme et auquel on allume le cierge pascal qui distribue ensuite sa lumière à tous les participants. Les réjouissances peuvent commencer. Vous comprendrez pourquoi, après un tel cheminement, triste et méditatif, le dimanche de Pâques est forcément un jour de grande liesse. D'autant que, pour les chrétiens, ce "sacrifice" (Jésus savait fort bien ce qui l'attendait) et sa résolution par une Résurrection salvatrice révèlent, en accomplissant les promesses de l'Ancien Testament, la puissance de Dieu, confirment la divinité de Jésus et annoncent la rédemption et la résurrection des hommes que la faute originelle avait éloignés de l'amour divin.

Résurrection du Christ par le Pérugin (musée de Rouen)

Que reste-t-il de tout cela ? De mon temps, autant dire il y a une bonne cinquantaine d'années, tout le monde connaissait sur le bout des doigts les tenants et aboutissants de toute cette histoire et si certains suivaient encore avec ferveur les célébrations incontournables, d'autres se contentaient d'un mépris affiché pour ces bondieuseries obscurantistes. A-t-on idée de croire en la résurrection et d'y voir un message d'espoir. Mais au moins, ils savaient ce qu'ils mettaient en doute ! Aujourd'hui, on festoie et on s'empiffre, sans rien remettre en question (allez expliquer aux mécréants qu'on va supprimer le Lundi de Pâques férié, au motif que cela ne veut plus rien dire pour personne !!), seulement informé qu'il y a là-dessous une affaire commerciale ou une tradition à base d’œuf et d'agneau. Les plus informés se rappellent vaguement qu'on ne doit pas consommer de viande le Vendredi Saint, occasion rêvée pour se faire une "bonne bouffe de la mer". Les traditionalistes s'en tiennent à la cuisson attentive d'un bon gigot pascal, les autres cédant aux sirènes de la modernité, foie gras, homard, huîtres et toutes victuailles appropriée,s en nos temps d’opulence, à un repas festif.


Est-ce grave Michelaise, si l'on n'a aucune conviction religieuse, de ne garder que le prétexte et d'ignorer la trame ? Que nenni, nous vivons, d'aucuns l'ont souvent affirmé, une époque moderne et la foi en des dogmes établis n'est plus de mise. Chacun se concocte un syncrétisme commode, orné de quelques valeurs variables dans l'espace et le temps, et tache de s'en accommoder pour mener sa barque à bon port. Avec, souvent, beaucoup d'honnêteté morale et une bonne volonté sans faille (6). Pourtant ce qui me tracasse c'est l'évolution d'une morale altruiste, basée sur le respect, voire l'amour, de l'autre, vers une forme d'égocentrisme juvénile, qui fait bramer à tue-tête "Plus jamais ça, mon frère, plus jamais ça" à des foules d'ados en délire qui protestent, certes, mais ne se remettent pas vraiment en question. Si quelque chose va mal de par le monde - et il y a tant de choses qui vont mal qu'on peine à ne pas s'en émouvoir - c'est, encore et toujours, la faute des autres.


Mais laissons là l'évolution des mœurs liée à la déchristianisation, elle est en pleine effervescence et nul ne peut prédire ce qu'il en adviendra. Ce qui vous vaut ce long palabre est plus lié aux conséquences culturelles du phénomène, préparé de haute lutte depuis 2 siècles (7). La laïcité militante, porteuse de mobilisation sociale, caractérisée par un soutien aux valeurs de la République et une lutte contre tous les obscurantismes religieux, se réduit aujourd'hui parfois à une attitude tolérante, d'ouverture à toutes les positions philosophiques et religieuses, ou, pire, à un simple silence supposé n'influencer personne. Le militantisme anticlérical et de l'idéologie laïque et rationaliste ont fait place à une montée de l'indifférence religieuse et promeuvent l'abandon des repères chrétiens. Cette déchristianisation de notre société, non exempte de retours religieux, se traduit par une perte totale de références culturelles. Ce sont 2 000 ans de civilisation occidentale, de repères historiques et symboliques qui sont mis à mal. Il s'ensuit un certain embrouillamini des causes et des conséquences, qui rend la lecture du passé infiniment complexe, voire obscure. La tendance consistant, pour expliquer cela, à évoquer les dérapages réels et parfois supposés, car non remis en contexte, de la morale chrétienne pour en justifier l'abandon, étant un des traits caricaturaux de cette évolution. Avec le dolorisme républicain qui aime à manier la repentance, sans toujours beaucoup de réalisme. Mais surtout, la désaffection cultuelle s'accompagne, à vitesse grand V d'une incuriosité culturelle qui, privant les nouvelles générations de références aisément identifiables, rend carrément impossible la compréhension des événements passés, du déroulement de l'Histoire, des textes classiques ou la simple lisibilité des œuvres d'art, donc de la réflexion qui les sous-tendait. Et, partant, d'une crise d'identité qui fait de nous les jouets d'une instabilité angoissante. J'aurais tendance à croire que seuls les érudits ont encore quelque chance de s'y retrouver.

Toile attribuée à Pietro Bellotti, National Gallery (voir l'original ici)

Mais sans doute mon propos est-il trop alarmiste : nous assistons sans doute à une mutation culturelle. Comme dans la technique du BBZ (8), un nouvel équilibre est recherché et une quête de sens s’initie, faisant émerger de nouvelles attitudes. Ainsi, l’art et la création pourraient trouver à s'affirmer en réintroduisant du sens. Je pense pourtant, en bonne passéiste assumée, que les réponses manquent de corps, n'ayant même plus à s'opposer à ce qu'elles ignorent, mais que, partant sur des sables mouvants, elles auront du mal à construire sur le flou. Une « contre-culture » est une révolte, une réaction face à des modèles culturels dominants ou majoritaires... à condition de les connaître ! Je crains que nos contemporains ne gagnent rien à ignorer le substrat dont ils sont issus : mais peut-être n'ai-je pas saisi l'ampleur de l'évolution incontournable de notre vieille Europe.


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Notes

Pâque juive de Thierry Bouts
panneau de triptyque Retable du Saint Sacrement

(1) On dit, traditionnellement, que le Carême dure 40 jours, cette durée marque la commémoration de la période passée par le Christ au désert, avant le début de ce qu'on appelle "sa vie publique", c'est à dire les trois années durant lesquelles il a prêché et porté la "bonne parole", avant sa fin tragique sur une Croix. Mais comme les dimanches, jours de fête, sont exclus du décompte, il faut remonter 46 jours calendaires avant la date du samedi de Pâques pour faire le compte. C'est pour cela que le calendrier, en termes de jours de la semaine, est immuable. La date de Pâques étant, elle, variable on le sait, puisqu'elle est déterminée d'après le calendrier lunaire : c'est le premier dimanche après la pleine lune suivant le 21 mars. 
Quant à l'origine du nom, Pâques au pluriel, elle fait référence à la première Pâque biblique, celle qui est, encore aujourd'hui, la fête des juifs célébrant l'Exode hors d'Egypte où ils étaient tenus en esclavage, sous la conduite de Moïse, par le sacrifice d'un agneau âgé d'un an. Le terme, Pessah, vient du mot pasah, épargner, qui rappelle la 10ème plaie d'Egypte, la dernier, celle du massacre des premiers nés qui, grâce à une intervention divine, épargna les enfants d'Israël. La fête chrétienne est, quant à elle, plurielle car elle commémore à la fois la dernière Cène (une Pâque juive à l'origine) instituant l'eucharistie, la Passion du Christ et sa Résurrection.

(2) Ce premier jour, le Mercredi des Cendres, est précédé du Mardi-Gras dont la justification est d'autoriser une journée de débordements et d'excès avant une période de jeûne et d'austérité.

(3) Branches d'olivier bénies le jour de la Fête des Rameaux, le dimanche qui précède Pâques.

(4) "Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes… et vous n'avez pas voulu !" (Lc 13, 34).

(5) Luc (Lc 19, 39) nous l'explique : "Maître, disent-ils, arrête tes disciples !" Mais il leur répond : "Je vous le dis : s'ils se taisent, les pierres crieront".

(6) Certains cependant, rappelons-le et pas seulement pour mémoire, véhiculent d'autres valeurs. Certes, entre 1986 et 2012, si la proportion de catholiques en France a chuté de 25 points, c'est pour l'essentiel au profit des personnes se disant «sans religion», le poids de ces dernières ayant un peu plus que doublé. Mais la part des autres religions progresse quant à elle significativement, passant de 3,5% en 1986 à 11% aujourd'hui, essentiellement à cause du renforcement de l'islam. Phénomène qui ne devrait nullement  inquiéter mais qui, malheureusement, se révèle parfois trouble.


(7) Rappelons que la déchristianisation a commencé durant la Révolution française, voire durant le XVIIIe siècle. Le mot vient de Mirabeau, qui dit dans ses derniers moments (en 1973): « Vous n'arriverez à rien si vous ne déchristianisez pas la Révolution. »
C'est une politique qui avait pour but de supprimer le christianisme de la vie quotidienne en France : prêtres déportés ou assassinés, religieux contraints à abjurer leurs vœux, croix et images pieuses détruites, fêtes religieuses interdites, agendas supprimés, et interdiction du culte public et privé.

(8) Le BBZ, budget base zéro, est une technique budgétaire et de prise de décision qui a pour objectif d’allouer les ressources de manière la plus efficace possible en « repensant » chaque dépense. Elle s’oppose à la procédure classique pour établir un budget qui consiste à considérer comme acquis celui de l’année précédente et à travailler de manière incrémentale. Toutes les dépenses doivent donc être justifiées ab initio puisqu’on attribue à chaque poste budgétaire une valeur 0 et que l’on ne l’augmente qu’au vu des résultats attendus.

mercredi 18 mars 2015

Hors du compassionnel, point de salut ?


Encore une phrase glanée au détour d'une émission qui m'a heurtée et qui vous vaut, patients lecteurs, un petit coup de plume. C'était les informations et l'on avait invité la présidente de la Ligue contre la violence routière, pour parler du dérapage des chiffres en matière de morts sur la route. Ceux de février 2015 sont en hausse, comme le furent ceux de janvier, et avant eux la tendance globale de 2014. Et nos braves journalistes avaient, du moins pour les deux derniers mois, une explication toute prête : les forces de police, mobilisées à la suite des attentats de janvier, pour des taches plus graves de lutte anti-terrorisme, ne seraient plus assez nombreuses pour surveiller nos routes.
On avait donc invité madame Chantal Perrichon, et cette brave dame tentait d'expliquer combien ces tués sur l'asphalte sont importants, inexcusables, et surtout, insupportables. Allez, à une heure de grande écoute, entre la poire et le fromage et coincée entre deux infos insignifiantes, trouver le ton juste qui va faire mouche. Donc cette dame, pour tenter d'expliquer combien il est atroce de voir débarquer un policier ou un maire qui vient vous annoncer qu'un de vos proches s'est tué sur la route, avait trouvé l'argument-massue : "Voyez, disait-elle, combien nous sommes tous touchés et blessés par ce qui s'est passé en Argentine (1), combien nous avons été affectés par le décès de ces personnes si importantes dans notre imaginaire". Et bien, rajoutait-elle, quand on apprend qu'un fils ou qu'une mère vient de succomber lors d'un accident de la route "la douleur est la même, le ravage est absolument identique".
Et là, pardonnez-lui, le sang de votre Michelaise n'a fait qu'un tour : Quoi ?? Comment ?? nous sommes devenus tellement insensibles, tellement imbibés de faits divers qu'il faille, pour nous expliquer ce qu'est la douleur de perdre un proche, faire référence aux émotions superficielles et factices qu'on ressent à l'énoncé des catastrophes qui émaillent le monde ? Mais où en sommes-nous arrivés, d'être obligés, pour comprendre une émotion intime, d'avoir recours à ceux que provoquent la logique émotionnelle et spectaculaire des grands médias audio-visuels ?


Il faut dire que, non contents d'avoir à subir, en direct si possible, tous les avatars des affaires les plus diverses susceptibles de grattouiller nos glandes lacrymales, nos gouvernants, qui ont saisi qu'ils peuvent nous être sympathiques à peu de frais, en étant au diapason, se sont mis de la partie. Sachant que les grands médias audiovisuels sont friands d’« authenticité émotionnelle », ils aiment user de cette logique compassionnelle en multipliant les déclarations en faveur des victimes les plus diverses. C'est ainsi que, régulièrement, les interventions du chef de l’État dans ce domaine font écho aux émissions télévisuelles qui étalent quotidiennement la « subjectivité souffrante ».
Bien sûr, cette faculté à s'émouvoir de tout, au plus haut point, compense l'égoïsme ambiant qui est devenu norme de vie. Notre individualisme crispé, pour qui l’affirmation et l’épanouissement personnels dans le présent deviennent des finalités essentielles, ne nous pousse guère à l'altruisme, il faut bien l'admettre. Le culte de l’ego, le règne de l’image et de la séduction, cette nouvelle « culture narcissique » caractérisée par l’« invasion de la société par le moi » émoussent singulièrement notre capacité à appréhender l'Autre. Alors, nous donnons dans le sentimentalisme, qui rassure et offre, à bon compte, l'impression d'être humains. Nous nous apitoyons, nous nous attendrissons et, du coup, nous nous sentons quelques instants miséricordieux. Nous noyons notre indifférence quotidienne dans des flots d'images émouvantes, nous nous raccrochons aux symboles, petites bougies vacillantes, manifestations "spontanées", et cela nous déculpabilise de notre individualisme forcené.


Mais de là à ne plus être capable de comprendre les émotions les plus simples, comme la douleur de voir mourir un proche, et qu'il faille, pour nous l'expliquer rapprocher l'émotion ressentie de celle que nous avons eue en voyant un hélicoptère écrasé sur quelques personnalités connues, j'ai éprouvé une vraie tristesse. Le dévoiement d'un des plus beaux mots de la langue française me déprime toujours. La compassion, prônée par Bossuet (2), posée par Condorcet comme "vertu républicaine d'humanité", liée à "la connaissance générale des droits naturels de l'homme" (3) est ravalée par notre époque à une réponse instantanée aux sollicitations fluctuantes et fugaces de l'instant. Mais sa puissance, sous différentes formes médiatisées, amplifiée par l'immédiateté des réactions que permet l'internet, serait-elle devenue telle qu'elle nous tiendrait lieu d'affectivité ? D'autres (4) déplorent, à juste titre, la confusion qu'elle engendre entre émotion et analyse : il serait encore plus grave qu'elle remplace en nous la simple faculté d'éprouver les choses au premier degré... comme certains vont, un jour prochain, préférer voir l'éclipse partielle de soleil sur l'étrange lucarne plutôt que de la regarder "pour de vrai". Le "pour de vrai" fait mal, parfois, alors réfugions-nous dans ces déclinaisons rassurantes de frissons par procuration, managés par un chef de l'État qui orchestre le "partage du chagrin" et tant pis si nous y perdons notre âme. Car après tout, un mort seulement, fut-il notre voisin, c'est tout de même moins impressionnant que 10 en Argentine. Et c'est finalement contre cette mithridatisation des émotions, provoquée par le compassionnel exacerbé qui englue notre entendement, qu'essayait, maladroitement, de lutter cette pauvre Chantal Perrichon !

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(1) Accident d'hélicoptère en Argentine du 10 mars 2015... celui de Serbie, survenu quelques jours plus tard et qui fit 7 mots mais sans avoir "la chance" de compter parmi les victimes quelque célébrité, a fait nettement moins parler de lui. Sauf, bien sûr, par ricochet.
(2) Bossuet "Sur l'impénitence finale"
(3) Condorcet Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (Ed° Alain Pons) Flammarion GF 1988, page 230
(4) L'homme compassionnel de Myriam Revault d'Allones parle bien mieux que moi de ce "déferlement compassionnel auquel notre société est aujourd'hui en proie, [et qui] rassemble tous les symptômes d'une grande confusion".
Images "empruntées" ici

dimanche 15 mars 2015

Les violettes du 15 mars

Dans le jardin de Madeleine, le 6 mars 2015

"Samedi je suis médiatrice de la table "violette" (la fleur), j'ai pensé à toi."
Message "secret" reçu il y a quelques matins : l'expéditeur ? Mandarine, ma fille au grand cœur, romantique en diable, sous ses airs bravaches. Tellement secret que j'ai mis quelques instant à en comprendre la teneur. Qu'avais-je donc à voir avec les violettes, mazette ?? J'étais en train de dévorer ce jour-là le dernier livre de Fred Vargas*, Les temps glaciaires, qui m'avait tenue éveillée une bonne partie de la nuit, et, honte à moi, j'ai d'abord pensé à Violette Retancourt. J'avais souri la veille en lisant le bref rappel de l'auteure, destiné à rappeler à ses fidèles lecteurs la personnalité de cette héroïne atypique, déjà croisée dans nombre de ses livres : "Violette Retancourt, à qui ses parents, par quelque malentendu, avaient donné le nom d'une fleur fragile sans prévoir qu'elle atteindrait la taille d'un mètre quatre-vingt-quatre et la masse musclée de cent dix kilos". Pas très romantique comme image : "Une douzaine de ses hommes s'était groupée à la réception autour du brigadier Gardon, tous dominés par la masse de Retancourt, qui semblait équilibrer la composition de l'ensemble, conférer un axe à cette scène un peu picturale."

Toujours le 6 mars, venant du jardin de Madeleine

J'en étais là de mes supputations, persuadée qu'il n'était certainement pas dans les intentions de ma fille de me comparer à ce mastodonte féminin, quand j'ai fort opportunément repris pied dans mes propres souvenirs : Bon sang, mais c'est bien sûr !! Elle voulait évoquer les violettes du 15 mars ... Très sensible vous l'ai-je dit, ma fille ! Elle réveillait cette anecdote dont, parmi tant d'autres bluettes, nous avions bercée son enfance : le jour de notre mariage, nous avions cueilli, un peu étonnés d'une telle aubaine, un bouquet de violettes. À l'époque, je vous parle d'un temps lointain, des violettes au 15 mars, en Périgord de surcroît, avaient quelque chose de rare, comme une promesse de bonheur éternel, d'effluves bénéfiques et de lendemains ensoleillés. Aujourd'hui, réchauffement climatique aidant, les violettes du 15 mars sont devenues monnaie courante, surtout au bord de l'estuaire où le climat est tout de même plus clément qu'en Périgord. Mais la magie de la protection de ces "herbes de la Trinité" a opéré : nous saluons chaque année, sans faiblir depuis presque 40 ans, l'étonnant mystère, en ces temps incertains, de la survie d'un couple, envers et contre les intempéries de la vie et à contre-courant d'un hédonisme ego-centré.


Mandarine, moins oublieuse que sa Retancourt de maman, évoquait aussi par ce gentil clin d’œil une autre anecdote qui me vaut, régulièrement quelques cadeaux embarrassants. De mon enfance, en des temps où les papas n'avaient qu'un rôle très limité dans l'éducation des petites filles, je n'ai gardé que quelques échos de gestes ou d'attentions d'un père très aimant, mais fort peu interventionniste. Des souvenirs d'autorité, oui : il considérait, à raison d'ailleurs, que c'était son rôle. Mais des délicatesses, moins. Leur mémoire n'en est que plus précieuse. C'est ainsi qu'un jour, revenant de Toulouse, il m'avait rapporté des violettes confites. Du coup, forcément, j'aime bien le goût de ces petites fleurs. Cela me vaut, je le disais, d'avoir à faire face vaillamment à des pastilles parfumées, des pétales cristallisés dans le sucre ou des liqueurs fleuries. Et comme tout mon entourage tord le nez sur ces produits très aromatisés, je dois tout manger et tout boire, et consommer avec des mines de chatte ces douceurs exotiques ! Qui me valent bien sûr, l'inévitable sourire d'Alter qui affirme à qui veut l'entendre que j'ai "des goûts pervers".

Dédié à Alter bien sûr
mais aussi à Mandarine ... et à Koka
qui ont souvent été associées à  nos anniversaires de mariage !
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