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mercredi 19 août 2015

Guido di Pomposa, plus connu sous le nom de Guido d'Arezzo.


Je ne vais pas vous raconter Pomposa... vous trouverez, sur la toile moult sites et informations (1) sur cette abbaye située sur le lac Giralda, au sud de l'embouchure du Pô, sur des terrains marécageux à la lisière de l'Adriatique. Fondée au VIe siècle, elle connut, aux époques carolingienne puis romane, un grand développement comme centre politique, spirituel et culturel. L'église abbatiale et les bâtiments du monastère, très abîmés au XIXe siècle, ont été remis en état depuis une vingtaine d'années, et nous, qui l'avions visitée il y a bien 30 ans, ne l'avons guère reconnue. 


L'église est une basilique de type ravennate à charpente ; dans son état actuel, elle appartient aux Xe et XIe siècles, mais ses murs portent une décoration d'incrustations romanes et des peintures murales gothiques. 


La simplicité du parti architectural et des volumes extérieurs en fait une œuvre caractéristique de l'art protoroman ; la façade, dotée d'un grand porche transversal, comporte aussi un clocher carré, ajouté au nord au cours du XIe siècle ; le décor des étages inférieurs est propre au premier art roman lombard. 


C'est ce clocher qui marque la silhouette du bâtiment qui en est presque le symbole. Il était incrusté de "plats" décoratifs fort détériorés, qui ont été refaits à l'identique par une école d'art ravennate et l'ensemble a retrouvé sa splendeur. Que quelques photos vous diront mieux que de longs discours.


C'est l'histoire de Guido Monaco, dit souvent, au grand dam des gens de Pomposa, Guido d'Arezzo, que je vais vous conter. Ce moine bénédictin italien, né en 992 et mort en 1050, est célèbre pour sa contribution à la pédagogie musicale, notamment par l'élaboration d'un système de notation sur portée. Le lieu de sa naissance reste sujet à conjectures : on avance, entre autres, Arezzo. Mais on (2) a démontré récemment qu'il  serait né sur le territoire de Pomposa, près de Ferrare et entré à l'abbaye tout enfant, il y reçut son éducation religieuse et sa première formation musicale. Le même auteur pense que c'est à Pomposa que Guido eut l'intuition de cette invention qui allait définitivement marquer la musique. Constatant les difficultés éprouvées par les moines à mémoriser exactement le plain-chant, il aurait eu l’idée d’une méthode pédagogique qui leur permettrait d’apprendre les morceaux beaucoup plus rapidement, méthode qui se serait répandue dans le nord de l’Italie. Jusqu'à cette époque, la musique se transmettait uniquement oralement, et constatant la corruption inévitable des morceaux transmis aux élèves par des maîtres qui ne pouvaient s’appuyer que sur une mémoire parfois défaillante, Guido entrepris de mettre au point un système de notation sur portée qui permettait à tous de se retrouver à la mélodie.
Mais, toujours selon Smits Van Waesberghe, ses frères, furieux d'être bousculés dans leurs habitudes et craignant de mal comprendre cette nouvelle méthode de lecture de la musique, montèrent contre lui une sorte de caballe qui aboutit à son expulsion de Pomposa et à son départ pour Arezzo. Autant le lieu de sa naissance est discuté, autant cette expulsion de Pomposa est communément reconnue.
A Arezzo, il fut recueilli par l'évêque Théobald, qui le logea à l’évêché, et surtout, le chargea de la direction de l’école de musique de la cathédrale.


Pour aider les chanteurs, Guido décida d'utiliser les premières syllabes des versets d'une hymne bien connue dans les monastères (3) pour désigner les intervalles :
« Ut queant laxis
Resonare fibris
Mira gestorum
Famuli tuorum
Solve polluti
Labii reatum
Sancte Iohannes » (4)
Les moines italiens du Moyen Age connaissaient bien cette hymne, en effet, et la chantaient avec une mélodie qui montait de degré en degré. C'était pratique pour apprendre les hauteurs relatives de chaque degré de la gamme.(5)
C'est ainsi qu'à Arezzo, non content d'être professeur de musique et de chant, il put y poursuivre les études entreprises à Pomposa afin de codifier la musique et de mettre au point la notation musicale moderne.  Cette invention de la gamme allait révolutionner la façon d'enseigner, de composer et de transmettre la musique (6). Et avec la fierté qui les caractérisent, les italiens de la région de Pomposa voient d'un très mauvais oeil qu'on appelle le moine Guido d'Arezzo alors que c'est ici qu'aurait été inventé le procédé !! Alors qu'Arezzo, vous vous en doutez, n'en démord pas : la partition fut inventée en Ombrie.


Entre deux délicates aquarelles réalisées par Valentina Lapierre pour l'exposition Tra(s) mutazioni, art et nature à Pomposa, les délicates décorations de la façade au soleil couchant déclinent leurs entrelacs.



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(2) Smits Van Waesberghe dans un ouvrage intitulé : De musico-paedagogico et théorico Guidone Aretino eiusque vie et moribus


(3) L'hymne à saint Jean-Baptiste de Paolo Diacono (diacre)


(4) Pour qu'ils puissent chanter librement les merveilles de tes actions, retire les impuretés des lèvres de tes serviteurs et guéris-les du péché, ô Saint Jean.

(5) Le si fut ajouté par Anselme de Flandres à la fin du XVIe siècle et le ut, jugé trop dur à l'oreille, transformé en do par Bononcini en 1673. Quant au mot solfège, il vient tout simplement des notes sol-fa.

(6) Les premières notations musicales à base de portées et de notes sont, en fait, apparues au VIIIe siècle à Metz et à Saint-Gall (aujourd'hui en Suisse) à l'initiative des chanoines en charge du chant liturgique (ainsi appelle-t-on le chant qui accompagne les cérémonies religieuses). Les musiciens ont d'abord utilisé des signes musicaux ou neumes en « campo aperto » sans ligne. Ensuite, pour aider les copistes à conserver les proportions verticales, on a introduit une, puis deux puis trois lignes. Guido d'Arezzo a ajouté une quatrième ligne à la portée et, ce faisant, il a introduit un moyen mnémotechnique, la « main guidonienne », pour représenter les notes : dans ce système d'écriture, en effet, tous les degrés de l'échelle musicale peuvent être assimilables aux jointures et aux phalanges des cinq doigts de la main gauche ouverte. Guido d'Arezzo a aussi ajouté au début de chaque ligne une lettre clef qui indique la valeur d'intonation de la série considérée et qu'il a appelé gamma, d'où le nom de « gamme » aujourd'hui donné à son système de notation musicale. 
La portée de Guido, étendue à cinq lignes, s'est généralisée très vite à l'ensemble du monde musical mais, à la différence des Latins, les Anglais et les Allemands sont restés fidèles aux lettres de l'alphabet pour désigner les notes. En anglais, do ré mi fa sol la si devient : C D E F G A B.

vendredi 19 décembre 2014

MATISSE ET SŒUR JACQUES MARIE A VENCE


"Ce travail m'a coûté quatre ans de labeur assidu et exclusif. La chapelle représente le résultat de toute ma vie active. Je la considère comme étant, malgré ses imperfections, mon chef-d'oeuvre."

Une fois n'est pas coutume : j'ai envie de vous parler aujourd'hui d'un haut lieu touristique qui n'a nullement besoin de mes malheureuses petites considérations pour être célébré par la toile. Mais si je le fais, malgré l'interdiction légitime d'y faire des photos et l'abondante documentation déjà disponible sur le sujet, c'est plus pour vous parler de l'homme qui a réalisé cette oeuvre pénétrante, et de l'extraordinaire histoire de sa construction.

En 1941, Matisse est opéré d'un cancer intestinal et alors qu'il est convalescent à Nice, il se remet, non sans peine, à la peinture. Mais son état exige à ses côtés la présence constante d'une infirmière, pour les soins corporels, pour l'aider dans son travail, puis, plus tard pour accompagner ses sorties. En 1942, il passe donc dans le journal local une petite annonce : "L'artiste, Henri Matisse, cherche une infirmière de nuit, jeune et jolie".


Monique Bourgeois, dont la famille était ruinée par la guerre, a besoin d'argent, s'est installée à Nice pour chercher du travail, elle est alors étudiante en première année pour devenir infirmière. Avertie par le bureau des infirmières, elle se présente au Régina où loge l'artiste, et elle est reçue par son assistante et secrétaire Lydia Nikolaevna Delectorskaya. Engagée, les débuts ne sont pas très "causants" : elle soigne son patient selon les instructions de Madame Lydia, et lui tient compagnie durant ses insomnies. Matisse observe Monique, lui demande de lui faire la lecture, refuse qu'elle lui lise certains ouvrages pris dans sa bibliothèque "Non, ce n'est pas pour vous, ça !" et, petit à petit, le contact s'établit entre eux. Il l'interroge sur sa famille, lui parle un peu de lui et, un jour, lui montre ses peintures, lui demandant ce qu'elle en pense. Et la jeune femme, nature et spontanée "J'aime beaucoup les couleurs mais le dessin, pas trop !". Matisse est ravi : "Au moins vous, vous ne me dites pas Cher Maître c'est ravissant, quand vous pensez le contraire !", et se plaît à raconter l'anecdote à ses amis. D'ailleurs, Monique peint un peu, alors il lui demande à voir ce qu'elle fait, lui donne des conseils, lui apprend la perspective, avec beaucoup de gentillesse.
Plus tard, quand il peut enfin sortir, elle l'accompagne, d’abord à pieds, mais il est un peu lourd à soutenir, alors il loue une voiture ! Une fois son engagement terminé, la jeune fille continue ses études d'infirmière et un jour elle reçoit un coup de fil de Matisse qui lui demande de venir poser pour lui. Elle est surprise, elle à qui on disait à la maison qu'elle était laide, poser ? Madame Lydia l'accueille et lui fait choisir une robe dans "la pièce à chiffons" : le maître a demandé qu'elle porte une robe sans manche, laissant ses bras découverts, des bras ronds et potelés  qu'il reproduira souvent. Il parle d'ailleurs de la "masse splendide de [ses] cheveux" et de ses "bras en fuseau où l'on ne voit aucune articulation" . On lui ajoute quelques faux bijoux, et la pose commence.



Le tableau fini, il ne plaît pas à la jeune fille : elle avait vu le peintre travailler, effacer, retoucher et pensait naïvement qu'il faisait d'elle un "beau portrait", classique, ressemblant. Elle est déçue, certes elle se reconnaît, mais elle ne trouve pas ce tableau très beau, et le dit au peintre... qui lui rétorque que s'il suffisait de "faire ressemblant" une photo ferait mieux l'affaire !
Par la suite, le peintre fera d'elle 4 peintures et beaucoup de dessins, les rendez-vous de pose continuent : pas question d'être en retard, et il fallait se laver la tête avant de venir pour avoir de beaux cheveux souples !! Un jour Monique, pour faire enrager Matisse, menace de se couper les cheveux. Avec elle, l'artiste est joyeux, il la taquine : pour la jeune fille, c'est un havre de paix, elle s'ouvre au monde et découvre l'art sous une forme moins conventionnelle. Pourtant, Nice souffre de la guerre, on a beau arracher les fleurs pour planter des carottes, ou échanger des bouteilles de vin pour du lait, on a faim. Et Matisse, qui trouve "qu'il manque du monde au balcon", donne à Monique des tickets, du lait, du sucre !


En 1943, la ville subit des bombardements, à deux pas du Régina. Pourtant, Matisse refuse toutes les invitations à quitter le France. Il aurait eu l'impression de déserter ; il se contente d'aller s'installer à Vence dans la villa "Le Rêve" et le destin rapproche de nouveau Monique et Matisse. En effet,celle-ci, restée à Nice, souffre d'une affection pulmonaire et on l'envoie dans une maison de convalescence tenue par des dominicaines, le foyer Lacordaire, située ... à Vence justement, presqu'en face de chez le peintre.
Elle va le voir, il lui demande de l'aider en lui préparant les papiers colorés qu'il découpera ensuite, pour ses collages (pour Jazz en particulier). : elle en peint de kilomètres de toutes les couleurs, et souvent, elle pose de nouveau pour lui.
Mais à l'insu de l'artiste, Monique a développé une vocation religieuse : fin 43, elle quitte Vence avec l'intention de rentrer au couvent de dominicaines de Monteil. Elle y pensait, de loin en loin : mais après sa tuberculose, les médecins ne lui donnent pas cher de sa santé. Plutôt que de mener une vie courte mais banale, voire ratée, elle décide de se "donner à plein" et de sublimer son quotidien : elle entrera au couvent.


Matisse le prend très mal : il la traite de folle, lui dit qu'il aurait voulu lui faire travailler le dessin, il lui propose même de lui donner de l'argent. Rien n'y fait et Monique apprend plus tard que, contrarié en diable, Matisse n'a pas travaillé pendant 2 ou 3 mois après son départ vers le noviciat. S'ensuit un échange de lettres "passionnées" : il lui dit que, bien que leurs trajectoires soient différentes, ils restent proches dans leurs aspirations "J'ai, comme vous, toutes mes forces portées vers le même horizon spirituel, et mon effort ne diffère qu'apparemment du vôtre. Vous savez comme je travaille. Nous avons des routes qui se côtoient dans la même région spirituelle". Il s'inquiète de son avenir "Dessinez-vous encore ? Et votre santé ? Vous avez besoin de ménagement". Puis il se soumet "Croyez aux souhaits que je forme ardemment pour la réalisation de votre idéal".
Monique, devenue soeur Jacques-Marie, continue à lui écrire. Un jour, toujours aussi directe, elle lui déclare que, malgré tout ce qu'ils avaient partagé, quelque chose d'important les sépare maintenant, les sacrements.


Le sang de Matisse ne fait qu'un tour : il est furieux, sa réponse fait 10 pages, débordantes, remplies de mots raturés, de renvois ... "Je n'ai pas de leçon à recevoir au bout de ma vie de sacerdoce, je n'ai pas eu besoin de sacrement pour glorifier la créature tout au long de ma vie... Vous priez pour moi ? Merci ! Demandez à Dieu de me donner, dans mes dernières années, la lumière de l'esprit qui me tiendrait en contact avec lui, qui me permettrait de terminer ma carrière, longue et laborieuse, par ce que j'ai toujours cherché : rendre aux aveugles Sa gloire évidente par nourriture exclusivement terrestre." Il se sent provoqué par la lettre de Soeur Jacques-Marie et tient à faire, à son tour, sa "profession de foi". Et, finalement il lui dit sa reconnaissance d'avoir été "remué" ainsi, ce qui l'a poussé à dire ce qu'il avait au fond de lui, "des choses que je ne formule jamais avec des mots car je n'éprouve pas le besoin de les dire à d'autres. "
En 1946, soeur Jacques Marie prononce ses premiers voeux. Elle aurait dû, selon les règles de l'Ordre, être envoyée dans un couvent loin de sa ville d'origine. Et voilà qu'elle est nommée à Vence comme soeur infirmière. Monique et Matisse continuent donc à se voir, et il aime toujours la taquiner : quand il lui offre du thé, alors que la règle interdit à la jeune soeur de boire ou de manger hors du couvent, il se moque d'elle et demande qu'on lui porte la tasse au couvent, afin qu'elle n'enfreigne pas la règle !


Mais il est heureux de la voir : "Lorsque "ma" dominicaine passe à bicyclette sur la route de Saint Janet, on ne pense plus à rien d'autre qu'à la regarder"... "Je viens d'avoir la visite de "ma" religieuse ... c'est toujours une magnifique personne, nous causons de choses et d'autres, sur un certain ton, un peu de douce taquinerie... on y sent un certaine tendresse même inconsciente ... une sorte de flirt, je préfère dire "fleurte" car c'est comme un peu si nous nous jetions des fleurs à la figure, des roses effeuillées, et pourquoi pas ? Rien ne défend cette tendresse qui se passe de mots, et qui est au bord des mots". Même si intéressée dit, 50 ans plus tard, qu'elle le considérait comme un grand-père, il n'y a pas de doute que le peintre a eu pour elle un sentiment tendre, qu'il a su sublimer en une amitié rare, et précieuse pour eux deux.
Au foyer Lacordaire, la chapelle était installée dans un vieux garage, tout petit, au toit percé et à moitié débarras. Peu de temps avant de mourir, la sacristine a même promis à soeur Jacques Marie de "s'occuper" de la chapelle, la-haut !! Et cette dernière, alors qu'elle vieille la soeur décédée, se met à dessiner une Assomption qu'elle montre à Matisse lors d'une prochaine visite.


Enthousiasmé, il déclare qu'il faut en faire un vitrail, à installer dans la future chapelle ! Il y revient sans cesse mais les soeurs ne veulent pas en entendre parler. Le frère Ressiguier, qui se reposait chez les dominicaines de Saint Paul de Vence, demande ce qu'il pourrait visiter dans le région. La supérieure de Lacordaire lui suggère d'aller voir Matisse, et l'introduit en le présentant comme un architecte venant pour la construction de la chapelle. Il mesure le terrain à grandes enjambées, puis va voir le peintre : deux heures plus tard, il est de retour "Soeur Jacques, la chapelle est prête et c'est Matisse qui fait les vitraux !". La supérieure ne le prend pas comme cela, et refuse carrément. Elle n'en parle à personne et décide d'enterrer l'affaire. C'est mal connaître l'artiste ...


C'est ainsi que la prieure générale de l'Ordre l'apprend par les journaux, car Matisse ne renonce pas. Le père Couturier, ce dominicain théoricien de l'art, qui fut l'un des principaux acteurs du renouveau de l'art sacré en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, doit s'en mêler pour venir à bout des réticences de la supérieure de Vence, à qui sa hiérarchie impose la construction de la chapelle.
La première pierre est posée en décembre 1494. Mais l'entreprise, qui durera 4 ans, est semée d'obstacles innombrables : la supérieure prend très mal le rôle de muse que les médias attribuent à soeur Jacques Marie et s'obstine à lui mettre des bâtons dans les roues : jalouse ou gardienne de la tranquillité de l'ordre, elle mène la vie dure à la pauvrette.(1)



Mais Monique a du caractère, et elle s'accroche ! Pour Matisse lui-même, elle est l'initiatrice et l'inspiratrice de cette oeuvre à laquelle il va consacrer toute son énergie durant quatre ans. Elle sert de liaison entre l'artiste, la communauté, les artisans et même le public. Elle participe activement à l'avancée du projet, depuis la réflexion conceptuelle jusqu’à la réalisation technique de nombreux projets. Elle réalise une maquette au 10ème, et dès lors, Matisse s'occupe de tout : depuis les plans initiaux, en passant par toutes les études nécessaires pour sa réalisation, aucun détail n'échappe à son attention.


Il se plonge corps et âme dans le projet : il le considère comme le point culminant de sa carrière. Il prévoit le mobilier, la décoration, les vêtements liturgiques, la couleur des tuiles, la sacristie, les bénitiers, les boutons de porte ... tout passe par ses mains. Et c'est ce qui est émouvant dans cet endroit : l'unité conceptuelle est totale et palpable. De même qu'y est palpable l'éblouissante aventure amoureuse qui la sous-tend : quoique les journaleux de tous bords aient voulu sous-entendre, la relation entre ces deux-là est restée pure, il n'est qu'à voir le regard clair de Soeur Jacques Marie dans l'enregistrement qui m'a servi pour établir ce récit. Ses éclats de rire, les ombres qui parfois traversent son récit, son regard amusé et candide sont autant de preuves de sa totale honnêteté morale. Elle sait, et elle ne le nie pas, que Matisse l'a aimée, comme un homme de 80 ans peut aimer une toute jeune femme, franche, spontanée, limpide et plutôt jolie. Il l'a aimée aussi comme un modèle, lui qui disait de celles qui posaient pour lui : "C'est le foyer de mon énergie."


Mais ce qui a transformé un simple intérêt de bon aloi en passion "amoureuse" est que, justement, elle lui a résisté. En lui disant qu'elle ne comprenait pas sa peinture et qu'elle ne lui plaisait pas trop, puis en apprenant à la connaître. En répondant du tac au tac à ses taquineries, sans s'émouvoir ni se laisser impressionner. En s'offrant à Dieu, qui s'est révélé pour Matisse comme le rival idéal, celui auquel il avait envie de se mesurer en prouvant à Monique qu'il était capable "d'un grand oeuvre". Et en se le prouvant à lui-même.


Cela a été une bénédiction, sans jeu de mot, que de voir cette gamine qui, jusque là, ne faisait que l'émoustiller, rentrer dans les ordres. Il s'est senti interpellé jusque dans son fondement, il a été piqué, puis fouetté par ce challenge. Lui qui disait à Monique en 1945 "Je ne vis que pour la lumière", va construire pour son ordre l'oeuvre de sa vie, ce n'est pas un retour à la foi de son enfance, c'est un hymne d'amour à la création, à ses merveilles, c'est un aboutissement, c'est une élévation de l'âme vers laquelle il s'est senti inexorablement attiré par l'entrée dans les ordres de son charmant petit modèle. Il n'a pas voulu être en reste, ni à ses yeux, ni à ceux du Créateur !


C'est un dieu solaire, ressuscité, transfiguré par le voyage "aux antipodes", par le chemin de la vieillesse à la mort transfiguré par l'éblouissant éclat de la jeunesse de Soeur Jacques Marie, qui trouve asile dans la chapelle de Vence. Et s'y déploie, chaque jour, à chaque heure, pour la plus grande émotion des visiteurs. Il faut voir la lumière jouer sur le blanc des carreaux, marqué de quelques traits noirs pour faire forme, il faut suivre l'évolution des rayons jaunes, bleus et verts sur le sol dénudé, il faut sentir cette vibration unique qu'on ne ressent qu'en cet endroit pour se convaincre que cette histoire d'amour est digne des plus grands mythiques : un dépassement de soi, pour l'autre, à la plus grande gloire de Dieu.



Source : le DVD Un Modèle pour Matisse : histoire de la chapelle du Rosaire à Vence - DVD de Barbara Fredd - ULM 2007 - 67 minutes - A recommander chaudement -
La réalisatrice Barbare Freed, productrice et scénariste, est professeur d'études françaises à l'Université Carnegie Mellon de Pennsylvanie. Elle a enseigné plusieurs années en France et y a réalisé de nombreux projets artistiques et académiques dont ce film "Un Modèle pour Matisse". Les récompenses du documentaire : Ce film a reçu de nombreuses récompenses : - Meilleur documentaire - Avignon/ New York Film Festival - Meilleur film pour la Télévision - International Festival of films on art. Le témoignage exceptionnel de Soeur Jacques-Marie sur une collaboration spirituelle et esthétique unique dans l'histoire de l'art entre Matisse et son modèle.

(1) Elle n'aura même pas l'autorisation d'assister aux obsèques du peintre en 1954, ce qui a été pour elle une peine immense.

mercredi 5 novembre 2014

FACE À L'OEUVRE FONDATION MAEGHT



Une exposition qui se termine dans quelques jours (elle a été prolongée jusqu'au 16 novembre) et qui renouvelle l'intérêt de la visite de la Fondation, quand on connaît déjà cette dernière.
Conçu par Josep Lluís Sert (1902-1983) le neveu du peintre et décorateur catalan José Maria Sert, découvert il y a deux ans au Petit Palais, le bâtiment est clair, l'architecture en est lumineuse et parfaitement intégrée à la nature environnante, pins parasols et palmiers cinquantenaires. Car c'est déjà le 50ème anniversaire de la création de ce lieu, dédié par le mécène et marchand d'art Aimé Maeght (1906-1981) et son épouse Marguerite, à l'art contemporain. « Ici est tenté quelque chose de jamais tenté : créer l'univers dans lequel l'art moderne pourrait trouver à la fois sa place et cet arrière-monde qui s'est appelé jadis le surnaturel ! » déclarait André Malraux, le 28 juillet 1964, lors de la prestigieuse inauguration, à laquelle étaient invités, entre autres, Yves Montand, Marc Chagall, Joan Miró et Ella Fitzgerald.

Nicolas de Staël (1914-1955), détail de la Nature morte au fond bleu (1955) d'autant plus émouvant qu'elle fut peinte l'année de son suicide.

Nous avions, il y a fort longtemps, déjà vu la cour des Giacometti, le bassin aux poissons de Braque, le labyrinthe de Miró, la petite chapelle romano-moderne et le lieu, quoiqu'original, ne porte pas à des visites à répétition. Pourtant, puisque pour fêter ses 50 ans la fondation a programmé cette année une exposition intitulée « Face à l'œuvre », constituée d’œuvres lui appartenant et d'autres, prêtées par des musées ou des collectionneurs privés, nous avons eu envie d'aller y refaire un tour. Rien de très original à ce qu'il y ait une exposition en ces lieux, depuis sa création la Fondation en a organisé 150 et voit défiler chaque année, environ 200 000 personnes entre les mobiles de Calder et les tesselles colorées de Chagall. Mais j'avoue que l'interview de Yoyo Maeght sur France Inter qui, pour l'anniversaire publie quant à elle, quatre ans après avoir quitté avec fracas la célèbre fondation, une saga familiale où elle règle ses comptes, dévoilant les "secrets de famille" et racontant les coulisses de la saga familiale, m'avait intriguée. Descente de police, perquisitions, plaintes, ruptures et fâcheries, mais surtout histoire d'héritages et de gros, gros sous, l'affaire n'a rien de romantique. Peut-être est-ce pour cela que l'exposition m'a semblé si triste ! A moins que ce ne soit à cause de l'art du XXe siècle, ce siècle dont la barbarie sans limite, le matérialisme effréné et la superficialité tragique ont désespéré plus d'un artiste. Et, sapristi, cela ne peut nous échapper !


Marc chgall (1887-1985) Les amoureux au clair de lune (1952)
Cela pourrait être une peinture romantique, doucement éclairée par l'astre lunaire d'une rondeur presqu'idéale, comme l'amour qui est en train de naître. Mais la tête renversée de la femme nue, aux rondeurs aguichantes, vient troubler le tableau de cet instant magique, qui, du coup, fait naître chez le spectateur, un léger malaise.

Dès l'entrée, une phrase de Pierre Tal Coat annonce la couleur «Il s’agit de détruire toute connaissance a priori et de faire des expériences personnelles qui seules comptent.» Donc on progresse dans un univers difficile, dont le résultat le plus immédiatement palpable est une désidéalisation de la culture. C'est un art qui n'a pas encore, à l'époque dont date les oeuvres (début du XXème) déclaré sa soumission aux normes de la masse, à l'exigence de satisfactions immédiates, égoïstes et matérielles, et qui se pose en marge de la nouvelle civilisation qui s'annonce, avec un rien de défaitisme. C'est franchement déprimant. Pas d'élan vital, pas d'émotion, sauf la tristesse et l'abattement devant ces manifestations sans joie qui émaillent l'exposition. D'aucuns diront que c'est fort, mais j'avoue que la mine allongée des visiteurs, manifestement seulement rassurés par la lecture des noms connus, et mon propre découragement ne m'ont pas laissé une impression impérissable de ce moment. Il me faut bien admettre de plus que j'ai été déçue par l'accrochage dont je n'ai pas réussi, malgré la lecture des déclarations des conservateurs (1), à saisir l'intention. Je n'ai pas trouvé le fil rouge reliant les oeuvres assemblées et me suis demandée quel était le sens de l'ensemble, qui finalement se résume à une succession de toiles à regarder sans autre forme d'émotion, et je me suis ennuyée. Le maître mot finalement est surtout que, comme l'ont affirmé certains artistes, Aimé Maeght leur avait permis, avec la Fondation, de réaliser leurs rêves.

Un Braque d'une sobriété totale, qui ne pouvait, par son sujet, que parler au coeur d'une Michelaise océanique !! Nous eaux ont souvent ces teintes glauques, vaguement émeraude, mise en valeur par une luminosité très ponctuelle qui éclaire les rochers ou la plage.



Je vous livre donc seulement de ces rêves quelques signes épars : les toiles qui, avec mes goûts pervertis d'amateur qui cherche un sens à ce qu'il voit, m'ont arrêtée. Et, un peu, donné à penser !

Le "quadriptyque" (1974) de Jacques Monory, né en 1924, intitulé Death Valley n°1
C'est superbe mais glacial, inquiétant et sans effusion. Tout est vu à travers un écran photographique qui segmente l'espace en plans américains, en y intégrant en "collage" central le chef d'oeuvre de Dürer, Le Chevalier et la mort. Mention qui apporte, s'il en était besoin, une dimension encore plus  tragique à l'oeuvre, accentuée par la monochromie sans concession de la toile.


Paul Rebeyrolle (1926-2005) Dépouilles III (1980)
Réflexion désespérée sur la nature humaine...  Habité par un souffle épique qui le caractérise, le peintre dénonce l'asservissement de l'homme et porte sur la fatalité de l’existence un regard tragique.


André Derain (1880-1954) Nature morte au lapin (1938-1939)
La toile pourrait sembler d'inspiration classique et, somme toute, assez banale ... sauf à lire sa date de réalisation et à réinterpréter, à la lumière de ces sinistres millésimes, le sujet dans sa dimension funeste : couteau qui brille dans l'ombre, hache au premier plan, le bol de sang un peu dégoulinant et le lapin dépouillé donnent à cette composition une tonalité grave que les accessoires traditionnels de ces scènes (pain, nappe blanche et bouteille sombre) viennent à peine adoucir.


Fascinée, comme toujours, par ce Portrait de jeune garçon de Lucian Freud, indiscret et gênant, dont la déformation exagérée à cause de l'appui du visage sur sa main gauche, dévoile une personnalité troublante.

Un Autoportrait saisissant et inattendu de Bacon, clown et dandy, les traits accentués par une veine cubiste bien inhabituelle chez l'artiste.


Un des trois portrait de Marguerite Maeght (1961) par Giacometti (1901-1966), marqué, brouillon, un peu sauvage, comme s'il voulait donner à son modèle une retenue seulement de surface.


Toujours un Giacometti (1901-1966), de jeunesse et pas très conventionnel, assez émouvant par sa forme épurée et son air primitif.


Dans la chapelle, au-dessus du Christ roman aux lignes épurées, le beau vitrail de Braque diffuse sa lumière bleutée.

En face, un grand vitrail multicolore d'Ubac, qui doit projeter les jours de soleil, des taches vives sur le mur derrière l'autel. Ubac qui est aussi l'auteur du Chemin de Croix aux formes abruptes qui se déroule le long des murs de la chapelle.


(1) « La Fondation Maeght a toujours refusé les a priori sur les œuvres. Elle est d’abord au service des artistes et de l’art, dans une passion partagée avec le public; c’est ce qui la rend si unique. Je crois qu’Aimé Maeght nous a appris que l’expérience importante était ce moment précis où s’ouvrent, pour chacun d’entre nous, un espace, un temps, une surprise qui contribuent à inventer la pluralité des mondes » explique Olivier Kaeppelin. « Revivre avec passion la beauté des œuvres de Bonnard, de Braque, de Derain comme éprouver l’intensité toujours croissante d’un grand Gasiorowski en train de prendre sa place dans le siècle, c’est tout le plaisir que nous souhaitons offrir aux visiteurs de Face à l’œuvre » explique Adrien Maeght.
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